Les trois évangiles parlent du désert dans lequel Jésus fut mené par le diable (Mt) ou par l’Esprit (Mc 1.12) pour être tenté par le diable. Le désert était un endroit inhabité, particulièrement propre au recueillement et à la méditation. D’après les documents de l’époque (Qumrân, Josèphe), le désert avait de plus des connotations nettement messianiques.
On peut donner plusieurs réponses à cette question :
Tout être libre est appelé à passer par une crise au cours de laquelle il choisit l’emploi qu’il veut faire de ses facultés : s’il veut les faire servir à son propre épanouissement ou les mettre au service d’un idéal — ou de la gloire de Dieu. Les anges, Satan, Adam et Eve ont été placés devant l’alternative : obéir à l’ordre de Dieu ou chercher à « se réaliser » (être « comme des dieux », pouvant déterminer par eux-mêmes « ce qui est bien et ce qui est mal »).
Jésus, homme libre, ne pouvait échapper à cette épreuve. Pour obéir à la volonté du Père, il avait accepté de se faire homme. Il ne pouvait l’être pleinement qu’en acceptant tous les privilèges et tous les risques de la condition humaine — qui résident dans la liberté de choix accordée à l’homme. Être libre signifie pouvoir choisir d’être pour ou contre, avec ou sans Dieu.
Jésus venait d’être investi officiellement d’une position exceptionnelle. Dieu lui-même lui avait dit : « Tu es mon Fils bien-aimé, en toi j’ai mis toute mon affection ». Qu’allait-il faire de cette condition tout à fait spéciale ? Allait-il s’en servir pour lui-même ou pour son Père ? Jésus a utilisé ce temps dans le désert pour réfléchir à tout ce qu’impliquait l’événement qui a eu lieu lors de son baptême: qui il était, ce qu’il avait à faire.
Le plan de Dieu était qu’il accomplisse la mission pour laquelle il l’avait envoyé sur la terre, qu’il utilise les forces surnaturelles qui étaient les siennes et sa position éminente pour réaliser le dessein divin de rédemption de l’humanité. Mais c’est librement qu’il devra choisir cette option. Pour que la liberté puisse s’exercer, il faut qu’il y ait possibilité de choisir entre au moins deux solutions, la première étant l’humble soumission à la volonté du Père, l’autre solution lui sera présentée par le diable : devenir celui qui fournira gratuitement le pain aux foules en transformant tous les cailloux de la Palestine en pains, susciter leur admiration et leur adhésion sans réserve par des miracles qui démontreront sa qualité divine, devenir le maître de tous les royaumes du monde. Pour une seule de ces trois options, bien d’autres ont « craqué ». Jésus saura-t-il résister à ces offres alléchantes qui, apparemment, lui auraient facilité considérablement sa tâche : quel ascendant aurait eu un enseignant si visiblement accrédité comme être exceptionnel, revêtu d’une autorité mondiale !
Les trois tentations n’étaient pas indépendantes, mais « c’étaient trois manières d’explorer ce que serait la mission de Jésus et dans quelle relation le Fils de Dieu serait vis-à-vis de son Père. C’est cette question de relation qui était primordiale. Devait-il la prendre en main lui-même pour satisfaire sa faim par un pouvoir miraculeux dont il ne doutait pas, ou bien accepterait-il avec confiance ce temps de privation comme correspondant à la volonté de son Père, pour son profit spirituel ? Devait-il forcer la main de son Père en créant artificiellement une crise qui exigerait de sa part un sauvetage miraculeux, ou accepterait-il simplement que l’aide de son Père est réelle et disponible, sans se sentir obligé de l’éprouver ? Prendrait-il le chemin facile de l’accomplissement de son but messianique que son Père avait placé devant lui, quitte à compromettre sa loyauté ? La tentation ne consistait pas à le faire douter de son statut ou de sa destinée, mais à les utiliser à mauvais escient. Pour Jésus, une relation d’obéissance, de confiance et d’absolue loyauté envers son Père était primordiale et sonnait la défaite des appels aux courts-circuits et aux assurances infaillibles. Il a prouvé qu’il était vraiment le Fils de Dieu » (R.T. France Jesus The Radical p. 52).
« L’intention de Satan était sans doute de conduire Jésus à faire le mal, mais l’initiative était de Dieu et l’objet de tout le récit est de mettre à l’épreuve la réaction de Jésus à sa vocation messianique de Fils de Dieu. il s’agit d’examiner (éprouver) la solidité de la relation, récemment révélée, avec Dieu. C’est pourquoi on peut aussi intituler ce récit : « La mise à l’épreuve » (du Fils de Dieu).
Les versets de Dt 6 à 8 que cite Jésus nous permettent de comprendre quel sens il a vu lui-même à cette mise à l’épreuve : il se souvient des explications que Dieu a données à son peuple à la fin de sa marche à travers le désert : « Jésus cite un passage (Dt. 8.3), où Dieu explique à son peuple qu’il avait permis la souffrance et la famine pendant les quarante années dans le désert afin qu’il apprenne que l’homme ne vit pas seulement de pain, mais de tout ce qui sort de sa bouche. Jésus réussit là où Israël échoua lamentablement. Il considérait la volonté de son Père comme plus importante que la satisfaction de ses appétits » (H. Bryant L’évangile de Matthieu p. 58).
Israël n’apprit pas sa leçon ; avant d’aller accomplir sa mission, le vrai Fils de Dieu, fit face aux mêmes épreuves dans le désert et réussit. Jésus devait réussir là où Israël a échoué.
Jésus devait faire la démonstration qu’en tant qu’homme, dans les mêmes conditions qu’Adam et Eve, il était possible de résister aux suggestions de Satan. « Si, dans ces conditions extrêmement difficiles et dangereuses, le Sauveur a remporté la victoire en tant qu’homme, c’était la preuve que la chute de l’homme dans le péché ‘n’était pas due à quelque défaut ou à un équipement inadéquat de la nature humaine telle que Dieu l’avait créée, mais à l’homme lui-même qui a fait un mauvais usage de cette nature. Par les tentations du Seigneur et sa ferme résistance à toutes, même aux plus difficiles, ont été mis en lumière les droits de Dieu, la faute de l’homme, la culpabilité du péché et la criminalité de Satan’ (Greydanus) » (Geldenhuys, Commentary on the Gospel of Luke p. 159).
Ces diverses raisons nous expliquent pourquoi ce fut « l’Esprit Saint » qui « conduisit Jésus dans le désert pour qu’il y soit tenté par le diable » (v. 1).
On peut aussi essayer de voir la tentation du point de vue du Tentateur. Dans le prologue de Job, nous constatons que c’est lui qui a incité Dieu à mettre le patriarche à l’épreuve.
Quel intérêt Satan pouvait-il avoir dans cette tentation à laquelle Dieu lui permettait de soumettre son Fils ? Le diable, dit A. Durand, voulait « s’assurer si Jésus a vraiment conscience d’être le Fils de Dieu, s’il est décidé à entreprendre l’œuvre du Messie pour le salut du monde… Il faut donc le mettre en demeure de se révéler. S’il se trouve réellement en face du Messie, le tentateur s’attachera à le détourner de sa mission ; ou tout au moins à l’en faire dévier. Si, malgré tout, Jésus persiste à vouloir entreprendre l’œuvre messianique, pourquoi ne chercherait-il pas à se le subordonner ? » (A. Durand Évangile selon saint Matthieu Paris 1927 p. 39).
Une mise à l’épreuve peut aussi avoir des résultats positifs ; tout d’abord pour celui qui passe par cette épreuve. « Dieu permet les épreuves, sachant que par elles se développe le caractère moral d’un homme » (H. Bryant L’évangile de Matthieu p. 57).
Une tentation surmontée a aussi des effets positifs pour les autres : ce n’est pas seulement pour lui-même que Jésus fut tenté. L’auteur de l’épître aux Hébreux nous le dit : puisque les hommes qu’il a voulu adopter comme ses enfants sont des êtres de chair et de sang, « lui aussi, de la même façon, a partagé leur condition. Il l’a fait pour réduire à l’impuissance, par la mort, celui qui détenait le pouvoir de la mort, c’est-à-dire le diable, et pour délivrer tous ceux qui étaient réduits à l’esclavage leur vie durant par la peur de la mort » (2.14-15), « puisqu’il a lui-même été éprouvé (ou : tenté) dans ce qu’il a souffert, il peut secourir ceux qui sont éprouvés » (v. 18). « En effet, nous n’avons pas un grand-prêtre qui serait incapable de se sentir touché par nos faiblesses. Au contraire, il a été tenté en tous points comme nous le sommes, mais sans commettre de péché » (4.15).
« L’exemple du Christ devait nous apprendre comment on triomphe du Tentateur » (A. Durand Ibid. p. 38). « Nous pouvons être certains que le récit fut aussi raconté à cause de son caractère exemplaire pour encourager les chrétiens exposés à la tentation et pour leur indiquer comment la reconnaître et en triompher » (I. H. Marshall The Gospel of Luke p. 166).
De plus, ces trois tentations ont permis à Jésus de faire l’inventaire de l’arsenal de guerre de l’Ennemi et de se rendre compte de toutes les déviations possibles de son œuvre. Depuis le début de l’histoire de l’humanité, Satan emploie toujours les trois mêmes ruses. Pour tenter les premiers hommes, il leur a fait miroiter que le fruit de l’arbre interdit était 1. « bon à manger », 2. « agréable à la vue » et 3. « précieux pour ouvrir l’intelligence » (Gn 3.6). Dans la tentation de Jésus, nous retrouvons ces trois mêmes éléments : le pain pour satisfaire les besoins du corps, le miracle qui frappe la vue et le pouvoir qui flatte l’orgueil. L’apôtre Jean, en faisant le recensement de « ce qui fait partie du monde » (1 Jn 2.16), cite ces trois mêmes composantes : « les mauvais désirs de la nature humaine » (la « convoitise de la chair » : la satisfaction de ses besoins contre la volonté de Dieu : première tentation) ; « la soif de posséder ce qui attire les regards » (le miracle qui frappe la vue : deuxième tentation); « et l’orgueil qu’inspirent les biens matériels » (et le pouvoir : troisième tentation).
Les trois tentations au désert «contiennent toutes les tentations ultérieures, et, d’autre part, elle concernent d’une façon évidente notre époque » (J. Ellul Si tu es le Fils de Dieu p. 70).
