Ministères dans l’Église

CHAPITRE VI

LES DIACRES

1. Diacres de l’Eglise

Nous avons vu que le diaconat était le ministère, par définition. Tous ceux qui exercent un ministère dans l’Eglise sont des diacres, qu’ils soient apôtres (1 Corinthiens 3.5 ; 2 Corinthiens 3.6 ; Colossiens 1.23), délégués apostoliques (1 Thessaloniciens 3.2 ; 1 Timothée 4.6 ; 2 Timothée 4.11), évangélistes ou anciens : tous sont serviteurs de Dieu et de leurs frères.

Le mot diakonos a, cependant, pris assez tôt un sens particulier dans l’Eglise : dans l’épître aux Philippiens (1.1), les diacres semblent constituer, à côté des évêques, un groupe à part parmi « tous les saints en Jésus-Christ qui sont à Philippes ». Dans les directives que Paul donne à Timothée vers la fin de sa vie, il énumère les conditions posées à ceux qui doivent être nommés diacres — parallèlement à celles imposées aux évêques. Il s’agit donc d’une fonction précise dans l’Eglise. Dans les salutations finales de l’épître aux Romains, Paul recommande Phœbé, diaconesse de l’Eglise de Cenchrées (16.1) en précisant qu’elle a donné aide à plusieurs, à lui en particulier (v. 2).

C’est donc par ces serviteurs par excellence que nous commencerons notre étude des ministères particuliers — contrairement à ce que font la plupart des études sur ce sujet. Une autre raison milite en faveur de la priorité donnée aux diacres : l’Eglise de Jérusalem semble avoir institué des diacres avant de nommer des anciens. En effet, nous entendons seulement parler des anciens de cette Eglise à partir d’Actes 11.30 (puis 15.2, 4, 6, 22-23 ; 16.4 ; 21.18) alors que, dans Actes 6, on voit nommer sept hommes pour le service des tables. S’agissait-il de diacres dans ce sens particulier, c’est-à-dire de serviteurs officiels de l’Eglise ? Etant donné la rareté des textes concernant notre sujet, il sera utile d’éclaircir cette question car s’il se rapporte effectivement à des diacres, il nous apportera des précisions utiles quant à leur fonction et leur mode d’institution.

2. Le récit d’Actes 6 parle-t-il des diacres ?

Ceux qui répondent à cette question par la négative avancent les arguments suivants :

  1. Le mot diacre n’apparaît pas dans ce récit.
  2. Plus tard, aucun de ces sept hommes ne sera appelé ainsi ; l’un d’eux, Philippe, sera désigné comme évangéliste (Actes 21.8).
  3. Leur institution apparaît comme une mesure spéciale destinée à remédier à une difficulté temporaire dans l’Eglise naissante.
  4. Aucun des Sept nommés par la suite ne s’occupe plus du « service des tables » : Etienne discute avec les Juifs hellénistes dans leurs synagogues (6.8-10), Philippe évangélise la Samarie, la Philistie et toute la région côtière jusqu’à Césarée (8.5-10, 40). La gérance des fonds d’aide aux pauvres semble avoir passé aux mains des anciens de l’Eglise de Jérusalem puisque c’est à eux que seront remis les dons collectés à Antioche (11.30).
  5. Les conditions posées à leur nomination (« bon témoignage, pleins d’Esprit-Saint et de sagesse » Actes 6.3) ne sont pas identiques à celles énumérées dans 1 Timothée 3.8-13 (mais ne les contredisent nullement).
  6. Comme il ne semble pas y avoir d’autres responsables à côté des Douze, les Sept devraient plutôt être considérés comme des prédécesseurs des anciens.

Ceux qui assimilent les Sept aux diacres font valoir les arguments suivants :

  1. Si le mot diakonos n’apparaît pas dans le texte, ceux de diakonia et diakonein sont utilisés pour décrire leur activité. (Il est vrai que diakonia est aussi employé pour le service de la parole accompli par les apôtres).
  2. Durant les premiers siècles, les diacres étaient essentiellement chargés des services pratiques et de la distribution des aumônes. Ce qui est demandé ici aux Sept s’accorde bien avec cette spécialisation des fonctions.
  3. La place donnée par Luc à cet épisode s’accorde mieux avec l’institution d’un service qui se retrouvera plus tard dans l’Eglise qu’avec une mission toute provisoire.
  4. Les Pères de l’Eglise ont tous vu dans les Sept les premiers diacres, peut-être en se fondant sur des informations qui ne nous sont plus accessibles.
  5. A l’origine, le nombre des diacres de l’Eglise de Rome était limité à Sept, quel que soit celui des membres de l’Eglise. Certains textes mettent clairement ce nombre en relation avec Actes 6. (Ces différents arguments sont présentés par L. Morris (73, p. 81-90)).

