Je bâtirai mon Église

CHAPITRE II

Retour aux sources : Bible ou tradition ?

A. L’« APOSTOLICITÉ » DE L’ÉGLISE

« La Bible autorité souveraine en matière de foi et de doctrine », tel est le principe essentiel et premier de la Réforme et du protestantisme. Ce principe garantit en fait l’apostolicité, l’un des signes les plus importants de l’Eglise, celui sur lequel on insiste le plus dans l’Eglise romaine. Le terme d’église apostolique apparaît pour la première fois en 381 au Concile de Constantinople dans le contexte des luttes anti-ariennes ; en Occident, on ne parlera d’apostolicité que plusieurs siècles après. (Prof. Michel Réveillaud.)

Très tôt cependant nous voyons apparaître, dans l’Eglise, deux conceptions de l’apostolicité :

1. Une conception sacramentaliste qui voit la garantie de l’apostolicité dans la transmission ininterrompue et visible des charges ecclésiastiques depuis les apôtres jusqu’à nos jours.

2. Une conception spirituelle qui fait résider l’apostolicité dans la fidélité aux enseignements des apôtres.

L’Eglise romaine, l’Eglise grecque, l’Eglise anglicane, les Vieux catholiques et d’autres, se prétendent « apostoliques » en se fondant sur cette chaîne, supposée continue d’impositions des mains des apôtres jusqu’aux dignitaires actuels de ces églises. Cette notion ne vient pas de la Bible, mais de la conception juridique romaine qui fait de la succession légitime dans l’office la marque de la continuité légale.

Nous n’insisterons pas ici sur le caractère précaire de cette construction1, ni sur les contradictions internes du système2. Nous ferons simplement remarquer que les apôtres avaient de l’apostolicité une idée toute différente.

1 Ne suffit-il pas d’un maillon manquant pour que tout l’échafaudage s’écroule ? Et l’histoire ne nous rapporte-t-elle pas le cas de plusieurs pages et anti-papes se combattant mutuellement avant d’être excommuniés ensemble par un nouveau pape nommé par un concile ? Par où passe la chaîne légitime dans ces cas ? Voir à ce sujet J. Blocher : Le Catholicisme…, pp. 33-36.

2 Le fait que trois communions importantes au moins puissent se prévaloir de cette « succession apostolique » sans être d’accord sur la doctrine, ne suffirait-il pas pour démontrer l’inanité de cette théorie ?

Lorsque l’apôtre Paul affirme que l’Eglise a été « édifiée sur le fondement des apôtres et des prophètes » (Eph. 2.20), il pense avant tout au message que les apôtres et les prophètes de la Nouvelle Alliance ont fait retentir, message qui a amené les païens à la foi et par là, fondé l’Eglise3. C’est en persévérant dans l’Evangile annoncé par les apôtres que l’Eglise reste « apostolique », c’est-à-dire en continuité avec le fondement. La pensée qu’un homme, qui a reçu l’imposition des mains d’un apôtre, ne puisse plus errer, ni faire dévier l’église dont il aurait la responsabilité, est non seulement étrangère au Nouveau Testament, mais elle est contredite par de nombreuses paroles claires des apôtres. Pourquoi tant d’exhortations à persévérer dans la saine doctrine, à retenir l’Evangile tel qu’il a été annoncé, à ne pas imiter ceux qui ont abandonné la foi et la saine Parole ?

3 La mention des « prophètes » pourrait aussi se rapporter aux prophètes de l’Ancienne Alliance. L’Église est bâtie sur l’œuvre de Christ telle qu’elle a été prophétisée dans l’Ancien Testament, sur son œuvre expiatoire telle que les sacrifices lévitiques et les grands prophètes l’avaient prédite.

Pourquoi cette mention de tant de « faux ouvriers » et même de « faux apôtres » ? L’apôtre Paul ne semble-t-il pas envisager jusqu’à l’éventualité qu’un jour lui-même puisse dévier et annoncer un « autre évangile » ? (Gal. 1.8-9). Suivant la conception catholique, le garant de la continuité er de l’apostolicité est la personne de l’apôtre — ou de son successeur — conduite par le Saint-Esprit qui lui a été conféré par imposition des mains. Selon l’apôtre Paul c’est l’Evangile annoncé qui doit rester invariable, même si l’apôtre qui l’avait annoncé évoluait par la suite ; « qu’il soit anathème » et que son message premier soit gardé intact.

