Si la Bible nous présente des exemples d’hommes et de femmes qui ont cédé à la tentation, elle nous offre aussi des modèles d’autres qui ont su résister à la tentation. Les récits bibliques ne sont pas aussi explicites sur ce point pour nous détailler la tentation, mais il nous suffit de nous mettre dans la situation qu’ils ont connue pour nous rendre compte que nous aurions été tentés d’adopter une ligne de conduite différente de la leur. Ce chapitre fait donc une part plus grande à la conjecture, mais si nous connaissons bien notre cœur, nous n’avons pas de peine à entrer dans leur situation.
Nous nous limiterons à 8 personnages, mais une fois ce principe adopté, notre lecture de la Bible nous fournira d’autres exemples de vainqueurs de la tentation.
Abraham pouvait-il être tenté ? S’il était un homme comme nous, il devait certainement l’avoir été. Nous ne pouvons qu’imaginer ces tentations en nous mettant à sa place dans les situations que nous décrit la Genèse.
La première parole de Dieu qui s’adresse à lui est : « Va, quitte ton pays, ta famille et la maison de ton père pour te rendre dans le pays que je t’indiquerai ». Si nous avions été à sa place, nous nous serions sans doute dit : « Je suis bien ici ! J’ai dépassé l’âge de la retraite. Je ne vois pas pourquoi je me lancerais dans une telle aventure ». D’après ce que les fouilles archéologiques nous ont appris, Our-en-Chaldée qu’il avait quitté avec son père était une ville opulente avec une civilisation très avancée : des maisons confortables avec le tout-à-l’égout (qui fonctionnait encore après 4000 ans !), où les enfants apprenaient à l’école à extraire des racines cubiques. Harân devait avoir un confort semblable. Pourquoi quitter la vie citadine à laquelle il était habitué pour devenir un nomade ? Telles sont quelques considérations qui ont pu constituer une tentation pour Abram.
L’Ecriture nous dit simplement : « Abram partit donc comme l’Eternel le lui avait demandé, et Loth s’en alla avec lui. Abram avait soixante-quinze ans quand il quitta Harân ». L’auteur de l’épître aux Hébreux commente : « Par la foi, Abraham a obéi à l’appel de Dieu qui lui ordonnait de partir pour un pays qu’il devait recevoir plus tard en héritage. Il est parti sans savoir où il allait » (Hé 11.8).
Dans le pays de Canaan, un conflit oppose les bergers d’Abram à ceux de Loth, car « le pays ne suffisait pas pour qu’ils puissent habiter ensemble, leurs troupeaux étaient trop nombreux » (13.6). Abram propose à Loth : « Séparons-nous. Tout le pays est à ta disposition. Si tu vas à gauche, j’irai à droite, et si tu vas à droite, j’irai à gauche » (v. 9). Et Loth choisit la meilleure part, au lieu de laisser le choix à son aîné. Abram l’accepte sans lui faire remarquer son impolitesse. Quelque temps plus tard, des rois viennent attaquer Sodome, leurs rois s’enfuient et laissent la ville aux attaquants « Les vainqueurs s’emparèrent de tous les biens de Sodome et de Gomorrhe, ils prirent toutes leurs réserves de vivres et s’en allèrent. Ils enlevèrent aussi Loth le neveu d’Abram, avec ses biens, car il demeurait à Sodome » (14.11-12). A la place d’Abram, n’aurions-nous pas été tentés de dire : « Bien fait ! Tu récoltes le fruit de ton choix ; Maintenant, débrouille-toi ! » ? Si cette tentation s’est présentée à Abram, il a dû la refuser immédiatement, car nous lisons : « Quand Abram apprit que son parent avait été emmené captif, il arma trois cent dix- huit hommes bien entraînés, nés dans sa maison, et poursuivit les quatre rois jusqu’à Dan… Il récupéra tout le butin, il ramena aussi Loth son parent, ainsi que ses biens, les femmes et les autres prisonniers » (14.14, 16).