L’examen approfondi de ces arguments fait pencher la majorité des théologiens dans le sens d’une assimilation des Sept aux premiers diacres. Nous pourrons donc inclure ce récit dans nos sources d’information concernant le rôle et la nomination des diacres durant la période apostolique.

3. Qualifications des diacres

Puisque seules les qualifications requises d’un futur diacre figurent dans le Nouveau Testament, nous devrons les examiner avant de préciser la fonction de ces serviteurs, dans l’espoir de trouver dans ce portrait-robot du bon diacre quelques indications au sujet de son activité.

Les Sept devaient recevoir « un bon témoignage », donc être des hommes estimés auxquels on n’avait rien à reprocher et « être remplis d’Esprit-Saint et de sagesse » : preuve que Dieu les avait préparés pour leur service. Leurs qualifications spirituelles autant qu’humaines étaient donc indispensables à l’exercice de ce ministère.

Dans la liste des conditions énumérées en 1 Timothée 3.8-13 figurent six qualifications personnelles et 3 exigences relatives à sa vie familiale.

a) Qualifications personnelles : Les diacres doivent être :

  1. Honnêtes, sérieux, honorables, estimés. Le mot semnos, traduit par ces différents termes, comporte une idée de dignité inspirant le respect. Paul emploie le nom correspondant dans 1 Timothée 2.2 où il est traduit par honnêteté, honorabilité, respectabilité ou dignité.

  2. Eloignés de la duplicité : dilogos signifie littéralement : qui a deux langues ou deux paroles, présentant les choses tantôt d’une manière, tantôt d’une autre, suivant les interlocuteurs, donc il s’agit de quelqu’un qui cherche à plaire aux hommes (cf. Galates 1.10) — et à soi-même — à satisfaire tout le monde, qui n’a pas de « colonne vertébrale ». On pourrait aussi traduire : au langage équivoque, manquant de droiture. Le diacre doit être à l’opposé de ce type de caractère.

  3. Eloignés de l’excès du vin, n’ayant aucun penchant pour la boisson. Durant les premiers siècles, l’une des fonctions du diacre consistait à faire les visites. Comment un homme tenté par le vin aurait-il résisté aux invitations à boire caractérisant l’hospitalité méridionale ?

  4. Eloignés des gains sordides ou malhonnêtes, n’ayant pas un désir insatiable de s"enrichir. Les Sept devaient gérer des secours matériels et des aumônes, ils devaient donc être d’un parfait désintéressement. Comme les hazzan de la synagogue, les diacres seront souvent chargés des finances de l’Eglise. Seuls des hommes d’une scrupuleuse honnêteté éviteront les pièges du diable en cette matière.

  5. Conservant le mystère de la foi dans une conscience pure, car il faut qu’ils gardent pur le dépôt sacré de la foi en maintenant leur conscience sans tache. Cette proposition peut éclairer les trois précédentes : si les diacres tombent dans l’un des trois travers mentionnés (propos ambigus, ivrognerie ou cupidité), ils discréditent la foi chrétienne en agissant contre les avertissements de leur conscience. On peut aussi y voir une condition indépendante exigeant du futur diacre une adhésion convaincue aux vérités fondamentales de la foi chrétienne et une vie qui ne désavoue pas cette profession de foi. Cette exigence montre que les fonctions du diacre dépassent le domaine matériel. Par les services pratiques, ils entraient en contact avec des chrétiens qu’ils pouvaient encourager ou des inconvertis auxquels ils devaient pouvoir répondre avec à propos et autorité spirituelle de l’espérance qui était en eux (1 Pierre 3.15).