Luther avait cette notion de l’apostolicité en vue lorsqu’il écrivait : « Nous appartenons à l’église ancienne et nous sommes avec elle… car qui croit comme l’ancienne église et tient les mêmes vérités qu’elle, est de l’église ancienne. Vous (papes) êtes bien venus des anciennes églises, mais vous n’êtes plus de ces églises, ni membres de ces églises. »4

4 W.A. 51, 482, 5-6 ; 51, 501, 7-8. « Que vaut une succession apostolique qui aboutit à l’erreur ? La vraie succession apostolique doit se manifester dans un enseignement conforme à celui des apôtres. Autrement elle n’est qu’une continuité historique, une succession de personnes… » J. de Senarclens : De la Vraie Eglise selon Calvin, pp. 29-30.

Calvin ausi comprenait l’apostolicité ainsi : « Elle est apostolique parce qu’elle prêche et enseigne ce que les apôtres ont prêché et enseigné, disait-il. Comment à se prévaloir d’une succession des évêques depuis saint Pierre, alors qu’ils ont déformé son témoignage pour enseigner des nouveautés ? »5

5 J. de Senarclens : De la Vraie Eglise selon Calvin, p. 34,

« Il faut démythiser la succession apostolique. » H. Braemer : Christianisme au XXe Siècle, 25.II.65. Voir : « L’apostolicité de l’Eglise d’après un ere de théologiens réformés » dans : Etudes théologiques et religieuses (1965-3).

Une confirmation de cette manière de comprendre l’apostolicité de l’Eglise nous est donnée de façon assez inattendue par l’un des plus éminents théologiens catholiques actuels, le Père H. Küng : « Assurément seule cette Eglise est la véritable Eglise apostolique, qui est intimement et réellement en accord avec les apôtres, en leur succédant dans l’esprit. Assurément, seule cette Eglise est la véritable Eglise apostolique qui, en accord avec le témoignage que nous ont transmis les apôtres, en leur succédant dans la Foi et la confession apostolique ». Structures de l’Eglise, pp. 149-150.

« L’unité, la sainteté et la catholicité ne sont l’unité, la sainteté et la catholicité de l’Eglise de Jésus-Christ que si elles reposent sur la base sur laquelle Jésus-Christ a voulu fonder son Eglise : sur les apôtres. Ce n’est que dans le témoignage apostolique que nous écoutons le Seigneur glorifié. C’est pourquoi le témoignage apostolique a, dans l’Eglise et envers elle, une valeur normative unique, permanente et irremplaçable. C’est pourquoi. il n’exige pas seulement une succession purement historique, mais une succession au plein sens du terme : dans l’esprit des apôtres, dans la foi à leur évangile et dans l’obéissance à leur contraignant exemple. » Ibid. 140.

B. LA NOTION CATHOLIQUE DE LA TRADITION

1. La tradition orale.

L’Eglise catholique insiste sur la tradition orale qui aurait transmis un enseignement apostolique que nous ne trouvons pas dans la Bible6. Il est probable qu’une telle « catéchèse orale » a existé. Les Pères de l’Eglise (Papias, Irénée…) nous en parlent, mais différentes remarques s’imposent à ce sujet.

6 « La Tradition est la Parole de Dieu non consignée dans les livres saints mais prêchée par les apôtres et transmise par l’Eglise de génération en génération. La tradition catholique est donc aussi bien la Parole de Dieu que la Sainte Ecriture. Jésus-Christ n’a pas donné aux apôtres la mission d’écrire, mais de prêcher. » Haas : Grand Catéchisme. Il ne faut pas oublier toutefois que dans le catholicisme même, cette définition est discutée. Voir aussi : J. Blocher : Le Catholicismie à la Lumière de l’Ecriture, pp. 17-22 et J. Cruvellier : « L’Autorité de la Bible » in : La Bible : 3 études (Ed. Groupes Miss.), pp. 45 ss.

Tout d’abord l’Evangile n’est pas une « religion mystérique ». Dans les grandes religions à mystère, l’enseignement ésotérique n’était transmis oralement qu’aux initiés. Tous les gnostiques du IIe et du IIIe siècle chercheront à accréditer leurs systèmes en prétendant les avoir reçus par transmission orale directe des apôtres — et nous savons quelles élucubrations fantasques et contradictoires on a voulu faire passer sous ce label ! Jésus-Christ et les apôtres, au contraire, ont insisté sur le caractère public de leur enseignement. « J’ai parlé ouvertement au monde, dit Jésus au Souverain Sacrificateur qui l’interroge sur sa doctrine, j’ai toujours enseigné dans la synagogue et dans le temple, où tous les Juifs s’assemblent, et je n’ai rien dit en secret. » (Jn. 18.20.)

