John Newton grandit entre un père, capitaine de vaisseau, qui ne l’aimait pas, et une mère pieuse qui implanta en lui les éléments de la foi. Par deux fois, il faillit mourir et il n’oublia pas la grâce de Dieu qui l’épargna. Pendant que son père était au loin, sa mère mourut. Le père se remaria rapidement. La belle-mère de John ne l’aima pas non plus. Il fut, par contre, reçu avec beaucoup d’affection dans le foyer d’une amie de sa mère où il rencontra l’une de ses filles, Polly, dont il tomba passionnément amoureux, ce qui le garda de bien des tentations par la suite lorsqu’il s’’engagea comme marin.
Plus tard, négligeant les avertissements de son père, il se détourna de la route qu’il devait suivre pour voir Polly et tomba entre les mains des recruteurs de la marine anglaise qui l’’embarquèrent de force sur un navire de guerre. Il se retrouva avec trois cents forçats et quelques malheureux capturés comme lui. Après avoir été soumis à un régime d’esclave, il fut promu, sur l’intervention de son père, à être aspirant.
Le navire devait quitter l’Angleterre pour cinq ans et rejoindre les Indes. Une fois de plus, il déserta son poste en essayant de rejoindre son père, mais il fut appréhendé par des policiers à la recherche de marins déserteurs. Ramené à bord, il subit la plus dégradante bastonnade et se retrouva simple marin parmi ceux qu’il avait traités de haut.
La lecture d’un livre qui ramenait toute religion à une morale et l’influence d’un marin athée balayèrent sa foi. Plusieurs fois, il songea à se suicider après avoir tué son capitaine qui l’avait si honteusement traité. Seule la pensée que Polly pourrait le mépriser en apprenant sa mort le retint de mettre ses projets à exécution.
A Madère, il profita d’un échange de marins pour rejoindre un navire partant pour la Guinée. Ce changement fut à la fois son bonheur et sa perte. Jusqu’à présent, ni son athéisme ni sa dégradation n’avaient entamé ses bonnes résolutions et, lorsque l’essaim des prostituées venait à bord, il resta ferme dans sa décision de maintenir sa chasteté. A présent, au milieu d’étrangers, il décida de vivre comme il lui plaisait. Le navire transportait des esclaves de l’Afrique aux îles Caraïbes ; un tiers d’entre eux étaient des femmes. L’équipage avait l’habitude de les utiliser à son gré pour assouvir ses passions. Newton fit comme tout le monde. Son caractère se dégrada. Il se moqua ouvertement du capitaine et de son second, les tournant en ridicule par ses chansons. Seul le fait que le capitaine connaissait le père de Newton lui évita les pires sanctions. Mais le capitaine mourut et son second prit sa place. A présent, Newton fut l’objet de son vif ressentiment. Arrivé en Afrique, il demanda à quitter le bateau avec Clow, un planteur établi dans l’une des îles.
Pendant quelque temps, tout allait bien et Newton fut chargé de l’une des fabriques, mais lorsque Clow partit au loin, il confia son personnel à sa femme, une princesse noire qui haïssait Newton. Elle lui fit sentir toute sa haine en le traitant pire qu’un esclave, l’affamant en espérant de le faire mourir. Au retour de Clow, Newton se plaignit de son sort, la princesse nia tout et il fut accusé de mensonge. A présent, son sort devint encore pire : il fut enchaîné aux fers, exposé presque nu au soleil brûlant, obligé de travailler sous les ordres d’un esclave. Un autre planteur, l’ayant remarqué, obtint sa libération et l’employa dans sa plantation. Son sort s’améliora sensiblement et il adopta les coutumes et les croyances des Africains.
Pendant que son sort avait été le plus misérable, il avait réussi, grâce à la complicité d’esclaves, à faire passer des lettres à son père, le suppliant de venir à son secours. Celui-ci demanda à un ami qui se rendait en Afrique d’explorer toute la côte pour retrouver son fils. Par une chance extraordinaire, il le découvrit, mais Newton se trouva bien là où il était et refusa l’offre de rapatriement. Le capitaine lui raconta qu’un riche héritage l’attendait en Angleterre. Newton ajoutait peu de foi à ce mensonge, mais la pensée qu’il pourrait peut-être regagner Polly le décida à renoncer à sa vie princière africaine et à accepter la proposition du capitaine.
Le Greyhound sur lequel il s’était embarqué mit toute une année pour compléter sa cargaison. Newton y mena une vie de paresse, blasphémant Dieu et cherchant à détourner de la foi tous ceux qui la professaient. Sur le chemin du retour, le bateau fut pris dans une violente tempête. Pendant des heures, il fallut pomper l’eau qui rentrait par des trous dans la coque. Malgré le froid cinglant, tout le monde se défit de ses habits pour colmater les brèches. Newton dit au capitaine : « Si cela ne marche pas, que le Seigneur aie pitié de nous ! ». Cette phrase était sortie de sa bouche sans qu’il pense à ce qu’il venait de dire, suivie immédiatement de la pensée : « Quelle pitié un homme comme moi peut-il espérer ? ». Il retourna à sa pompe et, accompagnant le va-et-vient de ses mouvements, émergèrent du fond de sa mémoire des phrases des Proverbes que sa mère lui avait inculquées :
« J’ai appelé et vous m’avez résisté, j’ai tendu la main
et personne n’y a prêté attention.