Dieu avait promis à Abram : « Je ferai de toi l’ancêtre d’une grande nation » (12.2). En attendant, Abram avait dans les 80 ans et toujours pas d’héritier. Une tentation se présente à lui sous la forme d’une suggestion de sa femme : « Elle dit à Abram : Tu vois que l’Eternel m’a empêchée d’avoir des enfants. Va donc vers ma servante : peut- être aurai-je un fils par son intermédiaire. Abram suivit le conseil de sa femme » (16.2). Nous savons toutes les conséquences immédiates et lointaines — jusqu’à nos jours — qui résultèrent de ce faux-pas. Mais Dieu lui renouvelle sa promesse et « Abraham attendit patiemment et c’est ainsi qu’il vit se réaliser ce que Dieu lui avait promis » (Hé 6.15). « Il considéra son corps, qui était comme mort, il avait presque cent ans, et celui de Sara, qui ne pouvait plus donner la vie, et sa foi ne faiblit pas » (Rm 4.19). Il résista donc à toutes les tentations de perdre la foi dans les promesses de Dieu — et sa foi fut récompensée par la naissance d’Isaac.
Une nouvelle tentation a pu se présenter à lui lorsque Dieu lui a demandé : « Prends Isaac, ton fils unique, que tu aimes, et va au pays de Morija. Là, tu me l’offriras en sacrifice sur l’une des collines, celle que je t’indiquerai » (22.2). S’il avait été l’un de nous, il aurait dit à Dieu : « Non, mais cela ne va pas ? Tu m’as fait attendre ce fils pendant des dizaines d’années, et maintenant, tu veux que je te le sacrifie ! Comment peux-tu me demander une chose pareille ? ». Si Abraham a été tenté de répondre ainsi à Dieu, rien ne nous indique qu’il l’a fait. « Le lendemain, Abraham se leva de grand matin, sella son âne et emmena deux de ses serviteurs ainsi que son fils Isaac ; il fendit du bois pour l’holocauste, puis il se mit en route en direction de l’endroit que Dieu lui avait indiqué » (v. 3). Obéissance immédiate et sans discussion ! Et Dieu récompense sa foi et lui fait de nouvelles promesses.
Si des tentations semblables se présentent à nous, Abraham, « le père des croyants », nous indique comment y résister.
Joseph a dû connaître plusieurs tentations avant celle qui nous est rapportée dans la maison de Potiphar. Dans la maison de son père, il eut deux rêves qui lui prédisaient qu’il dominerait un jour ses frères et ses parents (Gn 37.7, 9). À quelque temps de là, il rejoignit ses frères. « Dès que Joseph eut rejoint ses frères, ils le dépouillèrent de sa tunique splendide. Ils se saisirent de lui et le jetèrent au fond de la citerne qui était vide ; il n’y avait pas d’eau dedans » (v. 23-24). Puis il se retrouve au sein d’une caravane d’Ismaélites en chemin vers l’Egypte pour y être vendu comme esclave. « Est-ce cela la réalisation de mes rêves ? » a-t-il pu penser ? Si le doute s’est présenté à lui, il n’a pas entamé sa foi, pas plus que son désir de servir. Dans la maison de Potiphar, il se consacre de tout son cœur à son service, de sorte qu’il « obtint la faveur de son maître qui l’attacha à son service personnel : il l’établit comme intendant sur sa maison et lui confia la gérance de tous ses biens » (39.4).
« Joseph était un très bel homme ayant un beau visage », ce que ne manqua pas de remarquer la femme de Potiphar. Peut-être ne trouvait-elle pas la satisfaction de ses désirs auprès de son mari (qui était probablement un eunuque comme beaucoup de hauts fonctionnaires en Egypte). Ainsi, « la femme de son maître porta les yeux sur lui et lui dit : Viens coucher avec moi ! » Invitation flatteuse pour un esclave ! Se trouver dans les bons papiers, non seulement de son maître, mais aussi de sa femme ; être de connivence avec elle ; pouvoir même, au besoin, exploiter le secret qui les lierait pour obtenir des avantages supplémentaires. D’autant plus que Joseph, n’étant pas eunuque, devait aussi avoir des désirs non assouvis, et cette invitation aurait été une solution.
« Mais il s’y refusa et lui dit : Mon maître ne me demande compte de rien dans la maison, il m’a confié tous ses biens. Lui-même n’a pas plus d’autorité que moi ici et il ne m’a rien interdit excepté toi, parce que tu es sa femme. Comment commettrais-je un acte aussi abominable et pécherais-je contre Dieu ? » (v. 8-9).