Dans Les frères Karamazov, Dostoïevski met en scène un Grand Inquisiteur qui dit à Jésus (qu’il a fait incarcérer) que ses réponses à Satan prouvent qu’il n’a pas compris la nature humaine. Les hommes cherchent d’abord le pain matériel, puis ce qui attire les regards (miracles, belles cérémonies) et l’autorité, le pouvoir. Mais Jésus n’a pas voulu être un Messie « selon le cœur de l’homme », il voulait l’être « selon le cœur de Dieu ». C’est pourquoi il a pris le risque d’aller à contre-courant de ce que l’homme cherche naturellement.
Nous sommes exposés sans cesse aux mêmes tentations. « Dans tous les cas, nous constatons trois grands dangers qui guettent le disciple de Jésus :
De plus, par sa réponse aux trois épreuves, Jésus a pris le contrepied des espérances messianiques de son temps. Dans le contexte de l’occupation de la Palestine par les Romains, « le Messie était vu comme un guerrier qui conduirait les armées d’Israël à la victoire. De cette action triomphante découleraient la prospérité économique et la restauration de la vie religieuse. Les tentations que Jésus dut affronter après son baptême doivent être considérées sur la toile de fond de ces espoirs et ces attentes. Il vit et sentit le besoin économique désespéré du peuple. Il fut témoin de sa soif d’une foi renouvelée en Dieu. Il expérimenta en lui-même sa faim de liberté. Devant ces besoins, il fut tenté par une possibilité de stratégie messianique qui, s’il l’avait choisie, l’aurait conduit à joindre son nom à ceux des chefs rebelles des générations précédentes. Mais il ne prit pas ce chemin. Le but principal du récit de la tentation est de nous dire qu’il rejeta la pensée de devenir un Messie apportant un ‘pain’ économique (4.3). Il refusa le rôle de faiseur de miracles apportant un réveil pour la foi (4.5-6). Et il rejeta l’offre du pouvoir et de la gloire politique (4.8-9)» (J.W. Miller La voie chrétienne p. 19).
« Les trois tests sont des variantes d’une grande tentation : soustraire sa vocation messianique à la direction de son Père et en faire une simple vocation politique » (S. L. Johnson Bibliotheca Sacra 123/492 p. 345).
Le première tentation s’adresse au corps, la deuxième à l’âme, la troisième à l’esprit. La première question du Tentateur rappelle les paroles qui ont retenti du ciel lors du baptême de Jésus. Comment le Fils de Dieu, le Messie qui introduira le banquet messianique, pourrait-il être un Fils affamé ?
S. L. Johnson Jr. appelle la deuxième tentation : « la tentation nationale ». Le diable demande au Seigneur de démontrer sa messianité par un signe spectaculaire, une chose que les Juifs affectionnaient (cf. 1 Co 1.22). De plus, Satan a appris du premier test l’importance des Saintes Ecritures pour Jésus. Ainsi cette fois-ci, il va appuyer sa requête d’une citation biblique. Cepen- dant, en faisant cela, il commet deux erreurs :
1° Il veut inciter Jésus à faire un acte présomptueux, à forcer la main de Dieu. Les promesses des Ecritures sont toujours valides, mais elles ne sont valables qu’au temps de Dieu. Il est faux de mettre Dieu à l’épreuve au temps qui nous convient.
2° Il commet l’erreur d’opposer l’Ecriture à l’Ecriture en sortant une citation de son contexte.
La troisième tentation (« La tentation universelle ») se réfère à la promesse faite à Abraham de bénir toutes les nations de la terre par sa postérité. Cette promesse devait, en fin de compte, être accomplie par le Messie. Satan offre à Jésus la possibilité de la réaliser sans la croix.
« Nous n’apprenons la véritable nature des tentations que par les réponses que le Christ donne au Tentateur. Car dans les paroles de ce dernier, il y a toujours du clair-obscur, de la ruse et du mensonge ; la pleine lumière et la vérité sur son intention se trouvent seulement dans la réponse ; elle seule nous apprend de quoi il s’agit » (Th. Haecker Die Versuchungen Christi p. 22).
Par chaque réplique, Jésus met Dieu au centre, montrant que le Messie n’est pas un être indépendant, mais le serviteur de Dieu.
Un drame aux dimensions cosmiques allait se jouer dans ce désert, un drame rééditant dans une certaine mesure l’épreuve à laquelle Adam et Eve avaient été soumis. Les conséquences de cet affrontement entre Jésus et l’Ange déchu étaient incalculables. Si Jésus succombait à l’épreuve, il subirait le sort de tout homme, c.-à-d. qu’après une carrière absolument unique dans toute l’histoire humaine, il serait mort comme chacun de nous pour son propre péché, tout espoir de rédemption de l’humanité aurait dû être abandonné, Dieu n’avait plus de Fils, il n’avait plus qu’à se retirer dans sa solitude puisque tous ceux qui avaient eu à choisir avaient opté contre lui ; le monde serait devenu le domaine incontesté de Satan.
Mais s’il était vainqueur, le règne de Satan était marqué d’un terme, même s’il se prolongeait apparemment encore, il était un prince vaincu, condamné à plus ou moins brève échéance, un autre prenait la royauté du monde en main, une humanité nouvelle naîtrait, qui ne serait plus tributaire du Prince de ce monde ni de la puissance des ténèbres.
« Il nous faut comprendre d’emblée que les trois tentations, même si elles diffèrent, visent un seul et même but : la séparation d’avec Dieu et le refus de son ordre et de sa souveraineté, la rébellion contre le royaume de Dieu » (Th. Haecker Die Versuchungen Christi p. 23).
Les avis sur ce point sont partagés. H. Bryant, tablant sur la sainteté du Fils de Dieu pense qu’il lui était impossible de céder : « Jésus est Fils de Dieu et Fils de l’homme — vrai Dieu et vrai homme. En tant que Dieu, comment a-t-il pu être tenté ? En tant qu’homme, aurait-il pu céder ? Dans Jacques 1.13, il est écrit que ‘Dieu ne peut être tenté par le mal, et il ne tente lui-même personne’. Ce passage nous indique que Jésus, par son caractère saint et divin, n’aurait pas pu tomber en tentation. Ses yeux étaient trop purs pour regarder l’iniquité » (L’évangile de Matthieu p. 61).
D’autres sont moins affirmatifs sur ce point. L’épître aux Hébreux dit que Jésus a été tenté « comme nous » (Hé 4.15). S’il n’avait pas pu céder à la tentation, il n’aurait pas été tenté « comme nous » — Car nous savons que nous pouvons, hélas, y céder. Certes, il avait un avantage sur nous : il était né sans le handicap de cet attrait du péché que nous ont légué nos premiers parents. Il s’est trouvé, en quelque sorte, dans la même situation qu’eux ; or, eux, ils y ont bel et bien cédé.
« Montrer Jésus souffrant, c’est dire qu’il était comme nous. Etre comme lui implique que nous acceptions la souffrance quand elle vient, mais surtout pas que nous voulions souffrir » (J. Ellul Si tu es le Fils de Dieu p. 14).
« La tentation de Jésus n’aurait pas été réelle si elle n’avait pas contenu la possibilité de l’échec. Les Israélites, choisis par Dieu pour entrer dans la Terre promise, ont échoué à l’épreuve au désert. Le Fils de Dieu aurait lui aussi pu échouer » (Bob Mumford The Purpose of Temptation p. 106).
« Si nous disons que parce qu’il était Dieu, il ne pouvait pas être vraiment tenté… cette pseudo-tentation n’est plus qu’une comédie, puisque, Dieu, il ne pouvait pas succomber à cette tentation ! » (J. Ellul Si tu es le Fils de Dieu p. 21). « Parce qu’il est pleinement homme, il y a en lui tout ce qui pourrait devenir source de péché, il y a en lui les racines de la tentation, mais lui ne cédera jamais » (Id. p. 67). « Quoiqu’il soit Dieu, il a été pleinement tenté, comme n’importe quel homme (mais avec quel risque supplémentaire !)… Si Jésus gagne, c’est par la seule grâce de Dieu, et sous sa totale responsabilité. Mais Jésus pouvait perdre. Il pouvait se laisser aller » (Id. p. 71).
En voulant maintenir la gloire du Fils de Dieu dans sa sainteté, nous risquons de minimiser celle de sa victoire. « A vaincre sans péril, on triomphe sans gloire » disait Corneille dans Le Cid. Si Jésus n’avait pas pu céder à la tentation, il n’aurait pas eu plus de mérite à triompher de Satan qu’un champion de boxe à mettre K.O. un enfant de dix ans. « C’est mal croire à l’incarnation, à l’humanité du Christ, dit René Monot, que d’imaginer qu’il jouait un rôle à la manière d’un acteur sans prendre de risque. Cette hérésie a d’ailleurs guetté l’Eglise dès ses débuts (2 Jn 7) » (Semailles et moisson 1983).
Non ! L’enjeu était réel : là-bas, dans ce désert perdu s’est joué le sort du monde, bien plus qu’aux Thermopyles, à Waterloo ou à Stalingrad. Dans ce combat de géants, Jésus se révéla le plus fort. Il expliquera plus tard l’enjeu de sa tentation dans une parabole : « Tant qu’un homme fort et bien armé garde sa maison, ses biens sont en sécurité, mais si un autre, plus fort que lui, l’attaque et parvient à le maîtriser, il lui enlève toutes les armes sur lesquelles le premier comptait, il lui prend tous ses biens et les distribue » (Lc 11.21-22).
Dieu semble avoir assisté en témoin invisible, sans intervenir, à cet engagement décisif aux portées cosmiques — comme au temps d’Adam et d’Eve ou de Job, laissant agir le diable qui éprouve et exerce l’obéissance et la patience de ceux que Dieu a choisis.
Probablement que chaque évangéliste a placé en dernier lieu la tentation qui lui paraissait constituer le point culminant de l’épreuve. Or, cela dépendait de l’accent dominant de chaque évangile.1
1 Voir les raisons dans l’Encyclopédie des difficultés bibliques NT 1 p. 42-43.
Tout en disant qu’il nous est impossible de connaître l’ordre chronologique réel des tentations, beaucoup de théologiens notent que, dans Matthieu, des mots comme puis (tote), encore (palin), absents dans Luc, semblent indiquer une séquence chronologique. « On convient, dit A. Durand, que l’ordre du premier évangile ménage mieux la gradation ascendante » (Evangile selon saint Matthieu p. 40). Pour M.J. Lagrange, l’ordre de Matthieu « paraît plus ancien… c’est après avoir par deux fois essayé la formule : ‘Si tu es le Fils de Dieu’ que le diable a dû jouer son va-tout en proposant à Jésus de l’adorer » (L’évangile de saint Luc p. 130). C’est l’ordre que nous adopterons pour l’examen détaillé des trois tentations.