Vous avez rejeté tous mes conseils
et vous n’avez pas voulu de mes avertissements.
C’est pourquoi, lorsque le malheur fondra sur vous, je rirai,
quand la terreur vous saisira, je me moquerai ».
Une nouvelle vague inonda la tête de Newton, laissant des glaçons dans sa barbe.
« Quand l’épouvante, comme une tempête, viendra sur vous,
que le malheur fondra sur vous comme un ouragan,
et que la détresse et l’angoisse vous assailliront,
alors ils m’appelleront, mais je ne répondrai pas.
Ils me chercheront, mais ne me trouveront pas.
Puisqu’ils ont détesté mon enseignement
et qu’ils n’ont pas choisi de révérer l’Eternel,
qu’ils n’ont pas voulu de mes conseils
et qu’ils ont dédaigné tous mes avertissements » (Pr 1.24-30).
Il continuait à pomper avec l’énergie du désespoir, torturé par la peur, « car si la religion chrétienne était vraie, je ne pouvais espérer aucun pardon ». Mais il n’était qu’à moitié convaincu de sa vérité. Le capitaine remarqua qu’il était épuisé et lui ordonna de monter tenir la barre. Le calme et l’isolement du local de la barre lui donna amplement l’occasion de réfléchir. Tout son passé se déroulait devant sa mémoire : sa religiosité d’enfance, les interventions divines pour le garder en vie, sa luxure et son abandon de toute morale et, par-dessus tout : ses blasphèmes et son effronterie en se moquant de l’histoire des évangiles et en ridiculisant ceux qui y croyaient. Il se rendait compte qu’il avait rejeté la grâce et, se souvenant de Hé 6.4-6, il se dit qu’il ne pourra jamais être pardonné.
Vers six heures du soir, il entendit que le bateau n’avait plus d’eau dans la cale. Il prit cette nouvelle comme un signe d’espoir : peut-être que, contrairement à toute probabilité, il pourrait quand même être sauvé ? Il se mit à prier, mais le fardeau de son péché pesait lourdement sur ses épaules — à moins que ce péché puisse être chargé sur quelqu’un d’autre ? Il se souvint alors de l’enseignement qu’il avait entendu bien des années auparavant : que le Christ était mort pour les péchés de ceux qui plaçaient leur confiance en lui.
Le lendemain matin, ils virent qu’ils avaient survécu à la tempête — mais ils n’étaient pas sauvés pour autant, car ils avaient jeté toute nourriture par-dessus bord : cochons, moutons, bœufs, vaches à lait, poules... pour décharger le bateau. Le cinquième matin après la tempête, le cri « Terre » retentit à bord — mais c’était un mirage, et pendant plusieurs semaines encore, ils vont dériver dans leur bateau devenu ingouvernable. Un vent du sud-est les poussait vers le nord de l’Irlande, à l’ouest des Hébrides, dans des eaux où aucun navire ne les croiserait.
John Newton profita de chaque moment libre pour lire le Nouveau Testament qu’il avait trouvé à bord. Il y découvrit la promesse de Lc 11.13, promettant le Saint-Esprit à qui le demande, et celle de Jn 7.17 où Jésus dit que si un homme veut faire sa volonté, il connaîtra si sa doctrine est de Dieu. Oui, il voulait sincèrement faire la volonté de Dieu. « Plus je voyais ce que Jésus avait fait sur la croix, plus je me rendais compte que cela répondait exactement à mon problème. J’avais besoin de quelqu’un qui se tienne entre Dieu, qui devait me punir pour mes blasphèmes et mes péchés, et mon Moi pécheur. J’avais besoin d’un Sauveur tout-puissant qui prenne mes péchés sur lui — et je le trouvai en Jésus-Christ ». Dès que Newton comprit cela, il crut et renonça à son passé. Immédiatement, il se trouva délivré de son habitude invétérée de jurer et de blasphémer.
La situation à bord empira de jour en jour. Malgré un rationnement très strict, les vivres diminuaient dangereusement. S’ils ne voulaient pas tous mourir de faim, devaient-ils sacrifier l’un d’entre eux et le manger ? Le capitaine savait à présent qui leur valait toutes ces infortunes : c’était John Newton à cause de ses blasphèmes et de ses discours impies. Fallait-il le sacrifier comme Jonas ? La fréquente mention de Jonas accrut la peur de Newton, car il connaissait son histoire et savait que le capitaine avait certainement raison ; si l’équipage décidait de sacrifier l’un d’entre eux, leur choix tomberait certainement sur lui.
