Baptisé et rempli de l’Esprit

Chapitre VI

Le parler en langues est-il le signe du baptême du Saint-Esprit ?

Les deux fois où l’expression « baptisé du Saint-Esprit » est employée dans les Actes (ch. 2 et 10), il est aussi question de «&nbs;parler en langues » (2.4 ; 10.46). D’autre part, à Ephèse, après que Paul eut imposé les mains aux anciens disciples de Jean-Baptiste, « le Saint-Esprit vint sur eux et ils parlaient en langues et prophétisaient » (19.6). A Samarie, comme Simon « vit que l’Esprit était donné par l’imposition des mains des apôtres » (8.18), certains pensent qu’un signe visible accompagnait cette réception et que ce signe était le parler en langues. D’autre part, le parler en langues est cité à la fin de l’évangile de Marc ainsi que dans 1 Co. 12 et 14.

Le parler en langues serait-il le signe du baptême du Saint-Esprit — c’est-à-dire de la conversion ou d’une seconde expérience appelée par erreur : baptême du Saint-Esprit ?

La doctrine distinctive des pentecôtismes

« La doctrine distinctive des Eglises pentecôtistes, écrit Donald Gee, est le parler en langues comme « signe initial » du baptême du Saint-Esprit. Pratiquement, toutes les dénominations pentecôtistes ont actuellement incorporé cet article de foi à leurs déclarations doctrinales. » Il pense que c’est précisément la combinaison du baptême du Saint-Esprit en tant qu’expérience distincte de la conversion et du parler en langues qui a été le facteur déterminant dans la création du pentecôtisme… « Les langues considérées comme un phénomène isolé plutôt que le signe initial du baptême de l’Esprit, n’auraient pas lancé un réveil de portée mondiale. »1

1 Revue « Pentecost » n° 45 (sept. 1958), p. 17. Voir autres références dans Bruner op. cit. (30), p. 76, note 29. « Bien que les nombreux groupes à l’intérieur même du réveil mondial de Pentecôte diffèrent sur des points secondaires de doctrine, il y a une unanimité impressionnante parmi eux, sur le fait que le « parler en langues » est la preuve initiale, l’évidence scripturaire du baptême dans le Saint-Esprit. Il est aussi à remarquer que les Eglises qui diffèrent sur ce point deviennent de moins en moins reconnaissables comme Eglises de Pentecôte » (Glossolalia, p. 107).

Un autre théologien du mouvement, C. Brumback, écrit : « Tous ceux qui veulent entrer dans le royaume de Dieu doivent faire une expérience : la nouvelle naissance. De même, à tous les croyants, il est ordonné de faire une expérience : le baptême ou la plénitude de l’Esprit. Les réactions physiques, émotionnelles et intellectuelles sont variées (comme pour la nouvelle naissance) mais une preuve accompagne invariablement cette expérience : le témoignage de l’Esprit à travers nous en d’autres langues. »2 Sans cette preuve du parler en langues, dit-il ailleurs, « nous croyons sincèrement qu’il ne peut y avoir de véritable baptême biblique dans le Saint-Esprit ».3

2 What Meaneth This ? A Pentecostal Answer to a Pentecostal Question (28), p. 248. C’est l’auteur qui souligne. A. A. Hoekema nous dit que ce livre est l’un des deux meilleurs exposés de l’enseignement officiel des Assemblées de Dieu (Tongue - Speaking (87), p. 39, n° 10). D’ailleurs, l’auteur dit lui-même qu’il n’avance que ce qui est généralement admis comme article de foi dans tout le Mouvement (p. 32).

3 Op. cit. (28) p. 188. « Le parler en langues fait du baptême de l’Esprit une expérience réelle et définie » (Donald Gee : Verheissung des Vaters 49.11 (nov. 1956), p. 8). « Une expérience de Pentecôte sans manifestations physiques ne correspond ni au modèle biblique, ni à une saine raison humaine. » Ibid. 50. 12 (déc. 1958), p. 15. « Quiconque a reçu le baptême dans le Saint-Esprit, a parlé en langues, au moins une fois, au moment de son baptême. Il n’y a pas d’autre signe du baptême de l’Esprit que celui-là » (H. Horton : Glossolalia, p. 62).

« La preuve du baptême de l’Esprit à Jérusalem, à Césarée et à Ephèse n’était pas la foi, mais le parler en langues. Il en est de même aujourd’hui. Etre baptisé seulement, sans une preuve, signifie ne pas être baptisé du tout (H. Horton : Baptism in the Holy Spirit (Ass. of God Publ. House 1956, pp.13-14.)

Quelques groupements d’Eglises pentecôtistes, tout en affirmant que le parler en langues est le signe normal du baptême de l’Esprit, ne sont pas d’accord pour en faire le seul signe nécessaire et suffisant : le groupe de Mülheim dans la Ruhr (Allemagne), la Mission pentecôtiste suisse allemande, la « Elim Foursquare Gospel Alliance » d’Angleterre et les deux Eglises pentecôtistes du Chili affiliées au Conseil œcuménique.