Cette réponse explique d’abord son refus sur le plan purement humain : la confiance de son maître qu’il ne veut pas trahir, et la seule interdiction qu’il a reçue et qu’il ne veut pas transgresser. Mais la raison déterminante est sa foi en Dieu et sa soumission à sa loi. C’est bien plus tard que Moïse énoncera les lois interdisant l’adultère, mais Joseph avait la loi inscrite dans sa conscience — et celle qui se trouvait consignée dans toutes les civilisations protégeant le mariage. Il a compris que céder à l’invitation de cette femme était un péché contre Dieu et il ne voulait pas rompre sa communion avec lui. Il a résisté à la tentation parce qu’il avait une relation vivante avec Dieu.
« Jour après jour, elle revenait à la charge ; mais Joseph ne voulait pas l’écouter, refusant de coucher avec elle et d’être avec elle. Jour après jour, la femme de Potiphar revenait à la charge » (Gn 39.10). Nous pouvons bien imaginer les pensées qui devaient s’entrechoquer dans l’esprit de Joseph : « Pourquoi ne pas céder à ses suggestions ? Personne ne le saura ! Après tout, elle aurait aussi droit à quelque plaisir, puisque son mari qui est eunuque ne peut pas le lui donner. Songe aussi à toi-même, à tes besoins — que Dieu lui-même a implantés en toi ! Pécher contre Dieu ? S’est-il occupé de toi lorsque tes frères t’ont vendu ? Existe-t-il en fait ? Cette femme a une grande influence. Si tu accèdes à ses désirs, elle peut te faire du bien, peut-être même t’affranchir. Et après tout, c’est elle qui te le demande — et n’est-elle pas attrayante ? Qu’as-tu à perdre ? »
Dieu a abandonné Joseph aux suggestions de Satan pour voir ce qu’il avait dans son cœur. Mais Joseph en est resté à ce qu’il avait répondu le premier jour à la tentatrice : « Comment commettrais-je un acte aussi abominable et pécherais-je contre Dieu ? ».
Jusqu’au jour où elle se trouva seule avec lui dans la maison et qu’elle crut parvenir à ses fins par la violence. Joseph fit la seule chose qui s’offrait à lui : la fuite, quitte à lui laisser son vêtement — qui servira à la femme de pièce à conviction contre lui.
On connaît la suite de l’histoire (39.16-19) et le châtiment que sa fidélité rapporta à Joseph : la prison. Nous pouvons imaginer qu’après avoir été mis en prison parce qu’il a refusé les avances de la femme, il a dû subir de continuels assauts de Satan : « Tu vois : qu’as-tu gagné à résister ? N’aurais-tu pas mieux fait d’accéder à ses désirs ? Et Dieu, t’a-t-il défendu ? Il t’a proprement laissé tomber. Maintenant tu pourras finir tes jours au cachot ! » Comment Joseph a-t-il réagi à ces suggestions ? Le v. 21 nous apporte la réponse : « L’Eternel fut avec lui et lui témoigna sa bonté ». Si Joseph avait nourri dans son cœur des ressentiments contre Dieu, celui-ci n’aurait pas été « avec lui ». La suite du récit nous montre qu’il a fait le bon choix au moment de la tentation — et durant les tentations de découragement qui ont dû l’assaillir lors des années passées en prison.
En effet, traité injustement, il ne cède pas à l’amertume qui aurait pu l’envahir ni à des pensées de vengeance. Comment a-t-il réagi à sa nouvelle situation ? peut-être s’est-il dit : « Avant, je servais Potiphar dans sa maison. Maintenant, je suis ici en prison. Je veux faire ici et maintenant la volonté de Dieu pour moi dans cette situation et continuer à servir mes co-détenus ». « Et l’Eternel fut avec lui et lui témoigna sa bonté : il lui fit gagner la faveur du commandant de la prison. Celui-ci lui confia le soin de tous les détenus qui se trouvaient dans la prison et la direction de tout ce qu’on y faisait » (39.21-22).