Les apôtres après la mort du Seigneur « ne cessaient d’enseigner chaque jour dans le temple et dans les maisons » (Act. 5.42). « Vous savez, dira Paul aux anciens d’Ephèse, que je ne vous ai rien caché de ce qui vous était utile et que je n’ai pas craint de vous prêcher et de vous enseigner publiquement et dans les maisons, annonçant aux Juifs et aux Grecs, la repentance envers Dieu et la foi en notre Seigneur Jésus-Christ » (Act. 20.20-21). « Nous rejetons les choses qui se font en secret » (2 Cor. 4.2).

Si donc leur message était délivré publiquement, il ne pouvait être question d’enseignements secrets réservés aux seuls initiés. Le contenu de ce message était connu de tous. C’est celui dont nous trouvons l’écho dans les Actes et que les épîtres nous exposent. « Ainsi donc, écrit Paul après avoir exposé le résumé de ce message, que ce soit moi, que ce soit eux (les autres apôtres) voilà ce que nous prêchons, et c’est ce que vous avez cru » (1 Cor. 15.11). « Je n’ai pas eu la pensée de savoir parmi vous autre chose que Jésus-Christ et Jésus-Christ crucifié » (1 Cor. 2.2).

La tradition orale était rigoureusement parallèle à la tradition écrite et celle-ci nous rend compte de l’essentiel de ce que les apôtres prêchaient. De plus la tradition écrite du Nouveau Testament contient tout ce que Dieu jugeait « utile pour enseigner, pour convaincre, pour corriger, pour instruire dans la justice, afin que l’homme de Dieu soit accompli et propre à toute bonne œuvre » (2 Tim. 3.16-17).

Comme le montre O. Cullmann7, l’Eglise du second siècle a reconnu que le temps de la révélation directe de la Nouvelle Alliance allait de la naissance de Christ à la mort du dernier apôtre. « La fixation du Canon signifie que l’Eglise elle-même a tracé une ligne de démarcation claire et nette entre le temps des apôtres et le temps de l’Eglise. »8 « L’Eglise naissante elle-même a fait la distinction entre tradition apostolique et tradition ecclésiastique en soumettant nettement la seconde à la première. » 9 « La présence réelle des apôtres dans l’Église de tous les temps nous est donnée dans le Nouveau Testament. »10 Etablir un Canon, c’est dire : notre tradition a besoin d’être contrôlée, c’est renoncer à toutes les autres traditions comme normes, même si elles étaient apostoliques et authentiques, c’est déclarer « nous considérons comme norme apostolique seulement ce qui est écrit dans ces livres… Dire que les écrits réunis dans un Canon devaient être considérés comme norme, c’était dire qu’ils devaient être considérés comme suffisants. »11 Par ce fait l’Eglise renonçait donc à être sa propre norme.

7 O. Cullmann : La Tradition (Delachaux et Niestlé, Neuchätel-Paris, 1953).

8 op. cit., p. 43.

9 op. cit., p. 41.

10 op. cit., p. 36.

11 op. cit., p. 45.

Les catholiques eux-mêmes semblent se rallier, du moins théoriquement à cette norme : « Ni les catholiques, écrit le Père Küng, ni les protestants ne devraient se tenir pour dispensés de s’aligner sans cesse sur l’Eglise apostolique. Ni l’appel à la tradition catholique, ni l’appel à la Réforme évangélique ne dispensent de se renouveler sans cesse dans la réalisation de ce qui est essentiel quand on se veut apostolique : l’accord réel avec le message apostolique. » Hans Küng : Structures de l’Eglise, p. 14.

Si par conséquent des doctrines nouvelles (comme l’infaillibilité pontificale ou l’assomption de la Vierge) apparaissent dans l’Eglise, prétendant s’appuyer sur la tradition orale de l’Eglise primitive, nous pouvons être sûrs que cette prétention est sans aucun fondement.

2. La tradition écrite.

Quant à la tradition écrite12 que nous trouvons dans les écrits des Pères apostoliques et des Pères de l’Eglise, elle est trop multiforme et contradictoire pour constituer la base sûre d’une doctrine. Celui qui connaît tant soit peu la littérature patristique, sait qu’on peut tout justifier par des citations des Pères. Trop souvent — et très tôt — les Pères ont accueilli toutes sortes de pensées étrangères au message apostolique et les ont amalgamées avec la Révélation de sorte que, loin de nous fournir un critère de la vérité biblique, leur doctrine doit elle-même être soumise au crible du Nouveau Testament. Chrysostome l’avait déjà reconnu lorsqu’il écrivait que « ceux qui veulent connaître quelle est la vraie Eglise ne le peuvent que par les Ecritures. »13 Les Pères eux-mêmes emploient d’ailleurs le mot tradition dans un sens différent de celui que lui donne l’Eglise romaine actuellement. Souvent ce mot désigne l’Ecriture elle-même.

