Face à la tentation

« Au cimetière des naufragés »

Chapitre 4

Au temps du Nouveau Testament

Judas : l’amour de l’argent

Pendant trois ans, Judas a bénéficié de l’enseignement du meilleur maître. Il a été choisi par lui (Jn 6.7), il a vu les miracles que Jésus opérait, les malades guéris, les possédés délivrés. Il a entendu les appels du Christ à venir à lui et à prendre son joug sur soi (Mt 11.28). Il a assisté à la douleur que causait à Jésus le refus de Jérusalem de se soumettre à lui : « Ah, Jérusalem ! Jérusalem ! toi qui fais mourir les prophètes et qui tues à coups de pierres ceux que Dieu t’envoie ! Combien de fois j’ai voulu rassembler tes habitants auprès de moi comme une poule rassemble ses poussins sous ses ailes ! Mais vous ne l’avez pas voulu ! » (Mt 23.37). Ces derniers mots pouvaient s’appliquer aussi à lui : « Mais vous ne l’avez pas voulu ». Sa volonté ne s’est jamais entièrement courbée à la loi de son Maître.

Lorsque Marie de Béthanie a répandu son parfum sur les pieds de Jésus, Judas a protesté : « Pourquoi n’a-t-on pas vendu ce parfum ? On aurait pu donner aux pauvres au moins trois cents deniers ! » (Jn 12.5). Mais Jean précise : « S’il parlait ainsi, ce n’était pas parce qu’il se souciait des pauvres ; mais il était voleur et, comme c’était lui qui gérait la bourse commune, il gardait pour lui ce qu’on y mettait » (v. 6). Son rapport à l’argent était depuis longtemps équivoque. Lorsqu’il est allé trouver les chefs des Juifs, il leur a demandé : « Si je me charge de vous livrer Jésus, quelle somme me donnerez-vous ? » (Mt 26.15).

Peut-être que d’autres considérations ont encore joué pour qu’il prenne la décision de trahir Jésus. Avait-il les mêmes conceptions messianiques que les sadducéens qui attendaient un Messie politique qui chasserait les Romains et établirait le royaume de Dieu ? En voyant que Jésus tardait à réaliser cette vision et qu’au lieu de cela, il parlait de ses souffrances et de sa mort, son espérance s’est peut-être écroulée et il a perdu foi en son Maître ? Ou bien, comme certains l’ont pensé : croyait-il que le fait d’être livré aux autorités juives et romaines le forcerait à révéler sa véritable nature ? Ce ne sont là que des spéculations. Le seul indice que nous donne la Parole, c’est son amour de l’argent. C’était sans doute là le mobile principal de son action — qui n’en devient que plus vile.

Aurait-il pu être pardonné s’il s’était repenti (comme Pierre) ? Il est difficile de penser que celui qui a demandé à ses disciples de pardonner soixante-dix fois sept fois n’ait pas pardonné, même ce crime horrible, si Judas le lui avait demandé.

Ananias et Saphira : le mensonge concerté (Ac 5.1-11)

Ananias et Saphira étaient deux membres de l’Eglise primitive. Ils ont vu que « ceux qui possédaient des champs ou des maisons les vendaient, apportaient le produit de la vente et le remettaient aux apôtres : ceux-ci le répartissaient alors entre tous et chacun recevait ce dont il avait besoin » (Ac 4.34-35). Alors ils ont voulu suivre leur exemple, ils ont vendu un champ et ont apporté une partie du produit de cette vente aux apôtres. Ils ont gardé une partie de la somme, ce qui était parfaitement leur droit. Pierre le rappelle à Ananias : « N’étais-tu pas libre de garder ta propriété ? Ou même, après l’avoir vendue, ne pouvais-tu pas faire de ton argent ce que tu voulais ? » (5.4) c’est-à-dire garder le tout ou une partie. Alors où était le problème ? Nous l’apprenons par Saphira : « Pierre lui demanda : — Dis-moi, est-ce bien à ce prix-là que vous avez vendu votre champ ? — Oui, répondit-elle, c’est bien à ce prix ». Le péché n’était pas d’avoir gardé une partie du prix de vente du champ, mais de mentir. Ils voulaient paraître plus spirituels qu’ils ne l’étaient en réalité, donner l’impression — aux apôtres et à tous les autres — qu’ils avaient donné tout le produit de la vente.

