Pour certains, la quête de la vérité passe par un chemin très sinueux et long. C’est ce que Lin Yu Tang appelle « le grand détour ».
Lui-même était fils d’un pasteur chinois qui a pu étudier au Collège St John de Shanghaï et obtenir sa licence d’enseignement. Mais il se dit qu’en tant que Chinois, il n’était pas convenable d’adopter une religion étrangère. Il se mit donc en devoir de s’initier aux religions de son pays — d’autant plus que ses études de théologie avaient ébranlé sa foi dans le dogme chrétien. C’est ainsi qu’il a passé par « la maison de Confucius » aux beaux principes rationnels ; mais il a aussi découvert dans les Analectes que Confucius lui-même avait une terreur religieuse en présence de la mort. Puis Li Yu Tang a gravi « le sommet du mont Tao » c.-à-d. du taoïsme de Lao Tseu. C’était la réaction anti-intellectualiste. « Le romantisme fait nécessairement suite au rationalisme : le taoïsme fait suite au confucianisme ». Et pourtant, il a découvert dans les écrits de Lao Tseu des pensées très proches du christianisme de son enfance, comme « Celui qui prend sur lui les péchés de ce monde est le roi de ce monde ». Puis il passe par « les brumes évanescentes du bouddhisme ». « Le plaisir à se fondre dans toute existence sensible, c’est la nature même du bouddhisme ». Le monde est une illusion ; donc il faut échapper à l’illusion. « Ne pas être conscient du bien et du mal est le signe d’un esprit qui se sent à l’aise ».
Il poursuit ses études en Angleterre, en Amérique à Harvard, en Allemagne à Iéna. Il est reçu docteur en philosophie à Leipzig. Mais la philosophie ne le satisfait pas non plus. « Tout le monde se met à détruire quelque chose, et cela avec l’approbation générale. C’est le meilleur des mondes avec l’accent mis sur “meilleur”. Ce qu’on détruit n’a aucune importance, ce qui importe, c’est la destruction, puisque c’est la seule façon de faire “progresser” l’humanité. Voilà nos chefs, notre élite intellectuelle, l’avant-garde de notre esprit ». Chacun doit se creuser la tête pour trouver à détruire quelque chose que personne d’autre n’a encore détruit. « Dans cette destruction générale, Freud joue un rôle singulier... Quand on rehausse l’importance de l’inconscient, celle du rôle de la raison dans la réponse décisive de l’homme à l’univers se trouve automatiquement diminuée ». Il analyse l’évolutionnisme de Darwin et constate que pour expliquer la fabrication du venin dans la glande d’un serpent à sonnettes, il fallait une chance sur un milliard. Mais pour que la deuxième génération puisse fabriquer le même venin qui l’aide à survivre, elle aurait une chance sur 1 suivi de 23 zéros. « La loi de l’évolution étudiée par un chercheur sérieux et non pas acceptée à la légère, conduit toujours à la métaphysique c.-à-d. à des suppositions situées au-delà des lois physiques ».
Toutes ses études de philosophie l’ont mené au « vide », à « la disparition des convictions morales et religieuses ». Dans son livre de 300 pages : Du paganisme au christianisme, il retrace son long cheminement en parlant à la fois « de la beauté et des déficiences des systèmes chinois » qui se sont « élevés à des hauteurs qui n’appartiennent qu’à eux, mais n’ont pas su donner de réponse entièrement satisfaisante ». « Cette évolution n’a pas été facile ; je n’ai pas l’habitude de changer de croyance à la légère ». Après avoir passé par les différents systèmes religieux et philosophiques de l’Orient et de l’Occident, il a « fait l’ascension des blancs sommets de la foi chrétienne et pu accéder au monde lumineux qui domine les nuages » (p. 77).
Pour décrire son impression en passant au christianisme après son « grand détour » par toutes les autres religions, il a ce mot admirable d’un ermite philosophe : « Eteignez les chandelles : le soleil est levé ! ». « C’est une image qui s’impose lorsque l’humanité voit une lumière sans égale. Comparé au monde de tous les sages, philosophes et chefs d’école de la terre, le monde de Jésus est celui de la lumière solaire. De même que la Jungfrau s’élève au-dessus des glaciers et des neiges et semble toucher le ciel, l’enseignement de Jésus possède ce caractère immédiat, clair et simple qui confond tous les efforts qu’ont faits les hommes pour chercher et connaître Dieu... Son enseignement est une voix nouvelle jamais entendue dans l’histoire ». Et pourtant, Lin Yu Tang semble n’avoir connu Jésus que comme enseignant, le Jésus d’un Renan qui disait (tout en niant la divinité du Christ) : « En lui s’est condensé tout ce qu’il y a de bon et d’élevé dans notre nature… tous les siècles proclameront qu’entre les fils des hommes il n’en est pas né de plus grand que Jésus. Jésus demeure pour l’humanité un principe inépuisable de régénération morale ». Qu’aurait-il dit s’il avait connu la véritable régénération spirituelle que Jésus veut nous donner ?
Le témoignage de Lin Yu Tang est néanmoins intéressant à une époque où les religions orientales exercent une telle fascination sur les Occidentaux lassés d’un christianisme qu’ils ne connaissent pas. Son itinéraire est intéressant parce qu’il nous permet de voir les réactions de quelqu’un qui a vu toutes ces religions de l’intérieur, qui s’est identifié à elles, y cherchant la Vérité — et qui en est revenu.
