Face à la tentation

« Au cimetière des naufragés »

Chapitre 3

Au temps des Rois

Saül : les péchés du caractère (1 S 15)

Saül eut une fin encore plus lamentable ! Et pourtant, il avait si bien commencé ! C’était un jeune homme de belle prestance et très humble : lorsqu’il fut désigné par le sort pour être roi, il fallut le chercher derrière les bagages où il s’était caché. Après sa nomination, il rentra chez lui labourer ses champs comme si de rien n’était.

Mais peu à peu, il a ouvert la porte de son cœur à de mauvais esprits qui l’ont tourmenté. Lorsque David a eu plus de succès militaires que lui, il fut rongé par la jalousie et tenta plusieurs fois de le tuer. Son orgueil ne lui permettait pas de ne plus être le premier. Il n’avait plus qu’une idée fixe : faire disparaître ce rival. Rien ne pouvait l’en dissuader : ni l’intercession de son fils Jonathan (1&nbs;S 1-7), ni l’intervention de Dieu (23.27-28), ni les preuves des bons sentiments de David à son égard (1 S 24 ; 26). Son caractère jaloux et soupçonneux l’entraînait vers sa perte.

« Bien des serviteurs de Dieu perdent leur influence ainsi que la bénédiction de Dieu sur leur ministère parce qu’ils n’ont pas triomphé de leur mauvais caractère » (Schäfer p. 19). Comment se fait-il qu’étant en possession de tout ce qui leur permettrait de changer, ils continuent à être susceptibles, rancuniers, coléreux, avares, bourrus, vaniteux, avides de pouvoir, « imbus d’eux-mêmes et oublieux des autres » ?

Quels événements ont précipité sa chute ? Le premier nous est raconté dans 1 S 13 : les Israélites se sentent pressés par les Philistins, mais ils savent qu’ils ne peuvent pas se lancer dans une bataille sans avoir offert les sacrifices requis. Or, Samuel, le sacrificateur ne vient pas. Saül attend sept jours ; comme les soldats commencent à se disperser, il décide de procéder lui-même aux sacrifices. « Au moment où il achevait de les offrir, Samuel arriva ». Aux explications de Saül, le prophète répond : « Tu as agi comme un insensé. Tu n’as pas obéi au commandement que l’Eternel ton Dieu t’avait donné. Si tu l’avais fait, l’Eternel aurait affermi ton autorité royale sur Israël et il aurait fait en sorte que tes descendants y gardent pour toujours la royauté. Mais puisque tu as désobéi aux ordres de l’Eternel, ta royauté ne subsistera pas » (1 S 13-14).

Quelque temps plus tard, Saül récidive. Dieu lui a donné un ordre précis (1 S 15.3) — qu’il transgresse une fois de plus (v. 9). Dieu avertit Samuel : « Je décide d’annuler ce que j’ai fait en établissant Saül roi, car il s’est détourné de moi et il n’a pas tenu compte de mes ordres » (v. 11). Samuel évoque ses débuts : « Alors que tu te considérais comme un personnage peu important, tu es devenu le chef des tribus d’Israël et l’Eternel t’a oint pour t’établir roi d’Israël… Alors pourquoi n’as-tu pas obéi à l’ordre de l’Eternel ? Pourquoi as-tu fait ce qu’il considère comme mal en te précipitant sur le butin ? » (v. 17, 19). « C’était pour l’offrir en sacrifice à l’Eternel », réplique Saül. Mais Samuel lui rappelle l’une des lois fondamentales du royaume de Dieu : « Les holocaustes et les sacrifices font-ils autant plaisir à l’Eternel que l’obéissance à ses ordres ? Non ! L’obéissance est préférable aux sacrifices, la soumission vaut mieux que la graisse des béliers. Car l’insoumission est aussi coupable que le péché de divination et la désobéissance aussi grave que le péché d’idolâtrie. Puisque tu as rejeté les ordres de l’Eternel, lui aussi te rejette et te retire la royauté » (v. 22-23).

Finalement, après un délai de grâce, Saül est définitivement rejeté à cause de son insoumission à Dieu.

L’évolution de Saül fut régressive : après un bon début, il finit par consulter une magicienne et se suicida ; son caractère jaloux et soupçonneux entraîna sa perte.

La tentation de David séduit par Bath-Chéba (2 S 11)

L’histoire de David et de Bath-Chéba est un sujet scabreux. Mais elle est dans la Bible et, comme le dit l’apôtre Paul : « Tous ces événements leur sont arrivés pour nous servir d’exemples. Ils ont été mis par écrit pour que nous en tirions instruction, nous qui sommes parvenus aux temps de la fin » (1 Co 10.11). « Or tout ce qui a été consigné autrefois dans l’Ecriture l’a été pour nous instruire, afin que la patience et l’encouragement qu’apporte l’Ecriture produisent en nous l’espérance » (Rm 15.4).

Lorsqu’on voit dans quel monde nous vivons, on se dit que l’instruction et l’avertissement que nous donne la Parole ne sont pas inutiles.

Cette histoire commence au printemps, non au temps des amours, mais « à l’époque où les rois ont coutume de partir en guerre ». Toute l’armée d’Israël est partie en campagne contre les Ammonites. Toute ? non : le général en chef, David, qui avait mené des campagnes victorieuses contre les Philistins, les Syriens de Damas et le roi de Tsoba, « David était resté à Jérusalem ». Pourquoi ? Le texte ne nous le révèle pas. Il nous dit seulement qu’il a fait la sieste tout l’après-midi et se leva vers le soir. Il semblait donc plutôt inoccupé. Vous connaissez le proverbe : « L’oisiveté est la mère de tous les vices ». Cette histoire en est une bonne illustration.

Donc, vers le soir, « David se leva et alla se promener sur le toit en terrasse de son palais ». Rien de mauvais jusque-là. Il faisait certainement un peu plus frais sur la terrasse éventée par une douce brise.

De là-haut, il pouvait voir à l’intérieur des enclos des maisons voisines. Dans les cours, il y avait toujours un puits ou même une petite piscine où l’on aimait se rafraîchir (dans un pays chaud, déjà au printemps, la température est assez élevée).

Dans l’une de ces enceintes, David « aperçut une femme en train de se baigner ». C’étaient des bains de purification rituels après la période de ses règles (v. 4). David l’aperçut — comme il aurait pu apercevoir un enfant jouant dans la cour. On dit que le premier regard n’est pas coupable. Je ne peux pas m’empêcher de voir beaucoup de choses autour de moi, beaucoup de photos de femmes dans les publicités ou dans les magazines. Tout dépend de ce que je fais de ce que je vois.