Cette doctrine a été reprise grosso modo par le mouvement charismatique appelé — en grande partie pour cela — néo-pentecôtisme. Dennis Bennett, le recteur épiscopalien qui mit « le feu aux poudres » en introduisant le réveil charismatique dans les Eglises historiques, demande si l’on peut recevoir le Saint-Esprit sans parler en langues. La réponse est très claire : « C’est compris dans le lot (It comes with the package). Parler en langues n’est pas le baptême dans le Saint-Esprit, mais c’est ce qui arrive quand vous êtes baptisés dans l’Esprit et au moment où vous l’êtes. »4

4 The Holy Spirit and you (9), p. 64. Voir aussi son témoignage dans Nine o’clock (6), chap. 3, pp. 16ss.

En général, on ne parle pas de signe obligatoire, mais normal : « Dans le Nouveau Testament, le signe normal (standard) ou la preuve du baptême du Saint-Esprit est celui du parler en d’autres langues selon que l’Esprit donne de s’exprimer. L’intention évidente de Dieu est que tous les croyants reçoivent le baptême du Saint-Esprit avec le signe que le Nouveau Testament indique (c’est-à-dire le parler en langues) » (E.B. Stube).5 Le luthérien L. Christenson l’exprime ainsi : « L’Ecriture ne dit pas que le parler en langues soit le seul signe. Mais en nous donnant ce modèle, elle ne nous en suggère pas d’autre. »6 S’il est « la preuve externe et indubitable »7 du « baptême du Saint-Esprit », il n’en est pas le seul signe, ni celui qui est nécessairement expérimenté au moment de ce « baptême ». « Dans l’Eglise primitive, nous dit M. Harper, l’un des leaders du mouvement anglais, le don des langues accompagnait normalement la réception de l’Esprit », mais aujourd’hui, « il est possible de recevoir cette bénédiction sans parler en langues à l’instant même », à cause de l’ignorance, de la peur et des préjugés au sujet de ce don.8

5 « The Ministries of the Holy Spirit in the Church » Trinity 1, 3, 1962, p. 42 cité par Hoekema : Tongue-Speaking (87), p. 47 qui conclut : « La position prédominante dans le néo-pentecôtisme est la même que celle des pentecôtistes — avec des exceptions possibles : le parler en langues est la preuve nécessaire de la réception du baptême de l’Esprit » (p. 48).

6 Speaking in Tongues (Bethany, 1968), p. 54. Plus tard, il s’exprimera de façon plus nuancée. Dans son Message to the Charismatic Movement (Bethany, 1972), il dira : « Il n’est pas possible, en se basant sur l’Ecriture ou l’expérience, d’affirmer que chaque individu qui expérimente le baptême de l’Esprit parlera en langues » (p. 69). Il lie le signe à la communauté (p. 71).

7 Howard M. Ervin : These are not drunken as ye suppose (57), p. 105.

8 Une puissance pour le Corps de Christ (82), pp. 41, 43.

Du côté catholique, on semble moins insister sur ce signe de l’« effusion de l’Esprit ». K. et D. Ranaghan citent dans leur Retour de l’Esprit un certain nombre de témoignages où le don des langues n’est pas mentionné. Mais eux aussi disent que « très souvent, quand quelqu’un est baptisé dans l’Esprit-Saint, il se sent poussé à prononcer certains sons ou syllabes inconnus » et ils en parlent comme d’une « manifestation de la présence de l’Esprit ». « Là où se produit une rencontre décisive et confiante avec l’Esprit du Seigneur, on voit sans cesse apparaître le don des langues. » La glossolalie devrait être « l’expérience normale de tous les chrétiens ».9

9 Le Retour de l’Esprit (149), pp. 27, 155, 167.

En Allemagne, A. Bittlinger n’en fait pas un signe, mais il dit que la glossolalie constitue « très fréquemment » l’accès à la dimension charismatique.10 En France, du côté protestant, le pasteur G. Ramseyer dit clairement : « Qu’on le veuille ou non, le parler en langues est le signe normal du baptême dans le Saint-Esprit, à côté d’autres signes visibles et perceptibles qui excluent que le baptême puisse passer inaperçu. »11

10 Und sie beten in andern Sprachen (15), p. 8.

11 Flashes sur la prière charismatique (Charleville - Mézières, 1975), p. 15. Voir d’autres témoignages dans A.K. : Le Renouveau charismatique (104), pp. 70-71.

Ainsi, avec des nuances révélant l’extrême diversité des tendances représentées dans le Renouveau charismatique, on retrouve malgré tout l’écho de la doctrine pentecôtiste du parler en langues, signe du baptême de l’Esprit.

Que dit l’Ecriture ?

Le parler en langues est mentionné dans cinq passages de la Bible, répartis dans trois livres du Nouveau Testament (Mc., Ac. 1 Co.). A première vue, ce don semble donc avoir eu moins d’importance dans l’Eglise primitive que dans les milieux pentecôtistes et néo-pentecôtistes actuels. Cependant, ces passages attestent clairement l’existence du don des langues aux temps apostoliques et il nous faut examiner ce qu’ils en disent. Nous nous limiterons ici à la question : le parler en langues est-il le signe du baptême de l’Esprit ?

A. LES ÉVANGILES

Le seul passage des évangiles où les langues soient mentionnées est un verset de la fin de l’évangile de Marc.

Mc. 16.17-18 : « Voici les signes qui accompagneront ceux qui auront cru : En mon nom, ils chasseront les démons ; ils parleront de nouvelles langues ; ils saisiront des serpents ; s’ils boivent quelque breuvage mortel, il ne leur fera point de mal ; ils imposeront les mains aux malades et ceux-ci seront guéris. »

Quelques remarques s’imposent à propos de ce passage :

1. Jésus12 parle des signes qui accompagneraient « ceux qui auront cru » (v. 17) — opposés à ceux qui seront condamnés (v. 16). Il ne s’agit donc pas d’une expérience après la conversion.