Martin Kamphuis aurait aussi pu intituler l’histoire de sa quête de la vérité : « Le grand détour ». Il est né en 1960 dans une ferme hollandaise. Très tôt, la question du sens de la vie le préoccupait. Après plusieurs déconvenues sentimentales, il savait qu’il ne fallait pas chercher ce sens dans l’amour. Ses études de psychologie l’ont aussi laissé devant un vide intérieur. Sur le conseil d’une voisine, il partit pour huit mois aux Indes et au Népal afin de participer à des cours de méditation bouddhiste. Il se prosterna 60 000 fois dans des lieux saints pour se purifier et suivit consciencieusement les directives de son maître. A son retour en Europe, il fit le tour de plusieurs centres bouddhistes aux Pays-Bas, en Angleterre et en France. Mais son but restait toujours l’Inde où il voulait trouver un gourou et demeurer auprès de lui. Une bouddhiste néerlandaise lui dit qu’elle était en contact télépathique avec des maîtres tibétains (dont le Dalaï-lama). « Elle a reçu un message du maître du Dalaï-lama affirmant qu’il était mon gourou. Par elle, je pouvais entrer en contact avec lui par la voie télépathique. L’enseignement fondamental du bouddhisme affirme que la vie est souffrance. Je me préparais donc à souffrir pour être purifié. Je vécus avec ma partenaire à Amsterdam pratiquant la méditation transcendantale et diverses méthodes thérapeutiques ésotériques.
» Nous avons assisté aux conférences du Dalaï-lama à Londres et j’ai pu le rencontrer personnellement. Aussi longtemps que nous nous sentions sous sa protection, tout allait bien, mais dès que nous étions livrés à nous-mêmes, nous retombions dans les disputes et les querelles. Après cinq années de tensions, j’ai rompu avec cette femme. Ayant terminé mes études de psychologie, j’achetai un bateau pour en faire un centre thérapeutique alternatif. Une amie allemande vint y habiter avec moi, mais notre “travail” s’avéra très frustrant, car nous sentions bien que nous ne pouvions pas aider les gens. Un incendie ravagea le bateau. Ce fut pour nous le signe que nous devions cesser ce travail et partir pour un voyage autour du monde.
» La première étape fut l’Inde où je voulais saluer mon gourou. J’appris qu’il était mort, mais s’était réincarné dans un petit garçon de cinq ans. Je me prosternai devant ce garçon et devant le cercueil vitré de mon ancien gourou. Subitement j’entendis une voix me dire : “Va ton propre chemin”. Notre voyage se poursuivit par l’Indonésie vers l’Australie, mais je souffrais de dépression, ne sachant pas comment mon évolution spirituelle se poursuivrait.
» En Australie, nous fûmes invités dans une église évangélique. C’était un culte très vivant. J’avais le net sentiment que le Dieu que l’on priait était présent. Une femme s’approcha de mon amie après le culte et lui demanda si elle pouvait prier pour elle. Tous deux nous l’avons accompagnée chez le pasteur. J’avais le net sentiment que tout ce qui se passait là était la vérité. Mais lorsque la femme me demanda de répéter une prière par laquelle je renonçais à toutes les autres religions, je me rebellai intérieurement. Je savais que je me trouvais devant un choix. Je me décidai en faveur de Jésus. Nous avons vécu trois journées d’amour et de paix ; mais comme nous avions pris l’habitude de dépendre de nos sentiments, nous avons recommencé à nous quereller. Nous avons pris la fuite à Sidney.
» Là, sur un passage piétons, un homme à la mine rayonnante nous demanda : “Connaissez-vous Dieu ?”. Il nous remit une invitation pour une exposition biblique dont il nous montra l’entrée et disparut. Pour la deuxième fois, nous nous sentions interpellés. Dans cette exposition, nous avons fait la connaissance de chrétiens et nous avons compris que nous devions nous décider à suivre Jésus.
» Au lieu de poursuivre notre voyage vers la Nouvelle Zélande, Tahiti et l’Amérique, nous avons repris l’avion pour l’Allemagne puisque nous avions trouvé ce que nous avions cherché. Mais nous ne savions pas ce que signifiait vivre en chrétien. Après quelques mois de solitude, nous avons cherché à entrer en contact avec des chrétiens. Nous avons fréquenté toutes les Eglises : catholique, évangélique, Science chrétienne. C’est dans une Assemblée de Frères que nous avons retrouvé le même esprit que dans l’Église d’Australie. J’ai commencé à lire la Bible et j’ai compris que notre vie ne devait plus se fonder sur les sentiments mais sur la Parole de Dieu. Toute notre pensée ésotérique-bouddiste avait besoin d’être renouvelée de fond en comble. Nous devions mettre notre vie en ordre : nous nous sommes fait baptiser et nous nous sommes mariés. La longue quête de vérité touchait à son terme, le combat de la foi commençait ».
Par la suite, Martin Kamphuis et sa femme ont fréquenté une Ecole biblique, puis ils sont partis pendant une année pour un service missionnaire en Tanzanie avant de s’engager dans un service à plein-temps dans une Eglise évangélique en Hesse.5
5 D’après Martin Kamphuis Ich war Bouddhist Bâle, Brunnen-Verlag. A paru en français : J’étais bouddhiste, Genève-Paris, Maison de la Bible 2004.