Le responsable : qualifications et fonctions

CHAPITRE 5

PIÈGES ET TENTATIONS DES RESPONSABLES

Pièges et tentations spécifiques des responsables

Jésus a prévenu ses disciples : « Gardez-vous avec soin du levain des pharisiens, des sadducéens et d’Hérode » (Matthieu 16.6 ; Marc 8.15).

Le levain des pharisiens était essentiellement le légalisme, l’hypocrisie et la jalousie. Le levain des sadducéens était l’amour de l’argent et du pouvoir, l’orgueil de faire partie de la classe dirigeante. Celui d’Hérode était la mondanité et la sensualité. Donc les disciples du plus grand des Maîtres eux-mêmes pouvaient être tentés par ces travers ; à plus forte raison le pouvons-nous.

Les responsables — comme tous les hommes, et surtout : comme tous les chrétiens — sont exposés à des tentations qui sont autant de pièges pouvant ruiner leur ministère, voire leur vie. Même l’apôtre Paul exprimait sa crainte de se voir « disqualifié après avoir prêché aux autres » (1 Corinthiens 9.27).

On peut déduire la nature de ces tentations des qualifications demandées par la Parole de Dieu à celui qui veut être nommé dans un poste de responsabilité. Certains de ces pièges et de ces tentations découlent des responsabilités mêmes qui leur sont confiées :

Les pièges spécifiques du serviteur de Dieu sont donc :

  1. l’amour de l’argent,
  2. l’orgueil,
  3. la sensualité,
  4. le découragement,
  5. l’activisme,
  6. la jalousie,
  7. les relations difficiles avec les collaborateurs.

Comment éviter ces différents pièges — qui ont déjà neutralisé bien des serviteurs de Dieu — et comment échapper à ces tentations ?

Comment échapper aux tentations spécifiques des responsables ?

1. L’amour de l’argent

La plupart des serviteurs de Dieu vivent dans l’insécurité matérielle. « De quoi demain sera-t-il fait » est leur angoisse constante. La Parole de Dieu nous prévient des dangers de l’attachement aux richesses matérielles en nous décrivant le sort de la femme de Lot (Genèse 19) dont le cœur était resté attaché aux biens qu’elle laissait derrière elle, des Israélites dans le désert qui regrettaient les pots de viandes et les oignons d’Égypte (Nombres 11.5), de Guéhazi, le jeune prophète qui a convoité les richesses que son maître avait refusées (2 Rois 5), d’Ananias et de Saphira qui ont voulu s’assurer une sécurité pour l’avenir au prix d’un mensonge (Actes 5), de Démas, qui a abandonné l’apôtre « par amour pour le monde présent » (2 Timothée 4.10).

Combien de responsables chrétiens sont tombés dans ce piège ! Je me souviens d’un voyage de Strasbourg à Paris avec Jacques Blocher où nous avons évoqué tant et tant de pieux serviteurs de Dieu qui s’étaient laissé tenter, un moment donné, d’« emprunter » dans la caisse de l’Église (bien entendu, avec l’intention de restituer cet argent dès qu’ils en auraient la possibilité — qui ne s’est jamais présentée). D’autres ont été amadoués par « la séduction des richesses » (Matthieu 13.22) proposées par des gens du monde pour les dévier de leur ministère. Ou par des perspectives d’affaires fructueuses — dont ils pourraient faire bénéficier l’œuvre de Dieu (après en avoir bénéficié eux-mêmes) — et qui se sont retrouvés en prison pour affaires frauduleuses, souvent parce que « ceux qui vivent pour ce monde sont plus avisés dans leurs affaires avec leurs semblables que les enfants de la lumière » (Luc 16.8).

Le contrepoison contre ces tentations s’appelle le contentement. C’est « une grande source de richesse » selon Paul, conjuguée avec l’attachement à Dieu (1 Timothée 6.6). Mais il ne s’apprend pas sans douleur. L’apôtre dit qu’il a été « initié » à vivre dans l’abondance et dans le dénuement (Philippiens 4.12). Il emploie le terme technique de l’initiation dans les religions à mystère, initiation qui comportait toutes sortes d’épreuves peu agréables.

Néhémie est pour nous un exemple de désintéressement. En tant que gouverneur, il aurait pu imposer des taxes à ses sujets (Néhémie 5.15). Il ne l’a pas fait. Au contraire, il a pourvu lui-même à l’entretien de ses ouvriers « par respect de Dieu ». L’abondance matérielle est une dure épreuve. Carlyle disait qu’un seul sur cent passait victorieusement le test de la prospérité.

2. L’ambition, l’orgueil et l’abus de pouvoir

Une tentation proche de l’amour de l’argent est l’ambition. Elle peut revêtir des formes d’apparence très spirituelle (« Si j’occupais ce poste, combien je pourrais agir plus efficacement ! »). « Recherches-tu de grandes choses ? Ne les recherche pas » (Jérémie 45.5). Cette recommandation, dit O. Sanders, doit être tenue dans une « tension constante » avec la « noble ambition » (traduction de la « belle tâche » de 1 Timothée 3.1ss dans la New English Bible) par « celui qui désire être efficace dans le service de Dieu » (72 p. 9).

Le mot-clé du leadership selon l’esprit de Jésus et des apôtres est le mot service. Chua Wee Hian fait remarquer qu’aux murs de beaucoup d’églises et de salles de réunion, figurent en belles lettres les mots de l’apôtre Paul : « Nous prêchons le Christ crucifié », parfois précédés de : « Nous ne nous prêchons pas nous-mêmes ». Mais le texte complet du verset contient, comme seconde partie de la phrase : « Nous-mêmes, nous sommes vos serviteurs à cause de Jésus » (2 Corinthiens 4.5). Littéralement, ces mots sont rattachés à « nous prêchons », c.-à-d. : « nous nous annonçons comme étant vos serviteurs, plus exactement : vos esclaves (doulous) pour la cause de Jésus ». C’est l’esprit de service qui fait la différence entre le leadership spirituel et le leadership tel que le conçoivent les écoles de management. « Qu’on nous considère donc comme de simples serviteurs du Christ » dit Paul (1 Corinthiens 4.1). Le mot qu’emploie l’apôtre ici n’est pas diakonos ni doulos mais hyperetes. Ce mot désignait celui qui ramait sous les ordres d’un autre. La soumission mutuelle (Ephésiens 5.21) fait partie des règles qui commandent les relations entre les chrétiens, règles très différentes de celles qui régissent les relations d’un leader selon le monde avec ses subordonnés.

L’Ancien Testament nous présente l’exemple de Saül, qui avait bien commencé par une attitude très humble (1 Samuel 10.22), et qui s’est enorgueilli lorsqu’il était devenu grand. Alors il a désobéi aux commandements de Dieu, il a jalousé David et s’est enflammé de haine contre lui. Il a abusé de son pouvoir pour s’opposer au plan de Dieu. Pour finir, il est tombé sous l’influence de mauvais esprits qui l’ont poussé jusqu’au suicide.

Moïse est l’exemple contraire d’un homme sans ambition personnelle. Après la faute du peuple, pendant qu’il était lui-même sur le mont Sinaï, Dieu lui a proposé de détruire le peuple et de faire de lui une grande nation (Nombres 14.12), mais Moïse a refusé : il était uniquement préoccupé de la gloire de Dieu et du bien du peuple.

Jésus a posé, par son exemple, le principe de tout service dans l’Église : « Le Fils de l’homme n’est pas venu pour se faire servir, mais pour servir lui-même » (Marc 10.45), « je suis au milieu de vous comme le serviteur » (Luc 22.27). Et il en a tiré la leçon pour ses disciples : « Si quelqu’un veut être grand parmi vous, qu’il soit votre serviteur, et si quelqu’un veut être le premier parmi vous, qu’il soit l’esclave de tous » (Marc 10.44). « Le critère céleste de la grandeur et la vraie préparation pour être un conducteur, dit encore O. Sanders, n’est pas le nombre de serviteurs que possède quelqu’un, mais le nombre de ceux qu’il sert » (72 p. 13).

Les pharisiens et les sadducéens du 1er siècle ont abusé de leur pouvoir pour contrecarrer le ministère de Jésus puis celui des apôtres. Dans la 3e épître de Jean, il est question de Diotrèphe « qui aime être le premier » (3 Jean 9 ; BS : « qui aime tout régenter »). Pfäffling traduit : « qui aime jouer le premier violon ». Tous les violonistes aimeraient jouer le premier violon dans un orchestre plutôt que de se fondre dans l’anonymat des instruments à cordes. Dans l’antiquité, un Romain disait qu’il préférait être premier magistrat dans un petit village reculé plutôt que deuxième à Rome. Robert Morrison, le célèbre missionnaire de la Chine disait : « Le grand malheur de nos missions est que personne ne veut être deuxième ».