  6. Sans reproches (anegklètos) est mis en relation avec la période probatoire durant laquelle ils ont été examinés par l’Eglise, en particulier par les anciens. C’est le même terme que pour la première condition posée à celui qui aspire à la charge d’évêque (= ancien, 1 Timothée 3.2) : en début ou en fin de liste des qualités requises, ce mot constitue une sorte de résumé: il ne faut pas que l’on puisse, sur l’un ou l’autre point énuméré, faire des reproches précis à un serviteur de Dieu. Cela ne signifie pas que seuls des hommes parfaits peuvent accomplir ces ministères, sinon on n’instituerait jamais personne. Cependant, s’il s’est avéré qu’un chrétien manque d’honnêteté foncière et de droiture, qu’il a un penchant pour la boisson ou l’argent, si sa situation familiale n’est pas claire, il n’est pas question de le choisir comme diacre.

b) Conditions familiales

  1. Maris d’une seule femme (le sens de cette expression sera développé plus loin p. 102). Le diacre, comme l’ancien, doit pouvoir résister aux tentations classiques de tous les temps : l’argent, le vin, les femmes. La forme de la recommandation suggère deux conditions : mari d’une femme — donc marié — mais d’une seule femme, c’est-à-dire mari fidèle, éloigné des « aventures » auxquelles les contacts nombreux liés à sa fonction pourraient l’inciter. On peut aussi comprendre l’expression « mari d’une seule femme » dans ce sens : s’il est marié, alors qu’il le soit d’une seule femme, c’est-à-dire qu’il soit un époux fidèle. Un diacre célibataire est certainement limité dans bien des aspects de son ministère. Il est significatif que l’apôtre n’ait pas posé cette condition aux diaconesses (v. 11), comme on le démontrera plus loin.

  2. Eduquant bien leurs enfants : L’éducation de ses propres enfants est un test de son aptitude à diriger d’autres personnes. Les principes du « laisser-faire, laisser-aller » ne portent guère de bons fruits ni dans la vie de famille, ni dans celle d’une Eglise. A l’opposé, la sévérité excessive qui « irrite » les enfants et les « décourage » (Colossiens 3.21) ou les pousse à la révolte risque d’être l’indice d’un esprit dominateur inconciliable avec le service dans une communauté (2 Corinthiens 1.24 ; 1 Pierre 5.3). Savoir s’occuper de ses enfants pour leur bien est une disposition qui laisse présager une bonne attitude dans le service auprès d’autres.

    Le comportement des enfants du diacre sera à la fois un témoignage envers ceux du dehors et un gage des aptitudes du chef de famille dans ses relations avec les membres de la communauté

  3. Dirigeant correctement leurs propres maisons : Autrement dit&nsp;: ils doivent avoir donné dans leur foyer la preuve qu’ils sont de bons administrateurs. Souvenons-nous que la «&nbsop;maison » antique comprenait souvent, outre la famille élargie, des esclaves en plus ou moins grand nombre. Actuellement, il n’y a plus d’esclaves, mais savoir diriger un foyer exige des qualifications diverses (pour gagner honnêtement sa vie, acheter rationnellement, gérer un budget, entretenir de bonnes relations avec les voisins, superviser les études des enfants, faire sa déclaration d’impôts, remplir ses devoirs civiques, etc…). Le terme employé à la fois pour les enfants et pour la maison (proïstamenoï) rappelle l’un des titres donnés aux conducteurs des Eglises (proïstamenous — ceux qui dirigent, président, 1 Thessaloniciens 5.12) et suggère donc des fonctions de direction dans l’accomplissement de leur ministère. Ces différentes conditions pourraient être résumées par l’une des exigences posées pour l’élection des Sept : « de qui l’on rende un bon témoignage » (Actes 6.3).

Si nous comparons cette liste à celle des qualifications exigées des anciens (évêques), nous noterons, pour les diacres, l’absence de trois conditions : hospitalier, propre à l’enseignement, pas un nouveau converti. Les deux dernières différences s’expliquent si le diacre a plutôt des responsabilités d’ordre pratique : n’ayant pas à assumer un enseignement dans l’Eglise, l’expérience spirituelle intervient moins que la disponibilité et, par conséquent, même un chrétien récemment converti peut se voir confier l’office de diacre.

Les autres conditions sont semblables :

l’évêque doit être :les diacres :
sobre, sensé, convenable,
ni adonné au vin,
désintéressé,
irréprochable,
qu’il tienne ses enfants dans
    la soumission avec,
une parfaite dignité
    — si quelqu’un ne sait pas diriger
    sa propre maison…
qu’il reçoive un bon témoignage
de ceux du dehors.
dignes, éloignés de la duplicité,
éloignés des excès de vin
    et des gains sordides,
irréprochables,
qu’ils sachent bien diriger leurs
    enfants,

et leurs propres maisons.