Lentement, la pente de sa destinée remonte. « L’Eternel était avec lui et faisait réussir tout ce qu’il entreprenait » (v. 23). Un jour, il voit arriver deux prisonniers spéciaux : deux hauts fonctionnaires du pharaon. Un matin, « quand Joseph se rendit auprès d’eux, il remarqua qu’ils étaient soucieux » (40.6). Ce détail nous montre qu’il n’était pas un maton pour qui tous les détenus sont des numéros. Ses déboires ne l’ont pas rendu insensible aux malheurs d’autrui. Il leur demanda : « Pourquoi avez-vous cet air sombre aujourd’hui ? ». Après avoir donné aux deux fonctionnaires l’explication de leurs rêves, il demanda à celui qui allait être rétabli dans son office : « S’il te plaît, pense à moi quand tout ira de nouveau bien pour toi et aie la bonté de parler en ma faveur au pharaon pour me faire sortir de cette prison. En effet, j’ai été amené de force du pays des Hébreux, et ici même je n’ai rien fait qui mérite le cachot » (v. 14-15).
Joseph espère et attend — un jour, une semaine, un mois : rien ne se passe : « Le chef des échansons ne pensa plus à Joseph : il l’oublia » (v. 23). Nouvelle tentation pour Joseph à la suite de cette ingratitude. Sera-t-il amer ? révolté contre les hommes et contre Dieu ? « Deux années entières passèrent » (41.1) pendant lesquelles Joseph a dû jour après jour résister à la tentation du découragement et de la révolte contre Dieu qui le laissait dans sa situation sans issue. S’il repensait aux rêves qu’il avait eus, il devait se demander comment Dieu pourrait les réaliser : ses frères, son père et sa mère ? il y avait 13 années qu’il en était séparé par des centaines de kilomètres et des murs infranchissables ! Et pourtant, il ne perd pas sa foi en Dieu. La preuve, c’est que lorsqu’il se trouvera devant le pharaon, il lui dira : « Ce n’est pas moi, c’est Dieu qui donnera au pharaon l’explication qui convient » (41.16), au point que celui-ci remarquera qu’il avait en face de lui « un homme… en qui habite l’Esprit de Dieu » (41.38).
Vint le jour où ses rêves commencent à se réaliser : « Les frères de Joseph vinrent (acheter du blé) et se prosternèrent devant lui, face contre terre. Joseph aperçut ses frères et les reconnut » (42.6-7). Etait-ce le moment de les confondre, de leur rappeler ses rêves, leur incrédulité et la façon ignoble dont ils l’avaient traité ? Non, car il les aurait simplement humiliés sans produire un fruit spirituel en eux. Il résiste à cette tentation et attend l’heure de Dieu et un signe de sa part.
Après trois jours en prison, la conscience commence à leur parler : « Ils se dirent l’un à l’autre : Certainement, nous sommes punis à cause de ce que nous avons fait à notre frère ; car nous avons vu sa détresse quand il nous suppliait, et nous ne l’avons pas écouté. Voilà pourquoi nous nous trouvons nous-mêmes à présent dans la détresse » (42.21). Mais il faut que l’esprit de repentance qui a commencé son œuvre en eux l’accomplisse parfaitement (cf. Jc 1.4). D’où toutes les épreuves que Joseph leur impose par la suite, jusqu’à ce qu’il voie un signe du changement d’attitude en Juda qui se propose de rester comme esclave à la place de Benjamin pour ne pas causer une affliction mortelle à leur père (44.33-34). C’est à ce moment que Joseph « craque » et se révèle à ses frères. Il les comble de cadeaux (45.22) en réponse au mal qu’ils lui ont fait.
Après la mort de Jacob, les frères prennent peur que Joseph se venge à présent sur eux et ils inventent une histoire pour l’en empêcher. Ils viennent « se jeter à ses pieds en disant : Nous sommes tes esclaves. Mais Joseph leur dit : N’ayez aucune crainte ! Suis-je à la place de Dieu ? Vous aviez projeté de me faire du mal, mais par ce que vous avez fait, Dieu a projeté de faire du bien en vue d’accomplir ce qui se réalise aujourd’hui, pour sauver la vie à un peuple nombreux. Maintenant donc, n’ayez aucune crainte, je pourvoirai à vos besoins ainsi qu’à ceux de vos enfants. Ainsi il les rassura et leur parla affectueusement » (50.18-21).
Seul Celui dont il était une préfiguration parfaite : Jésus-Christ, l’a surpassé dans cette attitude (Lc 23.34).