Jésus a dénoncé l’hypocrisie des pharisiens. Qu’est-ce que l’hypocrisie ? C’est étymologiquement un jeu sous le masque, une comédie qui, par le masque habituel du théâtre antique, fait croire qu’on est autre que ce qu’on est en réalité.

Le mensonge d’Ananias et de Saphira était aggravé du fait qu’il a été concerté entre les deux : « Si on te demande si c’est bien au prix que nous allons remettre aux apôtres qu’on a vendu notre champ, tu diras oui ». Et la femme était d’accord. Cet épisode révèle la gravité de la comédie religieuse aux yeux de Dieu. Ne sommes-nous pas tous tentés par ce même péché ?

Démas : l’amour du monde (2 Tm 4.10)

Démas avait été un disciple de l’apôtre Paul. Il l’avait accompagné dans ses voyages missionnaires. Paul l’appelle son « collaborateur » (Phm 24). Il était encore avec lui lors de la première captivité romaine de l’apôtre : dans Col 4.14, Paul salue l’Eglise de Colosses de sa part, mais dans la 2e épître à Timothée, nous apprenons qu’il l’a « abandonné parce qu’il a aimé le monde présent ».

Pourquoi cet abandon ? N’avait-il pas rompu radicalement avec l’amour du monde dans son cœur ? A-t-il gardé une porte ouverte pour ses plaisirs et ses attraits ?

Paul ne lui jette pas la pierre ; il fait un simple constat. Démas a été rejoint au cours des siècles par de nombreux autres qui ont « commencé par l’Esprit de Dieu et fini par la chair » (Ga 3.3). Certainement que Paul a inscrit Démas sur sa liste de prière pour demander à Dieu le retour de ce fils prodigue. C’est en tout cas ce que nous devons faire pour les Démas qui croisent notre route, en intercédant fidèlement pour eux jusqu’au jour où Dieu les fera revenir — où mettra un point final à leur vie.1

1 Après avoir intercédé pendant une quarantaine d’années pour un Démas séduit par l’amour du monde, j’ai eu la joie de le voir revenir au Seigneur. Voir le livre de Rob Parson : « Reviens ! Nous t’attendons » (Ed. Emmaüs).

Hyménée, Alexandre et Philète : le naufrage par rapport à la foi (1 Tm 1.20 ; 2 Tm 2.17)

Ces trois hommes ont fait « naufrage quant à la foi » parce qu’ils se sont écartés de la bonne conscience (1 Tm 1.20) et de la vérité (2 Tm 2.17). Ils ont ainsi détourné d’autres de la foi. Leur parole rongeait comme de la gangrène (2 Tm 2.16-18).

Quelle fut la cause de ces naufrages ? Paul nous dit qu’ils n’ont pas écouté les avertissements de leur conscience lorsqu’ils s’écartaient du droit chemin ; ils ont pactisé avec la tentation et ont cédé à ses appels, puis ils ont justifié leurs écarts par des raisonnements. C’est ce que faisaient les opposants dont parle Paul dans Rm 6.1 qui affirmaient qu’en persistant dans le péché on faisait abonder la grâce, ou que l’on pouvait demeurer dans le péché parce que nous ne sommes plus sous la Loi mais sous la grâce (Rm 6.15). C’est ce que feront, au 2e siècle, les Gnostiques qui prétendaient que ce qui se passe dans notre corps n’affecte pas notre esprit, que l’on peut donc se livrer à la débauche sans déchoir de la grâce. Pour ne plus être bridé par la conscience, on occulte ses avertissements et l’on traite de légalistes ceux qui rappellent que la vie chrétienne comporte aussi des obligations éthiques.

Hyménée, Alexandre et Philète ont eu une nombreuse descendance dans l’Eglise de tous les temps. Beaucoup d’hérésies ont une cause, non pas intellectuelle, mais morale.

Les Laodicéens : la tentation de la tiédeur (Ap 3.14-22)

Le reproche que le Seigneur fait à l’Eglise de Laodicée, c’est d’être comme son eau : tiède ; ni froide ni bouillante ; ni contre le christianisme ni engagé pour lui (« ni pour ni contre, bien au contraire ! »).

La tiédeur est aussi une maladie de notre temps dans les pays qui ne connaissent pas de persécution, c’est l’indifférence, le manque d’engagement : pas de faim de la Parole de Dieu, de participation aux réunions de prière, de recherche de la communion fraternelle. On se repose sur l’expérience de sa conversion, mais il n’y a plus de victoire sur le péché (Jn 8.36), pas de communion vivante avec le Christ par le Saint-Esprit, pas de service bouillant pour le Seigneur, pas de vie « cachée avec le Christ en Dieu » (Col 3.3). Beaucoup de naufrages spirituels ont commencé par une période de tiédeur où l’on avait abandonné son premier amour.

