Tous les médecins du monde s’efforcent d’éloigner de leurs patients le spectre de la mort. Leur vocation est de lutter contre la maladie. Ils y consacrent toutes leurs forces et leur compétence. Mais il vient un moment où ils sont obligés de déclarer forfait et de dire : « Je ne puis plus rien pour vous ! ».
« La mort et le silence de mort sont les seules choses certaines de l’avenir et celles qui sont communes à tous. Il est curieux que cette seule certitude et seule chose commune à tous n’ait presque aucune influence sur les hommes et qu’ils sont le plus éloignés de se sentir une ‘fraternité de la mort’. Je suis heureux de voir que les hommes ne veulent absolument pas penser la pensée de la mort » (F. Nietzsche).9
9 Also sprach Zarathustra Werke Band 2 Die fröhliche Wissenschaft München, Hanser Verlag 1966 p. 278.
Elisabeth Kübler-Ross, qui s’est beaucoup occupée de ce problème de la mort, le confirme : « Au fin fond de notre cœur, dans notre être inconscient, nous sommes convaincus que nous ne pouvons nous-mêmes pas être atteints par la mort. Inconsciemment, nous nous rebiffons contre la pensée que notre vie sur terre pourrait avoir une fin ».10
10 Interviews mit Sterbenden Stuttgart-Berlin, Kreuz-Verlag 1974 p. 10.
Edgar Bavarel a pris la démarche inverse : il est parti de la certitude de sa mort pour trouver le sens de sa vie : « Rien n’est plus certain que la mort de tout ce qui vit… Rien n’est plus certain que votre propre mort, à vous qui lisez ces lignes en cet instant précis… Et puisque les faits, ces juges souverains, disent l’impuissance du matérialisme à rendre l’homme heureux, il faut bien trouver autre chose. Quelque chose qui arrache l’homme à l’inquiétude et à l’angoisse qui le rongent. Quelque chose qui le sauve du désespoir. Ce sont ces constatations qui m’ont amené à accrocher cette quête d’espoir et de bonheur à la certitude de la mort » (76 p. 25).
Il dit qu’« un homme ne peut pas réussir son destin tant qu’il n’aura pas répondu sans la moindre ambiguïté à l’interrogation de sa propre mort :
Homme, tu viens inexorablement à moi.
Chaque instant d’une durée limitée te rapproche de moi.
Qui suis-je, moi, ta mort ? Sais-tu où je vais te conduire ?
As-tu conscience que la vie va se poursuivre indéfiniment au-delà de moi ?
As-tu vraiment entendu : indéfiniment ?
Dans le bonheur ou dans le malheur éternel
selon les actes de ton temps de vie terrestre.
…
Homme tu dois choisir.
…
L’enjeu de ce choix n’est pas un enjeu quelconque :
C’est ton propre bonheur durant ta vie terrestre et dans la vie éternelle.
Ou ton propre malheur durant ta vie terrestre et dans la vie éternelle.
…
Ma mort, je ne l’éviterai jamais, elle me trouvera où que je sois,
à n’importe quel instant, quand elle voudra.
Et cette seule certitude qui met en échec toute la science du monde suffit à me forcer à choisir Dieu ou à le refuser » (76 p. 29-31).
« Personne ne sait à l’avance le jour ni l’heure. La seule attitude raisonnable est dès lors de vivre chacun des jours qui me sont donnés comme s’il devait être le dernier. C’est là l’unique manière de connaître le jour et l’heure de ma mort » (p. 42). « L’art de vivre de plain-pied avec la mort est l’un des plus hauts signes de la réussite d’un destin d’homme » (p. 43).
Paul Baumann, atteint d’une maladie dont il savait l’issue fatale, le confirme. Il reproduit dans son témoignage cette phrase qu’il avait lue quelque part et dont il expérimentait toute la vérité : « Ceux-là seuls qui se sentent exposés à la mort peuvent réellement vivre ». Et il ajoute « J’en suis tout à fait convaincu maintenant » (Le chrétien face aux crises de la vie p. 80).
« Mais réussir sa mort ne dépend pas des dernières minutes avant la mort, même pas des années qui la précèdent. Celui qui résout positivement l’énigme de la vie, résout aussi celle de la mort. Il n’y verra en tout cas pas un non-sens. Celui qui voit sa vie comme faisant partie d’un tout dans lequel la mort est impliquée l’abordera avec sérénité » (H. Krömler, 76 p. 177).
James Packer résume toute la problématique en disant : « La mort est le problème humain fondamental, car si elle est réellement définitive, rien ne vaut la peine, sauf de jouir : ‘Si les morts ne ressuscitent pas, mangeons et buvons, car demain nous mourrons’ (1 Corinthiens 15.32). Et aucune philosophie, aucune religion qui ne parvient pas à intégrer le problème de la mort ne nous est d’une réelle aide.
« C’est là, toutefois, que le christianisme se démarque. Seul parmi les religions du monde et tous les ‘ismes’, il considère la mort comme étant vaincue. Car la foi chrétienne est une espérance reposant sur un fait : le fait que Jésus est corporellement ressuscité de la tombe et qu’il vit éternellement à présent dans les cieux. L’espérance nous dit que lorsque Jésus reviendra – le jour où l’histoire s’arrêtera et où ce monde finira – il transformera notre corps misérable pour le rendre conforme à son corps glorieux (Philippiens 3.21 ; cf. 1 Jean 3.2). Cette espérance concerne tous ceux qui sont morts en Christ aussi bien que les chrétiens qui vivront au moment de son apparition, car ‘l’heure vient où tous ceux qui sont dans la tombe entendront la voix du Fils de l’homme. Alors, ils en sortiront : ceux qui auront fait le bien ressusciteront pour la vie’ (Jean 5.28-29). La résurrection du corps implique la restauration de la personne – pas seulement une partie de moi, mais tout ce que je suis – pour une vie active, créative, immortelle, pour Dieu et avec lui ».11
11 J.I. Packer I want to be a Christian Kingsway Publications 1978 p. 71-72.
C’est cette espérance qui animait les premiers chrétiens. Leur attitude devant la mort scandalisait leurs contemporains. Au lieu de se lamenter de la disparition d’un des leurs, ils portaient des habits de fête et se réjouissaient de le savoir auprès de Dieu et de Jésus. Ils manifestaient par là leur absolue certitude que la mort n’était pas la fin dernière, mais la porte qui ouvrait l’accès à une vie sans fin dans la présence de Dieu. Aujourd’hui encore, ceux qui sont devenus enfants de Dieu ont cette même assurance devant une tombe ouverte, car ils ont foi dans la parole de Jésus : « Je suis la résurrection et la vie. Celui qui place en moi toute sa confiance vivra même s’il meurt. Et tout homme qui vit et croit en moi ne mourra jamais (définitivement)… Je vis et vous vivrez aussi » (Jean 11.25-26 ; 14.19). Quelle différence de perspective avec « ceux qui n’ont pas d’espérance » tel un Bertrand Russel qui disait : « A ma mort, je pourrirai ».