12 C’est-à-dire la tradition orale dont nous trouvons au moins une trace écrite dans les œuvres des écrivains postérieurs aux apôtres par opposition à celle qui serait restée purement orale, même durant l’époque post-apostolique.

13 Homélie sur Mt. 24.

Irénée (125-202), écrit : « Nous n’avons pas connu l’économie de notre salut par d’autres que par ceux qui nous ont apporté l’Evangile. Cet (Evangile) ils l’ont d’abord prêché. Puis, par la volonté de Dieu, ils nous l’ont transmis dans les Ecritures pour qu’il devienne « la base et la colonne » de notre foi » (G. Bardy traduit : « Par la volonté de Dieu, ils ont tout confié dans l’Ecriture. »)14

14 Advers. Haer III, 1. — G. Bardy : Théol. de l’Eglise de Saint Clément à Saint-Irénée, p. 188.

Cyprien (200-258), affirme : « Dieu lui-même atteste qu’on est tenu de pratiquer ce qui est écrit. Si donc nous trouvons cela prescrit dans l’Evangile ou renfermé dans les épîtres ou les Actes des Apôtres, qu’on observe alors cette tradition divine et sainte. »15

15 Migne : Epist. 24, Patrol. lat., t. III, p. 294.

Les Pères placent l’Ecriture sainte au-dessus de toute autre source de révélation.

Athanase (298-373) : « Ce sont là (les Ecritures) les sources du salut ; c’est par elles seules que nous pouvons apprendre la discipline évangélique de la piété. Que personne n’y ajoute rien ; que personne n’en retranche rien. »16

16 Epist. Fest. 39, Corpus Scriptorum christianorum orientalum, vol. 151 (Louvain 1955), p. 37.

« Les Ecritures saintes et divinement inspirées suffisent à elles seules pour faire connaître la vérité. »17

17 Orat. contra gent., Coll. Sources chrétiennes (Ed. Cerf, Paris 1946), p. 107.

« Si vous voulez une nouvelle citation, si vous prétendez affirmer quelque chose au-delà de ce qui est écrit, pourquoi contestez-vous avec nous qui sommes résolus de ne rien écouter et de ne rien dire au-delà de ce qui est écrit ». « Ces textes ont été prononcés et écrits de la part de Dieu par des hommes qui nous parlent de Dieu ; et nous, nous les avons reçus de ces maîtres divinement inspirés et nous les transmettons à ton désir de savoir. »18

18 De Incarn. (De l’Incarnation du Verbe.) Coll. Sources chrétiennes (Paris, 1946), p. 315.

« C’est déchoir évidemment de la foi et faire preuve d’une grande présomption que de négliger quelque chose de ce qui est écrit ou d’introduire quelque chose qui ne soit point écrit. »19

19 De vera Fide. Oper. vol. 2, p. 386.

« Ce qui est écrit, crois-le ; ce qui n’est pas écrit, ne le recherche point. »20

20 Migne : Homil. De Trin. 29, t. XXVIII, pp. 1603-1609.

Cyrille de Jérusalem (315-386) : « Lorsqu’il s’agit des divins et saints mystères de la foi, il ne faut rien avancer sans l’autorité des Ecritures divines. Il ne faut pas non plus me croire sur parole dans ce que je vous dis, sans avoir vu mes enseignements démontrés par les Ecritures divines. Car la sécurité de notre foi dépend, non de l’artifice du langage, mais du témoignage des Ecritures divines. »21

21 Migne : Catech. IV, t. XXXIII, pp. 453-504.

Chrysostome (347-407) : « Lorsque nous recevons de l’argent, nous ne nous fions pas à ceux qui nous le donnent, nous le voulons compter nous-mêmes ; et quand 1l s’agit des choses divines, ne serait-ce pas une folie que de donner témérairement et comme tête baissée dans les opinions des autres, nous qui avons une règle par laquelle nous pouvons tout examiner, je veux dire les lois divines ? C’est pourquoi je vous conjure que, sans vous arrêter aucunement à ce qu’en jugent les autres, vous consultiez les Ecritures. »22

22 Migne : Homil 13 in 2 Cor., t. LXI, pp. 490-496.

« Je vous prie et je vous supplie que, fermant les oreilles à toute autre voix, nous suivions pour règle le canon de la Sainte Ecriture. »23

23 Migne : Homil 13 in Genesim, t. LIII, pp. 105-108.

Augustin (354-430), écrit : « Qui ne sait que la Sainte Ecriture canonique est renfermée dans des limites bien déterminées et qu’on doit la mettre au-dessus de toutes les lettres qui ont pu être écrites plus tard par des évêques ? Car quant à l’Ecriture il ne saurait y avoir ni doute, ni discussion possible sur la vérité ou sur la justice de ce qui s’y trouve incontestablement écrit. »24 De plus, il oppose cette autorité infaillible à l’autorité faillible du raisonnement humain, des évêques et des conciles.