Voici, à titre d’exemple, les conditions posées aux diacres de l’Eglise du Plein Evangile de Séoul, l’Eglise dont la croissance est la plus rapide (partie de quelques membres en 1958, elle en avait 45 000 en 1977, et en aurait 250 000 en 1983).

  1. Les diacres doivent être des conducteurs exemplaires, consacrant une partie de leur temps et de leur argent au soutien de l’Eglise.
  2. Ils doivent participer à toutes les réunions de l’Eglise avec leur famille — y compris, à la réunion de prière hebdomadaire.
  3. Ils doivent se consacrer de tout leur cœur à l’édification de l’unité de la foi parmi les membres et être pour tous de bons serviteurs.
  4. Ils doivent prendre part à la réunion hebdomadaire dans laquelle un membre du comité pastoral leur donne des cours de formation et des instructions relatives à leur ministère. Périodiquement, ils sont convoqués à des stages de formation pour élargir leurs capacités de service.
  5. On attend d’eux qu’ils détectent de futurs membres et qu’ils les amènent à l’Eglise, qu’ils gardent le contact avec eux, les visitent régulièrement, les assistent et resserrent ainsi leurs liens avec l’Eglise.
  6. Ils sont tenus de rédiger des rapports qu’ils transmettent aux pasteurs et de leur adresser les personnes qui ont besoin d’une aide spirituelle.
  7. Beaucoup de diacres sont nommés responsables de cellules de maisons. Leur tâche consiste alors à présider les réunions de prière dans les maisons, à visiter les malades et à prier pour eux, à rédiger des rapports sur les besoins des membres que l’Eglise est susceptible de satisfaire. (En 1977, le mouvement s’est inversé et beaucoup de diacres ont été choisis parmi les responsables des cellules de maison).

    Les diacres sont soumis à un stage probatoire d’un an. Ils sont seulement nommés officiellement après avoir servi fidèlement pendant 5 ans. (Hurston, 78, p. 17-18).

4. Fonctions des diacres

Si nous rassemblons l’ensemble des données d’Actes 6 et des conditions posées dans 1 Timothée 3.8-13, nous pouvons dire que les diacres sont les aides des anciens (comme les Sept l’étaient des apôtres, comme Jean-Marc, Timothée et Tychique l’étaient pour Paul) qui les déchargeaient surtout des tâches matérielles et administratives, mais qui, vu les conditions personnelles et doctrinales qui leur sont posées, peuvent aussi se voir confier des responsabilités spirituelles.

Dans le récit d’Actes 6, le sens actuel de l’expression « servir aux tables » risque de nous orienter sur une fausse piste : il ne s’agissait certainement pas de « serveurs » chargés de distribuer la nourriture pendant les repas. On ne verrait pas pourquoi, dans ce cas, les apôtres auraient posé tant de conditions. Souvenons-nous qu’à cette époque, seuls les riches se servaient d’une table pour manger. D’autre part, le mot table (trapeza) désignait aussi la banque c’est-à-dire le trafic de l’argent (voir Luc 19.23). Les Grecs appelaient les changeurs de monnaie des trapezitoï et leur office : « le métier de la table » (voir Matthieu 21.12 ; Marc 11.15 ; Jean 2.15) parce qu’ils s’installaient sur les places publiques assis à une table sur laquelle ils disposaient leurs pièces d’argent et d’or.

Les Sept étaient donc les administrateurs des biens de l’Eglise qui distribuaient des secours financiers aux nécessiteux plutôt que des plats lors des repas. Il n’est pas impossible que ceux d’entre eux qui restèrent à Jérusalem furent appelés anciens par la suite, puisqu’en Actes 11.30, Barnabas et Saul remettent les sommes recueillies à Antioche « aux anciens » de l’Eglise de Jérusalem. Il est possible que Luc ait rapporté l’exemple des activités d’Etienne et de Philippe pour encourager les diacres à profiter des contacts que leur fournissait leur office pour témoigner de Jésus-Christ. Le témoignage de ces deux hommes a eu, en tout cas, des conséquences très importantes sur l’évolution de l’Eglise primitive : la prédication d’Etienne a entraîné son martyre, la persécution et, par suite, la dispersion des chrétiens de Jérusalem. On peut compter parmi les résultats lointains de son témoignage : la diffusion de l’Evangile au loin (8.4), l’évangélisation de la Samarie par le diacre Philippe (8.5-25), la conversion d’un ministre éthiopien et l’amorce de l’évangélisation d’un pays entièrement païen (8.26-39), la prédication en Philistie (8.40), la conversion du principal adversaire du christianisme (9.1-30), l’annonce de l’Evangile en Phénicie, dans l’île de Chypre et à Antioche (11.19) et l’évangélisation directe des païens (11.20). La ligne de pensée d’Etienne fut si originale et si révolutionnaire qu’elle ne s’est affirmée que lentement dans l’Eglise primitive et qu’il faudra tout le génie et toute l’œuvre de l’apôtre Paul pour la faire triompher. Car, en fait, ce fut lui le véritable héritier spirituel d’Etienne.