« Ce désir d’occuper la première place risque malheureusement de s’insinuer dans l’œuvre chrétienne et de compliquer les relations. Il n’est pas rare de voir des chrétiens de premier plan refuser de participer à un projet s’ils ne font pas partie de l’équipe dirigeante… Nous devons savoir qu’il est tout à fait possible que certaines personnes qui aspirent à des positions d’autorité dans leur Église cherchent simplement à compenser leur inaptitude à occuper la première place dans leur travail quotidien » (K. Prior, 93 p. 61).

Vivre et agir à l’ombre d’un « supérieur » n’est pas toujours agréable et ce n’est certainement pas ce qui correspond le plus aux aspirations naturelles du cœur humain. Mais c’est une excellente école. Beaucoup de futurs conducteurs du peuple de Dieu ont dû faire leurs armes comme « seconds » d’un frère aîné : Josué avec Moïse, Élisée avec Élie et tous les apôtres avec Jésus. L’expérience est d’autant plus difficile si les tempéraments et les méthodes des deux hommes sont radicalement différents. Tel fut le cas d’Élie et d’Élisée. Ces différences peuvent engendrer passablement de tensions et de frictions — qui, cependant ne sont pas obligatoires. « De telles différences de tempérament doivent toujours être prises en compte, car elles influent sur la manière dont nous exerçons l’autorité. Nous ne devons jamais attendre d’un plus jeune chrétien qu’il opère exactement de la même manière que nous, nous ne devons jamais le faire entrer de force dans notre moule. Les jeunes, de leur côté, doivent hésiter avant de critiquer leurs aînés sur leurs méthodes, car celles-ci sont l’expression de leur personnalité et de talents différents. Pour servir Dieu, il est très important d’être soi-même. Nous devons tous élaborer notre propre méthode de travail pour Dieu, en utilisant les dons que nous avons reçus » (K. Prior, 93 p. 79).

Certains tempéraments sont parfaitement adaptés à un ministère de pionnier. Pour continuer leur œuvre, Dieu fait souvent appel à des caractères moins carrés, ayant davantage le sens des nuances et du respect des différentes personnalités humaines. Les uns et les autres sont nécessaires… en leur temps.

Être le premier, c’est avoir à la fois la gloire et le pouvoir — avec les tentations qui s’y rattachent. Le serviteur de Dieu qui est seul dans sa communauté à exercer le ministère possède les deux. Il est respecté et honoré, il peut aussi commander (il a le « pouvoir des clés » et peut « lier et délier », c.-à-d. définir ce qui est permis et ce qui ne l’est pas) ; des gens viennent lui demander conseil, l’entourent et le remercient après un message. Certains se conforment à ses habitudes jusque dans leur manière de parler, de s’habiller ou de se coiffer.

Louis XIV était ainsi entouré d’une cour qui obéissait à ses moindres désirs et l’imitait en tout. Il existe aussi des serviteurs de Dieu qui ont besoin d’une cour autour d’eux, un cercle d’inconditionnels qui ne mettent jamais leurs propos en doute et sont toujours d’accord avec eux. C’est une situation très dangereuse à la fois pour les « disciples », qui suivraient aveuglément n’importe quel maître, même s’il s’éloignait de la vérité, et pour le responsable lui-même, qui n’a plus personne pour le reprendre et le redresser. C’est ainsi que sont nées toutes les sectes pernicieuses au long de l’histoire de l’Église.

L’orgueil est un piège pour tous ceux qui doivent diriger. « L’orgueil se tapit toujours aux talons du pouvoir », dit O. Sanders (72 p. 41). Le sentiment d’être indispensable et irremplaçable mène facilement au culte de la personnalité de la part des adhérents. Le livre des Proverbes nous prévient contre ces dangers : « Ne te repose pas sur ta propre sagesse » (3.5) ; « ne te prends pas pour plus sage que tu ne l’es » (v.7) ; « l’orgueil de l’homme le mène à l’abaissement » (29.23) ; « quand un homme devient orgueilleux, sa ruine est proche » (18.12). « La popularité, disait l’évêque anglican Stephen Neill, est l’état spirituel le plus dangereux que l’on puisse imaginer ».

Jacques et Jean, les deux « fils du tonnerre », qui ont demandé les places à droite et à gauche de Jésus lorsqu’il viendrait dans son règne, nous rappellent l’ambition qui habite le cœur naturel de l’homme. Différentes raisons ont pu les pousser à une telle démarche. « Quelle qu’en soit la cause, l’amour du prestige et du pouvoir n’est nullement exceptionnel chez les responsables chrétiens aujourd’hui. Ils deviennent si facilement comme ‘Diotrèphe qui aime bien tout régenter’ » (K. Prior, 93 p. 114).

Jésus répond à l’ambition de Jacques et de Jean en leur faisant connaître le prix de la vraie grandeur chrétienne liée à la « coupe de souffrance » qui l’attendait, c’est-à-dire la croix. Puis il ajoute : «Si l’un de vous veut être le premier, il doit être l’esclave de tous. Car le Fils de l’homme n’est pas venu pour se faire servir, mais pour servir et donner sa vie comme la rançon de beaucoup d’hommes » (Matthieu 20.28). Ensuite il place toute cette question de rang à occuper dans la perspective de la souveraineté de Dieu : c’est lui qui détermine les places que les uns et les autres ont à occuper. Cette perspective nous aide également à accepter humblement la place que le Seigneur nous a assignée dans son œuvre. « S’il lui plaît de faire de moi le membre le plus influent, disait Watchman Nee, loué soit-il ! Et s’il lui plaît de faire de moi le moins influent, loué soit-il tout autant ! ».

Certains conducteurs d’Église prennent l’habitude de régenter tous les aspects de la vie de leurs membres. Chua Wee Hian cite le cas d’une Église où les membres n’avaient pas le droit de déménager ou de se marier sans la permission expresse des anciens. Dans une communauté de Lagos (Nigeria), il vit quatre jeunes gens enfermés dans un box carré à l’intérieur de l’église. Son guide, devinant sa question, lui dit : « C’est le box des pénitents. Ces jeunes gens ont fait quelque chose de mal et c’est là une partie de leur châtiment. Je connais l’un d’eux. Apparemment, il a montré quelque intérêt pour une jeune fille sans avoir consulté son pasteur auparavant. Notre pasteur l’a appris et l’a mis sous discipline » (Chua Wee Hian, 87 p. 102).

Je peux témoigner que de tels abus de pouvoir sont parfaitement possibles — en toute bonne foi « pour le bien des chrétiens ». La parole de ces leaders autoritaires fait loi et elle doit être considérée comme équivalente à la Parole de Dieu. Même un Watchman Nee disait que si des chrétiens étaient en désaccord avec leurs leaders, ils étaient ipso facto en désaccord avec Dieu. Mais « de tels enseignements engendrent la crainte et un sentiment de dépendance exagéré par rapport aux leaders » (Chua Wee Hian, 87 p. 103). John White et Ken Blue disent que cette forme d’autoritarisme qui a l’apparence de la piété « n’est pas biblique et encourage l’infantilisme plutôt que la liberté et la croissance parmi les membres de l’Église » (85 p. 75).

L’antidote de l’orgueil est l’humilité. « Dieu n’a que faire de conducteurs orgueilleux. Il adresse son appel à ceux qui se prosternent devant lui, ceux qui reconnaissent la gravité de leur péché et la grâce de Dieu qui leur a pardonné. Moïse, Ésaïe, Jérémie, Ézéchiel, Daniel, Pierre, Jean, Paul, tous ces géants spirituels avaient à s’humilier eux-mêmes en présence de Dieu » (Chua Wee Hian, 87 p. 62).

Dans Romains 12.3, c’est la première qualité mentionnée avant la liste des dons de service. Aux responsables d’Ephèse, l’apôtre Paul donne son propre exemple : « J’ai servi le Seigneur en toute humilité… Veillez donc sur vous-mêmes » (Actes 20.19, 28a). Aux Philippiens, il recommande : « Ne faites rien par esprit de rivalité, ou par un vain désir de vous mettre en avant ; au contraire, par humilité, considérez les autres comme plus importants que vous-mêmes et que chacun regarde, non ses propres qualités, mais celles des autres ». Puis il leur donne l’exemple de Jésus-Christ qui s’est abaissé lui-même jusqu’à la dernière place (Philippiens 2.3-4, 6-11).