24 Contra Donatist., lib. 2, c. 3.

S’il y a un point sur lequel la « Tradition » des Pères est d’accord, c’est la reconnaissance de l’autorité suprême de l’Ecriture sainte, La preuve ?

Voici ce qu’écrit à ce sujet Jérôme, le savant traducteur de la Bible.

« C’est la doctrine de l’Esprit qui nous est transmise dans les livres canoniques ; si les conciles établissent quelque chose qui lui soit contraire, je l’estime une impiété. » (Epître aux Galates.) « Si l’on parle sans l’autorité des Ecritures, ce n’est qu’un babil qui ne mérite pas de foi. »25 « Tout ce qui n’a pas pour soi l’autorité des Ecritures, peut être méprisé aussi facilement que prouvé. »26 « Ce n’est point l’erreur des parents, ni des ancêtres qu’il faut suivre, mais bien l’autorité des Ecritures et la volonté du Maître qui est Dieu. »27

25 Ep. ad Titum.

26 In Mt. 22.

27 In. Jr. 9.12.

« Emportons du milieu de nous, conclut Augustin, tous nos papiers et tous nos livres, et que le livre de Dieu seul s’avance, Quelqu’un me demandera-t-il : Pourquoi ? — Parce que je ne veux pas que l’on prouve quoi que ce soit par des documents humains, mais par des oracles de Dieu. »28 «Il ne faut pas penser comme les évêques catholiques s’ils pensent quelque chose qui soit contraire aux Ecritures canoniques de Dieu. »29

28 In Psalm 57.

29 De Unitate Eccl., c. 10.

« Il n’y a que les seuls livres des Ecritures appelés aussi canoniques, pour lesquels j’ai appris à avoir ce respect de croire très fermement que nul de leurs auteurs n’a commis aucune erreur en les écrivant. »30

30 Ep. ad Hieronymus, t. II.

Et nous pourrions citer encore beaucoup de témoignages qui vont dans le même sens31.

31 Voir des citations de Tertullien, Irénée, Clément d’Alexandrie, Origène, Cyprien… dans Haldane : De l’authenticité et de la divine inspiration des Saintes Ecritures (Toulouse 1910), pp. 2544. Dieu a parlé (Voix de l’Evangile 1965).

Ce que les catholiques appellent Tradition, c’est un ensemble de rites et de coutumes ecclésiastiques d’origines diverses qui ont constitué au cours des siècles la « religion catholique romaine ». Cette « Tradition » a été fixée par écrit dans les Codes du Droit Canon romain qui ont complètement refoulé l’autorité de la Bible dans l’Eglise.

3. La Tradition dans l’Eglise catholique contemporaine depuis la Réforme.

« En touchant au problème de l’Ecriture et de la Tradition, nous touchons au fondement même de ce qui divise ces Eglises (la romaine et l’évangélique), à la racine de notre foi évangélique. »32

32 G. Millon : Ecriture sainte et Tradition in Cahier : Le Vent souffle, No 2-3, p. 53.

Toute la Réformation tient en deux faits : l’acte public par lequel Luther a brûlé les livres du Droit Canon, et sa traduction de la Bible, Par le premier geste il a enlevé l’obstacle à la réformation de l’Eglise ; en redonnant la Bible au peuple chrétien, il lui rendait la base de la reconstruction de l’Eglise.

Au lieu de s’engager dans la même voie, l’Eglise romaine s’est enferrée encore davantage dans sa doctrine de la Tradition en l’élaborant et en se libérant peu à peu complètement de l’autorité de la Bible.

Dans Le Malentendu de l’Eglise, Emil Brunner a retracé le chemin par lequel elle est parvenue au cours de six siècles à cette complète indépendance actuelle à l’égard de la révélation biblique. « Les étapes les plus importantes sur ce chemin sont :

1. Le Concile de Trente (1545-1563), au cours duquel les sine scripto traditiones (traditions sans base scripturaire) sont mises sur le même pied que l’Ecriture sainte, en sorte que l’Ecriture, témoignage des apôtres, n’est pas seulement complétée par une autre source de connaissance, mais n’est pratiquement plus acceptée comme dernière instance.