Jacques nous dit que « Dieu ne tente personne » (Jc 1.13) ; pourtant, une parole qu’il a dite à Moïse aurait pu constituer une tentation pour ce dernier. Après que le peuple se soit prosterné devant le veau d’or et qu’il se soit dévergondé comme des païens, Dieu dit à Moïse : « Je constate que ce peuple est un peuple rebelle. Et maintenant, laisse-moi faire : ma colère s’enflammera contre eux et je les exterminerai. Maïs je ferai de toi une grande nation » (Ex 32.9-10).
Moïse avait déjà plusieurs fois dû subir cette rébellion du peuple depuis qu’il était sorti de l’Egypte (Ex 14.11 ; 15.22 ; 16.3, 20, 27 ; 17.2). En être débarrassé n’était sans doute pas pour lui déplaire. D’autre part, quelle proposition flatteuse pour lui : devenir l’ancêtre d’une grande nation ! De surcroît : cette proposition lui est faite par Dieu lui-même ! Mais Moïse ne se laisse pas tenter. Il intervient auprès de l’Eternel en faveur du peuple en lui rappelant qu’il l’a fait sortir de l’Egypte et en évoquant le discrédit qui rejaillirait sur lui auprès des Egyptiens s’il faisait périr le peuple au désert ; il lui rappelle aussi le serment qu’il a fait à Abraham, Isaac et Jacob de faire de leurs descendants un peuple nombreux auquel il donnerait le pays de Canaan. « Alors l’Eternel renonça à faire venir sur son peuple le malheur dont il l’avait menacé » (32.14).
Etait-ce pour éprouver Moïse que Dieu lui a fait cette proposition ? Nous ne le savons pas et Moïse ne le savait pas non plus. En tout cas, sa réponse prouve qu’il ne cherchait aucune gloire personnelle ; sa seule préoccupation était la gloire de Dieu. Si nous avons la même motivation, nous serons gardés de bien des tentations.
Une fois encore, Dieu lui fera la même proposition (Nb 14.12) et Moïse réagira de la même manière en s’appuyant sur l’honneur de Dieu et sur ses déclarations pour le détourner de ce projet et lui demander de pardonner au peuple (v. 13-19).
Plusieurs fois, le désintéressement de Moïse fut mis à l’épreuve. Lorsqu’il rassembla soixante-dix hommes choisis parmi les responsables pour les placer autour de la Tente et qu’ils se mirent à prophétiser, voilà que deux hommes convoqués qui ne s’étaient pas rendus auprès de Moïse se mirent à parler sous l’inspiration de Dieu dans le camp. Josué en fut choqué et vint avertir Moïse, lui demandant de les en empêcher. C’était un flagrant défaut d’obéissance, un défi à l’autorité du chef. Comment va réagir Moïse ? Comme réagiront bien des responsables lorsqu’ils auront l’impression que leur autorité est bafouée ? Non, « Moïse répondit à Josué : Serais-tu jaloux pour moi ? Que l’Eternel, au contraire, accorde son Esprit à tous les membres de son peuple pour qu’ils deviennent tous des prophètes ! » (Nb 11.29).
Peu après, « Miryam et Aaron se mirent à le critiquer à cause de son mariage avec une femme kouchite » (Nb 12.1). Critiqué publiquement par son frère et sa sœur ! Notons que le chef d’accusation ne porte pas sur la motivation réelle de la critique, mais sur son ministère : « Ils dirent : Est-ce seulement par l’intermédiaire de Moïse que l’Eternel a parlé ? N’est-ce pas aussi par notre intermédiaire ? » (v. 2). Ne serait-ce pas le moment de réagir pour défendre sa mission ? « Or, Moïse était un homme très humble, plus que tout autre homme sur la terre » (v. 3). Comme il ne se défend pas, c’est Dieu qui va prendre sa cause en main (v. 4-10). Encore une fois, Moïse intervient pour implorer l’Eternel en faveur de Miryam frappée de la lèpre en punition de son péché (v. 13). D’autres que lui auraient peut-être dit : « Elle n’a que ce qu’elle a mérité. Après tout, c’est Dieu qui est intervenu pour me défendre ! ». Si Moïse a été tenté par une telle pensée, il n’y a pas cédé.
