Dans Josué 1.13, Josué dit : « Rappelez-vous ce que vous a ordonné Moïse, le serviteur de l’Eternel. Il vous a dit : ‘L’Eternel votre Dieu vous a donné ce pays et vous a accordé une existence paisible’ » (notez le passé des verbes). Au v. 14, il est question d’« hommes de guerre » et de passer « en ordre de bataille » dans le pays que l’Eternel leur donne.
« Les tribus de Ruben, de Gad et la demi-tribu deManassé doivent aider les neuf tribus et demi à prendre possession du pays, bien qu’en même temps Dieu dise qu’il leur donne le pays qu’il leur a promis. Huit fois, Josué souligne le fait que Dieu donne le pays. La prise de possession du pays n’est pas une conquête où un vainqueur peut être fier de ses prouesses militaires, elle est plutôt comme une visite par laquelle un nouveau propriétaire va inspecter la propriété qu’il vient d’acquérir ; les frères et sœurs l’accompagnent pour se réjouir de la terre héritée» (M. Holland Josua p. 30).
Nous trouvons là un principe général qui court à travers toute la révélation biblique : d’une part, Dieu donne, et ce don est fondamental : sans lui, tous nos efforts sont inutiles ; d’autre part, il nous demande de combattre, de lutter contre le mal en nous et autour de nous.
« L’Eternel votre Dieu vous a donné ce pays en possession » (Deutéronome 3.18). Le don est donc certain ; sinon il aurait été inutile de s’aventurer dans le pays au-delà du Jourdain. Les Israélites en ont fait l’expérience douloureuse lorsque, après avoir refusé d’entrer dans le pays quarante ans plus tôt (parce que dix espions sur douze les avaient découragés), ils ont déclaré : « Nous avons commis une faute contre l’Eternel. Nous irons et nous combattrons, comme l’Eternel notre Dieu nous l’a ordonné » (Deutéronome 1.41). Ainsi, « chacun de vous a pris ses armes. Vous avez décidé présomptueusement de gravir la montagne ». Mais ce n’était plus le moment. Dieu ne leur a pas promis la victoire. « Alors les Amoréens qui l’occupent sont sortis pour marcher contre vous et vous ont poursuivis comme un essaim d’abeilles, ils vous ont battus depuis Séir jusqu’à Horma » (v. 44).
Pour motiver l’action militaire, il faut accepter ce don de Dieu par la foi. C’est ce que les Israélites n’ont pas fait la première fois que les espions étaient revenus du pays de Canaan. Moïse leur avait dit : « L’Eternel votre Dieu, qui marche à votre tête, combattra lui-même pour vous, tout comme il l’a fait pour vous en Egypte ; vous l’avez bien vu » (Deutéronome 1.30). « Malgré tout cela, vous n’avez pas fait confiance à l’Eternel votre Dieu » (v. 32). L’Eternel s’est irrité contre eux et les a fait errer quarante années supplémentaires dans le désert.
Par cette manière d’agir, Dieu veut donc éduquer la foi du peuple, l’amener à lui faire confiance. Les hommes de guerre s’avanceront dans le pays en sachant que « l’Eternel combattra pour » eux.
Nous retrouvons le même principe dans les récits suivants. Avant la traversée du Jourdain, Josué dit, avec foi : « Dès que les prêtres, qui porteront le coffre de l’Eternel, le Seigneur de toute la terre, poseront la plante des pieds dans le Jourdain, le fleuve sera coupé en deux : les eaux venant de l’amont s’arrêteront net en formant comme un mur ». Dieu fera le miracle, mais il fallait que les prêtres mettent les pieds dans l’eau (Josué 3.15) pour que les eaux s’arrêtent (v. 16).
Dans Josué 6.2, « L’Eternel dit alors à Josué : Regarde, je te livre Jéricho, son roi et tous ses guerrier ». Josué et le peuple n’auraient-ils rien d’autre à faire qu’à attendre ? Non, car au verset suivant, Dieu leur demande : « Pendant six jours, toi et tous tes soldats vous ferez chaque jour le tour de la ville, une fois par jour. Sept prêtres portant chacun un cor fait d’une corne de bélier précéderont le coffre de l’alliance. Le septième jour, vous ferez sept fois le tour de la ville, et les prêtres sonneront du cor ». Si le peuple s’était arrêté au 6e jour ou au 6e tour le 7e jour, Jéricho serait restée imprenable. Don de Dieu et obéissance du peuple. Le lien entre les deux se fait par la foi : le peuple devait avoir confiance dans la promesse de Dieu et, sur la base de cette foi, obéir à ses ordres.