Jésus avait terminé son jeûne de quarante jours et quarante nuits. Il pouvait donc manger. Manger quand on a faim est parfaitement légitime. Jésus n’a jamais pratiqué ni prêché l’ascétisme comme but en soi.
Satan propose à Jésus de tester son pouvoir et sa filialité divine
Le problème, c’est que, dans ce désert, il n’y avait rien à manger. C’est alors que Satan s’approcha de Jésus pour lui souffler : « Si tu es le Fils de Dieu » — ce qui rappelle les paroles qu’il a adressées à Eve dans le paradis : « Dieu a-t-il réellement dit… ».
Au bord du Jourdain, le Père avait dit à Jésus : « Tu es mon Fils bien-aimé ». Satan voudrait qu’il en fasse l’essai : « Si tu es Fils de Dieu. ». « Peut-être que cette voix que tu as cru entendre n’était qu’une illusion auditive. Si tu pouvais voir concrètement l’effet de ton pouvoir, cela te donnerait de l’assurance. En même temps, tu pourrais satisfaire un besoin on ne peut plus légitime ».
Est-il réellement le Fils de Dieu ? Pour le savoir, il lui suffit de voir s’il a vraiment une puissance surnaturelle en commandant à ces pierres de se transformer en pain. Le mal, pour Jésus, aurait été de manquer de foi dans la parole de Dieu entendue au Jourdain et en rechercher des preuves tangibles : marcher par la vue et non plus par la foi.
Le but de cette tentation est d’amener Jésus à « ne dépendre que de lui-même, de ne vivre que du pain seul et pas de l’Esprit de Dieu, de sa Parole de Dieu, de sa bénédiction et de son amour. C’est la tentation du matérialisme dans le sens le plus large, de sa sécurité et de sa visibilité opposées à l’insécurité de la matière seule voulue par Dieu, de l’immanence opposée à la communion par la foi avec le Dieu invisible et transcendant. Les hommes pensent toujours pouvoir réussir sans Dieu, prétendant que le pain dont ils vivent est sûr, permanent et toujours disponible, sur la base de lois générales, sans prière, sans la nécessité d’une bénédiction toujours nouvelle d’un Dieu personnel » (Th. Haecker Die Versuchungen Christi p. 23-24).
« Satan agit comme si la filialité divine était mise en question par sa faim et comme si Jésus devait la confirmer à nouveau par un acte de puissance » (H. Gollwitzer La joie de Dieu p. 48). Il l’incite à douter de sa mission et à défier Dieu. En fait, il voulait l’amener à agir par sa propre autorité au lieu de rester dans la dépendance obéissante vis-à-vis du Père.
« S’il cédait aujourd’hui à cette sollicitation, il devrait le faire aussi en d’autres occasions. S’il le faisait pour lui-même, il devrait le faire aussi pour d’autres, pour le monde entier. Où cela l’aurait-il conduit à la longue ? A substituer à l’idéal divin d’une vie sanctifiée jusque dans ses souffrances et ses privations, l’idéal humain d’une vie d’abondance et de jouissance. Ç’aurait été, quant à lui-même, rompre arbitrairement les conditions de la vie terrestre, telle qu’il l’avait acceptée, rétracter son abaissement, son incarnation et, quant au monde, Jésus se serait par là consacré à l’établissement d’un état de choses d’où il aurait dû chasser, à grands coups de prodiges, toutes les misères terrestres, et cela sans que cette restauration extérieure fût le résultat de l’abolition du péché. Ç’eût été renverser le programme de sa mission. Car il venait, non pour supprimer la souffrance, mais pour donner à l’homme la force de s’en remettre pleinement à Dieu dans la souffrance » (F. Godet Luc I p. 288-289).
La parole qu’il oppose à Satan lors de cette première tentation lui prouve que, tout en étant Fils de Dieu, Jésus est résolu à maintenir intactes les conditions de son existence humaine. Dans cette tentation, c’est toute la nature du règne de Dieu qui est en question.
« Ventre affamé n’a pas d’oreilles » — sauf pour ce qui lui parle de pain. Comment me procurer du pain ? « Mais si ce que Dieu l’a dit lors de ton baptême est exact, tu as la possibilité de t’en procurer immédiatement. ‘Dieu dit, et cela fut’. Dieu a créé. Si tu es le Fils de Dieu tu peux aussi créer, transformer ces pierres en pain, et tu pourras manger à satiété ». Telle devait être la suggestion que Jésus a entendue, non pas une fois mais probablement de manière réitérée à mesure que son estomac criait famine.
S’il avait dit oui à cette suggestion de Satan, que se serait-il passé ? Il aurait utilisé à son profit la puissance surnaturelle qui lui était donnée ; au lieu d’attendre le secours de Dieu pour sortir d’une situation difficile, il aurait agi selon le principe : « Aide-toi, et le ciel t’aidera » — un principe qu’il aurait sans doute inculqué par la suite à ses disciples. Au lieu de proclamer : « Faites du règne de Dieu et de ce qui est juste à ses yeux votre préoccupation première, et toutes ces choses vous seront données en plus » (Mt 6.33), il aurait dû prêcher la hiérarchie des besoins telle que l’a définie Maslow dans sa célèbre « pyramide » : d’abord satisfaire les besoins humains élémentaires, matériels, de survie, puis les besoins psychologiques, sociaux… et tout à la fin, au haut de la pyramide : les besoins altruistes, la réalisation d’un projet désintéressé.
« Le Fils de Dieu ne doit pas souffrir de la faim suggère le diable… car il a le pouvoir de satisfaire le besoin physique au moyen du miracle. Des miracles ultérieurs le confirment (voir Mt 14.15-21 ; 15.32-38). Le miracle conseillé n’était donc pas mauvais en soi » (R.T. France L’évangile de Matthieu p. 84).
Jésus « ne nie certes pas qu’en face de la faim, l’homme a besoin de pain, mais il affirme que cette nourriture n’est pas suffisante (quoique indispensable) et que, pour assouvir la totalité de la faim de l’homme, il faut la Parole de Dieu…
« Ce premier exemple atteste bien à la fois le rapport entre la souffrance et la tentation et aussi le caractère véritablement humain de Jésus, dans les petites comme dans les grandes souffrances, partageant le tout de l’être humain » (J. Ellul Si tu es le Fils de Dieu p. 30).
« Satisfaire un besoin (et ici il s’agit d’un besoin évident : la faim, la plus immédiate), mais c’est la totalité de notre civilisation moderne, productiviste et consommatrice, qui est mise en question… c’est la tentation économique » (p. 72).
En quoi consistait alors le piège ? Que risquait Jésus en cédant à la suggestion de Satan ? De sortir de la relation de confiante dépendance à l’égard de son Père, d’agir de manière autonome pour se sortir d’une mauvaise passe. Jésus est conscient que son Père l’a soumis à cette discipline du jeûne précisément pour la même raison qu’Israël a été amené à jeûner dans le désert. C’était afin d’apprendre « que l’homme ne vit pas seulement de pain, mais aussi de toute parole prononcée par l’Éternel » (Dt 8.3). Jésus reconnut dans cette épreuve de la faim une expérience imposée par Dieu pour lui apprendre la leçon de ce passage. En sa qualité de Fils de Dieu, il devait saisir les priorités que n’avaient pas comprises Israël.
Par la réponse que Jésus donne au Tentateur « nous est révélé ce qu’avait de criminel la suggestion de Satan. Elle vise à détruire la confiance de Jésus en son Père. Elle voudrait l’inciter à sortir par ses propres moyens de la situation où Dieu l’a placé. Elle cherche à rompre l’unité du Père et du Fils. C’est la même voix qui tentera Jésus sur la croix. Ce ne sera plus alors la faim qui fera bourdonner ses oreilles, mais les clous qui déchireront sa chair ; et de nouveau il entendra : ‘S’il est le Christ, le Fils de Dieu, qu’il se sauve lui-même’ (Lc 23.35). Qu’il prenne son destin dans ses propres mains, et que son chemin se sépare de celui que Dieu lui a tracé ! » (J.S. Javet L’Evangile de la grâce p. 63).
« Jésus ne veut, dans les détresses de la vie, rien de plus que ce qui est assuré, comme à lui, à ceux qu’il appellera ses frères. Il se confie en son Père, qui est aussi leur Père, comme tous les hommes peuvent se confier en Dieu » (H. Lutteroth L’évangile de Matthieu Paris 1860 p. 35).
Beaucoup de Juifs s’attendaient à ce que le Messie refasse le miracle de la manne (le « pain du ciel » Jn 6.30-31) qui avait nourri le peuple de Dieu au désert. Le diable veut donc forcer Jésus à entrer dans l’attente messianique contemporaine — tout en satisfaisant sa faim (comme il le fera avec la troisième tentation, selon l’ordre de Mt). Mais « Jésus ne voulait pas faire de sa vie une campagne contre la faim, il ne voulait pas vivre simplement pour le temporel, ni abandonner la croix pour du pain, parce qu’il voyait que l’homme a un besoin plus profond, qui est d’ordre spirituel, puisque l’homme a besoin du pardon, d’être rendu juste et réconcilié avec Dieu ; et c’est ce que Jésus est venu faire sur terre » (Billy Graham Décision N° 131 p. 5).
Il a d’ailleurs été confronté à cette même tentation après avoir multiplié les pains pour la foule et que celle-ci a voulu l’enlever pour le faire roi : un roi qui aurait pourvu aux besoins matériels. « Si vous me cherchez. c’est parce que vous avez mangé du pain et que vous avez été rassasiés » (Jn 6.26) — et que vous espérez, en me faisant roi, que je répéterai tous les jours ce miracle ! Panem et circenses (du pain et des jeux du cirque) : les deux premières tentations : satisfaire les besoins matériels et la soif du miracle sensationnel.