Aux Thessaloniciens, il rappelle aussi la manière dont lui-même et ses collaborateurs ont exercé le ministère parmi eux : « Jamais, nous n’avons tenté de vous exploiter sous le couvert de bonnes paroles : Dieu en est témoin ! Nous n’avons jamais cherché à être applaudis par les hommes, pas plus par vous que par d’autres, même si, comme apôtres du Christ, nous pouvions vous imposer notre autorité » (1 Thessaloniciens 2.5-7). Au lieu de profiter de leur droit de « vivre de l’Évangile », ils ont travaillé de leurs mains pour n’être à charge à aucun de ceux qu’ils évangélisaient (v. 9).

L’apôtre Pierre demande à tous, responsables et membres d’Église, de se « revêtir d’humilité » (1 Pierre 5.5). Le mot traduit par se revêtir n’apparaît qu’ici dans le Nouveau Testament et se rapporte à l’habit blanc ou au tablier porté par les esclaves. C’est pourquoi Parole vivante l’a traduit : « Revêtez-vous du tablier d’esclave — je veux dire de l’humilité : soyez prêts à vous servir les uns les autres ». « L’humilité véritable est inconsciente » (W. Nee). Samuel Brengle écrivait dans son journal personnel : « La hache ne peut jamais s’enorgueillir d’avoir abattu des arbres. Elle ne peut rien faire sans le bûcheron. Il l’a emmanchée, il l’a affûtée et il l’a employée. Dès qu’il la jette, elle n’est plus qu’un vieux morceau de fer. Que je puisse ne jamais perdre cela de vue ! ».

Certains serviteurs de Dieu sont tentés par des fonctions officiellement reconnues auxquelles ils pourraient accéder, des rangs et des titres honorifiques qui pourraient leur être conférés. Parfois, cela leur ouvrirait des portes, mais dans d’autres cas, cela leur lierait les mains et fermerait leur bouche à la proclamation franche de certaines vérités bibliques contenues dans « tout le plan de Dieu » (Actes 20.27). D’autre part, comme le dit Samuel Brengle : « L’une des remarquables ironies de l’Histoire est le complet dédain des rangs et des titres dans le jugement final que les hommes portent les uns sur les autres. L’estimation dernière des hommes montre que l’Histoire ne se soucie pas le moins du monde du rang ou du titre donné à quelqu’un, ou de la fonction qu’il a exercée, mais seulement de la qualité de ses actes ainsi que du caractère de son esprit et de son cœur ».1

1 C. W. Hall Samuel Logan Brengle p.274, cite O. Sanders (72) p. 13.

Le sénateur Mark O. Hatfield, ancien gouverneur de l’État de l’Orégon, disait dans un petit-déjeuner de prière des maires de Chicago : « Lorsqu’il nous est donné d’occuper une position de leadership, cela devient presque une seconde nature d’éviter d’admettre que nous pourrions avoir tort. Confesser une faute ou une erreur devient synonyme de faiblesse… C’est en cela que réside la vulnérabilité du leadership… Lorsque le pouvoir devient une fin en elle-même, il corrompra toujours ».2

2 « The vulnerability of leadership » Christianiry Today 22.6.1973. p. 4.

L’apôtre Pierre, s’adressant aux responsables, leur dit de veiller sur le troupeau que Dieu leur a confié « non pour un profit matériel, mais par dévouement. N’exercez pas un pouvoir autoritaire sur ceux qui ont été confiés à vos soins, mais soyez les modèles du troupeau. Et vous tous, dans vos relations mutuelles, revêtez-vous d’humilité, car l’Écriture déclare : Dieu s’oppose aux orgueilleux, maïs il accorde sa grâce aux humbles. Tenez-vous donc humblement sous la main puissante de Dieu, pour qu’il vous élève au temps qu’il a fixé » (1 Pierre 5.2-3, 5-6).

Comment savoir qu’on n’a pas succombé au piège de l’orgueil et qu’on est vraiment humble ?

O. Sanders nous donne trois tests : « 1. Le test de la préséance : comment réagissons-nous lorsqu’un autre est choisi pour une fonction que nous espérions remplir ou une place que nous convoitions ? Lorsqu’un autre obtient une promotion et que nous sommes ignorés ? Lorsqu’un autre nous met dans l’ombre par ses dons et ses réalisations ? 2. Le test de la sincérité : dans les moments d’honnête autocritique, nous pouvons dire bien des choses nous concernant — et les penser réellement. Mais comment nous sentons-nous lorsque d’autres — plus spécialement nos rivaux — disent exactement les mêmes choses à notre sujet ? 3. Le test de la critique : Est-ce que la critique suscite de l’hostilité et du ressentiment dans nos cœurs et nous amène immédiatement à nous justifier ? Sommes-nous prompts à critiquer nos critiques ?» (O. Sanders, 72 p. 143). Un autre test est ce qu’il appelle l’égotisme, c.-à-d. la concentration sur soi, l’habitude de penser surtout à soi et de parler de soi, de ses réalisations et de son importance. Cela nous amène à considérer toutes choses en relation avec nous-mêmes plutôt qu’en relation avec Dieu et le bien des siens, à apprécier — et peut-être même à rechercher — les éloges qu’on fait de nous.

3. La sensualité

La sensualité peut prendre différentes formes : la gourmandise, l’attrait de la boisson, du dolce farniente ou des « plaisirs de la chair ». Aucun chrétien et aucun serviteur de Dieu n’est à l’abri de ces tentations. Manger plus que nécessaire peut constituer une sorte de compensation aux rigueurs du ministère. L’amour du vin et le « penchant pour la boisson » sont spécifiquement mentionnés parmi les disqualifications pour le service de Dieu (1 Timothée 3.3, 8). La paresse est dénoncée à de multiples reprises dans les Proverbes (6.6-9 ; 10.4-5, 26 ; 11.16b ; 12.11, 27 ; 13.4 ; 14.23 ; 15.19 ; 18.9 ; 19.15, 24 ; 20.4, 13 ; 21.25-26 ; 22.13 ; 24.30-34 ; 26.13-16 ; 28.19).

L’incapacité de dominer ses sens a sans doute causé le plus de dommage à la cause de Dieu lorsque le responsable spirituel ne savait pas dominer son instinct sexuel. Le livre des Juges nous présente l’exemple de Samson (Juges 16). Il est possible que ses initiatives aient été inspirées — ou du moins utilisées — par Dieu ;3 n’empêche que sa fin lamentable a été en relation directe avec sa sensualité et son incapacité de résister aux femmes (« Celle-là, je la veux » Juges 14.3).

3 Voir D. Arnold : Ces mystérieux héros de la foi (Ed Emmaüs 1995) pp. 232-252.

L’histoire de David et de Bathchéba est tristement célèbre. C’est souvent la seule chose que les non-chrétiens ont retenu de sa vie (un beau thème pour un film et une occasion de se dédouaner en toute bonne conscience : « puisque même des hommes de Dieu comme David… ») — sans avoir pris note de sa repentance, des larmes que sa faute lui a coûtées et de tous les malheurs qu’elle a entraînés dans la suite de son existence.

Un autre exemple négatif est Salomon à la fin de sa vie. Lui aussi, comme Saül, avait bien commencé, mais a fini par céder aux désirs de ses nombreuses femmes qui l’ont entraîné vers l’idolâtrie. Si les tendances au péché ne sont pas mises à mort (Colossiens 3.5) durant la jeunesse ou l’âge mûr, elles se redressent avec une nouvelle vigueur dans la vieillesse et causent des ravages.

Erich Schnepel, le secrétaire de l’Union de prière des pasteurs d’Allemagne, disait : « C’est un grand miracle si un collaborateur de Jésus n’est pas paralysé par le diable. Beaucoup d’entre nous pourraient garantir avec de grandes chances de vérité qu’ils ne seront jamais voleurs ou meurtriers. Mais sur ce terrain délicat (des relations avec l’autre sexe), nous nous reconnaissons tous comme tentés et blessés. » Moody priait : « Seigneur, aide-moi à ne pas faire de bêtise quand je serai vieux ». Pensait-il à ces tentations ? George Müller aussi demandait à Dieu de ne pas devenir « a wicked old man » (un vieillard corrompu), et Odilon Vansteenberghe, le pionnier de l’évangélisation des Flandres, me confiait qu’il répétait souvent cette même prière.

« Nuit et jour, disait Luther, je suis en lutte avec le diable, le monde et la chair ». Et pourtant, à son époque, l’environnement n’offrait pas encore à la chair les excitations sans cesse renouvelées pour stimuler les mauvaises pensées. « Toute notre civilisation est aphrodisiaque » disait Bergson, déjà avant la montée en flèche de l’érotisme dans tous les mass-média.