Chacun peut être tenté. Si David, « l’homme selon le cœur de Dieu » est tombé dans le péché, cela peut aussi nous arriver. C’est la première leçon de cette histoire. Paul dira : « Que celui qui est debout prenne garde de tomber » (1 Co 10.12).

Une deuxième leçon, c’est que l’on ne tombe pas dans un péché comme dans un trou que l’on n’a pas vu. Cette histoire nous présente les conditions et les étapes d’une chute. Quelles conditions ont préparé la chute de David ?

On sait qu’il avait depuis toujours un faible pour les femmes. Il a été marié avec Mikal, la fille de Saül — qui la lui a prise pour la donner à quelqu’un d’autre. Alors David a épousé Ahinoam de Jizréel. Puis il y a eu l’épisode de Nabal où Abigaïl, la femme de Nabal est intervenue. David a dû être séduit par elle, parce qu’après la mort de Nabal, il lui a demandé de devenir sa seconde femme (ne s’en tenant pas au modèle primitif de l’union d’un homme avec une seule femme). Puis il a hérité des femmes et des concubines de Saül ; à Jérusalem, il a épousé quatre autres femmes, comme les rois voisins qui avaient tous un harem — sans se tenir à la directive dans Dt 17.17 : « Que le roi ne prenne pas un grand nombre de femmes, pour qu’il ne se corrompe pas ».

La sagesse populaire antique avait reconnu que chacun est vulnérable sur un point particulier. Les Grecs racontaient la légende d’Achille qui avait été trempé dans le sang d’un dragon pour être rendu invulnérable aux flèches. Mais le talon par lequel sa mère l’a tenu n’avait pas été recouvert du liquide protecteur. Les Germains avaient une légende analogue racontant le même procédé pour Siegfried, sur lequel une feuille de tilleul était tombée lorsqu’il s’est baigné dans le sang du dragon vaincu. C’est à cet endroit que l’a atteint la flèche meurtrière.

Chacun de nous a son talon d’Achille, son point faible. Pour l’un, ce sera la boisson, pour un autre, l’argent, ou les honneurs, ou les femmes. L’essentiel, c’est de se connaître, de veiller sur son talon d’Achille et de suivre une autre directive de la sagesse antique : Principii obsta : oppose-toi aux commencements. Pour David, c’était le premier regard posé sur cette femme. Mais ce n’était pas encore la chute. Il y aura plusieurs étapes et, à chacune d’elles, il aurait encore pu refuser de céder à la tentation.

Première étape : le regard de désir. Le regard de David s’est arrêté sur cette femme. Le texte nous dit : « cette femme était très belle ». Cela, on ne s’en aperçoit pas nécessairement au premier coup d’oeil. David a dû la détailler, d’autant plus qu’elle s’offrait à son regard dans toute sa beauté. Etait-ce sa faute ? Aurait-elle dû penser que l’on pouvait la voir depuis le toit du palais voisin ? Mais après tout, elle était chez elle. « Charbonnier est maître en sa maison », et ceux qui ne veulent pas la voir n’ont qu’à regarder ailleurs ! Les légalistes de tous les temps ont toujours mis la responsabilité sur la femme qui incitait l’homme au péché.

Un jour, Mahomet a pénétré dans le logement de son fils au moment où sa belle-fille se peignait les cheveux. Il s’est exclamé : « Comme tu sais tourner le cœur des hommes ! ». La femme l’a entendu, l’a rapporté à son mari — qui s’est empressé de divorcer pour que son père puisse épouser sa femme. Afin que la même mésaventure n’arrive pas à d’autres hommes, Mahomet a imposé à toutes les femmes de se couvrir du tchador. Jésus a pris sur ce point (comme sur beaucoup d’autres) le contrepied des rabbins en disant : « Celui qui jette sur une femme un regard chargé de désir a déjà commis adultère avec elle ». C’est donc à l’homme de maîtriser ses regards.

Comme nous ne vivons pas dans un pays musulman strict où toutes les femmes sont voilées, nous ne pouvons pas nous empêcher de voir parfois des dizaines — voire des centaines de femmes chaque jour, ni nous empêcher de constater que certaines sont belles et quelques-unes même « très belles ». Que faisons-nous de ces regards ? Que faisons-nous lorsque nous voyons une belle fleur, un beau visage d’enfant ? Nous rendons grâces à Dieu d’avoir créé de si belles choses et de si beaux enfants. Ne pouvons-nous pas faire de même en voyant un beau visage de femme — ou d’homme. N’est-ce pas un chef-d’œuvre de notre Créateur ? Ce n’est pas pour rien que les sculpteurs et les peintres de tous les temps ont pris l’homme et la femme comme modèles de leurs œuvres. Oui, quand nous voyons une belle femme, un bel homme, nous pouvons en rendre gloire à Dieu. L’homme n’a-t-il pas été créé « à l’image de Dieu » ? Chaque humain nous apporte le reflet de notre Créateur. Cette première étape n’a donc pas besoin de nous mener au péché. Elle peut être, au contraire, une occasion de nous rapprocher de Dieu.

Deuxième étape : « David fit demander qui elle était ». Cette femme a éveillé sa curiosité et il voudrait connaître son identité, pouvoir mettre un nom sur un visage. Là encore, cela peut être un désir légitime — ne serait-ce que pour pouvoir prier pour la personne. Plusieurs serviteurs de Dieu, après avoir demandé pendant assez longtemps que Dieu les conduise dans le choix de leur épouse, ont un jour aperçu une jeune fille et ont su tout de suite : « Voilà ma femme ». Il était tout naturel qu’après cela, ils cherchent à savoir qui était cette personne et désirent mieux la connaître pour voir si l’être rationnel en eux confirmait les données de l’être affectif.

Seulement, David n’était pas en quête d’une épouse. Alors pourquoi voulait-il savoir qui était cette femme ? Il aurait dû se le demander et, connaissant son point faible, réaliser que cette femme, ayant éveillé son désir, il risquait d’y céder, alors l’histoire allait mal finir. Donc : stop ! Qui est-elle ? Cela ne te regarde pas ! Tu es marié, et elle est soit la femme d’un autre, soit elle le sera bientôt.