Dans Josué 8.1, « L’Eternel dit à Josué : N’aie pas peur, ne crains rien ! Car je livre le roi d’Aï en ton pouvoir ainsi que son peuple, sa ville et tout son territoire » : promesse. La part de l’homme : « Emmène avec toi tous les soldats et va attaquer Aï ! ». Josué obéit (v. 3) et élabore toute une stratégie pour l’attaque (v. 3b et ss).
Dans Josué 10.8, devant la coalition des rois cananéens, « l’Eternel dit à Josué : N’aie pas peur de ces rois, car je te donne la victoire sur eux ; aucun d’eux ne pourra te résister ». Promesse accomplie au v. 10 : « L’Eternel les mit en déroute devant Israël et leur fit essuyer une grande défaite devant Gabaon ». Part de l’homme : « les Israélites les battirent en les poursuivant sur la montée de Beth-Horôn et jusqu’à Azéqa et Maqqéda ». Néanmoins, « ce jour-là, l’Eternel donna aux Israélites la victoire sur les Amoréens » (v. 12).
Josué 11.6 : « L’Eternel dit à Josué : N’aie pas peur d’eux, car demain à cette heure-ci, je les livrerai tous, blessés à mort, au pouvoir d’Israël ». V. 8 : « L’Eternel les livra au pouvoir des Israélites qui les battirent en les poursuivant jusqu’à Sidon la grande ville… Ils leur infligèrent une défaite totale ».
Nous retrouvons ces deux mêmes aspects dans le livre des Juges. Les Madianites opprimaient Israël. Dieu suscite Gédéon qui lève une troupe de plus de 23000 hommes. Réaction de l’Eternel ? « L’Eternel dit à Gédéon : Ton armée est trop nombreuse pour que je te donne la victoire sur les Madianites. Sinon les Israélites s’en vanteraient à mes dépens, en pensant que c’est par leurs propres forces qu’ils se sont délivrés » (Juges 7.2). Finalement, l’armée sera réduite à 300 hommes – qui devront parfaitement obéir aux ordres donnés (v. 17). Dieu agit souverainement, mais toute la gloire doit lui revenir.
Ce même principe s’applique à tous les domaines de la vie spirituelle. Le salut est gratuit, c’est un don de Dieu. « Car c’est par la grâce que vous êtes sauvés, par le moyen de la foi. Cela ne vient pas de vous, c’est un don de Dieu ; ce n’est pas le fruit d’œuvres que vous auriez accomplies. Personne n’a donc de raison de se vanter » (Ephésiens 2.8-9). Faut-il en conclure que l’homme n’a rien à faire ? Nous nous approprions ce salut gratuit « par le moyen de la foi ». « Dieu déclare les hommes justes par leur foi en Jésus-Christ, et cela s’applique à tous ceux qui croient » (Romains 3.22), « et ils sont déclarés justes par sa grâce ; c’est un don que Dieu leur fait par le moyen de la délivrance apportée par Jésus-Christ » (v. 24). C’est un don de Dieu, mais un don peut être accepté ou refusé. Si quelqu’un me tend un billet de banque, il faut que je tende de mon côté la main pour le prendre. Mais je peux aussi me sentir humilié par ce don : Je ne suis pas un mendiant. « Je suis riche, je n’ai besoin de rien » (Apocalypse 3.17). Un homme à qui j’annonçais le salut gratuit par Jésus-Christ m’a répondu : « Je n’en veux pas. Je veux pouvoir entrer au ciel la tête haute, ne devant mon salut à personne. Je passerai deux cents ou trois cents ans au purgatoire, mais au moins lorsque j’irai au ciel, je saurai que je l’aurai gagné ». C’est bien là ce que Dieu veut éviter. Puisque le salut est gratuit, « personne n’a donc de raison de se vanter ».
Il en est de même de notre sanctification. Dans Romains 6, l’apôtre Paul nous annonce que « nous sommes morts pour le péché… Nous avons été ensevelis avec le Christ par le baptême en relation avec sa mort afin que, comme le Christ a été ressuscité d’entre les morts par la puissance glorieuse du Père, nous aussi, nous menions une vie nouvelle. Car si nous avons été unis à lui par une mort semblable à la sienne, nous le serons aussi par une résurrection semblable à la sienne. Comprenons donc que l’homme que nous étions autrefois a été crucifié avec le Christ afin que le péché dans ce qui fait sa force soit réduit à l’impuissance et que nous ne servions plus le péché comme des esclaves » (v. 2-6). Tous les verbes en italiques sont au passé de l’indicatif. Il s’agit de faits qui nous sont annoncés. Donc tout est dit ? tout est fait ? Nous n’avons rien à faire de notre côté ?