12 Les versets 9-20 dont ces paroles font partie manquent dans les plus anciens documents (Sinaïticus, Vaticanus). Ils ne se trouvent dans les manuscrits qu’à partir du Ve siècle. Ils contiennent des mots et des expressions que Marc n’a pas l’habitude d’employer. D’ailleurs, le v. 9 semble ne pas se rattacher au v. 8. Quelques manuscrits portent une fin différente. C’est pourquoi certains spécialistes, même parmi les évangéliques les plus conservateurs, estiment que ces versets ne sont de de la plume de Marc. Même si Marc n’avait pas rédigé lui-même cette fin, Jésus peut avoir prononcé ces paroles et quelqu’un d’autre a pu les recueillir et les noter. Si les versets ne sont pas authentiques, il sont, en tout cas, canoniques. S’ils ne sont pas de Marc, ils émanent de l’Église primitive et constituent donc un témoignage à analyser.

2. Il est question de parler de nouvelles langues (Kaïnaïs glossaïs). Le sens habituel du mot glossa est : une langue servant à la communication entre les hommes, donc une langue compréhensible. Cette prophétie a été réalisée à la Pentecôte, puisque les Parthes, les Mèdes, les Elamites… ont entendu les disciples proclamer dans leurs « langues maternelles » les merveilles de Dieu (Ac. 2.6, 11). L’histoire de l’Eglise et les annales missionnaires contemporaines rapportent quelques autres cas où des serviteurs de Dieu ont pu annoncer l’Evangile dans des langues qu’ils n’avaient pas apprises. Toutes les promesses, d’ailleurs, se situent dans un contexte missionnaire : ce sont des « signes » destinés à attirer l’attention des incroyants ainsi qu’à accréditer le messager et son message. C’est dans ce contexte que les premiers chrétiens ont vécu l’accomplissement de ces promesses.

Autre chose est de parler une nouvelle langue pour évangéliser des incroyants, autre chose de prononcer des paroles incompréhensibles dans sa prière.

3. Les nouvelles langues ne sont que l’un des cinq signes accompagnant ceux qui auront cru. Les premiers chrétiens ont vu se réaliser la plupart de ces prophéties : les démons chassés (Ac. 16.18 ; 19.22), les nouvelles langues (Ac. 2.4 ; 10.46 ; 19.6), les serpents saisis sans dommage (Ac. 28.3-6), les malades guéris (Ac. 5.15-16 ; 19.11-12) et bien d’autres miracles (Ac. 5.12 ; 6.8 ; 8.6, 13 ; 12.6-10 ; 14.3 ; 15.12 ; Ro. 15.19 ; 2 Co. 12.12 ; Hé. 2.3-4). Le Seigneur ne dit pas que tous les chrétiens accompliraient tous ces miracles. L’ensemble de ces signes est plutôt donné à l’ensemble des croyants, au corps de l’Eglise dans lequel chacun a son don particulier : « à l’un est donné… à un autre, le don des guérisons, à un autre, le don d’opérer des miracles. à un autre, la diversité des langues… Tous ont-ils le don des miracles ? Tous ont-ils le don des guérisons ? Tous parlent-ils en langues ? » (1 Co. 12.10, 30).

« Il est clair que tous les chrétiens ne font pas ces différentes expériences : c’est une liste d’effets dramatiques qui, en fait, accompagnent parfois la prédication de l’Evangile et la foi en lui » (Bridge-Phypers).13 On ne peut donc pas se servir de ce verset pour appuyer l’enseignement selon lequel tous les chrétiens devraient passer, après leur conversion, par une expérience caractérisée par l’émission de paroles incompréhensibles.

13 Spiritual Gifts (24), p. 130.

« Logiquement, nous dit M. Griffiths, ce verset pourrait aussi servir de preuve à ceux qui prétendraient que des chrétiens fidèles devraient être des charmeurs de serpents et des buveurs de poison. »14 Or, dit par ailleurs Hoekema, « les pentecôtistes ne sont pas particulièrement empressés d’enseigner à leurs adeptes de commencer à saisir des serpents ou à boire du poison pour prouver qu’ils sont de véritables croyants. »15

14 Mit anderen Zungen (75), p. 11.

15 Tongue - Speaking (87), p. 55.

B. LE LIVRE DES ACTES

Le livre des Actes fournit le seul appui biblique à la doctrine récente qui fait du parler en langues le signe du baptême dans l’Esprit. Donald Gee l’avoue : « Notre information en ce qui concerne la « manifestation » donnée aux croyants lorsqu’ils sont baptisés de l’Esprit se limite strictement aux cas relevés dans les Actes. »16

16 Glossolalia p. 101, Id. dans Pentecostal Evangel, 47, p. 23. « Toute étude sur ce point doit nécessairement se confiner dans ces limites, car le Nouveau Testament ne contient nulle part aucune affirmation claire et catégorique en ce qui concerne le signe (du baptême dans l’Esprit) » (Ibid. p. 3, cité dans Bruner (30), p. 78).

Trois exemples sont cités comme preuves : la Pentecôte, la maison de Corneille et les disciples d’Ephèse. Généralement, on ajoute l’épisode des Samaritains et la conversion de Paul, bien que, dans ces deux cas, le livre des Actes ne mentionnât pas le parler en langues.