La parole par laquelle Jésus répond au diable prouve, par le premier mot (« l’homme »), qu’il est résolu, malgré sa dignité de Fils de Dieu, à s’en tenir à sa condition d’homme et à ne pas faire usage de ses forces divines pour son usage personnel : comme n’importe quel homme, il attendra chaque jour de Dieu son pain quotidien, il souffrira de la faim et de la soif, de la fatigue et du dénuement, sans recourir à des moyens surnaturels pour subvenir à ses besoins. Dire non à cette tentation, c’était accepter d’avance le chemin de la croix qu’a été tout son ministère — et accepter de rester sur la croix lorsque ses ennemis lui souffleront : « Descends de la croix et nous croirons en toi ». « D’un bout à l’autre de sa tentation, Jésus ne dispose pas de ressource spéciale. Il y fait face comme tout chrétien doit le faire : avec l’Ecriture, pour remporter la victoire » (L. Morris L’évangile de Luc p. 91).
Puisque Jésus avait cité la Parole de Dieu pour réfuter la première tentation, le diable la citera également à l’appui de sa deuxième (ou troisième) tentation. Jésus devait y être sensible, puisqu’il s’agissait d’une promesse contenue dans l’Ecriture sainte. Prendre la Parole de Dieu au mot, n’est-ce pas manifester et exercer sa foi ? D’autre part, combien d’avantages il retirerait d’une telle démonstration de foi ! S’il s’était effectivement jeté dans le vide depuis le sommet du Temple, Dieu l’aurait peut-être gardé pour honorer sa Parole, même mal appliquée. Les Israélites massés dans le parvis l’auraient alors vu avec étonnement descendre lentement parmi eux. Tout le monde aurait crié au miracle. Immédiatement, il aurait été entouré, écouté, acclamé comme le Messie. Les Israélites s’attendaient à ce que le Messie descende directement du ciel. Ils disaient : « Le Christ, quand il viendra, personne ne saura d’où il est » (Jn 7.27). C’est pourquoi ils ont refusé de croire que Jésus était le Messie. L’une des traditions des anciens proclamait explicitement : « Quand le Roi-Messie se manifestera, il viendra et se tiendra sur le toit du sanctuaire. Alors il annoncera et dira aux Israélites : Pauvres gens, le temps de votre rachat est arrivé » (Midrash Pesiqta Rabbati 162a).
« Ce qui est totalement exclu, c’est le ‘miraculeux’, le ‘merveilleux’. Jamais Jésus n’aurait fait pleuvoir des pétales de roses sur ses amis ! C’est seulement lorsqu’il faut apaiser la terreur de ses disciples qu’il calme la tempête, ou lorsqu’il faut délivrer un malheureux de ses démons ou un enfant de la mort… » (J. Ellul Si tu es le Fils de Dieu p. 82).
«On ne peut pas non plus exclure que le diable, qui est ‘meurtrier depuis le commencement’ (Jn 8.44) ait souhaité un échec de ce saut périlleux et qu’il ait voulu l’éliminer de cette manière » (G Maier Das Evangelium des Lukas Stuttgart Hänssler 1991 p. 175).
« Dans la première tentation, le ‘Si tu es…’ devait conduire Jésus à cette conclusion : ‘Ne te laisse manquer de rien ! Aide-toi toi-même ! ». Ici les mêmes mots signifient : ‘N’aie peur de rien ; en tout cas, Dieu t’aidera’. C’est la tentation opposée ; là, le manque de foi, qui est l’épreuve des débutants ; ici, en quelque sorte, l’excès de foi, ou l’abus de la foi, qui ne peut être que le danger des avancés » (F. Godet Luc I p. 296). Se précipiter de cette tour vertigineuse sous prétexte d’attendre tout de Dieu, c’était forcer la main de Dieu, l’obliger soit à désavouer les promesses qu’il avait faites, soit à faire un miracle gratuit pour protéger son bien-aimé. En repoussant cette tentation, « Jésus déclare qu’il ne comptera sur le secours miraculeux qui lui est assuré par le Père que pour répondre aux besoins d’une situation dans laquelle ce Père lui-même l’aura placé » (Id. p. 299).
La réponse de Jésus au diable signifie : « ‘Si jamais moi, Jésus, je faisais ce que tu es en train de me demander, alors, moi, je tenterais Dieu’. Je tenterais Dieu pour l’obliger à accomplir les promesses qu’il a faites, je le mettrais à l’épreuve pour savoir si oui ou non on peut lui faire confiance, si oui ou non il accomplit sa Parole. Je porterais une sorte de défi à Dieu si je me jetais ainsi du haut du Temple… ce serait une expression de doute : parce que je doute, je veux avoir la preuve que ces paroles sont bien dites pour moi » (J. Ellul Si tu es le Fils de Dieu p. 83-84).
Le texte ne mentionne pas une autre raison possible de cette tentation : l’effet sur les foules massées dans le parvis du Temple. C’est le sens que Dostoïevski donne à cette tentation dans « La Légende du Grand Inquisiteur » (dans Les Frères Karamazov cité plus haut) : impressionner par le miraculeux, prouver le caractère divin par le prodige, une tentation à laquelle bien des conducteurs chrétiens ont succombé — et pas seulement dans l’Église catholique que Dostoïevski stigmatise. L’insistance sur les « signes et les prodiges » répond à ce même besoin de susciter la foi par la démonstration du miraculeux. Jésus n’a jamais accompli de miracle simplement pour créer la foi dans les assistants. Il connaissait trop l’homme pour cela, et il verra que le plus grand miracle possible — la résurrection d’un mort — n’amène pas à la foi ceux qui sont décidés à ne pas croire (Jn 11.46-50, 53).
Henri Lutteroth, l’un des hommes du Réveil de Genève, écrivait en 1860 : « Il y avait certes au désert, où la première scène s’était passée, plus d’un rocher élevé, du haut duquel il aurait pu le presser de se précipiter, en lui rappelant, comme il le fait ici, la promesse du secours divin. Mais non, ce qui importe, c’est précisément la ville sainte et le Temple… Comment s’assurera-t-il un accueil dans cette Jérusalem qui tue les prophètes, comment y justifiera-t-il sa mission ?… Nul Israélite, en voyant Jésus se précipiter et arriver à terre sain et sauf, porté par les anges, ne pourra songer à lui demander d’autres preuves de son message céleste. La cité sainte tout entière, après un tel spectacle, reconnaîtra inévitablement son autorité ; et alors, le conseil de se présenter de cette manière au peuple se trouvera-t-il avoir été celui d’un mauvais conseiller ? Il ne s’agit plus ici, comme tout à l’heure, des besoins personnels de Jésus, mais de son office de prophète, et par conséquent du service de Dieu. Un secours tellement merveilleux lui étant si positivement promis, comment ne s’en prévaudrait-il pas dans l’intérêt de la cause qui lui est confiée ? » (L’évangile de Matthieu p. 38).
F. Rienecker confirme cette interprétation : « Le diable propose à Jésus de convaincre les Juifs par un moyen tout à fait spécial qu’il est le Fils de Dieu… En s’appuyant sur la toute-puissance divine, il doit commencer solennellement son activité messianique par un acte religieux inaugural. Car ce n’est que par une manifestation exceptionnelle de la puissance divine qu’il pourra accomplir sa mission : bâtir le royaume de Dieu sur terre. Telle est la proposition du Tentateur » (Das Evangelium des Matthäus Wuppertal 1966 p. 43).
Comme lors de la première tentation, le diable veut forcer Jésus à entrer dans la fausse attente messianique du peuple qu’il lui demande de convaincre par un coup d’éclat qui commande l’adhésion, mais qui serait un coup d’une puissance prestigieuse, irrésistible.
Le diable à sorti ces paroles de leur contexte. Le v. 10 du Ps 91 montre clairement dans quels cas nous pouvons nous attendre à ce que les anges de Dieu interviennent pour nous garder : « Aucun mal ne t’atteindra, nul malheur n’approchera de la tente où tu demeures » ; il s’agit donc d’une protection de Dieu contre des dangers qui peuvent survenir de l’extérieur, des malheurs qui peuvent arriver, atteindre le juste, s’approcher de sa tente, et non de dangers auxquels il s’exposerait volontairement, de risques qu’il prendrait présomptueusement.
Jésus lui répond par les paroles de Dt 6.16 : « Tu ne chercheras pas à forcer la main à l’Eternel » (pour qu’il intervienne malgré ta présomption). La citation se rapportait à la manière dont les Israélites avaient essayé de forcer Dieu à leur procurer de l’eau (à Massa : Ex 17.2, 7), au lieu d’ajouter foi à la présence de Dieu parmi eux, à ses promesses et à son intervention au moment qu’il le jugerait opportun.
Henri Lutteroth disait : « Il suffit d’un coup d’œil jeté sur le psaume duquel les paroles dont il se fait un argument sont tirées, pour s’apercevoir qu’elles ne peuvent nullement servir à appuyer son conseil… La protection de Dieu est promise, dans ce beau psaume, à ceux qui aiment Dieu, quelque grands que soient les périls où ils pourront se trouver. Les pièges du chasseur, la rencontre du lion et de l’aspic, de la flèche qui vole le jour et de ce qui cause de l’effroi la nuit, la maladie et les autres fléaux qui peuvent causer la mort, en sont présentés comme des exemples. Ce sont là des dangers redoutables, auxquels on se trouve exposé inopinément, et qu’il ne peut venir à l’esprit de personne de rechercher comme à plaisir. Dieu veillera sur les siens quand ils les encourront ; mais on ne peut nullement conclure de cette promesse que son assistance se fera sentir également dans les périls où l’on se sera follement jeté, sans autre motif que celui de lui fournir l’occasion de nous en retirer. Non certes, il n’a rien promis qui soit de nature à servir d’encouragement à une si présomptueuse témérité. Aussi Jésus se refuse-t-il à inaugurer par un tel acte son ministère de prophète » (L’évangile de Matthieu p. 39-40).
Cette tentation- là est aussi revenue à plusieurs reprises au cours de son ministère. Lorsque Jésus chassa les vendeurs du Temple, « les gens lui dirent : Quel signe miraculeux peux-tu nous montrer pour prouver que tu as le droit d’agir ainsi ? » (Jn 2.18). Un jour, les pharisiens et les sadducéens l’abordèrent et, pour l’éprouver, lui demandèrent de leur faire voir un signe venant du ciel (Mt 16.1). Lorsque Jésus fut traduit devant Hérode, celui-ci espérait aussi lui voir faire quelque miracle (Lc 23.8).