2. Le Concile du Vatican I (1870), au cours duquel la Tradition, elle aussi, de même que l’Ecriture, est supplantée en tant que dernière instance par le pouvoir doctrinal du Pape…

3. Le Codex juris Canonici achevé en 1918 marque la dernière étape de ce chemin : tout dans l’Eglise, doctrine et vie, est soumis au pape et le dogme relève intégralement de la potestas juridictionis papale. Le pape n’est plus lié à ce qui valait dans l’Eglise depuis les temps anciens : il peut créer du nouveau. De jure (de droit), la situation est telle que le pape Pie IX l’a exprimée : La tradizione son Io. La tradition c’est moi, le pape. Ce que le pape déclare tradition est la tradition. Tout chrétien catholique doit le reconnaître et le croire comme étant la tradition, même s’il n’y a pas de traces d’une telle tradition. Nous trouvons ici l’aboutissement logique de ce que l’institution de la fonction d’évêque comme garantie de la vérité primitive et apostolique avait commencé de faire. L’institution à vaincu la tradition. Depuis le Concile de Trente tout recours à l’Ecriture est rendu vain puisque la tradition complète, éventuellement supplante, artificiellement l’Ecriture. Depuis le Concile du Vatican, ce recours à la tradition réelle est lui aussi rendu vain par la pensée que le pape seul est compétent pour connaître la tradition. Le pape n’a pas seulement le droit, mais le devoir en vertu du droit canon de réduire au silence toute objection qui s’appuie sur l’Ecriture ou la tradition, et d’excommunier quiconque persévère dans cette voie. »33

33 Le Malentendu de l’Eglise, pp. 53-55.

« L’attitude de Pie IX nous apparaît comme une manifestation de pur « illuminisme » (au sens que les réformateurs ont donné à ce terme) », R. Stauffer, op. cit., p. 5.

« Dans l’Eglise catholique le pape seul est l’Inspiré. De son inspiration ex cathedra tout dépend. » E. Brunner : Dogmatik III, p. 92.

Luther déjà disait : « Le pape prétend que tous les droits sont dans le coffret de son cœur. et tout ce qu’il ordonne et décide dans son Eglise doit être tenu pour juste, même si cela est contraire à l’Ecriture ou à la Parole orale. » Livres symboliques, Paris 1946, p. 274.

On a prétendu que le pape n’aurait pas prononcé les paroles citées « La « tradizione son Io ». Le professeur Stauffer affirme que c’est dans un accès de colère que Pie IX les a prononcées, en réponse à une proposition du cardinal Guidi tendant à remplacer les mots « l’infaillibilité du souverain pontife » par « l’infaillibilité de ses définitions doctrinales » afin de rallier les anti-infaillibilistes. R. Stauffer : Le Premier Concile du Vatican, p. 40.

En 1866, Pie IX s’exprimait déjà ainsi : « Seul, je suis le successeur des apôtres, le Vicaire de Jésus-Christ, seul j’ai la mission de conduire et de diriger la barque de Pierre, je suis la voie, la vérité et la vie. Ceux qui sont avec moi sont avec l’Eglise, ceux qui ne sont pas avec moi sont hors de l’Eglise, ils sont hors de la voie, de la vérité et de la vie. » Au moins c’était clair ! Cité par J. Friedrich : Geschichte des Vatikanischen Konzils, t. I, p. 498 (Bonn 1877).

Au Concile (Vatican I en tous cas), les évêques ont dû jurer « de maintenir, de défendre, d’accroître et de favoriser les droits, les privilèges honorifiques, les prérogatives et l’autorité de leur seigneur, le pape ». Cité par Doellinger : La Papauté, p. 254.

Dans la définition de la doctrine de l’infaillibilité, on lit : « telle est la doctrine de la vérité catholique, dont nul ne peut dévier sans perdre la Foi et le Salut ». Traduction française in J. Sambin : Hist. du Concile œcuménique et général du Vatican, p. 165.

Cette évolution était d’ailleurs préparée depuis longtemps par les jésuites. « En 1847, le jésuite Perrone expliqua que ni la Bible, ni la Tradition n’étaient nécessaires pour la définition d’un article de foi. Il suffisait d’admettre une tradition secrète qui se conserve dans la chaire de l’Eglise et dans la conscience générale des croyants jusqu’à ce qu’enfin, à un moment quelconque, elle se manifeste au jour. « Sans quoi, ajoute Perrone, il faudrait considérer bien des dogmes comme étant de formation récente. » Pie IX procéda d’après la recette de Perrone… il fit de l’Immaculée Conception de Marie, un article de foi seul, sans l’épiscopat ». Chanoine I. de Doellinger : La Papauté, son origine, pp. 223-224.