Ac. 2.4-13 : La Pentecôte

« Ils furent tous remplis du Saint-Esprit et se mirent à parler en d’autres langues selon que l’Esprit leur donnait de s’exprimer (v. 4)… chacun les entendait parler dans sa propre langue (v. 6). « Comment les entendons-nous dans notre propre langue à chacun, dans notre langue maternelle ? Parthes, Mèdes… comment les entendons-nous parler dans nos langues des merveilles de Dieu ? » (8.11).

Il est généralement admis que le don des langues du jour de Pentecôte fut différent de celui qui nous est mentionné dans 1 Co. 12-14.

Ces différences peuvent se résumer ainsi17 :

17 D’après O. Sanders : The Holy Spirit and His Gifts (160), p. 125 et Griffiths (75), p. 16.

A la Pentecôte (Actes) Dans l’Eglise de Corinthe (1 Co.)
— tous les 120 parlaient en langues (2.4) — tous ne parlaient pas (12.30)
— les langues étaient comprises par tous les auditeurs (2.6) — personne ne les comprenait (14.2)
— les 120 parlaient aux hommes (2.6) — on parlait à Dieu (14.2, 9)
— aucun interprète n’était nécessaire (2.6, 8) — Paul défend de parler sans interprète (14.23, 28)
— les auditeurs s’émerveillaient (2.7-8) — les étrangers risquent de les déclarer fous (14.23)
— tout se passe dans l’harmonie (2.1) — les langues non contrôlées sèment la confusion (14.33)
— résultat final : le salut de beaucoup d’auditeurs (2.40) — celui qui parlait en langues sans interprète s’édifiait seul (14.4)

La différence essentielle entre les deux manifestations de l’Esprit a été expliquée de deux manières :

a) A la Pentecôte, le Saint-Esprit aurait accordé aux disciples le don de parler dans les langues des peuples représentés par les Juifs présents. C’est ce que semble souligner, par cinq fois, le texte de Luc : « dans d’autres langues » (heteraïs), « chacun dans sa propre langue » (dialektö), « dans notre propre langue à chacun, dans notre langue maternelle », « dans nos langues » (v. 4, 6, 8, 11). « A la Pentecôte, Luc décrit le parler en langues comme une prédication adressée aux hommes (apophthengesthaï : expliquer à haute voix, s’adresser de façon enthousiaste à quelqu’un, Ac. 24.14) pour leur prêcher l’Evangile dans des langues étrangères » (H. Haarbeck).18 F. Büchsel nous dit que, pour Luc, glossa signifie toujours une langue existante. « Le parler en langues n’est, en tout cas, jamais un balbutiement dénué de sens », jamais un parler en état d’extase comme dans les religions païennes.19

18 Theol. Begriffslexikon (Brockhaus 1971) Bd. IOI, p. 1409.

19 Der Geist Gottes im N.T. (1926, p. 240) cité par Bittlinger Glossolalia (14), p. 46.

b) D’autres font remarquer que le texte insiste sur le fait d’entendre dans sa langue (à part dans le v. 4). Il s’agirait donc d’un « miracle de l’audition » autant que d’un miracle des langues ». A Corinthe, Paul demandait que, dans la réunion publique, on ne parle pas en langues sans que quelqu’un interprète (1 Co. 14.13, 27, 28). Cette interprétation ou traduction est aussi un don de l’Esprit (12.10). « Le jour de la Pentecôte, le Saint-Esprit en personne s’est chargé, sans intermédiaire humain, de ce service de traduction. Ce ne sont pas les disciples qui, individuellement, ont parlé dans des langues différentes, mais chaque auditeur entendait tous les disciples (« nous les entendons ») dans sa propre langue » (W. de Boor).20

20 Die Apostelgeschichte (Brockhaus 1970), p. 53. Cette interprétation aurait l’avantage d’harmoniser le parler en langues des Actes avec celui de 1 Cor. 14. On peut rapprocher les remarques des différents auditeurs « Comment les entendons-nous parler dans nos langues des merveilles de Dieu — Ils sont pleins de vin doux » des réactions diverses à la voix venue du ciel : « Je l’ai glorifié, je le glorifierai encore. La foule qui était là et qui avait entendu, disait que c’était un tonnerre. D’autres disaient : un ange lui a parlé » (Jn. 12.28-29). Peut-on confondre une voix qui prononce des paroles intelligibles avec un coup de tonnerre — ou des louanges de Dieu dans des langues que l’on comprend avec les élucubrations inarticulées d’un homme ivre ? Ne faut-il pas voir les différences de perceptions dans les dispositions intérieures diférentes des auditeurs ? Comme pour les paraboles (Mt. 13.13-16), le Saint-Esprit aurait fait un tri entre ceux qui « en entendant, n’entendent ni ne comprennent » (v. 13) de peur de se convertir (v. 15) et ceux dont « les oreilles entendent » (v. 16) parce qu’ils sont prêts à recevoir le message de Dieu. D’autre part, on arriverait beaucoup plus facilement à s’expliquer comment les choses ont pu se passer dans la perspective de cette seconde interprétation que de la première. En effet, placez côte à côte deux ou trois personnes qui parlent des langues différentes dont l’une au moins vous est connue, vous serez incapables de comprendre quoi que ce soit (ceux qui ont été à un congrès international où se faisait la traduction simultanée par haut-parleurs directionnels ont pu s’en rendre compte lorsqu’ils se plaçaient dans les champs d’interférence de deux langues). Or, à la Pentecôte, on parlait au moins dans une quinzaine de langues à la fois.