« Le diable le transporta encore sur une très haute montagne. Là, il lui montra tous les royaumes du monde et leur magnificience » (Mt 4.8).
Il est évident qu’aucune montagne de la terre n’est assez haute pour que l’on puisse voir « tous les royaumes de la terre ». Il s’agit d’une vision spirituelle : c’est dans son esprit que Jésus peut contempler la gloire des royaumes terrestre. Devant ce spectacle, il entend une voix qui lui murmure : « ‘Tout cela peut être à toi, si tu le veux ; tu seras libre d’accomplir dans ce vaste domaine toutes les œuvres qu’il te plaira ; tu pourras à ton gré y faire régner la justice et la sainteté, purifier ce monde de toute idolâtrie et le changer en un sanctuaire de Dieu ; tout cela… à la seule condition de ployer le genou devant celui qui te parle’. Satan avait vu tant d’hommes éminents succomber à un mirage semblable qu’il pouvait espérer vaincre encore cette fois par ce moyen » F Godet Luc I p. 292).
Satan propose à Jésus la souveraineté sur tous les royaumes de la terre : il sera libre d’accomplir dans ce vaste domaine toutes les œuvres bonnes qu’il lui plaira. Le Christ serait-il insensible à ces immenses possibilités qui s’offriraient à lui ? Quel homme bien-né n’a jamais rêvé d’être roi — ou président de la République — et de faire cesser dans son domaine de juridiction toutes les injustices et les violences ? Or, c’est la domination mondiale que Satan offrait à Jésus ! A la place des empereurs ambitieux, orgueilleux, souvent même pervers, on aurait vu sur le trône universel, un monarque juste, bienveillant et soucieux uniquement du bien de ses sujets, gouvernant le monde selon les principes qu’il exposera dans le Sermon sur la montagne. N’était-ce pas la réalisation des prédictions faites par tous les prophètes : « Il régnera avec justice ; il gouvernera le monde avec équité, son sceptre s’étendra jusqu’aux confins de la terre… » ?
Tout cela lui est offert instantanément, sans la lente et toujours problématique conquête du pouvoir, sans toutes les barrières que les hommes opposeront à sa prédication, et surtout : sans la croix !
« Satan offre à Jésus tout ce qu’il peut souhaiter comme Messie, et sans les risques de la lutte ou la fatigue du combat » (M.J. Lagrange Evangile selon saint Luc p. 131). La proposition rappelle la promesse de Ps 2.8 et de Dn 7.14. Mais, alors que dans l’Ancien Testament l’autorité sur le monde est clairement entre les mains de Dieu, ici, Satan prétend qu’elle lui a été donnée et qu’il peut donc en disposer à son gré (cf. Mc 16.14 ; Jn 12.31 ; 14.30 ; 16.11 ; 1 Jn 5.19 ; Ap 13.2).
Le diable « lui propose de transformer les royaumes du monde en royaumes du Christ. Des possibilités inespérées lui semblent offertes. La véritable tentation ne consiste pas, pour Jésus, dans la possibilité d’échapper à sa mission en remplaçant le salut du monde par un règne égoïste. C’est dans le cadre même de la mission messianique que Satan attaque. C’est pour le salut du monde que Satan ouvre ici les portes, en sorte que le monde doit être propriété de Jésus. L’opposition du monde contre Jésus doit être anéantie. Les affreux sacrifices, les terribles souffrances que doit entraîner l’opposition du monde contre lui, Jésus peut en faire l’économie. Les effrayantes culpabilités qui naîtront de cette opposition, il peut les éviter. Tout cela, Jésus peut l’épargner à lui-même, aux disciples et au monde. Il peut sans peine accomplir sa mission qui consiste à soumettre le monde à la royauté de Dieu : il lui suffit d’accepter l’offre de Satan. Celui-ci se déclare prêt à lui céder le monde à cette seule et insignifiante condition : que Satan soit reconnu comme celui qui possède le monde (‘elle m’a été remise’ (Lc 4.6) et qui en dispose » (H. Gollwitzer La joie de Dieu p. 49-50).
Jésus disposerait d’une « puissance impressionnante par la richesse, la force militaire et politique », une puissance « qu’il utiliserait par lui pour l’accomplissement de sa mission » (P. Bonnard L’évangile de Matthieu p. 45). « Jésus a devant lui la possibilité d’établir un royaume supérieur en puissance à l’Empire romain. Ce que suggère cette vision est d’une légitimité frappante : un tel pouvoir serait préoccupé du seul bien du peuple et pourrait faire le bien. Mais pour cela, un compromis — comme on en conclut dans le monde — est nécessaire » (L. Morris L’évangile de Luc p. 90). C’est pourquoi Ellul appelle cette troisième épreuve « la tentation politique ».
Dans cette tentation, « le diable propose à Jésus d’accomplir exactement ce pour quoi Dieu l’a envoyé ! Et Jésus refuse. Il refuse sa propre tentation d’exercer rapidement ce pouvoir universel, de l’exercer lui-même en le prenant… Mais il y a plus : il y a le tout de suite. Accomplir tout de suite le dessein de Dieu, c’est en réalité, une fois de plus, se mettre à la place de Dieu. Et pourtant cela eût été tellement plus sûr et plus commode ! » (J. Ellul Si tu es le Fils de Dieu p. 78).
La réponse de Jésus « ne se situe pas sur un terrain moral mais sur celui de l’obéissance à la révélation déjà faite, valable éternellement et qu’il puise dans cette Bible hébraïque qu’il vient accomplir. Il est écrit… Cette arme suffit… Ainsi, dans la tentation, la réponse vraie et suffisante, nous la trouverons toujours dans la Bible. Encore faut-il être résolu à l’accomplir » (p. 79).
Il ne nous est pas dit que Dieu a retiré à Jésus le sentiment de sa présence, mais nous pouvons être pratiquement certains que ce fut le cas, sinon la tentation aurait été une farce. Si Jésus avait eu conscience de la présence de Dieu à ses côtés, la tentation d’adorer quelqu’un d’autre n’aurait eu aucun sens. La seule présence était celle de Satan, probablement déguisé en ange de lumière (2 Co 11.14).
Bob Mumford raconte qu’un de ses amis s’était retiré pendant trois jours dans une chambre d’hôtel pour jeûner et prier. Pendant qu’il était à genoux, il avait le sentiment d’une présence. Il leva les yeux et vit devant lui le plus bel homme qu’il ait jamais vu, environné d’une aura de lumière. Un intense désir de l’adorer le submergea. Il entendit une voix lui dire : « Si tu m’adores je te donnerai un puissant ministère de guérison. Tu seras connu dans le monde entier », Au plus profond de son cœur, un mot naissait : Jésus. Après un combat intérieur, il le prononça et immédiatement, la vision disparut. (The Purpose of Temptation p. 111-112).
J. Ellul, l’ancien professeur de droit de la Faculté de Bordeaux, a des paroles très dures pour tous ceux qui exercent le pouvoir, à quelque titre que ce soit. « La déclaration du diable est très ferme : le pouvoir politique dans tous les royaumes, la gloire politique, la grandeur politique, tout cela appartient au diable. C’est évidemment très grave ! Cela doit nous conduire à considérer autrement les gouvernements et les pouvoirs. Tous sont des émanations de Satan, tous ont fait acte d’allégeance au diable, tous ont été reçus du diable… Si bien que l’on peut dire sans hésiter que tous ceux qui ont le pouvoir politique, même s’ils l’utilisent bien (‘le diable sait aussi faire le bien à ses heures’), l’ont obtenu par la médiation diabolique, et sont, même s’ils en sont inconscients, des adorateurs du diabolos. S’il en a été ainsi dans la proposition que le diable a faite à Jésus lui-même, comment pourrait-on croire que les autres hommes soient plus indemnes que Jésus ! Mais rappelons-nous toujours que cette soif du pouvoir n’est qu’une expression particulière de la convoitise. Clé de voûte, depuis Adam, de toute la méchanceté et de toute la voracité humaines » (J. Ellul Si tu es le Fils de Dieu p. 76).
Dans Mt 4.9, Satan propose seulement de donner « tous les royaumes du monde et leur magnificence » à Jésus. La proposition est plus précise dans Lc 4.6 : « Je te donnerai la domination universelle ainsi que les richesses et la gloire de ces royaumes. Car tout cela a été remis entre mes mains et je le donne à qui je veux ». Que faut-il penser de cette affirmation ?
Jésus dira du diable qu’il est « menteur, lui le père du mensonge » (Jn 8.44). Dans ce qu’il a dit, il y a des éléments de vérité et de gros mensonges. C’est vrai que la souveraineté du monde lui avait été « donnée » — en gérance et non en pleine propriété. Mais lorsqu’il est tombé par son orgueil (cf. Es 14.13-14), ce gouvernement du monde lui a été retiré. Il garde, il est vrai, quelque puissance, mais il ne peut l’exercer que dans les limites que Dieu lui assigne (cf. Jb 1.12 ; 2.6).
« Le pouvoir du diable sur le monde entier, implicite ici et explicite dans Lc 4.6, est affirmé dans Jn 12.31 ; cf. 2 Co 4.4 ; 1 Jn 5.19. C’est précisément ce pouvoir que Jésus était venu contester et la contestation devait être âpre » (R.T. France Lévangile de Matthieu p. 85). Satan a un pouvoir de fait sur le monde (Ep 2.2 ; 2 Co 4.4) reconnu par Jésus (Jn 14.30 ; 16.11).
« Je la donne à qui je veux » contient aussi une part de vérité. Qui oserait nier qu’une grande partie de ceux qui ont exercé la domination sur les peuples devaient leur situation à un concours de « providences sataniques » et à des moyens relevant davantage des méthodes de l’Adversaire qu’à des qualifications spirituelles et à l’appui de Dieu ? Et pourtant, là aussi, Dieu a le dernier mot et, en fin de compte, c’est de lui que tous ceux qui exercent quelque pouvoir détiennent leur autorité (Rm 13.1). Même ceux qui ont manifestement reçu et exercé leur dictature par des moyens sataniques ne restent au pouvoir que durant le temps que Dieu a décidé.