Deux semaines après la tempête, Newton était de nouveau à la barre. Il avait profité de chaque moment libre pour lire le Nouveau Testament, l’Imitation de Jésus-Christ et un recueil de sermons. Il avait été réconforté par l’histoire du fils prodigue qui était exactement la sienne et il se cramponnait à l’attitude du Père envers son enfant égaré. Enfin, 27 jours après la tempête, ils entendirent de nouveau le cri « Terre ». Cette fois-ci, ce n’était pas un mirage et ils purent entrer dans un port d’Irlande. C’est là qu’ils s’aperçurent que les outres d’eau potable avaient été percées et qu’ils n’auraient pas tenu quelques jours de plus sans mourir de soif. Pour Newton, toutes ces préservations étaient un signe de la grâce de Dieu et il décida de lui consacrer sa vie.
Lors du prochain voyage vers la côte africaine, il oublia progressivement ses promesses et retomba dans son ancienne vie à bord du bateau esclavagiste, jusqu’au jour où une fièvre maligne contractée sur la côte lui fit craindre de mourir. Qu’avait-il fait ? Il avait crucifié de nouveau le Fils de Dieu et fermé de sa propre initiative la porte d’espérance. Malgré son état délirant, il se leva et rampa jusqu’à un endroit solitaire dans la forêt. Là, il s’agenouilla et retrouva le chemin de la prière. Ce fut dans sa vie un tournant aussi décisif que son expérience durant la tempête du printemps dernier. Jamais plus, il ne retomba.
Par la suite, il fut plusieurs fois miraculeusement préservé de la mort, se maria avec Polly, repartit comme capitaine d’un autre navire esclavagiste, échappa à une mutinerie, rentra en Angleterre pour repartir en Afrique. Il faut dire qu’à aucun moment, il n’eut conscience du caractère répréhensible du marché d’esclaves. C’était une pratique si universellement acceptée et approuvée. Aucune voix abolitionniste ne s’était encore élevée contre ce trafic. En tant que chrétien, il se sentait simplement tenu de traiter ses esclaves le mieux possible, mais il trouvait son métier de plus en plus désagréable et priait Dieu de lui donner un autre emploi. Ses prières allaient bientôt être exaucées.
Après avoir exercé durant quelque temps le métier de contrôleur des douanes à Liverpool, il devint pasteur de l’Eglise anglicane à Olney. Sa rencontre avec le poète William Cowper qui vint loger chez eux stimula en Newton sa fibre poétique. Les deux s’encourageaient mutuellement à écrire des cantiques. Pour la réunion de prière hebdomadaire, ils composaient chacun un nouveau cantique. En 1779, Newton publia 348 cantiques des deux auteurs (dont 282 de lui-même) sous le titre de Olney Hymns. Un certain nombre d’entre eux furent traduits dans différentes langues (parmi eux Amazing Grace) et ont enrichi l’hymnologie évangélique d’innombrables croyants. Sa renommée se répandit au loin par la publication de son autobiographie et de ses lettres (il en écrivit des milliers qui furent traduites en hollandais et en français).
En janvier 1780, il fut nommé pasteur d’une importante église londonienne (qui comptait parmi ses paroissiens le maire de Londres). Sa réputation attira bientôt de nombreux auditeurs à ses sermons.
De plus en plus, il dénonça l’iniquité du marché d’esclaves, apportant son témoignage d’ancien esclavagiste pour en montrer toute l’horreur. Un jour, il reçut une demande d’interview de Wilberforce, un membre du Parlement. Les deux hommes devinrent amis et Newton usa de toute son influence pour persuader Wilberforce du caractère diabolique de l’esclavage. En 1788, Newton, qui avait 63 ans, fut requis par le Premier ministre comme témoin dans le débat antiesclavagiste du Parlement. En mars 1807, après une longue et difficile campagne, le Parlement britannique abolit le marché d’esclaves. 26 ans plus tard, l’esclavage fut aussi aboli à travers tout l’empire britannique. Newton et Wilberforce furent parmi les principaux artisans de cette victoire de l’Evangile.
Deux ans plus tard, Newton perdit Polly avec qui il avait goûté 40 années d’amour et de bonheur. Il lui survécut 17 ans pendant lesquels il aida à fonder la Société missionnaire de Londres et la Société missionnaire d’Eglise, les deux destinées à répandre l’Evangile en Afrique. Il fut aussi le fondateur de la Société biblique britannique et étrangère, ancêtre de beaucoup de Sociétés bibliques à travers le monde. Quand il fut octogénaire, sourd et presque aveugle, il continua à prêcher. Lorsqu’il fut sur son lit de mort, il murmura : « Ma mémoire est presque défaillante, maïs je me souviens de deux choses : que je suis un grand pécheur… et que le Christ est un grand Sauveur ! ».1
1 D’après John Pollock Amazing Grace, John Newton’s Story London, Sidney, Auckland, Toronto, Hodder & Stoughton 1981.