« Ceux qui remplissent bien leur ministère s’acquièrent un rang honorable » (1 Timothée 3.13). Certains commentateurs voient dans cette phrase l’idée que le diaconat était — déjà — une étape obligatoire pour devenir ancien. Est-ce cela que l’apôtre a voulu dire ? Les uns objectent : pourquoi alors ne s’est-il pas exprimé plus clairement ? D’autres demandent : qu’est-ce que ce « rang honorable » pourrait signifier sinon « l’œuvre excellente », la « belle tâche » (3.1) de l’évêque-ancien ? N’est-ce pas une application du principe posé par Jésus : « Celui qui est fidèle dans les petites choses l’est aussi dans les grandes » (Luc 16.10). Or, il parlait précisément de la gérance des richesses matérielles qui servent de test pour savoir si l’on peut confier des richesses spirituelles à quelqu’un.

On peut dire que tous les diacres qui s’acquittent bien de leurs fonctions ne sont pas nécessairement « promus » au rang d’anciens car, dans l’Eglise, on ne voit pas les choses selon l’optique du monde et on tient compte davantage des dons et des vocations que des « droits à la promotion ». Les diacres ne sont pas des anciens au rabais, ils ont leur ministère propre, différent de celui des anciens. Dans l’Eglise, il faut que chacun puisse mettre « au service des autres le don qu’il a reçu » (1 Pierre 4.10), sans chercher à déborder sa vocation (« Acceptez vos limites, celles que vous tracent les dons particuliers qui vous ont été départis en vertu de votre foi » (Romains 12.3, P.V.). Si quelqu’un remplit bien son ministère de diacre, il sera certainement plus utile que s’il faisait médiocrement fonction d’ancien — et sa récompense sera plus grande. Mais, d’autre part, il serait bon qu’un ancien ait d’abord fait ses preuves en s’occupant d’un secteur de service limité.

Si donc le diacre peut être appelé à devenir ancien, il est normal que ses fonctions comportent aussi un aspect spirituel. C’est pour cela que les Sept devaient être des hommes « pleins d’Esprit-Saint et de sagesse » et que les diacres doivent « conserver le mystère de la foi dans une conscience pure ». La bonne éducation de leurs enfants et la gestion correcte de leur maison les désignent comme chefs d’équipe valables et administrateurs compétents. Leur honnêteté les rend aptes à superviser les questions financières. Leur caractère digne leur permet de s’occuper des relations publiques en recommandant leur Seigneur et leur communauté.

5. Ouvriers spécialisés ou contremaîtres ?

Quelle est donc la différence entre un « diacre de l’Eglise » et les autres membres, puisque dans l’Eglise, tous les membres ont reçu un don pour l’utilité commune (1 Corinthiens 12.7 ; Ephésiens 4.7 ; 1 Pierre 4.10), tous sont serviteurs de Dieu et des autres ? Nous avons vu que les qualifications exigées du diacre le désignent comme chef d’équipe, administrateur ou responsable d’un secteur donné.

Le diacre est donc une sorte de contremaître qui travaille avec les ouvriers de son équipe, forme les apprentis, conseille, guide, prévoit et porte la responsabilité de son secteur de travail vis-à-vis du maître d’œuvre. La situation idéale serait que chaque secteur de la vie d’une Eglise soit sous la responsabilité d’un diacre directement associé à un ancien : le travail parmi la jeunesse, l’école du dimanche, la mission, les visites, l’accueil, le secrétariat, l’entretien des locaux, l’aide sociale… Tout membre d’Eglise est prêt à aider, servir ses frères, s’occuper d’une tâche donnée, mais le diacre a été officiellement chargé par l’Eglise d’un service bien défini, il en est responsable devant elle et se fait aider par les autres membres. La différence entre les fonctions de l’ancien et celles du diacre tient essentiellement à l’étendue des responsabilités confiées. Le mot épiskopos implique la supervision de l’ensemble de l’Eglise. Si donc, par exemple, un ancien a la responsabilité de l’évangélisation dans l’Eglise, il se préoccupera de la stratégie globale de l’accroissement numérique de la communauté, de la coordination de l’évangélisation avec les autres secteurs d’activité : jeunesse, troisième âge, camps, visites, cassettes, bibliothèque… cherchant à voir comment ces différents ministères peuvent toucher des inconvertis. Les diacres responsables de l’évangélisation auront des secteurs de responsabilités plus limités : l’organisation du colportage, des camps d’évangélisation, des « clubs de la Bible » dans des foyers, de la formation des équipes de choc…