Quelle aide nous offre la foi chrétienne contre ces tentations ?

1. Jésus a été tenté « comme nous en toutes choses » (Hébreux 4.15 ; cf. Philippiens 2.7). Nous pouvons donc lui confesser nos faiblesses et nos tentations, aussi dans ce domaine.

2. Utilisons la prière dans toutes ses dimensions (louange, actions de grâce, intercession pour ceux qui sont tentés). Emparons-nous des promesses divines (« Dieu est fidèle et il ne permettra pas que vous soyez tentés au-delà de vos forces. Au moment de la tentation, il préparera le moyen d’en sortir pour que vous puissiez y résister » 1 Corinthiens 10.13 ; cf. 1 Jean 2.1 ; 5.5). Invoquons, le matin, la victoire de Jésus sur chaque heure de la journée, chaque rencontre, chaque événement. Confions-lui nos pensées et nos sentiments. Déclarons-lui notre ferme résolution d’obéir à ses commandements et de ne pas céder à la tentation.

3. La lecture régulière de la Bible nous fournit, aux moments de la tentation, les armes offensives (Ephésiens 6.17) pour lutter contre l’Adversaire. « Comment ferais-je un aussi grand mal et pécherais-je contre Dieu ? (Genèse 39.9).

4. Nous avons besoin d’avoir un frère comme confident d’un frère, une sœur comme confidente d’une sœur, quelqu’un à qui nous pouvons tout dire : nos luttes, nos tentations, nos chutes éventuelles (Jacques 5.16). Un frère qui est tombé dans un péché grave a dit par la suite : « Si j’avais eu quelqu’un à qui me confier, j’aurais tout avoué et j’aurais été préservé de la chute ».

5. Évitons les foyers d’incendie. « Connais-toi toi-même » est aussi un conseil dont un chrétien peut faire son profit. Connaître ses points faibles nous évite de nous exposer inutilement au danger. Je ne peux pas changer le monde autour de moi, mais je peux choisir mes amitiés, mes lectures, mes loisirs. « Que tout ce qui est… pur… soit l’objet de vos pensées » (Philippiens 4.8). Principii obsta disaient les anciens Romains (Oppose-toi aux commencements) : c’est la sagesse en cette matière.

L’apôtre Paul demandait à Timothée d’être un « modèle… en pureté » (1 Timothée 4.12). Il lui donnait aussi un conseil précieux : « Fuis les passions de la jeunesse » (2 Timothée 2.22). La fuite, en ce domaine, loin d’être une lâcheté, est souvent le seul moyen de remporter la victoire. Qui joue avec le feu risque de se brûler.

Les célibataires qui auraient des problèmes sur ce plan (y en a-t-il qui n’en auraient pas ?) méditeront avec profit le conseil de Paul : « Mieux vaut se marier que de se consumer en désirs insatisfaits » (1 Corinthiens 7.9) — en tenant compte du fait que tout mariage est un compromis entre notre idéal et la réalité humaine. parce que les « moutons à cinq pattes » ne courent pas les rues. D’ailleurs, est-ce que le mariage résout tous ces problèmes et nous met à l’abri de tout piège ? Il serait présomptueux de l’affirmer vu les nombreux chrétiens qui continuent à devoir se battre contre les tentations et le nombre de ceux qui divorcent. Les serviteurs de Dieu ne sont, hélas, pas mieux protégés que leurs frères en ce domaine. Depuis un certain nombre d’années, le divorce a aussi fait son entrée dans les foyers des pasteurs évangéliques.

Dans un livre poignant, Divorce in the Parsonage, Mary LaGrand Bouma analyse les causes de quelque 200 divorces de pasteurs évangéliques aux Etats-Unis. Parmi ces causes, l’une des principales est ce que l’auteur appelle « les autres femmes ». « Une grande partie du temps d’un pasteur est consacrée à la relation d’aide — dont une bonne part à des problèmes de couple. Le pasteur écoute avec sympathie les problèmes de la femme. C’est la première fois qu’un homme l’écoute réellement. La communication entre elle et son mari est coupée depuis longtemps. Elle se trompe sur l’intérêt authentique que le pasteur lui porte et s’imagine qu’il y a plus. Lui, de son côté, est très flatté de ce que cette belle femme ait manifestement besoin de son aide. Il la voit bien habillée et maquillée pour l’entrevue. Elle est vraiment jolie. D’ailleurs, elle s’efforce d’être aussi plaisante que possible… Peut-être qu’elle se querelle avec son mari, mais de la part du pasteur, elle accepte tout ce qu’il dit. »

De plus, il est beaucoup plus facile d’avoir une relation extra-conjugale aujourd’hui que dans les générations passées où l’on vivait en vase plus ou moins clos. Il suffit de prendre la voiture et de se rendre dans une autre ville pour se rencontrer. « En outre, ce qui était impensable il y a 20 ans (c.-à-d. dans les années 50-60) se pratique ouvertement aujourd’hui »4

4 Mary LaGrand Bouma : Divorce in the Parsonage : Why it happens, How to prevent it Bethany Fellowship, Minneapolis, Minnesota 1979 pp. 50-51.

«Puisque aujourd’hui un grand nombre de foyers pastoraux brisés proviennent d’une mauvaise manière de gérer les relations pastorales avec des femmes, il nous faut reconnaître qu’un problème existe sur ce plan. Ne vous imaginez pas qu’en étant pasteur, engagé dans l’œuvre de Dieu, vous soyez au-dessus des tentations sexuelles. En fait, votre travail peut susciter plus de tentations que n’en connaissent la plupart des autres hommes. Le premier pas vers la solution du problème consiste à voir les facteurs que crée votre profession. L’un de ces facteurs est le fait qu’en conseillant une femme, vous répondez à un besoin très important dans sa vie. Vous lui offrez de la sagesse, de la force et de la compréhension ; toutes ces choses sont des qualités hautement appréciées chez un partenaire. Si cette femme est mariée, ce sont peut-être précisément celles qu’en ce moment elle ne trouve pas chez son mari. Et elle vous le fait savoir d’une manière ou d’une autre.

« Il est très agréable que quelqu’un ait besoin de vous : vous devez en être conscient. En fait, ce sentiment d’être important pour quelqu’un peut aussi répondre à un besoin vital dans votre vie. Si vous êtes conscient de ce fait et si vous osez le regarder en face, vous arriverez à le gérer. Après tout, le but de la relation d’aide n’est pas de répondre à vos propres besoins. C’est dans le cadre de votre vie de couple et de votre vie de famille que vous devez trouver la manière d’y répondre.

« Vous serez plus vulnérable aux charmes d’une autre femme si la relation dans votre couple n’est pas des meilleures. Mais c’est vous qui êtes responsable de votre vie de couple. Si vous avez l’impression que votre femme ne répond pas à vos besoins comme elle le devrait, c’est à vous de voir comment résoudre ce problème ensemble. Peut-être votre épouse n’est-elle pas consciente de certains de vos besoins parce que vous ne lui en avez jamais parlé. On ne peut pas attendre, même de la plus perspicace de toutes les femmes, qu’elle devine tous vos besoins sans aucune aide de votre part » (pp. 110-111).

Dans un article de Christianiry Today (30.8.74.), André Bustanoby, un conseiller conjugal américain, cite l’un de ses professeurs de la faculté de théologie qui lui disait (déjà au début des années 70) : «Je connais personnellement 29 anciens étudiants dont le mariage a fait naufrage parce qu’ils ont eu des relations avec des femmes de leur Église ». D’après sa propre expérience, Bustanoby pense que trois types de personnalités sont particulièrement vulnérables sur ce plan : ceux que Timothy Leary appelle les narcissistes, les autocrates et les personnes hyper-généreuses ou hyper-normales.5 Les trois cherchent de l’admiration et une confirmation de leur valeur auprès des femmes. « Le narcissiste a besoin de femmes pour lui dire qu’il est attirant ; l’autocrate veut qu’elles lui disent qu’il est fort, l’hyper-normal, qu’il est chaleureux, tendre et généreux ». Le piège est surtout dangereux parce que l’appât n’est pas du tout le sexe, mais la satisfaction de son ego. Le souci majeur du narcissiste est de fortifier son ego. Pour cela, il a besoin de l’admiration de beaucoup de femmes. Les « hyper-normaux » « veulent être proches des autres, aider, conseiller, apporter leur soutien et leur sympathie » (T. Leary, art. cité p. 315). « Ils sont hyper-sympathiques, hyper-protecteurs, trop prêts à se donner aux autres, surtout aux femmes qui les admirent. Une fois de plus, ce comportement est une opération destinée à les sécuriser, à masquer leur anxiété et à promouvoir leur sentiment de valeur… parce qu’au fond d’eux-mêmes, cette valeur est minée par un profond sentiment de doute. « Telle est la dynamique du comportement interpersonnel, et l’attraction est aussi irrésistible que celle des pôles opposés d’un aimant. Je devrais ajouter toutefois que cette attraction peut être réduite par celui qui est conscient de sa vulnérabilité » (A. Bustanoby, p. 9).