Si nous sommes tentés de réagir parce que notre amour-propre a été blessé, pensons à la manière dont Moïse a répondu à ces attaques et nous ne risquerons pas de céder à la tentation de nous défendre nous-mêmes.
Anne, femme d’Elkana, n’avait pas d’enfant. La deuxième femme de son mari, Peninna, en avait et « ne cessait de vexer Anne pour l’irriter contre Dieu de ce qu’il l’ait rendue stérile » (1 S 1.6). La tentation pour Anne consistait à suivre la suggestion de Peninna et de s’irriter contre Dieu, le cœur rempli d’amertume. D’autant plus que « cela se reproduisait chaque année : toutes les fois qu’Anne se rendait au sanctuaire de l’Eternel, Peninna l’exaspérait ». Mais Anne se contentait de pleurer. Puis, une année, elle se rendit au sanctuaire et, « très affligée, elle pria l’Eternel en pleurant à chaudes larmes » (v. 10). « Alors elle fit le vœu suivant : Eternel, Seigneur des armées célestes, si tu veux bien considérer la misère de ta servante et si tu interviens en ma faveur, si tu ne délaisses pas ta servante et si tu me donnes un fils, alors je te le consacrerai pour toute sa vie ; ses cheveux et sa barbe ne seront jamais coupés » (v. 11). Elle pria longuement, épanchant son cœur devant l’Eternel (v. 15). Ce faisant, elle nous montre comment réagir à la tentation de la frustration et de l’amertume à cause de ce qui nous arrive. Elle a gardé sa confiance en Dieu et l’assurance qu’il pourrait répondre à sa prière. A l’accusation injuste d’Eli, elle répond simplement en expliquant pourquoi elle priait longuement et en se recommandant à sa bienveillance (v. 18).
Sa confiance est récompensée puisque Dieu lui accorde la joie de donner naissance à l’un des plus grands hommes de l’ancienne alliance : Samuel. Dès que le jeune garçon fut sevré, sa mère, au lieu de garder jalousement pour elle ce cadeau, fruit de tant de larmes, répond à sa promesse et donne son fils au sanctuaire pour qu’il y accomplisse le service. Au lieu de se lamenter ce jour-là, elle entonne l’un des plus beaux cantiques de louange de l’Ancien Testament (1 S 2.1-10).
Tout le monde connaît l’épisode de David et Bath-Chéba dans lequel le roi n’a pas su résister à la tentation. Mais dans bien d’autres occasions, il n’a pas cédé à la tentation. Quand il fut pourchassé par Saül et que, par deux fois, il a tenu son adversaire à sa merci (1 S 24.4 ; 26.7), il refusa d’écouter les suggestions de ses hommes qui voulaient en finir avec leur ennemi (24.5, 7-8 ; 26.8-11). Il préféra se confier en Dieu pour qu’il le venge (26.10).
Lorsque David apprit la mort de Saül, au lieu de récompenser celui qui venait lui annoncer qu’il l’avait tué, il le fait punir ; au lieu de se réjouir d’être débarrassé de son ennemi, il compose une élégie funèbre dans laquelle il vante les qualités de celui qui l’avait si injustement persécuté. Par la suite, il se montrera magnanime envers les descendants de Saül. Celui qui lui apportera la tête de son concurrent, Ich-Bocheth qui voulait le tuer, au lieu de se voir récompensé est exécuté. Plus tard, David demandera : « Reste-t-il encore un survivant de la famille de Saül ? J’aimerais lui témoigner ma faveur par amitié pour Jonathan » (2 S 9.1). Il envoya chercher Mephibocheth pour lui rendre toutes les terres appartenant à son grand-père Saül et l’admettre pour toujours à sa table. Il n’a donc pas cédé à l’esprit de vengeance qui animait les rois de cette époque qui faisaient exécuter tous les membres de la famille du monarque qu’ils avaient supplanté.
Lorsqu’il fut informé que l’Eternel refusait qu’il lui bâtisse un temple, il aurait pu être tenté de se désintéresser de ce projet. Au lieu de cela, il fit des préparatifs pour que son fils Salomon puisse exécuter dans les meilleures conditions ce qui lui était refusé (1 Ch 22.1-5, 14-16).