Non, car au v. 11, l’apôtre continue en disant : « Ainsi, vous aussi, considérez-vous comme morts pour le péché, et comme vivants pour Dieu dans l’union avec Jésus-Christ ». Que signifie : « considérez-vous comme… » ? Croyez que ces faits sont réels pour vous, dans votre vie, que vous êtes morts avec le Christ et ressuscités avec lui à une vie nouvelle. Autrement dit, les vérités qu’il nous a annoncées ne deviennent efficaces en nous que par la foi.
A cette foi, l’apôtre demande d’ajouter l’action : « Que le péché n’exerce donc plus sa domination sur votre corps mortel pour vous soumettre à ses désirs. Ne mettez pas vos membres à la disposition du péché comme des armes au service du mal. Mais puisque vous étiez morts et que vous êtes maintenant vivants, offrez-vous vous-mêmes à Dieu et mettez vos membres à sa disposition comme des armes au service du bien » (v. 12-13).
C’est l’étape qui correspond à l’avance militaire des Israélites dans le Pays promis. Sachant que Dieu leur a donné ce pays, ils acceptent cette vérité par la foi et ils y entrent sans peur en comptant sur l’Eternel pour leur donner la victoire.
C’est en application de ce principe que l’apôtre Paul a pu écrire aux Philippiens : « Mes chers amis, vous avez toujours été obéissants : faites donc fructifier votre salut, avec crainte et respect, non seulement quand je suis présent, mais bien plus maintenant que je suis absent. Car c’est Dieu lui-même qui agit en vous, pour produire à la fois le vouloir et le faire conformément à son projet plein d’amour » (2.12-13). La logique dirait : puisque « c’est Dieu lui-même qui agit en vous », l’homme n’a donc rien à faire, il peut attendre tranquillement que les dons de Dieu produisent leurs fruits. Non, dit l’apôtre, c’est à vous de « faire fructifier le salut » et cela « avec crainte et tremblement », craignant de décevoir Dieu.
L’apôtre Pierre fait encore davantage ressortir ce côté paradoxal de l’œuvre de Dieu en nous : « Par sa puissance, Dieu nous a donné tout ce qu’il faut pour vivre dans l’attachement au Seigneur, en nous faisant connaître celui qui nous a appelés par la manifestation de sa propre gloire et l’intervention de sa force. Ainsi, nous bénéficions des dons infiniment précieux que Dieu nous avait promis. Il a voulu, par ces dons, vous rendre conformes à ce que Dieu est, vous qui avez fui la corruption que les mauvais désirs font régner dans ce monde ». Ainsi, comme tout est don, nous n’avons plus rien à faire ? « Pour cette raison même, faites tous vos efforts pour ajouter à votre foi la force de caractère, à la force de caractère la connaissance… » (2 Pierre 1.3-7). Dieu a tout donné… faites tous vos efforts.
Nous retrouvons le même paradoxe dans l’évangélisation. Dieu seul peut convertir les personnes et leur donner le salut. Nous pourrions donc en déduire que notre action est inutile. Mais les faits montrent que des gens se convertissent lorsque l’Evangile est annoncé. L’apôtre Paul, qui croyait à la prédestination (Ephésiens 1.4ss), a fait tous ses efforts pour évangéliser Juifs et païens.
Il croyait aussi que c’est « Dieu qui sanctifie entièrement esprit, âme et corps » (1 Thessaloniciens 5.23) – ce qui ne l’a pas empêché d’écrire ses lettres aux chrétiens pour les engager à faire tous leurs efforts pour ne plus vivre comme les païens (Ephésiens 4.17).
Toute notre vie chrétienne est placée sous le signe de cette dialectique. La vérité biblique ne peut jamais se dire en une seule parole ; elle s’énonce en deux paroles apparemment contradictoires : prédestination (action 100% de Dieu) – liberté (tout dépend de l’homme). Tout homme est appelé à accepter le salut que Dieu nous offre. Il est libre de l’accepter ou de le refuser. Mais une fois qu’il l’a accepté, il s’aperçoit qu’il a été prédestiné par Dieu à cette acceptation. Les deux lignes parallèles (prédestination et liberté) ne se rejoignent que dans l’infini. Ces deux lignes couraient déjà parallèlement lors de la conquête de la terre promise : « Dieu vous donne le pays » – « Aux armes, Israélites… ».