5 T. Leary : Interpersonal Diagnosis of Personality (Ronald 1957).

Comment gérer cette situation potentiellement dangereuse ?

1. Faites confiance au Saint-Esprit. Priez avant chaque séance de relation d’aide et remettez toute cette question au Seigneur. « Nous n’avons pas à lutter contre des êtres de chair et de sang, mais contre les Puissances, contre les Autorités, contre les Pouvoirs de ce monde des ténèbres, et contre les esprits du mal dans le monde céleste » (Ephésiens 6.12). Et ces puissances ont tout intérêt à faire tomber un serviteur de Dieu dans le péché.

2. Cette confiance ne nous dispense pas d’observer quelques règles de prudence : a) Fixer une limite de temps à toute session de relation d’aide et la faire savoir à la personne que l’on conseille — puis s’y tenir absolument. b) Limiter les entretiens téléphoniques avec la personne conseillée à des relations du style « administratif ». c) Fixer les sessions à des moments où l’on sait qu’une autre personne — si possible sa femme — est dans la maison. d) Dans des cas de problèmes de couple, voir si possible les deux conjoints ensemble, sinon on ne parvient pas à une idée juste du problème. e) Travailler pendant des heures avec une secrétaire compétente et agréable — alors que l’on passe beaucoup moins de temps avec sa femme — peut aussi engendrer des difficultés. Un pasteur qui a eu pendant de longues années la même secrétaire dit qu’il s’est toujours tenu à deux règles très strictes : garder toujours une porte ouverte lorsqu’il était seul avec elle dans une pièce, ne jamais la conduire où que ce soit en voiture.

La version anglaise de 1 Thessaloniciens 5.22 : « Evitez toute apparence de mal » contient, dans certains cas, un conseil fort utile.

A. Bustanoby ajoute trois précautions pour éviter les catastrophes qu’il signale dans son article :

1. Utiliser davantage les tests psychologiques pour l’admission dans les facultés de théologie.

2. Oser regarder honnêtement son mariage en face. « L’apôtre Paul préconise le mariage afin d’éviter les relations sexuelles hors mariage. Si le mariage doit servir à cela, il doit être bien adapté sur le plan des relations sexuelles. Mais le mariage est plus que le lit. Il doit donner d’autres satisfactions si la relation doit être satisfaisante. Y a-t-il un manque quelconque dans la relation de l’homme avec sa femme qui le fasse répondre de manière inappropriée aux autres femmes ? » Puis Bustanoby cite E.L. Shostrom, directeur d’un Institut de psychologie thérapeutique, qui dit qu’un mariage réussi implique 5 sortes d’amour : l’affection (comme celui des parents pour leurs enfants), l’amitié (appréciation d’intérêts communs et respect de l’autre), éros (amour possessif, romantique), l’empathie (incluant la compassion, l’appréciation, la tolérance), l’amour de soi (qui accepte ses propres faiblesses et sait s’estimer à sa juste valeur).

3. Dans le couple, prendre du temps pour se communiquer ce qui agace chez l’autre : 10 minutes pour écrire ce que chacun ressent, puis échange des papiers ; pendant un quart d’heure, chacun lit pour soi ce que l’autre a noté. Ensuite, les deux reviennent ensemble pour discuter ce qui a été écrit, en respectant trois règles : a) On ne justifie pas un comportement que l’autre a trouvé critiquable. b) Aucun des deux n’attaque l’autre. c) On n’argumente pas à propos des faits relevés, on part de l’axiome que l’autre a enregistré correctement les vrais sentiments. Cette discussion devrait durer au moins 35 minutes, mais peut se prolonger durant des heures. D’où la nécessité de réserver un temps assez long pour cet exercice qui devrait se répéter périodiquement. Cela prendra en tout cas moins de temps qu’une procédure de divorce et fera moins mal qu’une aventure extra-conjugale.

4. Le découragement

« La plus grande difficulté qu’un serviteur de Dieu ait à affronter, écrit Mary LaGrand Bouma, est probablement le découragement. Même des pasteurs qui semblent avoir le plus de succès dans leur ministère admettent que le découragement est toujours en train de sommeiller dans un coin tout près, attendant de les saisir inopinément » (79 p. 45). Ce qu’elle dit du pasteur est valable aussi pour d’autres serviteurs de Dieu — qu’ils soient à plein temps ou non. « Beaucoup de choses contribuent à ce découragement, dit-elle. Un facteur important est la dimension du travail. Bien que les exigences formelles de l’emploi semblent correctes, les demandes réelles adressées à un pasteur multiplient souvent par deux ou trois celles qui se trouvaient sur la description de fonction contenue dans l’invitation ou dans le formulaire de l’ordination ».

A côté de la prédication de la Parole de Dieu, du catéchisme, des visites aux malades et à ceux qui ont besoin d’être repris, on attend du serviteur à plein temps qu’il s’occupe d’évangéliser les inconvertis et de former les membres de l’Église à l’évangélisation. La relation d’aide a pris des proportions inconnues il y a quelques décennies : le nombre des foyers brisés, des personnes déstabilisées, esseulées et désorientées a considérablement augmenté. C’est vers le pasteur que toutes ces personnes se tournent de préférence pour trouver de l’aide. Et, généralement, les entretiens prennent un temps considérable. A côté de cela, un nombre important de séances de comités de toutes sortes exigent aussi la présence du responsable d’Église. Sans compter les enterrements, les mariages, les cérémonies publiques de toutes sortes pour lesquelles il faut préparer des messages. Parfois, les nécessités économiques et familiales l’obligent, en plus, d’accepter d’autres travaux pour arrondir les fins de mois — ou de laisser sa femme travailler au-dehors pour subvenir aux besoins du ménage.

Est-il étonnant, dans ces conditions, que le serviteur de Dieu soit stressé et souvent découragé devant la tâche immense qu’il est supposé assumer et qu’il se sent incapable de maîtriser dans les 16 à 18 heures que comptent ses journées ?

Le responsable d’Église qui assure son service « bénévolement » à côté de sa profession n’est guère mieux loti. Tiraillé constamment entre ses obligations familiales, professionnelles, ecclésiastiques et civiques, il promène dans tous ces secteurs sa mauvaise conscience : nulle part, il n’est à la hauteur de ce que l’on attend de lui. Dans la conjoncture actuelle, les patrons s’attendent à ce que leurs employés consacrent le plus clair de leur temps et de leurs forces à leur entreprise. La famille se considère comme méritant la première place. L’Église fait valoir à bon droit la priorité du Royaume de Dieu. Et la communauté civile nous fait comprendre qu’un bon chrétien devrait aussi être un bon citoyen et s’occuper des intérêts de sa commune et de son pays, ainsi que des différentes œuvres sociales et caritatives.

Peut-on être ainsi durant des années « mauvais employé, mauvais responsable d’Église, mauvais père (ou mauvaise mère) de famille et mauvais citoyen » sans être découragé et devenir amer ?

Le «prince des prédicateurs», C.H. Spurgeon, avouait qu’il était souvent sujet à des accès de découragement et de dépression, particulièrement en des temps où Dieu préparait pour lui de grandes bénédictions. Il consacre tout un chapitre de ses Causeries sur la prédication aux « accès de faiblesse des serviteurs de Dieu » (The Ministers Fainting Fit). Un autre grand prédicateur londonien, le Dr Martyn Lloyd Jones, a écrit tout un livre intitulé Spiritual Depression (Londres, Pickering and Inglis 1965).

Une autre cause de découragement est l’ingratitude de ceux pour lesquels on se dépense et que l’on veut aider. Moïse a connu cette épreuve. Il a « expérimenté l’ingratitude, le rejet et la déloyauté de l’Hébreu qu’il avait secouru le jour précédent… Durant les quarante années dans le désert, chaque fois que les choses allaient mal, ce fut Moïse que l’on incrimina. Un dirigeant doit s’attendre à être traité de cette manière et à se voir tenu pour responsable des défaillances dans le travail de l’Église. La plupart du temps, c’est à lui que l’on reproche le peu de succès dans l’évangélisation et l’absence de croissance dans l’Église » (K. Prior, 93 pp. 25-26).