Un autre fait significatif rapporté par un ami me ferait pencher vers cette interprétation : dans une réunion de type charismatique, un « parler en langues » convainquit un Espagnol présent et l’amena à la conversion parce qu’il s’entendait interpellé dans sa propre langue (des cas analogues sont cités par M. Kelsey Zungenreden (101) p. 63, Bittlinger Glossolalia (14), p. 37-38, Christenson Speaking… (note 6), p. 9, Sherrill Ils parlent (168), pp. 117-131). Or, comme la réunion avait été prise sur bande, ce message fut soumis à un professeur d’espagnol qui n’y entendit que du charabia.

Comme le dit L. Morris dans l’explication de 1 Cor. 14.21 : « Peut-être Paul veut-il dire qu’il en serait (dans l’Eglise) comme de ceux qui refusèrent de prêter attention à ce que disait le prophète et qui furent punis en entendant un langage inintelligible pour eux. Ainsi ceux qui ne croiraient pas entendraient des « langues » et ne seraient pas capables de comprendre leur sens merveilleux » (1 Corinthians, Tyndale Press, London 1969, p. 197).

Quelle que soit l’explication adoptée, le but du miracle est clair : il devait rendre attentif à une intervention divine immédiate et préparer les cœurs à écouter la Parole de Dieu. Le don des langues, tout comme le bruit du vent et les langues de feu était donc, pour les non-croyants, un signe de l’intervention et de la présence de Dieu, signe nécessaire pour prouver que l’Esprit était venu, ouvrant la nouvelle dispensation.

Ac. 8 : La conversion des Samaritains

Luc ne mentionne pas de parler en langues. « Simon vit que le Saint-Esprit était donné par l’imposition des mains des apôtres » (v. 18), mais rien ne nous permet de dire ce qu’il a vu. L’apôtre Paul nous dit que le fruit de l’Esprit c’est l’amour, la joie, la paix. Ces sentiments aussi se manifestent visiblement et on peut comprendre qu’il soit tentant de désirer pouvoir conférer à d’autres cette nouvelle qualité de vie.

Comme le dit M. Desaedeleer, « voir, à propos d’un phénomène oral, n’est pas une expression particulièrement bien choisie pour étayer pareille affirmation. »21

21 Thèse (47), p. 135.

Marcher en nouveauté de vie « selon l’expression de Paul dans Ro. 6.4 est aussi manifeste… louer Dieu peut être aussi démonstratif de la nouveauté de vie que parler dans une langue étrangère » (G. Millon).22

22 Les grâces de service (119), p. 79.

« Si Luc — ou l’Eglise primitive — avait été convaincu que seuls ceux qui ont parlé en langues ont reçu le Saint-Esprit, nous dit Bruner, si ce signe avait eu l’importance qu’on lui attribue — à savoir : sans le signe, on peut douter de la réalité du fait lui-même — pour- quoi alors Luc aurait-il omis de mentionner cette condition sine qua non ? Pourquoi ne le mentionne-t-il pas chaque fois, et surtout : pourquoi ne le mentionne-t-il pas ici où l’on sait que, pour un temps. le Saint-Esprit n’avait pas été reçu ?… La seule conclusion que nous puissions tirer de ce silence est que Luc ne partageait pas ce point de vue. Paul n’enseigne pas cette doctrine, et les évangiles n’en soufflent mot. Elle ne peut être trouvée nulle part ailleurs dans le Nouveau Testament. »23

23 Theology (30), p. 179.

Il n’est pas impossible que les Samaritains aient parlé en langues, mais le fait est que Luc ne le mentionne pas, et ce silence est significatif.

Mais, même si nous accordions ici aux défenseurs des langues lebénéfice du doute, cela ne prouverait pas encore que le parler en langues soit le signe d’une « seconde expérience » appelée baptême du Saint-Esprit, car dans cette « pentecôte samaritaine » où, pour la première fois, un groupe de non-Juifs fut admis dans l’Eglise, le parler en langues aurait joué le même rôle que dans la conversion des païens de la maison de Corneille : signe de l’extension du royaume de Dieu à un nouveau groupe ethnique, évocation du souvenir de la Pentecôte (cf. Ac. 11.16-17).

Ac. 9 : La conversion de Paul

Comme Paul dit aux Corinthiens qu’il « parle en langues plus » qu’eux tous (1 Co. 14.18), on en conclut qu’il a bien dû commencer une fois et qu’il a dû commencer comme tous les autres au moment de son baptême du Saint-Esprit chez Ananias. Cette interprétation sépare, comme nous l’avons vu, la conversion qu’elle situe sur la route de Damas et le baptême de l’Esprit dans la maison de Judas. Comme Ananias parle d’être rempli de l’Esprit (v. 17) et que l’on accède à la plénitude par « le baptême du Saint-Esprit », et que cebaptême est toujours marqué par le parler en langues, il est évident que Paul a parlé en langues à Damas. C.Q.F.D.

Malheureusement, c’est ce que le texte ne démontre nullement et pourtant Luc rapporte trois fois le récit de la conversion de l’apôtre, qui joue le rôle principal dans son livre (ch. 3 ; 22 ; 26) ; dans aucun de ces récits, il n’y a la moindre allusion à un parler en langues. N’est-ce pas la preuve manifeste que Luc n’était pas un pentecôtiste bon teint et qu’il ne croyait sans doute guère à la doctrine du « signe obligatoire » ou « normal ». « Peut-on raisonnablement penser que Luc aurait manqué pareille occasion si telle avait été sa conviction : que le parler en langues est le signe manifeste de la plénitude du Saint-Esprit ? » (M. Desaedeleer).