Job fut tenté à plusieurs reprises de perdre sa confiance en Dieu. Une première fois lorsque, sur l’incitation de Satan, divers malheurs fondent sur lui : ses bœufs et ses ânesses sont enlevés par les Sabéens, ses serviteurs sont massacrés, la foudre détruit ses brebis et ses bergers, trois bandes de Chaldéens s’emparent de ses chameaux et tuent ses chameliers, un vent violent fait effondrer la maison où sont réunis ses enfants, qui périssent dans la catastrophe.
Comment Job va-t-il réagir à toutes ces pertes ? « Alors Job se leva, il déchira son manteau, se rasa la tête, puis se jeta par terre pour se prosterner. Et il dit : Je suis sorti nu du ventre de ma mère, et j’y retournerai nu. L’Eternel a donné, l’Eternel a repris : que l’Eternel soit loué ! » (Jb 1.20-21) : une parole qui reconnaît les droits souverains de Dieu, le donateur de tout bien, qui peut nous les reprendre quand il le juge bon. Cette parole a été, tout au long des siècles, la réaction des enfants de Dieu aux différentes pertes subies ; par elle, ils ont glorifié Dieu et remporté la victoire sur la tentation.
Dans un deuxième temps, Job est attaqué dans son corps par une maladie de peau douloureuse qui l’oblige à se gratter tout le jour. A cette épreuve s’ajoute une suggestion de sa femme qui lui dit : « Tu persévères toujours dans ton intégrité ! Maudis donc Dieu et meurs ! » : tentation d’autant plus dangereuse qu’elle vient de l’être le proche, qui a été donné à l’homme comme « une aide » (Gn 2.18). Là encore, Job réagit exactement comme Dieu le veut : « Il lui répondit : Tu parles comme une insensée. Quoi ! nous recevrions de Dieu le bonheur, et nous ne recevrions pas aussi le malheur ! » (2.9-10).
Là-dessus, trois amis qui ont entendu parler des malheurs qui l’ont frappé viennent « pour lui témoigner leur sympathie et le consoler ». Pendant sept jours et sept nuits, ils restent en silence à ses côtés, et ce fut certainement une réelle consolation pour Job de ne plus se sentir seul dans son épreuve. Pourquoi se sont-ils mis à parler ? En effet, leurs discours seront une troisième tentation pour Job : ils veulent le persuader qu’il subit les conséquences de ses péchés. Qu’il se repente et tout ira bien pour lui. Et pourtant, Job n’a conscience d’aucune faute méritant ces peines. Dans ce cas, la tentation consistait pour lui à acquiescer à la suggestion de ses amis, contre le témoignage de sa conscience. Pendant les trois séries de discours, il se défend contre ses amis, voulant rester vrai, et en appelle au témoignage de Dieu. Finalement, il sort vainqueur de toutes ces tentations et approuvé par Dieu (42.8, 10) qui rend témoignage à sa droiture (Ez 14.14).
« Oui, nous disons bienheureux ceux qui ont tenu bon. Vous avez entendu comment Job a supporté la souffrance. Vous savez ce que le Seigneur a finalement fait en sa faveur, parce que le Seigneur est plein de bonté et de compassion » (Jc 5.11).
Esther avait connu une ascension fulgurante : fille d’un peuple méprisé, elle se vit promue au rang de reine du plus puissant empereur de l’époque. Elle avait su lui cacher sa nationalité, même lorsque Haman, l’ennemi des Juifs, menaçait de les exterminer. Tout allait donc bien pour elle. Or, voilà que son oncle Mardochée lui demande d’aller trouver le roi et de contrer les projets du ministre favori. N’ayant pas été appelée chez l’empereur depuis trente jours, elle avait toutes les raisons de croire qu’elle n’était plus en faveur auprès de lui. De plus, elle connaissait la « loi, qui est la même pour tous, en vertu de laquelle tout homme ou toute femme qui pénétrerait dans la cour intérieure du palais pour se rendre auprès de l’empereur sans avoir été convoqué par lui, sera mis à mort, sauf si l’empereur lui tend son sceptre d’or » (Est 4.11). Pourquoi alors courir un tel risque ?