Pierre : un naufragé gracié

Pierre avait été choisi comme les onze autres pour accompagner Jésus et être, par la suite, envoyé (= apôtre) pour répandre la Bonne Nouvelle. Il faisait partie du cercle intime des disciples de Jésus qui « prit avec lui Pierre, Jacques et Jean et les emmena sur une haute montagne, eux seuls. Là, il fut transfiguré devant eux » (Mc 9.2). Pierre était souvent le porte-parole des Douze.

Jésus l’a prévenu : « Simon, Simon ! fais attention : Satan vous a réclamés pour vous passer tous au crible, comme on secoue le blé pour le séparer de la bale. Mais moi, j’ai prié pour toi, pour que la foi ne vienne pas à te manquer. Et toi, le jour où tu seras revenu à moi, fortifie tes frères » (Lc 22.31-32).

Jésus n’a pas prié que la tentation soit évitée à ses disciples. Il a permis que Satan s’approche de Pierre qui avait besoin d’être exposé à la tentation. Dans son cœur, il y avait certaines dispositions qui devaient être mises au jour. Par exemple, celle qui apparaît immédiatement après cette parole de Jésus lorsqu’il lui dit : « Seigneur, je suis prêt, s’il le faut, à aller en prison avec toi, ou même à mourir » (v. 33). Pierre était trop confiant dans ses propres forces. Il devait voir où cette présomption le mènerait. Jésus le lui prédit : « Pierre, je te l’assure : aujourd’hui même, avant que le coq ne chante, tu auras, par trois fois, nié de me connaître » (v. 34). Mais Pierre protesta avec véhémence : « Même si tous les autres étaient ébranlés, moi pas !… Même s’il me fallait mourir avec toi, je ne te renierai pas. Et tous disaient la même chose » (Mc 14.29-31).

Paul met les Corinthiens en garde contre cette attitude d’autosuffisance : « Si quelqu’un se croit debout, qu’il prenne garde de ne pas tomber ». Lorsque nous nous sentons forts, nous avons l’impression que nous n’avons plus besoin de Dieu pour tenir debout.

Premier abandon : Jésus avait demandé aux disciples de veiller pendant qu’il allait prier à Gethsémané. Lorsqu’il revint vers eux, il les trouva endormis. Il dit à Pierre : « Simon, tu dors ? Tu n’as pas été capable de veiller une heure ! » (Mc 14.37).

Deux fois de suite se reproduisit la même scène, puis ce fut le drame. Pierre était entré dans la cour intérieure du palais du grand-prêtre. Pour sûr, il ne voulait pas abandonner son Maître ! Que s’est-il passé ensuite ? Il le dit lui-même. (Souvenons-nous que l’évangile de Marc a consigné la vie de Jésus telle que Pierre la racontait) : « Une des servantes du grand-prêtre arriva ; elle vit Pierre qui se chauffait et le dévisagea ; elle lui dit : — Toi aussi, tu étais avec ce Jésus, ce Nazaréen ! Mais Pierre le nia en disant : — Je ne vois pas, je ne comprends pas ce que tu veux dire. Puis il sortit de la cour et entra dans le vestibule. Alors un coq chanta » (Mc 14.66b-68).

Pourquoi cette réponse ? Avait-il peur d’être aussi arrêté ? Ou d’être expulsé et voulait-il rester pour voir ce qui arriverait à Jésus ? Ou même avait-il l’intention de le défendre comme lors de son arrestation (14.47) ?

« Mais la servante le vit et recommença à dire à ceux qui se trouvaient là : — Il fait aussi partie de ces gens-là. Il le nia de nouveau. Peu après, ceux qui se trouvaient là redirent à Pierre : — C’est sûr : tu fais partie de ces gens. D’ailleurs, tu es Galiléen. Alors il déclara : — Je le jure, et que Dieu me condamne si ce n’est pas vrai, je ne connais pas l’homme dont vous parlez ! Aussitôt, pour la seconde fois, un coq chanta. Alors, Pierre se souvint de ce que Jésus lui avait dit : ‘Avant que le coq ne chante deux fois, tu m’auras renié trois fois. Et il fondit en larmes’ (Mc 14.69-72).