Le seul fait que ce récit soit invoqué comme « preuve » de cette doctrine ne démontre-t-il pas la fragilité des appuis scripturaires et le caractère artificiel des raisonnements ?

Ac. 10 et 11 : La conversion de Corneille

« Comme Pierre prononçait encore ces mots, le Saint-Esprit descendit sur tous ceux qui écoutaient la Parole. Tous les fidèles circoncis qui étaient venus avec Pierre furent étonnés de ce que le don du Saint-Esprit était aussi répandu sur les païens. Car ils les entendaient parler en langues et glorifier Dieu » (10.44-46). « Lorsque je me fus mis à parler, le Saint-Esprit descendit sur eux, comme sur nous au commencement. Et je me souvins de cette parole du Seigneur : Jean a baptisé d’eau, mais vous, vous serez baptisés du Saint-Esprit Or, puisque Dieu leur a accordé le même don qu’à nous qui (ou : quand nous) avons cru au Seigneur Jésus-Christ. » (11.15-17).

Rappelons-nous tout d’abord qu’il s’agit de l’expérience initiale de la conversion et non d’une « seconde expérience ». La référence au baptême du Saint-Esprit (11.16) confirme ce que le reste de l’Ecriture enseigne à ce sujet : cette expression se rapporte à la nouvelle naissance, à l’incorporation dans le Corps de Christ.

Ici, nous assistons à la première conversion de païens, à leur première entrée dans le Corps de Christ. Cette conversion est marquée par le parler en langues — après dix années de silence au sujet des langues. De quelles langues s’agit-il ?

a) Des mêmes langues que le jour de la Pentecôte, répondent certains : Luc emploie le même mot (glossaïs), Pierre précise que le Saint-Esprit descendit sur les païens « comme sur nous au commencement » et que Dieu leur a accordé le « même don » qu’à eux (isèn = égal). Le mot don peut se rapporter au Saint-Esprit, mais la descente du Saint-Esprit a été reconnue, comme le jour de la Pentecôte, par le parler en langues, c’est ce que dit le « car » du verset 46).

b) De langues différentes, disent d’autres, d’un parler extatique comme à Corinthe et comme dans les assemblées pentecôtistes actuelles. Luc ne répète pas le mot « autres » (heteraïs) employé dans Ac. 2.4. « Ils les entendaient parler en langues et glorifier Dieu » : il s’agit de deux choses différentes.

Là encore, nous ne pouvons aboutir à une conclusion certaine sur la nature du don : si, dans Ac. 2, il s’agissait d’une langue qui était incompréhensible si Dieu n’accomplissait pas un miracle en faveur des auditeurs, il a pu en être de même dans Ac. 10. Les disciples ont pu entendre les païens glorifier Dieu en langues, car Dieu a pu leur donner le don de l’interprétation. Dieu a aussi pu les faire parler dans une langue étrangère inconnue pour eux, mais comprise par les Juifs (en araméen, par exemple).

Plus important que la nature est, une fois de plus, le but du miracle : les langues étaient, de nouveau, un signe de la descente du Saint-Esprit.

« Sans le signe des langues, les croyants juifs n’auraient pas reconnu, dans les païens, des chrétiens authentiques et de véritables membres de l’Eglise » (Griffiths).24 « Le parler en langues des païens parlait plus fort que les prescriptions de la Loi ; ils furent dépassés par cette expérience, et l’Eglise s’ouvrit pour eux » (M. Kelsey).25

24 Mit anderen Zungen (75), p. 27.

25 Zungenreden (101), p. 49.

Peut-être pouvons-nous appliquer ici la mention énigmatique du parler en langues comme signe (1 Co. 14.21-22 citant Es. 28.11-12) pour la nation juive incrédule. Les langues inconnues parlées par des étrangers sont, pour les Juifs, un signe de l’acceptation de ces païens dans le peuple de Dieu et de leur rejet comme nation élue.26

26 Voir Criswell : The Baptism (42), pp. 114-115.

Mais, comme le fait remarquer Bruner, « les langues étaient un signe, non parce qu’elles étaient attendues, mais précisément parce qu’elles étaient inattendues, non demandées, inhabituelles — avec comme seul parallèle : la Pentecôte — pour convaincre même les Juifs les plus opposés, que Dieu voulait les païens aussi bien que les Juifs parmi son peuple. »27

27 Theology (30), pp. 191-192.

« Le Saint-Esprit descendit sur eux » — non pas : comme d’habitude, comme il le fait toujours, en accordant le don des langues comme signe de sa venue chaque fois qu’il « descend » sur quelqu’un ; mais « comme sur nous au commencement » (11.15). Puisque Pierre indique comme seul parallèle : la Pentecôte, on peut en conclure qu’il n’en connaît pas d’autre et que, pour lui, ce qui s’est passé à Césarée était une sorte de nouvelle Pentecôte.

« Alors je me souvins de cette parole du Seigneur » (v. 16). « Cette remarque n’a plus aucun sens si le parler en langues avait été l’expérience habituelle et générale, si Ac. 2 avait été la règle et si la venue du Saint-Esprit avait été marquée normalement par le parler en langues » (Griffiths).28

28 Mit anderen Zungen (75), p. 20, Bruner (30) dit de son côté : « Le seul parallèle que Pierre puisse tirer à Césarée est ce qui s’est passé « au commencement ». Cela renforce la probabilité qu’après la Pentecôte, les manifestations de Pentecôte non seulement n’étaient pas normatives, mais sans doute pas même connues. L’apparition des langues à Césarée n’était pas l’expérience normale de l’Eglise » (pp. 194-195).