6. Comment trouver des diacres

Pendant un temps indéterminé, l’Eglise de Jérusalem a fonctionné sans diacres. Dans les Eglises fondées par Paul et Barnabas, les deux apôtres ont établi des anciens, mais il n’est pas question de diacres. Dans l’épître à Tite, écrite à la même époque que 1 Timothée, l’apôtre ne mentionne pas les diacres. Probablement, la dimension des Eglises de Crète n’exigeait-elle pas encore la même structure que celle d’Ephèse. La règle semble avoir été la même que du temps d’Actes 6 : le besoin crée la fonction.

Lorsque le besoin s’en fait sentir, comment trouver les futurs diacres ? Dieu accorde aux membres de son Corps différents dons de service : le don d’aider (1 Corinthiens 12.28), l’habileté manuelle (Exode 31.3-6), la libéralité, la miséricorde, l’hospitalité, la présidence, la direction. Lorsqu’un don est exercé pour l’utilité commune, il devient manifeste aux yeux des autres, l’Eglise le reconnaît et peut demander à celui qui le possède un service précis — mais limité — dans un secteur où ce don sera utile. L’ancien responsable de ce secteur ne manquera pas de remarquer la disponibilité, les talents et les qualités personnelles de ce collaborateur. En lui confiant différentes tâches, il pourra l’« éprouver » (1 Timothée 3.10) et le former. L’institution de ce frère comme diacre dépendra des besoins de l’Eglise, de sa propre croissance spirituelle et de ses qualifications personnelles et familiales.

Dans beaucoup d’Eglises, les services sont confiés aux « volontaires » : « Qui voudrait bien s’occuper de ceci, se charger de cela… » Les résultats ne sont pas toujours satisfaisants car le volontariat n’implique pas forcément la qualification. La méthode apostolique semble avoir été différente : ce sont les responsables des Eglises qui appelaient des hommes qu’ils estimaient qualifiés et les chargeaient d’une responsabilité : les apôtres envoient Pierre et Jean en Samarie (Actes 8.14), l’Eglise de Jérusalem délègue Barnabas à Antioche (11.22), celui-ci cherche Paul à Tarse (11.25-26), l’Eglise les envoie en mission (13.1-3), Jude et Silas seront envoyés par l’Eglise de Jérusalem (15.22). Paul « fit choix de Silas » (15.40) pour l’accompagner. A Lystre, il entend parler d’un jeune homme duquel les frères de deux Eglises rendent un bon témoignage, il prend l’initiative de l’emmener et de le former (16.1-3). En général, l’Eglise était consultée et donnait son approbation (1 Corinthiens 16.3), éventuellement par un vote (2 Corinthiens 8.19 où apparaît comme dans Actes 14.23 le verbe cheirotonéô qui était, comme nous le verrons plus loin, le terme technique de l’élection à main levée dans les assemblées politiques grecques). L’expérience confirme les avantages de cette méthode : il vaut mieux solliciter des personnes qualifiées pour un service donné que de demander des volontaires.

L’exemple d’Actes 6 nous est peut-être donné pour nous « montrer que les besoins de l’Eglise demandent la création de ministères nouveaux et que cette création s’opère dans le dialogue entre les responsables et l’assemblée; ensemble, iis cherchent à discerner ceux qui ont reçu le don du Seigneur pour le service de leurs frères ». (A. George, M.M., 74, p. 217).

7. « Qu’on les éprouve d’abord »

Le verbe dokimazô était employé en Grèce « au sens d’une vérification de l’aptitude ou de l’éligibilité, par exemple, de nouveaux soldats enrégimentés dans la cavalerie, des candidats aux charges de magistrat ou de général, des jeunes gens à admettre parmi les éphèbes. D’après le droit public, cet examen précédait en Grèce l’exercice de toutes les charges publiques » (Spicq, 47, p. 100). « Au sens restreint et suivant l’emploi le plus fréquent, il concerne l’examen des futurs membres du Conseil ou des futurs magistrats… » (L. Gernet, Lysias, Paris, 1926, p. 3).