Accepter le gouvernement du monde de la main de Satan eût été reconnaître ses prétentions comme si elles étaient vraies et le signifier par le geste conventionnel qui accompagnait toute passation de pouvoir : se prosterner devant Satan. C’est peut-être en pensant à ce moment crucial que Jésus dira plus tard : « Que servirait-il à un homme de gagner le monde entier s’il perdait son âme ? » (Mt 16.26), mais aussi : « Le dominateur de ce monde vient : il n’a aucune prise sur moi » (Jn 14.30). En refusant la prétention de Satan, Jésus « a affirmé les droits de Dieu » (Valen- sin — Huby Evangile selon Saint Luc p. 72).
Cette souveraineté sur le monde, Jésus l’a reçue de la part de Dieu (Mt 28.18) — avec les pleins pouvoirs dans le ciel — mais après la croix.
Jésus aurait-il pu transformer les pierres en pains. Sans aucun doute. Mais il ne l’a pas voulu. Aurait-il pu rester indemne en sautant du toit du Temple. Certainement. Comme il aurait pu appeler douze légions d’anges à son secours au moment de son arrestation. Mais là encore, comme dans maintes autres circonstances, il fallait qu’il ne le fasse pas — pour le salut de l’humanité, et il n’a pas voulu le faire. Cela nous rappelle l’une des formules (d’inspiration chrétienne) employée lors du sacre des rois de France : « Sire, vous pouvez tout, mais vous ne pouvez pas vouloir tout ce que vous pouvez », disait le chancelier du Royaume.
« Ce qui est important, c’est de rencontrer, tout au long de son ministère, les mêmes tentations qui lui sont, elles, présentées par des hommes, divers, multiples, et qui s’adressaient en lui à une possible convoitise2 » (J. Ellul Si tu es le Fils de Dieu p. 22).
2 « Voir justement ici le célèbre texte de Ph 2.6, où Jésus aurait pu regarder comme une proie à arracher d’être semblable à Dieu ! »
Après cela, Jésus a été plus d’une fois soumis à des tentations au cours de son ministère. L’une d’entre elles lui a été présentée après qu’il avait nourri une foule de plusieurs milliers d’hommes et de femmes qui voulaient ensuite l’enlever pour le faire roi. La dernière des trois tentations est revenue après cette multiplication des pains : « Lorsque tous ces gens-là virent le signe miraculeux de Jésus, ils s’écrièrent : Pas de doute, cet homme est vraiment le Prophète qui devait venir dans le monde. Mais Jésus, sachant qu’ils allaient l’enlever de force pour le proclamer roi, se retira de nouveau, tout seul, dans la montagne » (Jn 6.14-15).
Jésus a échappé à la foule. Il a renvoyé ses disciples (pour qu’ils ne se laissent pas contaminer par l’enthousiasme populaire) et, le lendemain, dans la synagogue de Capernaüm, il a donné à tous ces suiveurs enthousiastes une douche froide par son discours sur le pain de vie.
A ce moment-là, une grande partie de ses disciples l’abandonnèrent. Alors « Jésus dit aux Douze : Et vous, ne voulez-vous pas aussi partir ? » (Jn 6.67).
« Dans l’instant qui s’écoula entre la question et la réponse, tout oscilla comme sur la pointe d’un couteau ; les destins de l’humanité se décidèrent pour les siècles des siècles ; ce fut un effroi tel que le monde peut-être n’en connut et n’en connaîtra jamais de pareil. Ces Douze derniers ne vont-ils pas partir, le laisser seul ? Le Fils de Dieu est venu sauver le monde, et il ne l’a point sauvé — est-ce possible ? Oui, si même le Dieu Tout-Puissant ne peut sauver le monde de force ; si Lui aussi se refuse à violer la liberté humaine dans l’amour. Voilà ce qui se décidait en cet instant effrayant.
‘Mais Pierre répondit : Seigneur, vers qui irions-nous ? Tu as les paroles de la vie éternelle. Nous, nous avons mis toute notre confiance en toi et nous savons que tu es le Saint, envoyé de Dieu’ (v. 68-69).
« Cela veut dire : ‘Le monde ne t’a pas reconnu, mais nous l’avons reconnu’. L’effroi se dissipa. Et sur le chemin boueux, sous la fastidieuse et méchante pluie, les douze vagabonds misérables reprirent leur marche à l’aventure, précédés d’un Treizième — et tous, excepté Judas le diable, avaient au cœur autant de joie que si le royaume de Dieu était déjà arrivé » (D. Merejkovsky Le Christ qui vient p. 212-213).
Une nouvelle fois, cette situation cruciale se présentera, ce sera sur le chemin de Césarée de Philippe, lorsque Jésus demandera à ses disciples : « Qui dites-vous que je suis ? ». Merejkovsky commente : « On pourrait dire du témoignage de Marc-Pierre sur Césarée ce que nous avons dit du témoignage de Jean : dans l’ins- tant qui sépare la question de la réponse, les destins du monde oscillent comme sur la pointe d’un couteau ; le monde peut se sauver ou périr. ‘Tu es le Christ’ répondit Pierre et il sauva le monde. En cet instant, Pierre prit sur lui et souleva tout le fardeau du monde. ‘Qui suis-je ?’ A cette question de Jésus, l’humanité répondit par la bouche de Pierre : ‘Tu es le Christ’ » (Id. p. 238).
La destinée du monde s’est jouée sur deux mots araméens : entach Meschiha. Ce n’est pas toute l’humanité qui a donné cette réponse positive à travers Pierre, mais une partie de l’humanité, celle qui a dit oui à Dieu. Mais l’importance de l’événement n’en est pas moindre. En effet, à supposer qu’après tout l’enseignement de Jésus au cours de son ministère, après tous ses miracles et ses exorcismes, il n’ait jamais trouvé personne pour le reconnaître comme Messie, Fils du Dieu vivant, quelle aurait pu être la réaction des autorités et des dominations sataniques ? N’auraient-elle pas pu, à bon droit, douter, sinon de sa nature divine — les démons la reconnaissent bien lors des exorcismes — mais du moins de sa capacité d’amener des hommes à la reconnaître ? Un peu comme ces prétendants exclusifs à un trône qui ne trouvent jamais de monarchiste décidé à appuyer leur prétention.
Pierre fut le premier à confesser la messianité et la filialité divine de Jésus de Nazareth. Sa confession sera confirmée « six jours plus tard » (Mc 9.2 ; cf. Lc 9.28) par la voix de Dieu lui-même sur la montagne de la Transfiguration : « Celui-ci est mon Fils bien-aimé » (Mc 9.7), confirmation appuyée par la présence des deux personnages les plus significatifs de l’ancienne alliance, Moïse et Elie, représentant la Loi et les prophètes.
A cette confession de Pierre, Jésus répond par une promesse : « Tu es Pierre, et sur cette pierre j’édifierai mon Eglise ». Parole contestée, qui a donné lieu dès les premiers siècles à trois interprétations divergentes : l’Église sera édifiée sur Jésus-Christ, sur Pierre ou sur sa confession. Chacune d’elles a eu des défenseurs convaincus parmi les Pères de l’Église. Mais faut-il choisir ?3
3 Voir A. Kuen : Je bâtirai mon Eglise p. 106-115.
Tous les efforts de Jésus avant Césarée avaient convergé vers ce moment où ses disciples allaient reconnaître qu’il était le Christ, le Fils du Dieu vivant. A présent, le but est atteint. Si l’Evangile avait été une histoire inventée par des hommes, la suite logique de cette reconnaissance aurait été : « Eh bien maintenant, on y va ! Ce que vous avez reconnu, vous allez le proclamer publiquement et, ensemble, nous allons construire le royaume ».
Ces deux conclusions « logiques » sont contredites par l’Evangile, le vrai. Marc, qui a noté les souvenirs de Pierre, rappelle en peu de mots les trois éléments significatifs de cette journée à Césarée de Philippe : « Qui dites-vous que je suis ? Pierre lui répondit : Tu es le Messie ! Il leur ordonna de ne le dire à personne. Et il commença à leur enseigner que le Fils de l’homme devait beaucoup souffrir, être rejeté par les responsables du peuple, les chefs des prêtres et les interprètes de la Loi ; il devait être mis à mort et ressusciter trois jours après. Il leur dit tout cela très clairement » (Mc 8.27-32).
1° « Tu es le Messie » 2° — Ne le dites à personne ! 3° - Le Messie doit être mis à mort.
On comprend la réaction de Pierre, celui-là même qui avait le premier confessé cette messianité : « Alors Pierre le prit à part (Jésus) et se mit à lui faire des reproches » (v. 32b). « Que Dieu t’en préserve, Seigneur ! Cela ne t’arrivera pas ! » (Mt 16.22).
Réaction humaine logique ! Si Jésus est le Messie, comment pourrait-il « cruellement souffrir » entre les mains « des responsables du peuple, des chefs des prêtres et des spécialistes de la Loi », c.-à-d. de l’élite du peuple élu qui attend depuis des siècles cette manifestation du Roi-Messie, Fils de David ? C’est le moment de jubiler, de crier bien haut cette grande nouvelle, éventuellement de combattre, mais pas de parler de souffrir et de mourir !
« Mais Jésus, se retournant, lui dit : Arrière, ‘Satan’ ! Eloigne-toi de moi ! Tu es pour moi un obstacle à ma mission, car tes pensées ne sont pas celles de Dieu ; ce sont des pensées tout humaines » (Mt 16.23).
« Réaction humaine », tout humaine, trop humaine ! Mais qui ne coïncide pas avec les pensées de Dieu. « Vos pensées ne sont pas mes pensées, et vos voies ne sont pas mes voies, déclare l’Eternel ; autant le ciel est élevé au-dessus de la terre, autant mes voies sont élevées au-dessus de vos voies, et autant mes pensées sont élevées au-dessus des vôtres » (Es 55.8-9).
La mort du Fils de Dieu est un scandale incompréhensible pour l’esprit humain. « Si Dieu n’a pas permis qu’Isaac fût immolé, dira le Talmud, pouvait-il permettre le meurtre de son Fils sans détruire tout l’univers et le transformer en chaos ? ». Dieu n’avait-il pas dit : « Maudit est celui qui est pendu au gibet » (Dt 21.23 ; Ga 3.13). Et voilà que le Fils de Dieu envisage ce sort pour lui-même ! On comprend ceux qui disaient de lui : « Il a un démon en lui, c’est un fou. Pourquoi l’écoutez-vous ? » (Jn 10.20). « La prédication de la mort du Christ sur une croix est une folie aux yeux de ceux qui se perdent » dira plus tard l’apôtre Paul — pour lequel cette prédication a été non seulement « une folie », mais « un scandale » (1 Co 1.18, 23).