La tentation, pour elle, ne consistait pas à faire quelque chose d’interdit, mais à se tenir coi : ne rien faire, profiter de son anonymat pour échapper au danger. Mais ne rien faire, c’était exposer tous ses coreligionnaires à l’extermination. Alors Esther décide de faire ce que Mardochée lui demandait. Elle ne le fera pas d’un cœur léger, inconsciente du danger. Elle demande à tous les Juifs de jeûner pendant trois jours et trois nuits ; elle fera de même avec ses servantes, ce qui signifie qu’elle attend la réussite de la part de Celui qui n’est jamais nommé dans ce livre, puis elle se lance dans l’aventure à haut risque en calculant savamment sa stratégie.
Pour nous aussi, la tentation du silence et de l’inaction est peut-être aussi fréquente que celle d’une désobéissance consciente à un ordre de Dieu. L’exemple d’Esther peut nous aider à ne pas y céder.
Le premier trait que la Bible nous rapporte au sujet de Barnabas nous montre sa générosité : « Il vendit son terrain, apporta l’argent et en remit le produit aux apôtres » (Ac 4.36). Lorsque Saul, l’ancien ennemi des chrétiens, vint à Jérusalem, tous avaient peur de lui et craignaient une feinte de sa part. Barnabas résista à la tentation de la méfiance. « Il le prit avec lui, le conduisit auprès des apôtres et leur raconta comment, sur le chemin de Damas, Saul avait vu le Seigneur, comment le Seigneur lui avait parlé et avec quel courage il avait prêché à Damas au nom de Jésus » (Ac 9.27). Barnabas est un homme qui sait prendre des risques et intervenir en faveur d’un frère rejeté par les autres.
Une autre fois, toute une Eglise est victime de la méfiance des chrétiens de Jérusalem : c’est qu’à Antioche, on a accepté des païens dans l’Eglise sans les faire passer par le rite d’entrée dans le judaïsme. Barnabas est choisi pour enquêter sur cette situation. La tentation consistait pour lui dans le conformisme aux opinions régnantes, mais il ne se laisse pas influencer par ceux qui d’emblée disent non à toute idée nouvelle. « A son arrivée, il constata ce que la grâce de Dieu avait accompli et il en fut rempli de joie. Il encouragea donc tous les croyants à rester fidèles au Seigneur avec une ferme assurance. Barnabas était en effet un homme bienveillant, rempli d’Esprit Saint et de foi » (Ac 11.23-24).
Ce « succès » aurait pu le griser : n’était-il pas « l’homme de la situation » qui, par sa sagesse avait sauvé cette Eglise de l’ostracisme des judaïsants de la capitale et avait permis qu’« un grand nombre de personnes s’attachèrent au Seigneur » ? D’autres auraient profité de cette situation pour assurer leur monopole d’autorité et de fonction dans cette Eglise. Pas Barnabas ! Il est conscient de ses limites et, se sentant dépassé, au lieu de céder au complexe de Diotrèphe (3 Jn 9), « il se rendit à Tarse pour y chercher Saul. Quand il l’eut trouvé, il l’amena avec lui à Antioche » (v. 25).
Pendant une année, il exerce son ministère dans l’Eglise en parfaite collégialité. Il est envoyé avec Saul à Jérusalem pour porter secours aux chrétiens pauvres : « Barnabas et Saul » y vont et en reviennent (11.30 ; 12.25). Le fait qu’il soit aussi nommé en premier dans la liste d’Ac 13.1 signifie-t-il que sa prééminence était reconnue dans l’Eglise, alors que Saul se trouvait en queue de liste ? Le Saint-Esprit envoie tous deux en mission. Ils se rendent d’abord à Chypre, la patrie d’origine de Barnabas. Le rapport de Luc mentionne toujours « Barnabas et Saul » (13.2, 4, 7). Puis, au v. 43, c’est soudain : « Paul et Barnabas ». Pourquoi ? Barnabas a-t-il reconnu la prééminence de l’apôtre des païens après sa prédication dans la synagogue d’Antioche de Pisidie ? A partir de là, ce sera presque toujours dans cet ordre que Luc les mentionnera (13.46, 50 ; 14.1, 3 ; 15.2, 22, 35 sauf 14.14 ; 15.12, 25). Il n’est pas facile, après avoir occupé le premier rang, de se retrouver subitement en deuxième position. Barnabas a apparemment su l’accepter — et nous donner une magnifique leçon comment résister à la tentation de « l’abus d’autorité ».