Job était plus sage : « J’avais conclu un pacte avec mes yeux : ils ne devaient jamais porter un regard chargé de désir sur une jeune fille » (Jb 31.1) (et encore moins sur une femme mariée).

David n’a pas eu cette sagesse puisqu’il « fit demander qui était cette femme », sans penser que par cette demande, il allait éveiller la curiosité de ses serviteurs et servantes (qui devaient, comme tous les domestiques, s’intéresser aux affaires de leur maître : « Pourquoi demande-t-il cela ? Que veut-il à cette femme ? Vous avez entendu… »).

Troisième étape : « On lui dit : C’est Bath-Chéba, la fille d’Eliam, l’épouse d’Urie le Hittite ». Maintenant, il connaît son identité. Non, ce n’est pas une femme publique à la disposition de qui veut la prendre. La réponse à sa question contient trois éléments : le nom de la femme, son origine et son statut. Eliam était un fils d’Ahitophel, l’un des conseillers du roi (2 S 15.12). Lui-même faisait partie des « Trente », c.-à-d. de la troupe d’élite de David. Bath-Chéba n’était donc pas une inconnue quelconque. Ce qui lui arriverait aurait des répercussions dans les hautes sphères du gouvernement. Cela aurait dû être suffisant pour l’arrêter.

Le deuxième renseignement aurait dû mettre un point final à son intérêt : c’était une femme mariée, l’épouse d’un des officiers de l’unité militaire spéciale de David (2 S 23.23, 39). Le rouleau de Samuel découvert à Qumrân fait même d’Urie l’adjoint de Joab, son général en chef, porteur de ses armes. Ainsi, David était averti : toute relation avec cette femme enfreignait le droit matrimonial d’un époux — et pas de n’importe qui : de quelqu’un de proche des milieux gouvernementaux. Envisager d’aller au-delà, c’était s’aventurer vers l’adultère.

Ces renseignements devraient te retenir d’avancer plus loin, David ! En Alsace, on dirait : « Retire tes doigts ! » (tu pourrais les brûler).

Il y a, de même, une étape où l’on est obligé de se commander : « Stop ! » lorsqu’on a fait la connaissance d’une personne intéressante alors qu’on est marié. Cela peut être au travail, lors des loisirs… ou à l’Eglise. C’est peut-être une personne qui a les mêmes goûts et les mêmes idées que vous, qui de plus, est attirante. Vous apprenez qu’elle est malheureuse en ménage, son mari ne la comprend pas. La charité chrétienne ne vous commande-t-elle pas de vous occuper de cette personne ?

C’est ainsi qu’ont commencé beaucoup d’histoires qui ont fini par un divorce ou un scandale public occasionné par des chrétiens ou même des serviteurs de Dieu.

Un pasteur voulait mettre un paquet à la poste. Arrivé trop tôt, la poste étant encore fermée, il est allé boire un verre à la terrasse en face. Il y a fait la connaissance d’une femme. Il a parlé avec elle et l’a trouvée intéressante. Pour finir, il a abandonné sa femme, ses enfants et son ministère et il est parti avec cette femme. Il a oublié la prière du « Notre Père » : « garde-nous de céder à la tentation ».

David ne s’est pas laissé avertir par les renseignements qu’il a obtenus et il a poursuivi sa descente vers la quatrième étape.

Quatrième étape : « David envoya des messagers la chercher ». Pour quoi faire ? La rencontrer ? Etre seul avec elle ? Même si, au départ, il n’avait pas de mauvaise intention, il se rendait sur un terrain dangereux : il savait qu’elle était « très belle », qu’il était sensible à l’attrait des femmes, qu’il avait le pouvoir de satisfaire ses désirs… L’issue d’une telle rencontre était prévisible — et peut-être même… voulue. On peut donc difficilement trouver des circonstances atténuantes à sa faute : il a parcouru allègrement les différentes étapes préliminaires qui auraient dû l’arrêter et a suivi ses impulsions plutôt que les avertissements de la Parole de Dieu.

Une considération supplémentaire aurait dû le freiner devant cette quatrième étape ; celle du témoignage devant ses serviteurs et ses servantes. Tous ces gens connaissaient, son histoire spirituelle, et ses psaumes composés durant les années où il était persécuté par Saül. Qu’allaient-ils penser de lui s’il envoyait chercher une femme, mariée à l’un de ses officiers supérieurs, et s’enfermait avec elle ?

Cinquième étape : « et il s’unit à elle ». Ce qui devait arriver arriva. On peut se demander comment un homme de la piété de David a pu commettre un tel acte – comme on peut se demander comment tel chrétien expérimenté, tel responsable d’Eglise a pu tomber dans le même péché. Ils ont sans doute brûlé allègrement les feux orange qui auraient dû les arrêter et ont dépassé le point de non-retour où la chute les a happés irrésistiblement.

Sixième étape : « Bath-Chéba se trouva enceinte et envoya dire à David : J’attends un enfant ». Catastrophe ! Pendant quelques semaines, David avait dû se dire : « Tout va bien. Ni vu ni connu. C’était une aventure sans lendemain ». Mais voilà que Dieu n’a pas permis que cela reste sans conséquence.

David n’a guère dû dormir cette nuit-là. Il connaissait la Loi qui se rappelait tout à-coup à sa mémoire : « Quand un homme commet adultère avec une femme mariée, cet homme adultère et la femme adultère seront mis à mort » (Lv 20.10). « Si l’on surprend un homme en train de coucher avec une femme mariée, tous les deux, l’homme et la femme, seront mis à mort » (Dt 22.22).

Devant une telle menace, l’esprit humain cherche une échappatoire ; et celui de David était ingénieux. Bien sûr : il y a une solution (on ne pensait pas encore à l’avortement). Il suffit de faire revenir Urie du front, qu’il couche avec sa femme et tout le monde — y compris lui — pensera que cet enfant est le sien.

Aussitôt conçu, le plan est mis à exécution. « Alors David fit parvenir à Joab l’ordre de lui envoyer Urie le Hittite. Joab donna ordre à celui-ci de rejoindre le roi. Urie se présenta à David qui lui demanda des nouvelles de Joab, de l’armée et du déroulement des opérations. Mais le récit ne nous donne pas ses réponses — qui ne sont pas plus importantes pour nous que pour David, car cet entretien n’était qu’un prétexte pour le faire rentrer chez lui et s’unir à sa femme. C’est cet ordre que le roi lui transmet (v. 8, seul discours direct).