Découragement par sentiment d’incompétence

Une aide pour surmonter le sentiment d’incompétence est la ferme conviction que l’on est à la place où Dieu nous veut et que c’est lui qui agit au travers de nous. K. Prior cite la mésaventure qui est arrivée au célèbre violoniste Paganini : au cours d’un concert, il a cassé trois cordes de son violon et n’en avait pas de rechange. Il n’en continua pas moins son concert sur une seule corde. Et Prior de tirer la conclusion : «mieux vaut être un violon à une corde entre les mains de Paganini, qu’un instrument à quatre cordes entre d’autres mains » (K. Prior, 93 p. 33).

Le découragement peut engendrer la dépression

Le découragement peut aller jusqu’à engendrer une réelle dépression. Un certain nombre d’hommes de Dieu dans la Bible et dans l’Histoire l’ont connue : Job, Jean-Baptiste en prison ; Luther était sujet à des périodes de profond abattement, Spurgeon devait aussi lutter contre cette tendance. Le cas biblique le plus typique est la dépression d’Élie. Après sa magnifique victoire sur les prophètes de Baal, il est pris subitement d’un sentiment d’impuissance et d’échec : « C’en est trop. Je ne vaux pas mieux que mes ancêtres ». Il va jusqu’à désirer la mort : « Prends ma vie » (1 Rois 19.4). Et il se réfugie dans la non-existence du sommeil (v. 5). Sentiment d’échec, complexe d’infériorité et de culpabilité, repli sur soi, peur de la vie, pensées de mort : toutes les marques caractéristiques de la dépression.

Comment a-t-il pu en venir là ?

Une des causes de sa dépression était peut-être son tempérament entier. Prior voit un signe de cette tendance à se voir seul défenseur de la vérité dans son attitude envers son contemporain le prophète Abdias, intendant du palais royal, qui, pourtant, avait caché cent prophètes de l’Éternel (1 Rois 18.4). Pour lui, Abdias ne devait pas être un vrai prophète puisqu’il vivait à la cour du roi Achab (« Je suis resté, moi seul » 1 Rois 18.22) (K. Prior, 93 pp. 55ss.).

Mais il y avait des causes plus immédiates sur un plan purement matériel, dans les jours précédents, il a déployé une activité et des efforts énormes : affronter un roi qui l’a fait rechercher dans tout Israël et les pays environnants pour le faire mourir, se présenter à lui, organiser cette rencontre au Carmel où il se trouvera seul face à 400 prophètes de Baal. Là, il bâtit un autel, creuse une rigole tout autour, y dépose des bûches de bois. Après l’intervention de Dieu, il tua les 400 prophètes, puis il gravit le Carmel ; ensuite, sous une pluie battante, il courut devant le char d’Achab du Carmel jusqu’à Jizréel (soit env. 30 km). A peine arrivé, au lieu de pouvoir prendre quelque repos, il doit s’enfuir devant Jézabel jusqu’à Beer-Chéba où il laisse son jeune serviteur, puis il s’enfonce pendant une journée de marche dans le désert. Qui d’entre nous aurait supporté un tel traitement infligé à son corps ? Le surmenage et la fatigue sont d’excellents facteurs pour préparer le lit d’une dépression. Élie a subi le contre-coup d’un grand effort qui n’a pas pu être compensé par un repos adéquat. Il est significatif que le premier traitement que Dieu prescrivit à Élie fut tout simplement d’ordre physique. « Avant d’analyser en profondeur ses problèmes spirituels, il lui accorda nourriture et sommeil » (K. Prior, 93 p. 63).

A ces causes physiques se sont ajoutés des facteurs psychologiques qui apparaîtront plus complètement dans la suite du récit. Par deux fois, à la question de Dieu : « Que fais-tu ici, Elie », il répond : « J’ai ardemment défendu la cause de l’Eternel » (19.10, 14) : son activité était « ardente », passionnée. « Je suis le seul qui reste, et les voilà qui cherchent à me prendre la vie » : sentiment de solitude, peur du lendemain, peur des hommes ; une peur irrationnelle : Dieu ne lui a-t-il pas montré qu’il était capable de préserver sa vie, même dans un désert privé de toute nourriture ? Mais on ne raisonne pas avec les sentiments. Dieu ne le fait pas. Il le laisse dormir, puis le nourrit.

Beaucoup de dépressions de serviteurs de Dieu n’ont d’autre cause qu’une hyper-activité et une négligence des lois de la nature humaine. Je me souviens de l’incident raconté par un serviteur qui avait un ministère mondial d’enseignement et d’édification : au cours d’une réunion aux Phillipines, il s’est subitement écroulé en chaire. Pourquoi ? « Parce que je n’avais pas tenu compte de la loi donnée par Dieu à l’homme : ‘Tu travailleras six jours pour faire tout ce que tu as à faire. Mais le septième jour est le jour du repos’ (Exode 20.9-10). »

Or, pour la plupart de ceux qui ont une responsabilité dans l’Église, le dimanche est le jour le plus occupé de la semaine : réunion(s), invitations, entretiens, sorties avec son groupe, visites. Comment est-ce que je le vis ? Je me souviens du temps où je travaillais dans ma profession jusqu’au samedi après-midi et où j’ai rencontré des chrétiens anglais qui me disaient qu’ils prenaient le samedi — libre chez eux — pour la famille, afin d’être disponibles le dimanche « pour le Seigneur ». Que je les enviais ! Pour les serviteurs à plein temps s’impose la nécessité de bloquer un jour de la semaine pour « décompresser » (le « lundi des pasteurs » ou le mercredi pour entourer les enfants). Les autres… devront voir comment concilier cet ordre de Dieu avec leurs responsabilités dans l’Église. Faut-il inviter tous les dimanches ? Etre pris tous les soirs de la semaine ? Doit-on mettre toujours l’Église ou l’œuvre en priorité ? S’il faut rappeler aux uns que « nul de nous ne vit pour lui-même » (Romains 14.7) — ni même exclusivement pour la famille — il est nécessaire d’attirer l’attention des autres sur leurs devoirs envers eux-mêmes et envers ceux de leur famille (1 Timothée 5.8). Il fut un temps où, prenant conscience des besoins d’échange avec notre fils adolescent, nous avons renoncé certains dimanches à l’habitude d’inviter des étrangers pour avoir le temps de sortir et de nous entretenir avec lui. Le temps investi a payé de larges dividendes par un climat de confiance qui a permis d’aborder en toute franchise les questions délicates qui se sont posées à lui plus tard.

Le découragement et l’amertume n’aident pas à résoudre les problèmes ; bien au contraire, ils les aggravent et nous ôtent l’énergie nécessaire pour les surmonter. L’apôtre Paul et ses collaborateurs ont connu des circonstances bien plus défavorables qu’aucun de nous : « accablés par toutes sortes de détresses… persécutés… terrassés… Cinq fois, j’ai reçu des Juifs les ‘quarante coups moins un’, trois fois, j’ai été fouetté, une fois lapidé, j’ai vécu trois naufrages… en danger au passage des fleuves, en danger dans des régions infestées de brigands, en danger à cause des Juifs, mes compatriotes, en danger à cause des païens, en danger dans les villes, en danger dans les contrées désertes, en danger sur la mer, en danger à cause des faux frères » (2 Corinthiens 4.8 ; 11.24-26).

Et pourtant, il répète : « Nous ne perdons pas courage » (2 Corinthiens 4.1, 16) et demande aux Ephésiens « de ne pas perdre courage en pensant aux détresses que je connais dans mon service pour vous » (3.13). Pourquoi ? « Puisque tel est le ministère que Dieu, dans sa bonté, nous a confié » (2 Corinthiens 4.1). Puisque, par ce que les serviteurs de Dieu endurent, « la grâce abonde en atteignant des hommes toujours plus nombreux » et que les « détresses présentes sont passagères et légères par rapport au poids insurpassable de gloire éternelle qu’elles nous préparent » (4.15-17). « Elles contribuent à la gloire qui vous est destinée » (Ephésiens 3.13). Les remèdes souverains contre le découragement sont donc la conscience de la grandeur du ministère confié et la pensée des fruits qu’il porte en ceux qui en bénéficient, ainsi que l’espérance de la gloire éternelle qui nous attend.

Conforter les responsables

Selon Chua Wee Hian, ce dont les leaders ont le plus besoin, c’est de se voir confortés dans leur ministère difficile. «&nbs;Ils portent de lourdes charges. Ils ont à affronter des crises. Certains ont des handicaps personnels. D’autres peuvent être hantés par un sentiment d’échec ou sont écrasés par des critiques. Un mot d’appréciation peut leur faire énormément de bien » (Chua Wee Hian, 87 p. 176).