Après la résurrection, c’est encore lui qui prend l’initiative : « Simon Pierre dit aux autres : — Je m’en vais pêcher. — Nous aussi. Nous y allons avec toi, lui dirent-ils. Et les voilà partis » (Jn 21.3a).

Jésus avait dit : « Je vous ferai pêcheurs d’hommes », mais que voulez-vous, il faut manger. Et après ce qui s’est passé, après leur abandon à tous et surtout après le reniement de Pierre, il ne fallait plus y songer. On revient à la case de départ : pêcheurs de poissons. Mais pêcheurs bredouilles : « La nuit s’écoula sans qu’ils attrapent un seul poisson ». On connaît la suite (Jn 21.4-14).

Après qu’ils se furent restaurés, Pierre eut droit à une leçon particulière : « Après le repas, Jésus s’adressa à Simon Pierre : — Simon, fils de Jean, m’aimes-tu plus que ne le font ceux-ci ? » (Jn 21.15a). Aïe, aïe ! Un discret rappel de sa présomption (Mc 14.29). Très humblement, Pierre renonce au « plus que » et n’ose même pas reprendre le verbe agapeô que Jésus a employé et y substitue le mot phileô. Deuxième question : « M’aimes-tu ? » (plus question de « plus que »). — Réponse : « Oui, Seigneur, tu connais mon affection pour toi ». « Jésus lui demanda une troisième fois : — Simon, fils de Jean, as-tu de l’amour pour moi ? Pierre fut peiné car c’était la troisième fois que Jésus lui demandait : « As-tu de l’amour pour moi ? » Il lui répondit: — Seigneur, tu sais tout, tu sais que j’ai de l’amour pour toi. Jésus lui dit : — Prends soin de mes brebis » (Jn 21.17).

Trois questions correspondant aux trois reniements. A la troisième question, Jésus reprend le mot phileo de Pierre, comme s’il doutait même de cela. Mais l’important, c’est que, par trois fois, Jésus a réinstauré Pierre dans le ministère : « Nourrir les brebis du Seigneur, en prendre soin ». Même une défaillance aussi grave que celle de Pierre peut être pardonnée : « Là où le péché a abondé, la grâce a surabondé » (Rm 5.20).

Une grave question

En parcourant la liste de ces naufragés, une grave question se pose à nous : ces hommes ont-ils perdu le salut ? Une des doctrines fondamentales des chrétiens évangéliques de la ligne réformée est « la persévérance finale des saints », c’est-à-dire que quelqu’un d’authentiquement converti ne peut jamais perdre son salut. Par la nouvelle naissance, nous devenons enfants de Dieu. Quoi que fassent nos fils et nos filles, ils restent nos enfants. Dieu renierait-il les siens ?

« Mes brebis écoutent ma voix, dit Jésus, je les connais et elles me suivent. Je leur donne la vie éternelle : jamais elles ne périront et personne ne pourra les arracher de ma main. Mon Père qui me les a données est plus grand que tous, et personne ne peut arracher qui que ce soit de la main de mon Père » (Jn 10.27-29).

« Oui, j’en ai l’absolue certitude, déclare l’apôtre Paul : ni la mort ni la vie, ni les anges ni les dominations, ni le présent ni l’avenir, ni les puissances, ni ce qui est en haut ni ce qui est en bas, ni aucune autre créature, rien ne pourra nous arracher à l’amour que Dieu nous a témoigné en Jésus-Christ notre Seigneur » (Rm 8.38-39).

Ce sont là de précieuses assurances.

Cependant, la Bible nous rapporte aussi les exemples que nous avons vus, d’hommes qui ont fait partie du troupeau de Dieu et qui s’en sont éloignés. La plupart de ceux qui ont été cités ci-dessus faisaient encore partie de l’ancienne alliance qui n’avait pas les mêmes normes de salut que nous. Mais il y a aussi quelques exemples tirés du Nouveau Testament. Judas est appelé « fils de la perdition » et Jésus dit de lui qu’il « s’est perdu » (Jn 17.12). Il est vrai qu’avant la Pentecôte, les disciples n’avaient pas encore le Saint-Esprit demeurant en eux ; ils n’étaient pas encore nés de nouveau. Par conséquent, le cas de Judas n’est donc pas normatif. Mais il y a Hyménée et Alexandre dont Paul dit que « leur foi a fait naufrage » (1 Tm 1.19-20). Puisque nous « sommes sauvés par la foi », le salut subsiste-t-il s’il n’y a plus de foi ? L’apôtre ajoute même qu’il les a « livrés à Satan ». Quel que soit le sens de cette expression énigmatique, ce n’est certainement pas un environnement propre à un enfant de Dieu. Dans la même épître, Paul évoque le cas de plusieurs veuves « qui se sont détournées du droit chemin pour suivre Satan » (5.15) et de gens qui « se sont égarés très loin de la foi » (6.21). Dans 2 Tm 2.18, il revient à Hyménée, auquel il ajoute Philète, les deux s’étant « écartés de la vérité », en train de « détourner plusieurs de la foi ».

