Ne considérant pas son âge (75 ans), Abram reprit le bâton de pèlerin et quitta Harân « pour aller au pays de Canaan » (12.5) ; sans s’arrêter à la frontière, « il traversa le pays jusqu’à un lieu appelé Sichem, jusqu’au chêne de Moré » (v. 6).
700 km séparent les deux villes. Pour commencer, il fallait traverser l’Euphrate par un gué à la période des basses eaux (à Karkémish ?). Première étape : Alep, point d’attraction de tout ce qui arrive du désert. La ville existait déjà à l’époque patriarcale et possédait aussi un temple de Sin. De là, la caravane se dirigera vers l’oasis de Damas (d’où était originaire Eliézer qui accompagnera le groupe), les contreforts de l’Hermon, le lac de Tibériade et, à travers la Galilée, vers la Samarie pour s’arrêter entre les monts Ebal et Garizim.
La plupart du temps, ils suivaient les routes commerciales en passant d’un point d’eau à un autre. Ils ont ainsi couvert symboliquement tout le pays que Dieu leur avait promis.
Mais le pays était occupé ; aussi la caravane ne s’installera pas de manière durable dans les villes, mais fera paître ses troupeaux aux alentours. Elle se fixera au chêne de Moré, un arbre sacré, objet de culte pour les anciens sémites. A Sichem, on adorait le Baal cananéen.
Les Cananéens étaient dans le pays que Dieu avait promis à Abram. Fallait-il les chasser ? Non, il fallait attendre l’heure de Dieu où lui-même les chassera. Si nous devançons l’heure de Dieu, nous nous attirerons des ennuis. La foi sait attendre.
Quand Abram est entré dans le « pays de la promesse », il n’y avait pas de comité d’accueil pour lui souhaiter la bienvenue. « Les Cananéens habitaient le pays ». Devait-il s’y installer ? Acheter un terrain de construction et bâtir une maison ? Il était assez riche pour cela. Non, « il a séjourné en étranger dans le pays qui lui avait été promis, vivant sous des tentes », des abris provisoires, parce qu’il était convaincu du caractère transitoire de notre vie. « C’est lorsque nous sommes convaincus du caractère transitoire des choses terrestres que nous en jouissons le plus » (R.T. Kendall, p. 62). Comment savait-il qu’il ne s’était pas trompé en quittant Harân où il vivait si bien ? Il avait la conviction intérieure, le « témoignage intérieur du Saint-Esprité » (Calvin) qui lui disait : « Tu es à ta place ici ». Bien sûr, il devait aussi passer par des moments de doutes. L’herbe est toujours plus verte ailleurs. Son assurance intérieure lui permit de rester dans le pays, même s’il devait y séjourner « en étranger ». Il reçut une confirmation extérieure de la vérité des promesses reçues : la naissance de son fils Isaac. Mais pour cela il dut attendre 25 ans.
Là, l’Eternel se manifesta à Abram par une troisième révélation (après Our et Harân). Il lui promit: « Je donnerai ce pays à tes descendants » (v. 7). Abram répondit à cette promesse en érigeant un autel pour adorer Dieu.
La tente et l’autel sont les deux caractéristiques de la vie d’Abram : la tente marque sa relation avec le monde (pèlerin), l’autel, celle avec Dieu (adorateur). « Sa tente montrait qu’il était étranger sur la terre – son autel qu’il était chez lui dans le ciel » (C.H. Mackintosh, p. 23). « Par la foi, il a séjourné en étranger dans le pays qui lui avait été promis, vivant sous des tentes, de même qu’Isaac et Jacob qui sont héritiers avec lui de la même promesse. Car il attendait la cité aux fondements inébranlables dont Dieu lui-même est l’architecte et le constructeur » (Hébreux 11.9-10).
Partout où il ira par la suite (sauf en Egypte), il construira un autel pour maintenir sa relation avec l’Eternel et témoigner de sa foi à ses voisins. Comme lui, « nous n’avons pas de demeure permanente ici-bas ; nous recherchons la cité à venir » (Hébreux 13.14), et nous sommes appelés à un service sacerdotal envers tous les hommes (1 Timothée 2.1).
« Abram érigea là un autel à l’Eternel qui lui était apparu. Puis il leva son camp pour se rendre dans la région montagneuse à l’est de Béthel ; il établit son campement entre Béthel, à l’ouest, et Aï, à l’est. Il y construisit un autre autel à l’Eternel et le pria » (12.7-8).
Il ne s’est pas contenté du souvenir de l’autel érigé à Sichem ; il en a construit un autre entre Béthel et Aï. Les expériences spirituelles du passé, aussi exaltantes qu’elles puissent être, ne nous soutiendront pas dans l’avenir ; il nous faut de nouvelles rencontres avec Dieu pour les nouveaux défis de l’avenir.