David dit à Urie : « A présent, rentre chez toi et lave tes pieds ». La BS traduit : « et repose-toi ». On pourrait aussi traduire par : « mets-toi à l’aise ». La recommandation de se laver les pieds s’explique bien dans un pays où l’on allait pieds nus sur des routes poussiéreuses. L’un des premiers devoirs d’hospitalité envers des hôtes était de leur laver les pieds (1 S 25.41 ; cf. Lc 7.44 ; 1 Tm 5.10). Peut-être y avait-il aussi dans cette expression un sous-entendu ? « Dès qu’il fut sorti du palais, le roi lui fit porter un présent » (v. 6-8).

Mais, par trois fois, il est dit qu’Urie ne rentra pas chez lui. Conscient de son devoir, il voulait rester loyal envers lui-même et envers son roi, sans mettre son plaisir au-dessus de ses obligations (cf. 1 S 21.5). Au risque d’éveiller ses soupçons, David lui demande pourquoi il n’est pas rentré chez lui. Sa réponse (v. 11) souligne son intégrité et sa solidarité avec les hommes qui combattent au front. Toutes ces paroles ont dû pénétrer comme des flèches accusatrices en David : c’était lui qui avait ordonné cette guerre, et il laissait les autres la faire ; ses hommes renonçaient à leurs aises pendant que lui se payait du bon temps. Urie refusait d’aller vers sa femme, alors que lui ne s’en était pas privé ; Urie, l’étranger, se référait au coffre sacré pendant que lui méprisait les valeurs que ce coffre représentait et la Loi de l’Eternel qu’il contenait. Même lorsque David l’eut invité et enivré pour vaincre ses inhibitions (v. 13), Urie resta ferme sur ses positions.

« Incapable de dissimuler davantage l’adultère, David finit par y ajouter le meurtre ; et cela sous la forme la plus déguisée et la plus perfide. Car, pour se défaire d’Urie, il se sert du dévouement et de la vaillance de ce fidèle serviteur et abuse indignement de son autorité royale » (La Bible annotée Vol. 3 p. 306).

Et Urie se fera tuer devant la ville de Rabba assiégée.

Apparemment, « tout est bien qui finit bien » — non pour Urie, mais pour David : « Quand les jours de deuil furent passés, David envoya chercher Bath-Chéba et l’installa dans sa maison, elle devint sa femme et lui donna un fils » (v. 27a). Lorsque son enfant naîtra, qui pourra soupçonner que ce n’est pas le fils d’Urie conçu avant son départ en guerre ? En l’adoptant, David donnera l’impression d’un acte magnanime. Joab pourrait bien se douter de quelque chose, mais il est discret et sait où est son devoir — et il a intérêt à ne pas soulever des lièvres. Donc tout va bien, a pu penser David : une fois de plus, il s’en est bien tiré !

L’histoire s’arrête-t-elle là ?

David a pu le croire. Pendant une année, il n’en entendra plus parler. Evidemment, il n’entend pas ce qui se dit dans les appartements des serviteurs et des servantes. L’enfant conçu pendant sa relation adultère avec Bath-Chéba est né. Félicitations ?

David a retracé lui-même durant cette période dans le Ps 32.3-4 : « Aussi longtemps que je me suis tu, mes os se sont consumés, je n’ai fait que crier tout le jour ; jour et nuit ta main s’appesantissait sur moi ; ma vigueur était devenue comme une sécheresse d’été ». Il ne voulait pas confesser sa faute et cherchait à endormir sa conscience, sans y réussir.

Et voilà que l’on annonce la visite de Nathan, le prophète. La dernière fois, il lui avait transmis de la part de Dieu un message qui l’avait transporté de joie : Dieu lui assurera une dynastie qui ne finira jamais. Aurait-il encore une bénédiction supplémentaire à lui transmettre ?

Comme le roi était le juge suprême qui devait se prononcer sur les causes difficiles que les juges locaux n’avaient pas réussi à élucider, Nathan lui présente un cas dont il attend le verdict. L’histoire qu’il lui raconte est suffisamment éloignée de celle de David pour que celui-ci ne soupçonne pas le parallèle ; c’est un sordide abus de pouvoir de la part d’un riche vis-à-vis d’un pauvre (1 R 12.1-4).

Cette histoire suscite une réaction affective violente de la part du roi qui entre dans une grande colère et énonce un verdict disproportionné avec le forfait (pourquoi, en plus de la quadruple restitution, cet homme devra-t-il mourir ? Il n’a tué personne — juste une brebis). C’est cette réaction que Nathan attendait et qui lui permet de retourner le verdict contre David. « L’homme qui a fait cela mérite la mort — Cet homme, c’est toi ! ».

David doit d’abord considérer tout ce qu’il a reçu de la main de Dieu : « Je t’ai oint… je t’ai délivré de la main de Saül, je t’ai donné la maison de ton maître, j’ai mis dans tes bras les femmes de ton maître, je t’ai donné la maison d’Israël et de Juda ». Oui, cet homme riche, c’est David : il a été comblé de biens de toutes sortes, et si cela ne suffisait pas, Dieu était prêt à en ajouter d’autres.

Ensuite David doit reconnaître qu’il a « méprisé la parole de Dieu » en faisant ce qu’elle interdisait et que l’Eternel considère comme mal. Nathan met les points sur les i : il a transgressé trois des dix commandements : « Tu ne convoiteras pas la femme de ton prochain », « Tu ne commettras pas d’adultère » et « Tu ne tueras pas ». Il lui dit : « Tu as assassiné par l’épée Urie le Hittite ». David aurait pu répliquer qu’il ne l’a pas touché ; c’est pourquoi Nathan précise : « tu l’as fait mourir par l’épée des Ammonites ».

Après cela, le prophète lui annonce le jugement de Dieu, qui implique l’avenir de David ; donc il ne mourra pas : premier témoignage de la grâce de Dieu. David reconnaît sa faute : « Il dit à Nathan : ‘J’ai péché contre l’Eternel !’ Alors Nathan dit à David : Eh bien, l’Eternel a passé sur ton péché. Tu ne mourras pas » : deuxième témoignage de la grâce de Dieu. Le Ps 32 nous montre quelle fut la réaction de David à cette annonce du pardon.

Toutefois, le pardon ne signifie pas l’annulation des conséquences du péché. Nathan a annoncé à David des malheurs dans sa famille, ses femmes abusées aux yeux de tous et la mort de l’enfant, fruit de son adultère.