Scandale, dans le sens premier du mot, c.-à-d. obstacle qui fait tomber, cette parole de la croix l’a été pour Jésus lui-même. « Si à Jésus lui-même les pensées de Pierre sont ‘en scandale’, c’est que Pierre ne s’est pas tout à fait trompé, qu’il a bien deviné que Jésus ne va pas à la croix d’un cœur léger, qu’à sa nature aussi, la croix humaine est contraire : il la désire et ne la désire pas, il se résigne et se révolte. ‘Maintenant, mon âme est troublée… Père, délivre-moi de cette heure !” (Jn 12.27). ‘Il commença à être saisi de frayeur, à être étreint par l’angoisse (adèmonein) — à perdre courage’ (Mc 14.33) ».4
4 D. Mercjkovsky Le Christ qui vient p. 252-253.
Ah ! non, ce n’est pas d’un cœur léger que Jésus a envisagé toutes les souffrances dont il a parlé à ses disciples. « Il y a un baptême que je dois recevoir, disait-il en parlant de sa mort, et quelle angoisse est la mienne, tant que je ne l’ai pas reçu » (Lc 12.50).
L’apôtre Paul dit qu’il « n’a pas regardé comme une proie à arracher d’être l’égal de Dieu ». C’était la tentation que le serpent avait proposée à Adam.
« Comment savons-nous que ce fut une tentation pour Jésus ? Simplement par la vivacité de ses réponses chaque fois que la question est abordée.
« Un homme accourt et, se jetant à genoux devant lui s’exclame : Bon Maître… Et Jésus répond aussitôt : ‘Pourquoi m’appelles-tu bon ? Il n’y a de bon que Dieu seul’. Il refuse que quiconque lui attribue ce qui n’appartient qu’à Dieu » (J. Ellul Si tu es le Fils de Dieu p. 89).
Le jour où Pierre a fait la grande proclamation « Tu es le Christ, le Fils du Dieu vivant », il s’est vu félicité par Jésus qui, immédiatement a enchaîné en exposant à ses disciples « qu’il devait se rendre à Jérusalem, y subir de cruelles souffrances de la part des responsables du peuple, des chefs des prêtres et des spécialistes de la Loi, être mis à mort et ressusciter le troisième jour » (Mt 16.21). « Alors Pierre le prit à part et se mit à lui faire des reproches : Que Dieu t’en préserve, Seigneur ! Cela ne t’arrivera pas ! ».
« Pierre est logique avec lui-même, ce sont les déclarations de Jésus qui sont illogiques : d’abord il félicite Pierre, il le déclare inspiré par l’Esprit de Dieu quand Pierre le proclame Christ et Fils de Dieu. Ensuite Jésus déclare qu’il va à Jérusalem pour souffrir et mourir. C’est évidemment pour Pierre (et pour nous !) incompatible, contradictoire, et la violente reprise par Jésus est extraordinaire : ‘Arrière, « Satan » ! Eloigne-toi de moi ! Tu m’es en scandale (tu es un obstacle à ma mission), car tes pensées ne sont pas celles de Dieu ; ce sont des pensées tout humaines’. Pierre parle comme Satan : puisque tu es le Fils de Dieu, il ne peut pas t’arriver ce que tu dis !…
« L’important ici, c’est le mot ‘scandale’ : le scandale, c’est littéralement le piège. ‘Tu me tends un piège’. Autrement dit, la protestation de Pierre est un piège pour Jésus, mais serait-ce un piège si cela ne correspondait pas aussi à certaines pensées de Jésus ? C’est un piège, parce que, pour Jésus, c’est une tentation. Les paroles de Pierre sont un scandale pour Jésus parce qu’elles ouvrent une autre possibilité, qui serait tellement plus aisée, et à laquelle Jésus a forcément aussi pensé.
« Tentation. C’est précisément parce que c’est une tentation que la réponse de Jésus est aussi violente. Tentation de ne pas souffrir et mourir, qui se répercutera dans la prière de Gethsémani ». Ou dans cette parole de Lc 12.49-50 : « Je suis venu jeter un feu sur la terre ; comme je voudrais qu’il soit déjà allumé ! Mais il y a un baptême que je dois recevoir, et quelle angoisse est la mienne, tant que je ne l’ai pas reçu ! » Il voudrait que cette dure épreuve qui l’attend soit déjà derrière lui. « Il a été tenté comme nous en toutes choses et, comme tout homme, il a craint la souffrance et la mort » (J. Ellul Si tu es le Fils de Dieu p. 101-102).
Il y avait aussi la tentation de répondre au désir de la foule, une tentation qui revient de façon insistante : « Tous te cherchent », viennent lui dire triomphants Pierre et ses amis. « Allons ailleurs », répondit-il (Mc 1 37). Lorsqu’on lui annonce : « Tous te cherchent pour te faire roi » (Jn 6.15), il fuit. « Autrement dit, il récuse absolument la tentation de notoriété, de prestige, de réussite, de gloire attribuée par la foule. Sa renommée se répandait de plus en plus, les gens venaient en foule pour l’entendre… et lui, il se retirait dans les déserts et il priait » (Id. p. 91).
« Lorsque le temps approcha où Jésus devait être enlevé de ce monde, il décida de manière résolue de se rendre à Jérusalem » (Lc 9.51). Littéralement, Luc dit que Jésus « durcit son front » pour monter à Jérusalem. Etant homme comme nous, c’est avec le cœur serré qu’il se préparait à aborder la souffrance. La seule raison qui le poussait vers ce destin tragique, c’était le « il faut », « il devait » : « A partir de ce jour (où Pierre a reconnu en lui le Messie), Jésus commença à exposer à ses disciples qu’il devait se rendre à Jérusalem où les responsables du peuple, les chefs des prêtres et les spécialistes de la Loi le feraient cruellement souffrir » (Mt 16.21). Il savait que c’était la volonté de son Père qu’il « donne sa vie en rançon pour beaucoup » (Mt 20.28). « Il faut que le Fils de l’homme souffre beaucoup et soit rejeté » (Lc 9.22).
Il le dira encore rétrospectivement après la résurrection aux deux disciples d’Emmaüs : « Le Christ ne devait-il pas souffrir toutes ces choses avant d’entrer dans la gloire » (Lc 24.26) ; puis il leur exposera la raison de cette nécessité en « commençant par les livres de Moïse et parcourant tous ceux des prophètes » et leur montrant que ces souffrances étaient prévues et indispensables à notre rédemption. Le même jour, il répétera aux Onze : « Voici ce que je vous ai dit quand j’étais encore avec vous : ‘Il faut que s’accomplisse tout ce qui est écrit de moi dans la Loi de Moïse, dans les prophètes et dans les Psaumes’ » (v. 44).
Oui, il le leur avait dit, et répété à maintes reprises. « Il semble que depuis le début de l’été à Césarée de Philippe jusqu’au milieu de mars, l’adar juif, de l’année suivante (la collecte de l’impôt du Temple à Capernaüm, Mt 17.24), c.-à-d. pendant près de sept mois, deux cents jours, Jésus soit resté seul avec ses disciples. ‘Il ne voulait pas que personne le reconnût, car il instruisait ses disciples’ (Mc 9.30-31)… Deux cents jours durant, Jésus enseigne à ses disciples, comme à de petits enfants, l’abécédaire de la croix, en répétant toujours les mêmes a, b, c : ‘souffrir, être mis à mort, ressusciter”, avec toujours plus de précision, et il l’enseignera pour la dernière fois pendant la montée à Jérusalem, avec autant d’exactitude que si, dans un songe prophétique, il voyait, savait, se rappelait l’avenir comme le passé : ‘Voici que nous montons à Jérusalem, et le Fils de l’homme sera livré aux principaux sacrificateurs et aux scribes, ils le condamneront à mort et le livreront aux païens. On se moquera de lui, on crachera sur lui, on le battra de verges, et on le fera mourir, et trois jours après, il ressuscitera” (Mc 10.33-34) » (D. Merejkovsky Le Christ qui vient p. 264).
Lorsque Marc rappelle le passage incognito de Jésus en Galilée où « il ne voulait pas qu’on le sache, car il se consacrait à l’enseignement de ses disciples », il ajoute aussitôt le contenu de cet enseignement : « Il leur disait : Le Fils de l’homme va être livré aux mains des hommes ; ils le feront mourir mais, trois jours après sa mort, il ressuscitera. Eux, cependant, ne comprenaient pas ces paroles et ils avaient peur de lui demander des explications » (Mc 9.30-32).
« Pendant deux cents jours, ils ne l’ont pas compris ; pendant deux mille ans, l’humanité ne le comprendra pas » (D. Merejkovsky Le Christ qui vient p. 265).
Sur la montagne de la transfiguration
Deux fois encore, Jésus sera placé devant une possibilité — et la tentation — d’éviter l’issue fatale de sa vie. La première se présentera à lui sur la montagne de la Transfiguration. Luc nous dit que Moïse et Elie s’entretenaient avec Jésus « de la manière dont il allait achever sa mission en mourant à Jérusalem » (Lc 9.31). Littéralement : « ils parlaient de son exode ». « Le terme exodos, sortie, est remarquable ; Luc choisit avec intention une expression qui renferme à la fois les notions de mort et de rédemption. L’ascension était pour Jésus la voie naturelle pour sortir de la vie, comme l’est la mort pour nous, pécheurs. Il pouvait donc encore opter pour ce mode de sortie qui lui était dû. Puisqu’il était sans péché, Jésus n’avait pas besoin de passer par la mort. Les deux représentants de la Loi et des prophètes lui assuraient qu’il aurait le droit, d’après tout ce qu’ils avaient déclaré dans leurs paroles et leurs écrits, de retourner auprès du Père sans goûter la mort. Il pouvait remonter avec ses deux interlocuteurs célestes. Mais remonter maintenant, c’était remonter sans nous », en laissant l’humanité sous le poids du péché et de la mort. Ses deux interlocuteurs ont dû aussi lui rappeler, d’après tout ce qui était écrit dans la Loi et les prophètes, que sa mort volontaire était le seul moyen d’expier « le péché du monde » et de sauver l’humanité. « Non, il ne remontera que lorsqu’il pourra la ramener avec lui. Et pour cela, il faut qu’il affronte l’autre mode de sortie, la sortie qui se consume à Jérusalem » (F. Godet Luc I p. 600-601).