Le Seigneur connaissait ce besoin des responsables qu’il a établis. Par trois fois, il réconforte Josué et l’assure de son soutien (Jos 1.5-9). Il a encouragé Moïse, Jérémie, Ezéchiel et d’autres qui risquaient d’être découragés devant les difficultés. Paul considérait comme une de ses tâches de « fortifier les disciples et de les encourager à rester fermes dans la foi » (Actes 14.22). Il a fortifié de même les Églises de Syrie et de Cilicie (Actes 15.41) — et certainement en premier lieu leurs jeunes conducteurs.

Question : Quelles sont les bases existentielles de ma vie, de ma foi, de mon service, qui restent stables quelles que soient les circonstances ?

5. L’activisme

Une autre réaction à l’immensité de la tâche à accomplir est l’activisme. En voyant tout le travail à faire et le petit nombre de ceux qui s’engagent, on se lance à corps perdu dans l’activité. L’activité n’est pas un mal en soi ; elle est prônée comme « le bien le plus précieux de l’homme » par le livre des Proverbes (12.27). Shelley et Lyautey ont dit que « la joie de l’âme est dans l’action ».

Mais où passe la frontière entre l’activité saine et l’activisme ?

L’activité devient activisme lorsqu’elle se fait aux dépens d’autres valeurs plus importantes :

Bien qu’il n’ait eu que trois années pour accomplir toute son œuvre, Jésus ne s’est jamais laissé gagner par l’activisme et n’a jamais pris prétexte des occasions de prêcher la Parole pour renoncer à ses moments d’’entretien avec son Père. Cette dépendance totale de Dieu l’a préservé de faire plus que ce que son Père voulait qu’il fasse. C’est pour nous aussi le secret pour être préservé d’une activité fébrile et d’une tension intérieure constante. Jésus ne semble jamais avoir été pressé ou stressé ; en face de toute situation, il a su garder son calme intérieur et sa sérénité. N’oublions pas que son Esprit vit en nous.

6. La jalousie

Le premier meurtre dans l’histoire de l’humanité a été causé par la jalousie de Caïn contre son frère. Miryam, la sœur de Moïse, et son frère Aaron « se mirent à critiquer Moïse en disant : Est-ce seulement par l’intermédiaire de Moïse que l’Éternel a parlé ? N’est-ce pas aussi par notre intermédiaire ? » (Nombres 12.2). Moïse se tait et attend que Dieu intervienne en sa faveur. Le châtiment que Dieu envoie à Miryam (la lèpre) montre combien le péché de jalousie et les critiques sont graves à ses yeux. De plus, à cause de ce péché, tout le peuple a été arrêté pendant sept jours dans sa marche vers la Terre promise.

Un second assaut de jalousie fut lancé contre Moïse et Aaron par Qoré et ses partisans : « De quel droit vous mettez-vous au-dessus de la communauté de l’Éternel ? » (Nombres 16.3). Moïse ne se défend pas lui-même, il remet toute l’affaire entre les mains de Dieu, qui intervient de manière spectaculaire (vv. 31-35). « Dieu défend jalousement les leaders qu’il a appelés et établis. Il les honore, les protège et les venge ; il les décharge de la nécessité de défendre eux-mêmes leurs droits » (O. Sanders, 72 p. 126).

Au début du livre des Actes, nous trouvons relatées une vingtaine de persécutions et d’obstacles à l’Évangile. Près de la moitié de ces oppositions ont eu pour cause la jalousie : jalousie des prêtres constatant le succès des apôtres (5.17), des Hellénistes devant le succès d’Étienne (6.10), des Juifs d’Antioche de Pisidie, d’Icone, de Thessalonique et de Corinthe parce que Paul et ses compagnons attiraient plus de disciples qu’eux-mêmes (13.45, 50 ; 14.2 ; 17.5 ; 18.12) ; jalousie d’Elymas le magicien qui voyait ses disciples se tourner vers Paul (13.6-8) ; mais aussi, à l’intérieur de l’Église, jalousie des veuves des Hellénistes à l’égard de celles des Hébreux (6.1-6).

« Les autres ont plus de succès que moi. Cela ne doit pas être ! » Et l’on fait ce qu’il faut pour que cela ne soit pas: accusations, calomnies, opposition. Cette tentation guette aussi d’authentiques serviteurs de Dieu lorsqu’ils voient d’autres serviteurs avoir plus de dons et plus de fruits qu’eux-mêmes. Alors ils se demandent pourquoi il en est ainsi. Il est tentant, dans ces conditions, de trouver la raison dans une faute de l’autre : « Il prêche un Évangile de facilité, avec des méthodes charnelles et des procédés démagogiques ». Alors qu’il s’agit peut-être d’une simple différence de vocation. Jésus a rappelé à ses disciples le proverbe « Autre est celui qui sème, autre celui qui moissonne ». En semant, on voit moins de fruits qu’en moissonnant, mais devant Dieu les deux ouvriers sont égaux et, s’ils sont fidèles à leur travail, « semeur et moissonneur partageront la même joie » (Jean 4.36-37). « Peu importe, dira Paul, qui plante et qui arrose. Ce qui compte, c’est Dieu qui fait croître. Celui qui plante et celui qui arrose sont égaux et chacun recevra son propre salaire en fonction du travail accompli » (1 Corinthiens 3.7-8).

7. Les relations difficiles avec les collaborateurs

Dans la perspective biblique, le responsable n’est pas un homme « puissant et solitaire » (comme le Moïse d’Alfred de Vigny), mais quelqu’un qui travaille au sein d’une équipe de collaborateurs. « Le salut est dans le nombre des conseillers » (Proverbes 11.14 ; 24.6). Cependant, si le gouvernement collégial d’une Église offre beaucoup d’avantages,6 il contient aussi en germe des sources de tensions et de problèmes. L’aptitude au travail en équipe n’est pas donnée d’emblée, elle doit souvent être cultivée au travers d’expériences nombreuses — et parfois douloureuses.

6 Voir A. Kuen : Ministères dans l’Eglise pp. 98-100.

La Parole de Dieu nous donne, pour nos relations mutuelles, des conseils très précieux dont chaque responsable peut faire son profit dans ses relations avec ses pairs et avec ceux qui lui sont confiés. Ces conseils sont contenus en bonne partie dans les exhortations accompagnées de l’expression « les uns les autres ». A côté des exhortations générales (« Aimez-vous, exhortez-vous, édifiez-vous, instruisez-vous les uns les autres…), nous trouvons des paroles plus précises qui peuvent neutraliser des amorces de tension ou résoudre des problèmes relationnels existants.

« Accueillez-vous les uns les autres » (Romains 15.7) se trouve à la fin d’un développement consacré à un conflit dans l’Église de Rome où certains chrétiens légalistes jugeaient ceux qui se sentaient plus libres vis-à-vis de certaines règles, ces derniers méprisaient les premiers. C’est une situation qui se retrouve dans beaucoup d’Églises et au sein même des équipes de collaborateurs. Savoir que l’autre est responsable, non devant moi, mais devant son maître (Romains 14.4), prévient bien des tensions. Beaucoup de relations difficiles au sein d’une équipe proviennent du fait que l’un de ses membres voudrait que tous les autres adoptent son point de vue et sa manière de faire. Accepter et accueillir l’autre comme il est, sans le juger ni le mépriser, donne une bonne base de collaboration. Et si les relations deviennent trop difficiles, on peut toujours se référer à « Supportez-vous les uns les autres » ou à « Pardonnez-vous réciproquement » (Colossiens 3.12-14).7

7 Voir A. Kuen Les uns les autres (Ed. Emmaüs 1995) pp. 39-48 ; 111-138.

Un certain nombre d’impératifs associés à l’expression « les uns les autres » sont formulés de manière négative. Ils se rapportent à des causes fréquentes de difficultés dans les relations mutuelles avec d’autres responsables. Outre ne pas juger ni mépriser, nous sommes appelés à ne pas nous plaindre (auprès d’autrui, en particulier) et ne pas médire les uns des autres (Jacques 4.11 ; 5.9) ni mentir les uns aux autres (Colossiens 3.9), ne pas nous provoquer ni nous jalouser mutuellement (Galates 5.15, 26). Au lieu de méditer le mal dans nos cœurs contre un frère ou une sœur (Zacharie 7.10), nous sommes exhortés à lui en parler ouvertement. L’Église primitive a aussi connu les dissensions internes et les divergences théologiques. Le livre des Actes nous montre comment résoudre ces problèmes (Actes 6.1-7 ; 11.1-18 ; 15.6-29).8

8 Voir Les uns les autres pp. 203-224 : « Et s’il y a problème… ».

Ted Engström nous donne quelques conseils éprouvés pour les relations avec nos collaborateurs : « Notre attitude envers les autres déterminera leur attitude envers nous. Que la personne en face de vous sente toujours qu’on a besoin d’elle, qu’elle est importante et appréciée, et elle aura la même attitude à votre égard. Ne claironnez pas vos problèmes personnels. Cela ne vous aidera probablement pas et cela ne peut pas aider les autres. Traitez chaque personne avec laquelle vous êtes en contact comme très importante » (81 p. 104). Cela nous sera d’autant plus facile que nous aurons quelqu’un avec qui parler de tout sans masque.