D’autres conséquences seront plus indirectes : David n’a pas puni son fils aîné Amnôn qui avait violé sa sœur parce qu’il se rappelait sans doute avoir commis un péché semblable. Le fait que David n’ait pas discipliné Amnôn a contribué à une rupture entre lui et Absalom. Celui-ci vengera sa sœur en tuant Amnôn. Là encore, David n’est pas intervenu, se souvenant peut-être qu’il avait lui-même fait mourir Urie. Mais il ne pardonnera pas à Absalom et refusera pendant cinq ans de le voir (trois ans à Guechour et deux ans à Jérusalem), ce qui a nourri le ressentiment d’Absalom et lui a fait fomenter une révolte dans laquelle David faillit perdre son royaume.

Pourquoi cette insurrection a-t-elle si bien réussi ? L’une des raisons fut le fait qu’Ahitophel, le conseiller influent de David, se joignit à la révolte, car il en voulait encore à David à cause de l’affaire de Bath-Chéba, sa petite-fille (2 S 11.3 ; 23.34), ne lui ayant pardonné ni son adultère ni le meurtre d’Urie.

Bien des gens dans la capitale ne devaient plus respecter le roi à cause de cette affaire qui s’était ébruitée, de sorte qu’ils ont plus volontiers rejoint le parti d’Absalom.

Que nous apprend cette histoire ?

1° David croyait qu’il pouvait vivre comme les rois des nations environnantes et se mettre au-dessus des lois de Dieu consignées dans l’Ecriture. Il a dû se rendre compte qu’il n’en était rien. Des chrétiens pensent parfois aussi qu’ils peuvent se comporter comme les gens du monde, se permettant d’agir comme eux. Mais la différence, c’est qu’ils connaissent la loi de Dieu. « Si quelqu’un a beaucoup reçu, on exigera beaucoup de lui ; et plus on vous aura confié, plus on demandera de vous » (Lc 12.48).

2° David a cru qu’il pouvait cacher son péché, mais devant Dieu rien n’est caché et même « tout ce que vous aurez dit en secret sera entendu ouvertement en plein jour, et tout ce que vous aurez chuchoté dans le creux de l’oreille, derrière des portes bien closes, sera crié du haut des toits en terrasses » (Lc 12.3). A plus forte raison, ce qui se sera fait dans le secret.

Dieu s’est tu pendant une année, puis il a envoyé son prophète pour annoncer à David son jugement. On pourrait mettre en exergue à ces chapitres la parole de Paul dans Ga 6.7 : « Ne vous y trompez pas : ce que l’homme sème, il le moissonnera ».

3° Comment éviter ce qui est arrivé à David ? « Fuis les passions qui peuvent assaillir un jeune homme » (2 Tm 2.22), ou tout homme et toute femme, quel que soit leur âge (un adage allemand dit : « Le grand âge ne protège pas des bêtises » et Spurgeon prétendait même que « dans la Bible, chaque fois que quelqu’un fait une bêtise, c’est un vieux »). Pour les jeunes comme pour tous, le conseil de Paul reste valable : « Fuis ! ». A la naissance d’une passion, la meilleure tactique est de fuir avant qu’elle ne prenne des proportions telles que nous n’arriverons plus à la maîtriser. La fuite n’est pas de la lâcheté mais du réalisme. Joseph a fui devant la femme de Potiphar. Il l’a payé cher, mais céder lui aurait coûté encore plus cher, et de cette manière, il a gardé son intégrité devant Dieu et devant les hommes — et Dieu l’a rétabli au temps convenable.

Le conseil de Paul est assorti d’une directive positive : « Fais tous tes efforts pour cultiver la foi, l’amour et la paix avec tous ceux qui font appel au Seigneur d’un cœur pur ». David a sans doute négligé sa vie intérieure, la prière et la communion avec d’autres croyants. S’il avait parlé de sa tentation avec un confident et avait prié avec lui, il ne serait pas tombé.

4° La dernière leçon — positive — de cet épisode est la grâce de Dieu : c’est un Dieu d’amour qui ne veut pas la mort du pécheur, mais une vie en communion avec lui.

Si nous prenons ces différentes leçons à cœur, cette histoire n’aura pas été inutile.

Le deuxième péché de David fut l’orgueil qui le poussa à ordonner le recensement d’Israël et de Juda (2 S 24). Joab a bien compris la motivation du roi et la faute que cela constituerait lorsqu’il lui a dit : « Que l’Eternel, ton Dieu, rende le peuple cent fois plus nombreux et que mon seigneur le roi puisse encore le voir de ses yeux ! Mais pourquoi mon seigneur le roi désire-t-il faire pareille chose ? » (v. 3). Mais David ne se laissa pas avertir. Le but de ce recensement était clairement militaire puisque Joab a communiqué à David le nombre des « hommes aptes à porter les armes » (v. 9) ; donc le roi voulait savoir sur quels effectifs il pouvait compter au moment d’une guerre — au lieu de compter sur l’Eternel.

David eut conscience d’avoir commis un péché : « Soudain, David sentit son cœur battre parce qu’il avait ainsi recensé le peuple, et il dit à l’Eternel : J’ai commis une grave faute en faisant cela ! Maintenant, Eternel, daigne pardonner la faute de ton serviteur car je reconnais que j’ai agi tout à fait comme un insensé » (v. 10). Manque de foi et orgueil : il n’est pas étonnant que le Chroniqueur voie Satan derrière cette initiative (1 Ch 21.1).

Salomon : la tentation de la vieillesse (1 R 11)

Aucun homme n’a bénéficié d’autant de grâces que Salomon : appelé Yedidya (Bien-aimé de l’Eternel) sur ordre de Dieu et par le prophète Nathan (2 S 12.25), doué de sagesse et d’intelligence « comme personne dans le passé et dans l’avenir » (1 R 3.12), de richesses et de gloire plus que tous les rois de son temps, à la tête d’un royaume étendu tel qu’Israël n’en avait jamais connu (ni ne connaîtra par la suite), il avait tout pour bien réussir sa vie. Il a bâti le Temple de l’Eternel et, lors de son inauguration, a prononcé une prière qui reste un modèle du genre. Dans sa jeunesse et son âge adulte, il a amené son peuple à un niveau de gloire jamais atteint auparavant.