C’est parce qu’il attendait « la cité aux fondements inébranlables » qu’il a pu mépriser les choses de la terre, laisser à Loth la meilleure part du pays et refuser la proposition du roi de Sodome. Si notre foi perd de vue cette motivation de l’héritage éternel, « nous sommes les plus à plaindre des hommes » (1 Corinthiens 15.19). C’est pour cela qu’il a « tabernaclé » (skenais, vécu sous des tentes) ici-bas – comme le fera plus tard Jésus pour qui Jean utilise le même verbe (Jean 1.14), n’ayant même pas « un lieu pour reposer sa tête » (Luc 9.58).
« De même qu’Isaac et Jacob qui sont héritiers avec lui de la même promesse ». Abraham leur a transmis l’héritage de la promesse de la vie éternelle. Eux aussi ont vécu en étrangers sous des tentes, attendant « la cité aux fondements inébranlables » – que Jean a contemplée par la foi (dans Apocalypse 21) et où Dieu « essuiera toute larme de leurs yeux. La mort ne sera plus et il n’y aura plus ni deuil, ni plainte, ni souffrance » (Apocalypse 21.4).
C’est cette vision que nous avons à transmettre dans l’évangélisation et la mission – pas seulement les sous-produits dérivés de l’Evangile (comme l’élévation du niveau social et intellectuel, l’hygiène et la santé).
De Sichem, la caravane part pour Béthel et Aï (Genèse 12.8) : une cinquantaine de kilomètres à travers un territoire vallonné. Nouvel autel pour invoquer le nom de l’Eternel. Jacob s’y arrêtera lors de sa fuite (Genèse 28.10-22). Un cylindre trouvé à Béthel montre Baal armé d’une lance face à Astarté tenant la même arme.
Abram et ses gens repartent pour Hébron, à une altitude dépassant mille mètres. « Les fouilles archéologiques ont révélé ou confirmé certains faits historiques : au Bronze moyen, Hébron était un centre de culte avec sacrifices d’animaux. L’économie régionale reposait sur l’élevage de petit bétail : moutons et chèvres. On utilisait l’akkadien avec quelques idéogrammes sumériens » (A. Ségal, p. 43).
Abram ne s’est pas fixé aux endroits où Dieu lui était apparu ; il a poursuivi son pèlerinage et a construit de nouveaux autels. Nous sommes aussi en danger de rester rivés à des expériences bénies et d’y revenir sans cesse – alors que Dieu voudrait nous voir progresser sans cesse de bénédiction en nouvelle bénédiction.
Abram s’arrêtera plus longtemps qu’ailleurs au chêne de Mamré – tout en restant semi-nomade, menant ses troupeaux de pâturage en pâturage.
« Le chêne de Mamré » peut aussi être traduit par « le térébinthe de l’enseignant ». « La même expression apparaît au pluriel dans Deutéronome 11.30… » (V.P. Hamilton Genesis I, p. 377).1
1 Le site a été fouillé par les archéologues depuis 1926. Ils y ont trouvé les ruines d’une basilique construite par l’empereur Constantin au 4e siècle, les restes d’un temple bâti par Hadrien et devenu un lieu renommé de culte entre le 2e et le 4e siècle. Hérode y a aussi construit un sanctuaire rappelant la présence du patriarche. S’agissait-il au temps d’Abraham d’un seul arbre (sacré) ou d’une chênaie ? Selon les traducteurs de la Bible, on trouve l’une ou l’autre option (voir différentes traductions dans A. Ségal, p. 47 note 7).
Des voyants s’établissaient sous ces térébinthes, s’appelant « hommes de Dieu » et rendant des oracles. Le térébinthe de Sichem faisait partie des Pistacia terebinthus qui peuvent atteindre une hauteur de 15 m et vivre plusieurs siècles. Dans tous les peuples, on connaît des arbres sacrés utilisés par des devins qui interprètent le bruissement des feuilles comme la voix des dieux. Les chênes et les térébinthes faisaient partie de la religion des Cananéens (cf. Esaïe 1.29-30).2
2 Concernant les voyages d’Abram, voir l’article de l’EDB I sur Genèse 12.9, p. 168-169.
Les travaux des archéologues ont montré que la période du Bronze Moyen II, qui correspond au temps où Abraham était en Palestine, était l’une des plus prospères, mais le nombre de fortifications trouvées datant de ce temps-là prouve aussi que c’était une ère d’insécurité. Aussi Abraham avait-il à sa disposition 318 hommes pour le garder et pour récupérer Loth (Genèse 14.14). Plus tard, Esaü ira à la rencontre de Jacob avec 400 hommes (Genèse 33) et celui-ci se plaindra d’avoir trop peu d’hommes pour assurer sa sécurité (34.30).