L’Evêque Malou, dans son livre sur l’Immaculée Conception, qu’il composa sur l’ordre de Pie IX, écrit : « Aussitôt que dans l’Eglise une chose est acceptée généralement, ce témoignage général de l’Eglise vivante est une preuve infaillible que cette vérité est contenue dans la tradition et cela indépendamment d’un monument quelconque de l’antiquité ». Cité par le Chanoine Doellinger dans : La Papauté…, p. 227.

De plus en plus l’Église catholique tend à abandonner la fiction de la Tradition. « Dans la justification du dogme proclamé en 1950, elle ne s’attarde pas à lui donner une base scripturaire, mais s’appuie sur le consensus de l’Eglise ». O. Cullmann : La Tradition, p. 40.

Et il ajoute : « Il devrait ressortir de cet exposé à quel point sont nulles les perspectives d’une discussion entre protestants, catholiques non romains et catholiques romains, sur la valeur ou la non-valeur de la tradition. Légalement, en vertu du Droit Canon, les catholiques excluent toute confrontation d’un enseignement donné avec l’enseignement des apôtres. Personne n’a qualité pour faire une telle vérification, sinon celui qui y est le moins propre : le défenseur, le créateur même de la doctrine en cours. »

C’est une des difficultés quasi insurmontables que soulignent aussi les observateurs protestants au Concile du Vatican II. Comment peut-on dialoguer valablement, si on n’arrive pas à se mettre d’accord dès le début sur la base de l’autorité : Bible seule ou Bible et Tradition.34

34 Ce Concile n’a en fin de compte rien apporté de neuf sur ce chapitre, sauf qu’il laisse subsister et aggrave encore l’équivoque au sujet de la place et de l’autorité de la tradition. L’avant-dernière session maintient côte à côte deux propositions qui logiquement s’excluent : la Bible seule est source de révélation — la tradition aussi nous révèle la pensée de Dieu. Ce n’est pas la seule équivoque de ce Concile.

C. LA TRADITION DANS LE PROTESTANTISME

La notion de Tradition ne se confine pas au catholicisme romain. Il existe des traditions protestantes tout aussi tenaces et dangereuses que les traditions catholiques, lorsqu’elles s’interposent entre la Bible et l’Eglise. Les paroles d’un grand homme, que ce soit Luther, Calvin, Zwingli, Wesley ou Darby…, les décisions de tel Synode ou de telle conférence disputent souvent l’autorité à la Bible. Tel itinéraire spirituel d’un leader estimé, telle expérience faite par un grand nombre de chrétiens, telle pratique vénérable par l’ancienneté et le nombre des « pratiquants », deviennent facilement les normes de tout un milieu chrétien. C’est une des tendances les plus dangereuses du protestantisme et certainement le plus grand obstacle à l’unité des vrais chrétiens. Au lieu d’avoir un pape infaillible, on en a une infinité qui sont semi-infaillibles, mais dont l’autorité n’est pas moins entière sur le cercle d’adeptes où ils règnent. Bien des théologiens, pasteurs, évangélistes, ont leur cénacle de disciples qui ne voient que par eux et considèrent toutes leurs affirmations comme paroles d’Evangile.

Reconnaître une norme supérieure à celle de la Parole écrite, c’est ouvrir la porte à l’illuminisme, au mysticisme et à toutes les déviations auxquelles ces tendances ont donné naissance au cours des siècles. C’est rejoindre, par un autre chemin, la position catholique romaine35.

35 « L’Eglise catholique, le gnosticisme, les illuminés, sectes anciennes et modernes, ne se rencontrent-elles pas, malgré l’abime profond qui les sépare par ailleurs, dans leur commun refus de considérer l’Ecriture comme une norme supérieure destinée à contrôler l’action présente du Saint-Esprit dans le domaine de la vérité ? » O. Cullmann : La Tradition, p. 37.

Pourtant s’il y a un enseignement à tirer de l’histoire de l’Eglise, c’est bien celui du danger dans lequel tombe infailliblement toute communauté qui suit aveuglément un homme. Le Seigneur n’a-t-Il pas prévenu contre ce danger en mettant ses disciples en garde contre la manière des scribes et des pharisiens qui « aiment à être appelés par les hommes : docteur, docteur. Mais vous, ne vous faites pas appeler docteur ; car un seul est votre Maître, et vous êtes tous frères… Et ne vous faites pas appeler directeur ; car un seul est votre Directeur, le Christ » (Mt. 23.7-10).