C’est dans sa vieillesse qu’il a dévié du droit chemin. Au lieu d’obéir à l’ordre de Dieu (Dt 17.17 : le roi ne devra pas avoir beaucoup de femmes), il a constitué un harem d’un millier de femmes, dont beaucoup d’étrangères (1 R 11.1-2 ; cf. Ex 34.15-16 ; Dt 7.3-4). « Lorsque Salomon fut devenu vieux, ses femmes détournèrent son cœur vers des dieux étrangers, de sorte que son cœur n’appartint plus sans réserve à l’Eternel son Dieu, à la différence de son père David. Il pratiqua le culte d’Astarté, la déesse des Sidoniens… A cette époque, Salomon bâtit sur la colline à l’est de Jérusalem un haut-lieu pour Kemoch, l’idole abominable de Moab, et pour Milkom, celle des Ammonites. Il fit de même pour toutes ses femmes étrangères pour qu’elles puissent offrir des parfums et des sacrifices à leurs dieux » (1 R 11.4-5, 7-8).

Le Tentateur poursuit le croyant jusqu’à sa dernière heure, et, dans sa vieillesse, les tendances qui n’ont pas été mises à mort relèvent la tête avec une nouvelle vigueur. Bien des chrétiens — et même des serviteurs de Dieu — qui ont mené une vie extérieure exemplaire deviennent, avec le temps, irascibles et « imbuvables ». George Müller priait souvent : « Seigneur, garde-moi de devenir a wicked old man (un mauvais vieillard) ». Le grand âge agit comme une loupe, exagérant les bons — et les mauvais — côtés de notre nature. « Il est terrible, dit Schäfer, de voir de vieux enfants de Dieu transporter leurs péchés de jeunesse, des habitudes pécheresses et de sombres liens jusqu’en leur grand âge et capituler en gémissant devant le péché. Il existe aussi des naufrages secrets » (p. 21-22).

Le jeune prophète : naufragé par désobéissance (1 R 13)

C’est une histoire peu connue que nous relate ce chapitre des Rois. Ce jeune prophète de Juda avait été envoyé à Béthel pour prêcher contre les péchés de Jéroboam et appeler le peuple à la repentance. Après avoir annoncé la colère de Dieu, il s’apprête à rentrer chez lui. Il a faim et soif, maïs il se souvient de l’ordre de Dieu : « Tu ne prendras pas de nourriture, tu ne boiras pas d’eau en ce lieu » qui explique le déplaisir de Dieu envers cette région. Or, voilà qu’un vieux prophète de Béthel l’invite à revenir chez lui pour se restaurer. Le jeune prophète lui répète l’interdiction reçue, mais l’autre lui raconte qu’un ange lui est apparu en lui demandant de ramener son jeune collègue. Celui-ci se laisse convaincre par ce mensonge et le suit. En repartant, il se fait attaquer par un lion et mourra pour sa désobéissance. Le vieil homme ramène son cadavre et l’enterre dans sa propre tombe. L’oraison funèbre qu’il prononce est certainement la plus brève qui soit dans la Bible : « Hélas, mon frère ! » (13.30).

C’était sans doute avec de bonnes intentions qu’il lui a menti, mais les conséquences de ce mensonge furent amères. Le jeune s’est laissé dévier de sa route par une prétendue vision. Or, il avait reçu une indication claire et précise que Dieu n’allait pas contredire. Il aurait pu répondre comme le fera l’apôtre Paul plus tard : « si quelqu’un — même nous, même un ange du ciel — vous annonçait un message différent de celui que nous vous avons annoncé, qu’il soit maudit ! » (Ga 1.8). Dieu agit d’après la parole qu’il inspirera plus tard à son Fils : « Le serviteur qui sait ce que son maître veut de lui, mais qui n’aura pas agi selon la volonté de son maître, sera sévèrement puni » (Lc 12.47).

Le jeune prophète aurait dû se méfier de celui qui vivait tranquille à Béthel. Lui-même a pu se rendre compte de ce que cela coûtait d’y proclamer la vérité (13.4). Comment cet homme qui se disait prophète pouvait-il y mener une existence paisible ? Cela ne pouvait être qu’en mettant la vérité sous le boisseau. Comment un tel homme vivant dans le compromis pouvait-il recevoir de Dieu des révélations contraires aux siennes ?

Lorsque nous sommes tentés de désobéir à une volonté clairement révélée de Dieu, souvenons-nous du jeune prophète.

Elie : la tentation de la fuite dans la dépression (1 R 19.1-4)

Le prophète Elie venait de remporter une victoire éclatante : le feu du ciel tombant sur son holocauste et démontrant aux yeux de tous quelle était la vraie religion, quatre-cents faux prophètes éliminés d’un seul coup, la pluie revenant après des années de sécheresse, une course de 27 km devant le char du roi Achab. Il a suffi d’un message de la reine Jézabel le menaçant de mort pour l’effrayer. « Elie prit peur et s’enfuit pour sauver sa vie. Il se rendit d’abord à Beer-Chéba, dans le territoire de Juda, où il laissa son jeune serviteur. Puis il s’enfonça dans le désert. Après avoir marché toute une journée, il s’assit à l’ombre d’un genêt isolé et demanda la mort : — C’en est trop, dit-il ! Maintenant Eternel, prends-moi la vie, car je ne vaux pas mieux que mes ancêtres ! » (19.3-4).

« Elie, qui semblait n’avoir aucun problème aux chapitres précédents, malgré la solitude extrême et l’opposition spirituelle, craque soudain au chapitre 19. Il est découragé, au point de vouloir mourir. Il est hébété, paralysé, obnubilé par sa solitude et son incapacité à changer le monde. Il soupire de lassitude et crie son désespoir à l’Eternel » (D. Arnold Elie p. 109).

Nous avons là les marques typiques d’une dépression : sentiment d’échec et d’infériorité, repli sur soi, peur de la vie, pensées de mort. Mais « à aucun moment, l’Eternel ne condamne Elie pour un comportement fautif. Au contraire, au chapitre 19, l’Eternel fait tout pour encourager et réconforter son prophète » (Id. Ibid. p. 110).

Comment Elie a-t-il pu en arriver là après tous les témoigna- ges de l’approbation divine et les succès qu’il a remportés ?