On ne peut pas non plus ignorer les fortes exhortations de l’épître aux Hébreux. « Le Christ, lui, est digne de confiance en tant que Fils, à la tête de sa maison. Et sa maison, c’est nous, si du moins nous gardons la pleine assurance et la fierté que nous donne notre espérance » (3.6). « Prenez donc bien garde, mes frères, que personne parmi vous n’ait le cœur mauvais et incrédule au point de se détourner du Dieu vivant… qu’aucun d’entre vous ne se laisse tromper par le péché et ne ferme son cœur à Dieu. En effet, nous sommes associés au Christ (devenus participants du Christ), si toutefois nous conservons fermement, et jusqu’au bout, l’assurance que nous avons eue dès le début » (3.12-14). « Ceux qui ont été une fois éclairés, qui ont goûté au don du ciel, qui ont eu part au Saint-Esprit, qui ont expérimenté combien la Parole de Dieu est bienfaisante et fait l’expérience des forces du monde à venir et qui, pourtant, se sont détournés de la foi, ne peuvent être amenés de nouveau à changer d’attitude, car ils crucifient le Fils de Dieu, pour leur propre compte, et le déshonorent publiquement » (6.4-6).

On peut expliquer tous ces passages comme se rapportant à ceux qui ont été simplement intéressés par l’Evangile, qui ont fait un premier pas en direction du Sauveur, maïs ne sont jamais réellement nés de nouveau. On peut… n’empêche que le sens premier de ces passages n’incline pas dans ce sens. Peut-on être devenu « participant du Christ » (Segond) sans faire partie de ses brebis ? L’expérience nous apprend, hélas, que des hommes et des femmes ont passé par la conversion, ont porté des fruits de la vie nouvelle, en ont amené d’autres à la foi par le témoignage de leur parole et de leur vie, et puis… se sont détournés de la foi. Etaient-ils pas nés de nouveau ? Peut-être reviendront-ils au Seigneur avant leur mort, fût-ce au dernier moment ???

Nous ne devrions pas vouloir forcer les affirmations de la Bible pour les faire rentrer dans nos schémas dogmatiques — ni dans un sens ni dans un autre. Après tout, la Bible n’est pas un manuel de théologie systématique, c’est un livre de vie. Or, dans la vie, il y a des moments de dépression et de doute où l’on a besoin d’entendre les fortes affirmations qui nous assurent que nous sommes dans la main d’un Père tout-puissant dont personne ne peut nous arracher. Il y a aussi des chrétiens pusillanimes qui mettent sans cesse leur salut en cause et qui ont besoin d’être rassurés, comme les chrétiens auxquels s’adressait l’apôtre Jean en leur disant : « Je vous ai écrit cela, pour que vous sachiez que vous avez la vie éternelle, vous qui croyez au Fils de Dieu » (1 Jn 5.13).

Il y a aussi d’autres moments où nous sommes tentés par le péché et où nous risquons de nous donner de fausses assurances : « De toute manière, je suis sauvé (même si je perds ma récompense)». Il y a des chrétiens présomptueux qui prennent leur salut à la légère. C’est à ces moments et ces personnes que s’adressent les autres passages : « Ne jouez pas avec votre salut ». Faites-le fructifier « dans un esprit de respect et d’humilité (avec crainte et tremblement, dit Segond) » (Ph 2.12).

C’est dans cette tension entre assurance et fausse assurance, confiance et présomption qu’il nous faut vivre, dans la vigilance et la prière « pour ne pas céder à la tentation. L’esprit de l’homme est plein de bonne volonté, mais la nature humaine est bien faible » (Mt 26.41). Tant que nous poursuivrons notre route avec le Seigneur, rien ne pourra nous arracher de sa main. Mais laissons-nous cependant avertir par tous ces hommes qui ont bien commencé avec Dieu et ont lâché sa main pour suivre des chemins personnels.

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