De plus, ce mot d’exode a sans doute été choisi, non seulement pour représenter la mort par un euphémisme, mais parce que c’était une référence voulue à l’expérience du peuple d’Israël sous Moïse. Le premier exode délivrait Israël de l’esclavage en Egypte ; le second exode délivre tout le nouveau peuple de Dieu de l’esclavage du péché. Le premier reçut sa sanction définitive par la « mort » dans la mer des Roseaux (Exode 15.22) ; l’exode hors de l’esclavage du péché fut réalisé par la mort de Jésus sur la croix. Dans ce sens, le « baptême » du peuple sous Moïse (1 Co 10.1-2) préfigurait le « baptême » sanglant de Golgotha (Lc 12.50).
C’est volontairement que Jésus a accepté de mourir « en sacrifice expiatoire ». Il l’avait dit à ses disciples : « Personne ne peut m’ôter la vie : je la donne de mon propre gré. J’ai le pouvoir de la donner et de la reprendre » (Jn 10.18). La transfiguration fut donc pour lui l’occasion de ratifier volontairement le don de sa vie pour le salut du monde.
Pour Jésus, cette transfiguration fut une confirmation de la route qu’il avait choisie : elle avait la pleine approbation du Père ; il pouvait donc aller de l’avant en toute confiance.
La mort du Christ sera le nouvel exode qui permettra à ceux qui l’acceptent par la foi d’être délivrés du pays de l’esclavage (du péché) et de cheminer vers le Pays promis (= le ciel, comme les Israélites ont quitté l’Egypte pour se rendre en Canaan). C’est pourquoi, Jésus choisit librement de redescendre de la montagne et de se rendre à Jérusalem où se jouera la destinée pour lui — et notre destin à tous. Après cet entretien où il a confirmé sa décision, il entendra pour la deuxième fois la voix du Père exprimant sa joie en lui et l’approbation de sa décision : « Celui-ci est mon Fils bien-aimé, celui qui fait toute ma joie » (Mt 17.5).
C’est en descendant de la montagne que Jésus répète aux disciples que « l’Ecriture annonce que le Fils de l’homme souffrira beaucoup et sera traité avec mépris » (Mc 9.12).
« Nous voudrions voir Jésus »
Une autre occasion lui sera encore proposée d’éviter cette fin atroce de son ministère. C’est Jean qui nous raconte l’incident. « Parmi ceux qui étaient venus à Jérusalem pour adorer Dieu pendant la fête, il y avait aussi quelques personnes non-juives. Elles allèrent trouver Philippe qui était de Bethsaïda en Galilée et lui firent cette demande : Nous voudrions voir Jésus. Philippe alla le dire à André, puis tous deux allèrent ensemble le dire à Jésus » (Jn 12.20-22).
Nous ne savons pas pourquoi ces Grecs voulaient voir Jésus. Nous ne pouvons le deviner que d’après la réponse que Jésus fait à la demande que lui ont transmise ses deux disciples : « Celui-ci leur répondit : L’heure est venue où le Fils de l’homme va entrer dans sa gloire. Vraiment, je vous l’assure : si le grain de blé que l’on a jeté en terre ne meurt pas, il reste un grain unique. Mais s’il meurt, il porte du fruit en abondance. Celui qui s’attache à sa propre vie la perdra, mais celui qui fait peu de cas de sa vie en ce monde la gardera pour la vie éternelle. Si quelqu’un veut être à mon service, qu’il me suive. Là où je serai, mon serviteur y sera aussi. Si quelqu’un est à mon service, le Père lui fera honneur. A présent, je suis troublé. Que dirai-je ? Père, sauve-moi de cette heure ? Mais c’est précisément pour l’affronter que je suis venu jusqu’à cette heure ! Père, manifeste ta gloire » (v. 23-28). Quelques instants plus tard, il dit : « Quand j’aurai été élevé au-dessus de la terre, j’attirerai tous les hommes à moi », et Jean précise : « Par cette expression, il faisait allusion à la manière dont il allait mourir ».
Comment déduire de ces paroles le contenu de la requête que les Grecs voulaient lui présenter — et que Jésus a pu deviner par la faculté qu’il avait de lire dans les pensées, même de ceux qui étaient absents ?
Ces Grecs étaient sans doute des craignant-Dieu ou des prosélytes venus à Jérusalem pour s’associer à la fête de la Pâque. Ils ont entendu parler de Jésus et voulaient avoir une entrevue personnelle avec lui. Peut-être ces Grecs ont-ils compris que l’action de Jésus chassant les vendeurs du Temple défendait leurs intérêts, puisqu’en venant à Jérusalem, ils devaient adorer Dieu au milieu des scènes d’un marché aux bestiaux et d’une banque.
Au sujet de la démarche de ces Grecs, F Godet fait une suggestion intéressante : « Si ces étrangers avaient été témoins de l’entrée de Jésus à Jérusalem et avaient assisté à l’expulsion des vendeurs — acte par lequel Jésus avait rendu à son véritable usage la seule portion du sanctuaire qui leur fût ouverte — on comprend d’autant mieux leur désir d’entrer en relation plus intime avec lui. L’histoire ecclésiastique (Eusèbe I, 13) a conservé le souvenir d’une ambassade envoyée par le roi d’Edesse, en Syrie, pour l’inviter à venir fixer sa demeure chez lui et lui promettre un royal accueil qui le dédommagerait de l’antagonisme obstiné des Juifs. La Syrie était le pays s’étendant au nord du lac de Galilée entre Damas et la Méditerranée. Au 1er siècle, la Syrie était aussi le nom d’une province romaine dont la Palestine constituait la partie sud-ouest. Dans la circonstance qui nous occupe, nous devons reconnaître, avec les disciples et avec Jésus lui-même, l’une des premières manifestations de sympathie du monde païen pour l’Evangile, le premier indice de l’attrait que sa beauté morale devait bientôt exercer sur l’humanité tout entière ».
Etait-ce là l’objet de la démarche de ces Grecs : lui proposer de venir avec eux dans la Diaspora où son enseignement serait accueilli plus favorablement qu’en Israël, où l’on reconnaîtrait sans difficulté sa messianité ? « La demande de ces Grecs produit sur Jésus une très profonde impression. Pourquoi cela ? D’abord, elle réveille en lui le sentiment de sa relation avec ce monde païen, qui, jusqu’ici, a été au second plan de ses préoccupations. Il se voit destiné à étendre son action sur cet immense domaine. Mais cette royauté spirituelle, il le sait, ne peut se réaliser qu’autant qu’il aura été affranchi lui-même de l’enveloppe juive et élevé à une nouvelle forme d’existence : et cette transformation implique sa mort.
« Ainsi la voie du Calvaire se découvre à ses yeux comme la seule qui puisse conduire à l’établissement du nouvel ordre des choses. Voilà pourquoi la demande de ces païens l’ébranle jusqu’au fond de son âme (v. 27). Les païens heurtent à la porte… toute la signification de l’heure actuelle, soit pour son œuvre et pour sa personne, soit pour le monde, soit pour Israël lui-même, est dans ce fait. C’est une heure décisive, c’est la grande révolution de l’univers qui s’annonce. Aussi, plutôt que de répondre par un oui où par un non à la demande qui lui est adressée, il s’absorbe dans les réflexions qu’évoque en lui cette démarche » (F. Godet Commentaire de l’Evangile de Jean T. II p. 188-191 passim).
Accéder à leur demande eût été éviter la croix. Pour la deuxième fois (après la Transfiguration où le Père lui proposait l’accès au ciel sans passer par la mort), Jésus prend consciemment le chemin du sacrifice, seul moyen de notre salut.
Une dernière fois, la tentation se présentera à lui lorsqu’il sera déjà pendu à la croix et que les chefs des prêtres, les spécialistes de la Loi et les responsables du peuple diront : « Qu’il descende donc de la croix, alors nous croirons en lui » (Mt 27.42).
Il n’a pas évité la croix. Il n’en est pas descendu. C’était à cause de nous, de vous et de moi, parce qu’il n’y avait pas d’autre possibilité de nous sauver. « Il faut… que le Messie souffre » (Lc 24.44, 46) avant que le pardon des péchés puisse être annoncé « aux hommes de toutes les nations » (v. 47).
C’est pourquoi Jésus a résisté à toutes ces tentations.
J. Ellul juge très médiocre le film de Scorsese qui porte ce titre, mais « si Jésus a connu (et il le fallait !) les tentations de l’homme, humain trop humain, pourquoi n’aurait-il pas à un moment rencontré cette tentation-là : des enfants, une famille, la tranquillité. Mais il n’y en a aucune trace dans les évangiles. C’est une simple supposition. Et si cela fut, cette médiocrité dut être bien passagère ! Donc à mes yeux, un possible amour pour Marie-Madeleine, aussitôt écarté comme tel pour se vouer à l’œuvre que Dieu lui avait donnée à faire » (J. Ellul Si tu es le Fils de Dieu p. 89).
« Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? ». « La tentation qui se présente alors est la tentation du désespoir… si Dieu a abandonné cet homme, son Fils, alors rien ne vaut plus, on ne peut plus faire confiance à ce Dieu ‘muet, aveugle et sourd au cri des créatures’. Tentation du désespoir, l’ultime, aucune autre tentation n’est plus terrible que celle-là… ‘je sais que tu es mon Dieu, je le déclare encore, mais un Dieu qui ne m’aime plus et en qui je ne peux plus espérer’. Et voici que tous ceux qui peuvent connaître le désespoir doivent savoir que le Fils de l’homme l’a connu avant eux, pour être avec eux, pour que même cette affreuse agonie de l’âme, de l’être entier ne soit plus étrangère à Dieu. Mais alors, quand il a traversé cette tentation, le Fils de l’homme déclare : ‘Tout est accompli’. Maintenant que j’ai connu le pire de ce que l’homme puisse connaître, il ne peut rien y avoir au-delà, aucune autre tentation ne peut survenir qui n’ait été la mienne, ainsi j’ai tout accompli. Toute la souffrance et toute la tentation sont maintenant en Dieu » (J. Ellul Si tu es le Fils de Dieu p. 109-110).