La planche de salut : Le seul moyen d’être préservé de l’erreur c’est de vérifier inlassablement tout ce qui est enseigné par l’Ecriture, de la sonder ensemble et de n’accepter que ce qui recueille l’approbation de l’ensemble des chrétiens.

Si nous voulons rester dans la ligne de la Réforme il nous faut aussi :

1. brûler la tradition, ou du moins : secouer son joug, dans la mesure où elle veut s’imposer comme norme de la foi à côté de l’Ecriture ou au-dessus d’elle. Il s’agit de mettre résolument de côté toute autorité qui supplanterait pratiquement celle de la Parole de Dieu, que cette autorité soit celle d’un homme, celle d’un concile, d’un synode, ou simplement celle de l’ancienneté de la pratique ecclésiastique.

2. rétablir l’autorité effective de la Bible, contre ceux qui en sapent la base en niant son inspiration plénière, contre ceux qui la déchirent en morceaux en contestant l’authenticité de larges fragments, contre ceux qui la dévalorisent par une interprétation subjective ou trop allégorique.

Comme le disait Luther vers la fin de sa vie : « Il s’agit de croire toute l’Ecriture ou de ne rien croire. Car le Saint-Esprit est indivisible, il n’enseigne pas le vrai et le faux… ; en touchant à un seul point de la foi, les hérétiques entraînent du même coup le doute et la négation sur tous les autres, de même que la moindre fissure rend un anneau inutilisable, et la moindre félure fait de la cloche un objet sans valeur. »36

36 Kurzes Bekenntnis vom heiligen Sakrament (1544), cité par K. Barth d’après F. Gonin : Alliance évang. (oct. 64), p. 8.

La Bible n’est pas un livre scellé de sept sceaux que seuls des initiés pourraient comprendre. « Toutes les Ecritures prophétiques et évangéliques peuvent ouvertement et sans ambiguïté être entendues par tous les hommes. Il faut se contenter du témoignage de Dieu qui est proposé clairement » disait Irénée. Il y a bien entendu des « choses difficiles à comprendre » (2 Pi. 3.16), mais « toutes les choses nécessaires sont claires » (Chrysostome)37 et « parmi les choses qui y sont clairement enseignées se trouvent toutes celles qui concernent la foi et les mœurs » (Augustin).

37 Homil. 3 in II. Thess.

Parmi ces choses claires se trouvent par bonheur aussi les vérités essentielles concernant l’Eglise.

Partons donc du principe que tout ce qui est nécessaire à la vie du chrétien et de l’Eglise se trouve clairement enseigné dans l’Ecriture. Puisque les passages qui en parlent sont nombreux, il sera donc possible d’arriver à une conviction nette sur ces questions et à un accord entre tous les chrétiens acceptant l’autorité de la Parole de Dieu. Quant aux autres points sur lesquels la Bible n’apporte pas de témoignage précis et qui sont susceptibles d’interprétations diverses parce que les textes sont obscurs ou trop peu nombreux, pourquoi ne pas laisser à chaque chrétien la liberté de se forger personnellement une conviction, sans l’obliger à adopter notre point de vue ?

Si Dieu avait estimé nécessaire que ses enfants soient unanimes sur ces questions, pourquoi ne leur aurait-Il pas donné toutes les précisions utiles dans cette Ecriture capable de rendre « l’homme de Dieu accompli et propre à toute bonne œuvre » ?

Avec tous ceux qui acceptent ainsi l’autorité de la Bible et qui cherchent en tâtonnant le plan de Dieu au sujet de l’Eglise, nous voudrions partir à sa découverte à travers les pages du Nouveau Testament38.

38 Pour la question Bible et Tradition : voir l’article de G. Millon dans Cahiers : Le vent souffle N° 2-3 (Paris 1953), pp. 51-98.

O. Cullmann : La tradition (Delachaux-Niestlé, 1953).

Vitorio Subillia : Le problème du catholicisme (Les Bergers et les Mages, 1964).

J. C. Macaulay : The Bibel and the Roman Church (Moody-Press, No 209).

Voir bibliographie : Valeske : Votumn ecclesiae II, pp. 57-58 (77 titres).

« A la loi et au témoignage ! Si l’on ne parle pas ainsi, il n’y aura point d’aurore pour le peuple. Il sera errant dans le pays, accablé et affamé. » (Es. 8.20.)

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