Il y avait des causes immédiates sur un plan purement physique : dans les jours précédents, il a déployé une activité énorme, autant sur le plan psychique que physique : il a dû affronter le roi qui l’avait fait rechercher dans tout Israël et les pays environnants pour le faire mourir ; or, voilà que Dieu lui demandait de se présenter à lui. Puis il devait organiser la rencontre au Carmel où il s’est trouvé seul face à quatre cents prophètes de Baal. D’après le texte, « Elie rétablit l’autel de l’Eternel qui avait été démoli avec douze pierres. Autour, il creusa une rigole capable de contenir une trentaine de litres. Puis il disposa des bûches de bois sur l’autel, dépeça le taureau, plaça les morceaux de viande sur le bois. ». Après que le feu était tombé du ciel sur son holocauste, il ordonna de saisir tous les prophètes de Baal et les fit égorger au torrent de Qichôn, puis « Elie monta vers le sommet du mont Carmel ». « Soudain, une pluie torrentielle se mit à tomber. Achab monta sur son char et partit pour Jizréel. Rempli de force par l’Eternel, Elie serra sa ceinture autour des reins et courut devant le char du roi Achab (sur 27 km) jusqu’à l’entrée de Jizréel ». Une activité physique extraordinaire.

A peine arrivé, au lieu de pouvoir prendre quelques jours de repos bien mérité, il doit se sauver devant Jézabel jusqu’à Beer-Chéba où il laisse son serviteur, puis il s’enfonce pendant une journée de marche dans le désert. Il n’y avait pas beaucoup de restoroutes sur ce chemin. La suite prouvera qu’il était bien affamé puisqu’il put absorber deux repas copieux préparés par le cuisinier céleste. Le surmenage, la fatigue et la faim sont d’excellents facteurs pour préparer le lit d’une dépression. Mais notons qu’« Elie n’est jamais critiqué pour un activisme excessif. La confrontation du mont Carmel était approuvée par Dieu. La course jusqu’à Jizréel était nécessaire. La marche (forcée ?) à travers Juda aussi. Sa solitude lui était imposée par Dieu et par les circonstances » (D. Arnold Elie p. 114).

A cela s’ajoutent des raisons psychologiques qui apparaîtront plus nettement dans la suite du récit. Par deux fois, Dieu lui demande : « Que viens-tu faire ici, Elie ? ». Et les deux fois, le prophète lui donne la même réponse :

1° « J’ai ardemment défendu la cause de l’Eternel, le Dieu des armées célestes… » J’ai été dévoré d’un zèle ardent pour ta cause. La psychologie moderne parlerait du « syndrome d’hyperactivité » qui constitue souvent la cause d’un burn-out pour des serviteurs de Dieu.

2° « Car les Israélites ont abandonné ton alliance et ils ont renversé tes autels, ils ont massacré tes prophètes ; je suis le seul qui reste ». Sentiment d’échec, de solitude, d’infériorité. « Personne ne m’’assiste, personne ne me comprend, je suis seul à devoir faire face à l’opposition » : sentiments déprimants s’il en est ! Elie souligne « son inefficacité. Son ministère n’a eu aucun impact. Les trois années de sécheresse et la démonstration du Carmel n’ont mené à rien. Jamais une telle occasion de convaincre le peuple ne se représentera. Pourquoi se battre quand l’échec est assuré ? Autant arrêter. Elie jette l’éponge » (D. Arnold Elie p. 114).

3° « Et les voilà qui cherchent à me prendre la vie ». Peur du lendemain, peur des hommes. On aurait beau lui rappeler comment Dieu avait, autrefois, préservé sa vie, il est impossible de raisonner des gens déprimés. Ils sont pris d’une peur viscérale devant laquelle tout argument rationnel est repoussé comme de l’eau sur le dos d’un canard.

Comment Dieu agira-il avec Elie ?

« Elie se coucha et s’endormit ». Et Dieu le laisse dormir. Il ne commence pas à le raisonner pour lui rappeler ses bénédictions du passé. Elie a d’abord besoin de repos. Parfois, une cure de sommeil est un bon début de thérapie.

Ensuite, « un ange le toucha et lui dit : — Lève-toi et mange ! Il regarda et aperçut près de sa tête un de ces gâteaux que l’on cuit sur des pierres chauffées et une cruche pleine d’eau. Il mangea et but, puis se recoucha. L’ange de l’Eternel revint une seconde fois, le toucha et dit : — Lève-toi, mange, car autrement le chemin serait trop long pour toi » (v. 5-7).

Il a l’air peu spirituel, cet ange ! Au lieu de lui demander de prier, ou de se repentir de son manque de foi et de son découragement, il lui dit de manger et de boire ! Mais cette nourriture donnera à Elie la force de marcher pendant quarante jours et quarante nuits et d’être prêt pour une nouvelle révélation de Dieu. Jusqu’à présent, il connaissait Dieu comme celui qui se manifeste dans l’ouragan, le tremblement de terre et le feu tombant du ciel. Il doit apprendre à le connaître comme celui qui se révèle aussi dans un « murmure doux et léger » (« un souffle de silence », traduit Chouraqui).

Lorsque, après cette révélation, Dieu lui repose la question : « Que fais-tu ici, Elie ? », celui-ci lui répond à nouveau : « J’ai ardemment défendu la cause de l’Eternel, le Dieu des armées célestes, car les Israélites ont abandonné ton alliance, ils ont renversé tes autels, ils ont massacré tes prophètes ; je suis le seul qui reste et les voilà qui cherchent à me prendre la vie », mais il n’ajoute plus : « C’’en est trop. Maintenant Eternel, prends-moi la vie, car je ne vaux pas mieux que mes ancêtres ! » Il sort grandi de sa dépression.

Un livre allemand a pour titre : « La dépression : une chance de vie ». Il note ce que nous avons relevé chez Elie : fatigue, peur, sentiment de solitude, d’incapacité. Parmi les causes de la dépression : le succès. « Dès que quelqu’un a atteint le but visé depuis longtemps, le risque de dépression augmente considérablement » (p. 141). Il cite plusieurs cas où la dépression a mené vers une nouvelle conscience de soi et une autre attitude envers la vie.

En tout cas, Elie, après cette expérience, est prêt à assumer de nouvelles tâches au service de son Maître (1 R 19.15-18) et à nommer un successeur (v. 19-21).

Guéhazi : tenté par les richesses (2 R 5.20-27)

Guéhazi, serviteur d’Elisée, avait été témoin des œuvres puissantes de Dieu dans la vie de son maître. Il aurait pu devenir son disciple et exercer à son tour un ministère prophétique. Mais il n’a jamais banni de son cœur l’amour de l’argent. Il a vu les riches présents que le Syrien Naaman avait apportés pour les offrir à Elisée, qui les a obstinément refusés (5.16). Cela irrite Guéhazi, mais lui donne une idée : il poursuit Naaman et lui raconte un mensonge pour obtenir une partie des richesses refusées par le prophète. Pour dissimuler son acte, il doit mentir une deuxième fois (v. 25). Sa cupidité et ses mensonges lui rapportent une lèpre pour lui et ses descendants.