« Puisque Dieu leur a accordé le même don qu’à nous qui avons cru (ou : quand nous avons cru) au Seigneur Jésus-Christ » (v. 17). Comme nous l’avons déjà dit, Pierre met le don du Saint-Esprit en relation avec la foi en Christ, il est accordé au moment où l’on devient croyant. Il sert de signe, à Pierre, pour accorder le baptême, c’est-à-dire le symbole de la nouvelle naissance, de l’expérience initiale de la vie chrétienne. Si nous pensons que, par le mot don, Pierre ait voulu désigner le don des langues, nous pouvons souligner qu’il ne dit pas : « le même don qu’à tous les croyants » ou : « tous ceux qui sont baptisés du Saint-Esprit », mais : « le même don qu’à nous quand nous avons cru au Seigneur Jésus-Christ ». Là encore le seul parallèle est l’expérience exceptionnelle de la Pentecôte.

Ac. 19 : La conversion des Ephésiens

« Ils furent baptisés au nom du Seigneur Jésus. Lorsque Paul leur eut imposé les mains, le Saint-Esprit vint sur eux, et ils parlaient en langues et prophétisaient » (19.5-6).

Rappelons que, là encore, il ne s’agit pas d’une expérience subséquente à la conversion, mais de l’entrée de ces anciens disciples de Jean-Baptiste dans le Corps de Christ.

Bruner signale qu’entre la Conférence de Jérusalem et cet épisode, Luc nous rapporte six conversions de Grecs : Lydie, le geôlier de Philippes, des Thessaloniciens. des Béréens, quelques Athéniens et des Corinthiens. Les seules manifestations signalées sont la foi dans l’Evangile, le baptême et les fruits de la vie nouvelle : l’amour, la joie, le désir de vie communautaire. « Rien d’autre ne semble intéresser Luc. »29

29 Theology (30), p. 205.

Or, voilà qu’à Ephèse, ces disciples de Jean se mettent à parler en langues et à prophétiser au moment de leur conversion. Pourquoi ? Ici, comme ailleurs, nous en sommes réduits à des conjectures — les pentecôtistes comme les autres d’ailleurs, car si le parler en langues avait été la norme lors de la descente du Saint-Esprit, rien n’’explique pourquoi Luc le mentionne ici et non ailleurs.

Hoekema pense que « puisque ces disciples n’avaient même pas entendu dire que l’Esprit-Saint était répandu, ils devaient être convaincus, sans l’ombre d’un doute, que ce grand fait rédempteur avait effectivement eu lieu. le meilleur moyen de les convaincre était de leur donner deux des dons particuliers que le Saint-Esprit avait accordés aux disciples le jour de la Pentecôte : la glossolalie et la prophétie. En d’autres termes, nous avons à faire ici à une sorte d’extension de la Pentecôte à Ephèse… »30 Dans ce cas, le signe serait donc donné à l’intention de ceux qui reçoivent le Saint-Esprit.

30 What about tongue - speaking (87), p. 76.

D’autres rappellent qu’avec cet exemple nous sommes, une fois de plus, à un point de passage d’un groupe entier de l’ancienne dans la nouvelle alliance. D’autres encore soulignent « la grande liberté qui régnait dans ces premiers temps dans la manière d’agir des serviteurs de Dieu » et de l’Esprit de Dieu, car « il nous faut prendre acte du fait que Dieu aime sa liberté. »31

31 The Baptism (188), p. 91.

Cette remarque renvoie dos à dos partisans et adversaires des langues : il est clair que les langues ont été, à Ephèse, un signe de la venue de l’Esprit, comme elles l’ont été à la Pentecôte et lors de la conversion de Corneille ; il ne l’est pas moins qu’elles ne sont mentionnées que dans ces trois cas de conversions et pas dans les nombreux autres.

Conclusions sur le livre des Actes

Le livre des Actes nous raconte une histoire unique : la fondation et l’expansion de l’Eglise dans le monde juif et païen. Cette histoire ne peut jamais se répéter. Nous ne pouvons donc pas appliquer, sans autre, à la situation contemporaine, les faits rapportés là. Certaines étapes marquantes ont été signalées par des événements exceptionnels. Rappelons-nous que « l’un des principes fondamentaux de l’interprétation biblique est le suivant : des récits bibliques d’événements peuvent illustrer ou expliquer une doctrine biblique, ils ne peuvent jamais en être le fondement » (M. Griffiths).32

32 Mit anderen Zungen (75), p. 12.

Néanmoins, nous pouvons tirer de ce livre un certain nombre de conclusions au sujet de la question qui nous occupe :

1. Le livre des Actes ne nous rapporte que trois cas de parler en langues. « Il ne faut pas oublier que les langues ne sont mentionnées que trois fois en relation avec la réception de l’Esprit et chacun de ces cas peut, en toute honnêteté, être considéré comme exceptionnel » (L. Morris).33

33 Spirit of the Living God (124), p. 65. Voir Stott (178), p. 51.

2.Tous les trois se rapportent à la venue initiale de l’Esprit dans des croyants, donc à leur conversion, et non à une seconde expérience.

3. Les Actes nous rapportent aussi beaucoup de cas de conversions sans parler en langues. Même à supposer que ce livre soit la norme du christianisme actuel, cela ne signifierait pas encore que la venue de l’Esprit doit être nécessairement accompagnée d’un signe visible.