Il ne faudrait pas être moins prudent pour l’exercice des ministères dans l’Eglise que pour celui des charges publiques dans le monde. On examinait à la fois les qualifications morales et spirituelles énumérées dans 1 Timothée 3.8-10, 12 et la compétence dans l’exercice du ministère. Rien n’est dit au sujet de la durée de cette période probatoire ni sur la forme de l’examen, chaque Eglise a donc toute liberté d’adapter cette directive aux conditions locales, mais elle sera bien inspirée si elle prend ce conseil apostolique au sérieux et réserve le temps voulu à ce stage probatoire. En effet, constater après nomination qu’un diacre n’est pas à sa place expose l’Eglise à de sérieuses difficultés.

Le conseil de Paul à Timothée garde toute sa valeur : « N’impose les mains à personne avec précipitation » (1 Timothée 5.22). Même s’il est susceptible d’autres applications, il ne faut pas oublier que c’est à l’institution officielle dans le ministère qu’il s’appliquait en premier lieu.

8. L’institution des diacres

Cinq choses sont nécessaires pour être institué dans le diaconat : 1. un don pour un certain service, — 2. un appel de Dieu, — 3. la disponibilité au service, — 4. des qualifications personnelles et familiales, — 5. la reconnaissance de ces quatre conditions par l’Eglise.

Dans le récit de l’institution des Sept (Actes 6.1-6), trois étapes sont notées :

  1. La proposition de choisir des frères pour servir aux tables émane des responsables de l’Eglise. Ils ont ressenti le besoin, ils fixent les conditions à remplir par les candidats, les modalités du choix et le mode d’investiture. L’initiative émane donc normalement des responsables de l’Eglise.

  2. C’est l’Eglise entière qui choisit les hommes qui répondent aux conditions fixées par les apôtres. Ce choix se fait par une élection (eklegô : sélectionner une personne ou une chose parmi un certain nombre). Le texte ne précise pas comment les futurs diacres ont été sélectionnés pour l’élection mais, comme nous le verrons plus tard, les anciens joueront un rôle dans l’appel de ceux qu’ils ont remarqués et éprouvés.

  3. L’Eglise présente les élus aux apôtres qui leur imposent les mains. Les apôtres ont sans doute repris ce mode d’institution du judaïsme puisque, d’après la Michna (Sanh., IV, 4), les membres du Sanhédrin étaient admis de cette manière. Par ce geste, ils reconnaissaient le choix de l’Eglise et invoquaient la bénédiction du Seigneur sur eux (cf. 8.17 ; 9.17 ; 13.3 ; 19.6 ; 1 Timothée 4.14 ; 5.22 ; 2 Timothée 1.6).

Aujourd’hui, on peut suivre le même schéma: 1. les responsables de l’Eglise proposent à l’assemblée la nomination de diacres. — 2. l’Eglise entière choisit des hommes et des femmes qui se sont fait remarquer par leurs dons et leur disponibilité. (Chaque membre peut, par exemple, noter quelques noms sur son bulletin. Le vote par bulletin secret réserve une plus grande liberté à chacun qu’un vote public à main levée. Les anciens choisiront ceux qui ont recueilli le plus de suffrages — sauf contre-indication morale ou spirituelle connue d’eux seuls). — 3. Les apôtres (c’est-à-dire les missionnaires fondateurs de l’Eglise) ou les anciens déjà en place leur imposent les mains pour marquer leur accord et invoquer la bénédiction de Dieu sur eux.

9. Ministère diaconal féminin

Dans l’Eglise primitive, la fonction de diacre n’était pas réservée exclusivement aux hommes puisque l’apôtre Paul fait mention d’une diaconesse (Romains 16.1, litt. : diacre, masc.). Dans 1 Timothée 3.11, l’apôtre interrompt son développement concernant les diacres pour parler des « femmes ». Deux interprétations sont possibles : il s’agit des épouses des diacres ou des diacres féminins. La grande majorité des commentateurs optent pour la deuxième alternative pour les raisons suivantes : 1. Tout ce contexte parle des ministères. — 2. S’il avait voulu parler des épouses des diacres, Paul aurait dit : « leurs femmes. » — 3. La structure de la phrase : « les évêques, les diacres de même (v. 8), les femmes de même (v. 11) » suggère le passage à une nouvelle catégorie de serviteurs. — 4. On ne verrait pas pour quoi Paul pose des conditions aux femmes de diacres alors qu’il n’en a pas posées à celles des évêques.