Savoir écouter

Dans son livre Le vrai serviteur de Dieu (C.L.C. 1967), Watchman Nee consacre un chapitre entier à « Il sait écouter ». « Quiconque désire servir le Seigneur doit acquérir l’habitude d’écouter… attentivement, avec l’intention d’entendre et de comprendre ce qui est dit ». Il est surtout important d’écouter sans prévention les critiques que les autres peuvent nous adresser.

« Aucun leader n’est exempt de critique, et son humilité ne sera nulle part plus apparente que dans la manière dont il accepte la critique et y réagit» (O. Sanders, 72 p. 110). Fred Mitchell écrivait à un jeune serviteur de Dieu : « Ce qui nous arrive importe peu, mais ce qui importe beaucoup, c’est la manière dont nous réagissons à ce qui nous arrive ». Il pensait particulièrement aux critiques, qui augmentent dans la mesure même de nos responsabilités. Je peux d’autant mieux apprécier les critiques qu’elles n’atteignent pas l’essence de mon être, ce que je suis aux yeux de Dieu : un être unique, créé par lui, précieux à ses yeux, déclaré juste (Romains 5.9) et appelé à son service.

Savoir écouter les critiques – Accepter les avertissements

En regroupant les Proverbes par thèmes, j’ai été frappé du nombre d’exhortations relatives à cette qualité plutôt rare : écouter ceux qui nous reprennent et tenir compte de leurs remarques. Les voici, telles que je les ai transcrites et classées dans L’art de vivre selon Dieu (Ed. Emmaüs).

« L’homme s’affine au contact de son prochain comme le fer se polit par le fer » (27.17).

« Un avertissement donné par une personne d’expérience et reçu d’une oreille attentive est comme un anneau d’or et une parure d’or fin » (25.12).

« Un reproche a plus d’effet sur un homme avisé que cent coups de bâton sur un insensé » (17.10).

« Qui prête une oreille attentive aux critiques constructives qui mènent à la vie séjournera parmi les sages » (15.31).

« L’insensé pense toujours qu’il fait bien, mais le sage écoute les avis des autres » (12.15).

« Celui qui tient compte des observations qu’on lui fait est sur la voie de la vie, mais celui qui ne veut pas admettre ses torts est en danger de se fourvoyer » (10.17).

« Celui qui aime la connaissance désire être corrigé, mais celui qui déteste les réprimandes n’est qu’un sot » (12.1).

« Ecoute les conseils et accepte les remontrances et, un jour, tu deviendras sage » (19.20).

Refuser la critique, c’est manquer de sagesse

« Qui refuse la critique se méprise lui-même mais qui écoute les avertissements s’affermit dans la sagesse » (15.32).

« Seul un insensé méprise ce que son père lui a enseigné ; celui qui tient compte des avertissements agit avec prudence » (15.5).

« Celui qui déteste d’être repris périra » (15.10b).

« Un fils sage tient compte des avertissements de son père, mais le moqueur n’accepte jamais les reproches » (13.1).

« Le moqueur n’aime pas qu’on le reprenne, c’est pourquoi il ne de- mande pas l’avis des sages » (15.12).

« Celui qui ne veut pas se laisser instruire tombera dans la misère et la honte, mais celui qui accepte les critiques sera honoré » (13.18).

« Celui qui se raidit contre les reproches sera brisé soudainement et ne s’en remettra pas » (29.1).

« L’original suit son bon plaisir et n’est intéressé que par lui-même : il s’insurgera contre tout ce que les autres trouvent raisonnable » (18.1).

Reprends ton ami selon la vérité

« Celui qui cache la vérité cause du tourment, maïs celui qui critique en toute franchise travaille pour la paix » (10.10).

« Un ami qui vous blesse vous prouve par là sa fidélité, mais si un ennemi vous embrasse, prenez garde à vous ! » (27.6).

« Celui qui reprend son prochain gagnera finalement sa faveur, plutôt que le flatteur qui le trompe par des paroles enjôleuses » (28.23).

« Punis le moqueur pour que le sot en apprenne la prudence, mais reprends simplement l’homme intelligent : il comprendra la leçon » (19.25).

« Corriger un moqueur, c’est s’en faire un ennemi, reprendre un méchant, c’est s’attirer un affront » (9.7).

« Ne reprends pas le moqueur, car il te haïra, mais si tu reprends un sage, il t’en aimera davantage » (9.8).

« Oui, donne des conseils au sage, et il sera plus sage encore. Instruis le juste, et il enrichira son savoir » (9.9).

« Mieux vaut reprendre ouvertement quelqu’un que de lui laisser croire qu’on ne l’aime pas » (27.5).

Nul n’est infaillible

Nous disons bien parfois que seul le pape est (ou se dit) infaillible — et encore : il ne l’est que lorsqu’il définit un dogme ex cathedra. Mais dans la pratique, sommes-nous persuadés de notre faillibilité ? Nous croyons trop souvent que de concéder une erreur diminuerait notre prestige et notre autorité. Cependant, comme le dit O. Sanders, « être prêt à admettre une erreur de jugement et s’en remettre au jugement des frères augmente notre influence plutôt que de la diminuer. La prétention d’infaillibilité fait perdre la confiance des autres. Il est étrange, mais vrai, qu’une telle attitude puisse coexister avec une humilité authentique dans d’autres domaines de la vie » (72 p. 147).

Ted Engström dit que les personnes qui l’ont aidé le plus à faire des progrès, ce sont celles qui l’ont critiqué, car « des changements réels et la croissance émotionnelle viennent lorsque nous avons le courage de voir en face nos faiblesses et les défauts de notre personnalité tels que d’autres les voient » (T. Engström, 81 p. 96). Cela me rappelle certaines séances au cours d’un camp fraternel qui rassemblait les membres de notre groupe de jeunes chrétiens. Nous avions décidé de consacrer plusieurs soirées à nous dire franchement et devant tous les autres ce que nous pensions de chacun. Le positif, bien sûr aussi, mais généralement, le négatif prenait beaucoup plus de place. Chaque participant pouvait ainsi rester pendant une demi-heure ou plus sur la sellette jusqu’à ce que tous les autres se soient exprimés à son sujet. C’était un exercice bien décapant, peu recommandé à des nouveaux convertis. Ce que j’en ai retenu pour ma part, c’était que les autres ne sont nullement aveugles : ils avaient bien discerné tous les travers que je m’efforçais depuis si longtemps de masquer. J’en ai tiré deux conclusions : 1. que je devais concentrer mes efforts, non sur le camouflage, mais sur le changement réel, 2. qu’il valait mieux se donner tel qu’on est puisque, de toute façon, les autres voient derrière le masque.

Pour éviter les tensions dans le groupe des responsables, il est important que l’on prenne l’habitude de se dire franchement les choses, sans de longs détours, comme Paul l’a fait en face de Pierre lorsqu’il avait l’impression qu’il « ne marchait pas droit » (Galates 2.11-14). Cela n’a pas gâté leurs relations puisque, lors de la Conférence de Jérusalem, Pierre a défendu Paul précisément sur les points que celui-ci lui avait reprochés (Actes 15.6-11). Michel Evan disait un jour : « Ceux avec lesquels je suis intimement lié sont ceux avec lesquels j’ai eu des difficultés ». A condition, bien entendu, que l’on ait eu le courage de résoudre les difficultés de manière spirituelle par un entretien en toute franchise, en posant des question directes : « Pourquoi as-tu dit cela ? Pourquoi agis-tu ainsi ? » avant que les « racines d’amertume » (Hébreux 12.15) aient produit des sentiments de suspicion et que des rumeurs malveillantes se soient répandues au dehors.9

9 Nous reviendrons plus loin sur cette question des relations mutuelles entre collaborateurs dans le chapitre Ensemble.

chapitre précédent retour à la page d'index chapitre suivant