Ce n’est pas pour rien que Jésus nous met en garde contre le dieu Mammon (Mt 6.24).

Asa : la tentation du refus de repentance (2 Ch 16)

2 Ch 13 à 16 rapportent tous les hauts faits d’Asa en l’honneur de l’Eternel. « Sous le règne d’Asa, le pays connut dix ans de paix. Asa fit ce que l’Eternel son Dieu considère comme bien et juste. Il demanda aux Judéens de s’attacher à l’Eternel, le Dieu de leurs ancêtres, et d’obéir aux commandements de la Loi » (1 Ch 14.13). Grâce à l’Eternel, il remporta des victoires en réponse à sa prière (14.10), il renouvela l’alliance avec l’Eternel (chap. 15) et entreprit des réformes religieuses. 11 n’hésita même pas à destituer sa grand-mère de son rang de reine-mère parce qu’elle avait dressé une stèle idolâtre. Il fut le réformateur du pays de Juda.

Pendant 36 ans, il servit l’Eternel. Puis vint la crise. Devant les menaces de guerre du roi d’Israël, au lieu de s’appuyer sur l’Eternel comme par le passé, il chercha de l’aide auprès du roi païen Ben Hadad de Syrie. Il lui envoya même de l’argent et de l’or pris dans le Temple de l’Eternel.

Lorsqu’il revint victorieux de la guerre contre Israël, le prophète Hanani le reprit parce qu’il avait mis sa confiance dans le roi païen et non en l’Eternel. Au lieu de prendre ce message à cœur et de s’humilier, il fit jeter le prophète en prison.

« La trente-neuvième année de son règne, Asa tomba gravement malade et il souffrit grandement des pieds ; toutefois, même pendant sa maladie, il ne s’adressa pas à l’Eternel mais seulement aux guérisseurs » (16.12). Après 36 années de bons et loyaux services de l’Eternel, Asa fit naufrage quant à la foi parce qu’il refusa de s’humilier.

Dans toute vie d’enfant de Dieu arrive un temps de crise. Comment y réagir ? Le nombre d’années de fidélité au Seigneur n’évite pas les épreuves et ne donne aucune garantie quant à son issue. La faute d’Asa fut de s’associer au le monde sans Dieu. L’apôtre Paul nous avertit : « Ne vous mettez pas avec des incroyants sous un joug qui n’est pas celui du Seigneur. En effet, ce qui est juste peut-il s’unir à ce qui s’oppose à sa loi ? La lumière peut-elle être solidaire des ténèbres ? Le Christ peut-il s’accorder avec le diable ? Que peut avoir en commun le croyant avec l’incroyant ? Quel accord peut-il exister entre le Temple de Dieu et les idoles ? Car nous sommes, nous, le Temple du Dieu vivant. Dieu lui-même l’a dit : J’habiterai et je marcherai au milieu d’eux. Je serai leur Dieu, et ils seront mon peuple. C’est pourquoi : Sortez du milieu d’eux, Séparez-vous d’eux, dit le Seigneur. N’ayez pas de contact avec ce qui est impur, alors je vous accueillerai. Je serai pour vous un père, et vous serez pour moi des fils et des filles, dit le Seigneur, le Tout-Puissant » (2 Co 6.14-18).

Pourtant, Hanani avait transmis à Asa une merveilleuse promesse : « L’Eternel parcourt toute la terre du regard pour soutenir ceux dont le cœur est tourné vers lui sans partage » (16.9a) ; mais comme Asa ne remplissait pas cette condition, le prophète fut obligé d’ajouter : « Tu as agi comme un insensé, et à cause de cela, tu ne cesseras plus d’être en guerre ».

Ozias : la tentation de l’abus de pouvoir (2 Ch 26.16-21)

Ozias, fils d’Amatsia, « fit ce que l’Eternel considère comme juste, imitant en tout point son père Amatsia » (26.4). Le verset suivant nuance cette affirmation : « Il s’attacha à Dieu tant que vécut Zacharie qui lui enseignait comment révérer Dieu. Aussi longtemps qu’il resta attaché à l’Eternel, Dieu lui accorda la réussite ». « Dieu l’assista dans la lutte contre les Philistins, contre les Arabes établis à Gour-Baal, et contre les Maonites. Les Ammonites lui payèrent un tribut et sa renommée se répandit au loin jusqu’en Egypte, car il était devenu extrêmement puissant » (v. 7-8). Le pays prospéra économiquement (v. 10) et militairement (v. 11-15). « Ainsi, sa renommée s’étendit au loin, car il fut merveilleusement aidé jusqu’à ce qu’il soit devenu puissant » (v. 15c).

« Mais lorsqu’il fut devenu puissant, son cœur se gonfla d’orgueil, ce qui entraîna sa perte. Il fut rebelle à l’Eternel son Dieu car il pénétra dans son Temple pour offrir des parfums sur l’autel des parfums » (v. 16). L’office royal ne lui suffisait plus, il voulait y joindre l’office sacerdotal. Les prêtres le reprirent, alors il se mit en colère contre eux. Dieu le frappa d’une lèpre qui resta attachée à lui jusqu’à sa mort, de sorte qu’il dut passer les dernières années de sa vie dans une « maison d’isolement ».

Pour combien d’hommes et de femmes — et même de serviteurs de Dieu — on pourrait répéter ce verset 16 ! L’abus de pouvoir est l’une des tentations les plus courantes chez ceux qui ont déjà certains pouvoirs. On le voit sur le plan politique où des règlements ont essayé de limiter les mandats des responsables — pour constater assez souvent que ceux qui sont atteints par la limite fixée à leur mandat essaient de transgresser la règle et de s’accrocher à leur poste. D’autres essaient, comme Ozias, d’étendre les compétences de leur pouvoir au-delà de ce qui leur a été fixé, quitte à empiéter sur le domaine du voisin. Car le pouvoir agit un peu comme une drogue qui grise ceux qui l’exercent. Ce n’est pas pour rien que l’on dit que « le pouvoir corrompt — et le pouvoir absolu corrompt absolument ».

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