Les textes bibliques ne nous permettent guère de préciser la fonction des diaconesses. De Phœbé, diaconesse de l’Eglise de Cenchrées, Paul dit seulement qu’elle « a donné aide à plusieurs et à moi-même » (Romains 16.2). Peut-être s’appuyait-on pour justifier l’existence et les fonctions de diaconesses sur l’exemple des « saintes femmes » qui suivaient Jésus et l’assistaient (Matthieu 27.55 ; Marc 15.41 ; Luc 8.3).

Au IIe siècle, les diaconesses sont citées dans le Pasteur d’Hermas (Vis. 4.3) et dans la lettre de Pline (Ep. X, 96.8). Elles étaient chargées, entre autres, de faire des visites aux femmes malades et aux personnes âgées, et d’assister les chrétiennes qui se faisaient baptiser.

10. Titre ou fonction ?

Un serviteur est un homme qui accomplit un service : dans l’Eglise de Jérusalem, on a nommé des diacres parce qu’un certain service devait être rempli (« choisissez parmi vous sept hommes… que nous chargerons de cet emploi » Actes 6.3). Si les diacres ont passé leur « stage probatoire », « qu’ils exercent ensuite leur service (ministère) » (1 Timothée 3.10). « Ceux qui remplissent convenablement leur service… » (v. 13). « Si quelqu’un assure un service… » (1 Pierre 4.11). Cette formulation montre que le nom diacre est intimement lié, non à la personne, mais au service qu’elle exerce. Diacre est une fonction, non un titre. Dès que la fonction cesse, le titre devient caduc. On est serviteur tant qu’on exerce un service. Lorsqu’on cesse d’exercer le service particulier auquel l’Eglise a rattaché la fonction de diacre, on redevient diacre dans le sens général applicable à tous les chrétiens. La fonction peut cesser soit parce que le service institué par l’Eglise pour répondre à un besoin précis n’a plus sa raison d’être, soit parce que celui qui en avait accepté la responsabilité désire s’en décharger, soit parce que les anciens ou l’Eglise estiment préférable de confier cette responsabilité à un autre membre de l’Eglise. Dans ce dernier cas, il est parfois difficile — mais important — de faire passer l’intérêt de la fonction et le bien de l’Eglise avant des considérations de personne.

Pour assurer la bonne marche et la continuité des différents services, il est bon que chaque diacre et chaque diaconesse responsable d’un secteur d’activité ou d’un service ait en vue l’appel et la formation d’un ou de plusieurs frères ou sœurs plus jeunes qui puissent être associés à son ministère et qui soient capables de le remplacer lorsque, pour une raison ou une autre, sa place sera vacante. L’Eglise entière devrait porter dans une prière constante et une attention active ce souci de la relève de ses différents serviteurs afin que son fonctionnement ne soit pas subitement entravé par la disparition d’un organe vital du Corps. Elle devrait prévoir cette relève suffisamment tôt pour que les diacres ne soient pas obligés de rester en fonction bien au-delà de l’âge où, dans le monde du travail, on accède à une retraite méritée. Le bon fonctionnement du Corps et son adaptation aux conditions sans cesse changeantes de la vie nécessite un renouvellement et un rajeunissement constant de ses cellules. Dans ce sens, certaines Eglises prévoient avec beaucoup de sagesse le renouvellement régulier — par tiers — du corps diaconat, chacun des diacres étant rééligible.

Conclusion

Servir est la notion spécifique de la nouvelle alliance, et « l’élément déterminant de tout ministère dans le Nouveau Testament » (M. Harper, 77, p. 182, cf. p. 76-86).

C’est ce qui apparaît dans l’institution du diaconat qui n’avait aucun parallèle dans les institutions juives ou grecques. Si chaque membre de l’Eglise porte constamment avec lui la question : « Je suis le serviteur de Dieu et de mes frères. Comment puis-je le démontrer ? » — et si chaque « ministre » se souvient : « Je ne suis qu’un serviteur », beaucoup de problèmes relatifs au ministère se résoudront d’eux-mêmes. Les diacres, en particulier, au lieu de « faire des complexes » par rapport aux anciens, se réjouiront d’être au centre de la volonté de Dieu au sujet de son Eglise.

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