On cite toujours les trois cas exceptionnels où des groupes ont parlé en langues au moment de leur conversion. On oublie les autres qui n’ont été marqués par aucun signe particulier. Hoekema énumère une vingtaine de passages relatant la conversion de milliers de croyants.34 Il conclut : « Il est donc clair que le témoignage du livre des Actes n’appuie pas l’affirmation pentecôtiste selon laquelle le parler en langues marquant une expérience appelée baptême du Saint-Esprit serait le modèle néo-testamentaire normal pour tous les croyants. »

34 Ac. 3 ; 4.4 ; 5.14 ; 6.7 ; 8.36 ; 9.42 ; 11.21 ; 13.12, 43 ; 14.1, 21 ; 16.14, 4 ; 17.4, 11, 12, 34 ; 18.4, 8 ; 28.24. Tongue - Speaking (87), p. 80 (repris dans Griffiths (75), pp. 24-25).

4. « Dans aucun des cas, ceux qui ont reçu les langues ne les ont recherchées, elles leur furent données souverainement » (O. Sanders).35

35 The Holy Spirit (159), p. 132.

5. « Elles furent données, non à des individus choisis ou spécialement préparés pour cela, mais à des groupes entiers. Chaque fois, tout s’est passé inopinément, dans une seule et même réunion, au début de leur expérience chrétienne. Dans ces cas, le don des langues a été accordé comme une preuve que le Saint-Esprit a été donné à chaque groupe — et non comme un signe du baptême ou de la plénitude de l’Esprit » (O. Sanders).36

36 Ibid. « Les événements des Actes se rapportent tous à un miracle caractérisant le début de quelque chose de nouveau et qui a saisi, de façon inattendue et irrésistible, des groupes entiers » (M. Griffiths (75), p. 13). « Le parler en langues n’apparait jamais chez un individu, ni dans une masse organisée. Il se manifeste seulement dans l’Eglise rassemblée… Jamais dans le Nouveau Testament, des personnes isolées ne commencent à parler en langues… O. Dibelius : Die werdende Kirche (Furche Verlag, Berlin 1941), p. 102.

6. Une seule fois, dans les Actes, la plénitude de l’Esprit et le parler en langues sont mentionnés ensemble (Ac. 2). Nous avons vu qu’il est question neuf fois, dans ce livre, d’être rempli du Saint-Esprit. Or, après la Pentecôte, aucune de ces expériences de la plénitude de l’Esprit n’est marquée du signe des langues : ni Pierre devant le sanhédrin (4.8), ni les diacres (6.5), ni les disciples qui ont prié ensemble (4.31), ni Etienne (7.55), ni Barnabas (13.9), ni Paul à son baptême (9.17), ni les disciples d’Antioche (13.52) qui, tous, furent « remplis de l’Esprit », n’ont parlé en langues.

On ne peut donc pas prétendre que le parler en langues soit le signe normal — et encore moins obligatoire — du fait d’être rempli de l’Esprit.

7. Dans tous les cas cités dans les Actes, le parler en langues est un signe de l’Esprit, soit pour les assistants (Ac. 2 et 10), soit pour les bénéficiaires (Ac. 19). Nous ne trouvons nulle part l’exercice du « don des langues » dont parlera Paul dans 1 Co. 12.14, ni pour l’édification privée, ni dans le cours d’une réunion.

Une question reste ouverte :

S’agissait-il de langues étrangères existantes ou d’un parler incompréhensible dans un état d’extase ?

C. LES ÉPÎTRES

La seule mention des langues dans les épitres se trouve dans 1 Co. 12-14.

D’après ces chapitres, le don des langues était un don authentique de l’Esprit de Dieu (12.10, 30). Même s’il était inférieur aux autres et inutile à l’Eglise s’il n’était accompagné de l’interprétation (14.4-5), il ne fallait pas en empêcher l’exercice (14.39).

En ce qui concerne notre question (les langues sont-elles le signe du baptême de l’Esprit ?), nous remarquons que :

1. L’apôtre emploie le même mot que Luc dans les Actes (glossaïs), il n’y a donc pas de raison, malgré les différences signalées plus haut, d’y voir un autre phénomène.

2. Le parler en langues n’est jamais mis en relation avec une seconde expérience qui serait appelée « baptême du Saint-Esprit » et à laquelle il servirait de signe initial. Il est bien question de baptême du Saint-Esprit dans ce passage, mais s’il est dit, d’une part, que tous les Corinthiens l’ont reçu (12.13), il est précisé, d’autre part, que tous ne parlent pas en langues (12.30).37

37 Même les auteurs pentecôtistes admettent qu’en « tout cas, ce passage de l’Ecriture ne traite pas de la question si les langues sont la preuve du baptême dans le Saint-Esprit (D. Gee : Glossolalia, p. 100).

3. Le parler en langues n’est pas, non plus, mis en relation avec la plénitude du Saint-Esprit.38

38 L’un des meilleurs théologiens du pentecôtisme, C. Brumback, le concède : « Dans 1 Cor. 12 à 14, il n’y a pas le moindre indice que le don des langues soit associé plus ou moins directement à la plénitude de l’Esprit » (What Meaneth This ? (28), p. 266).

La plénitude de l’Esprit est marquée, dans les Actes et dans l’épître aux Ephésiens, par une intime communion avec Dieu et par des relations nouvelles avec les hommes (cf. Ep. 3.14-19 ; 5.15-22). Rien de cela n’apparaît dans l’Eglise de Corinthe où ce don était pratiqué. L’apôtre, tout en reconnaissant qu’il ne leur manque aucun don (1.7), déplore leur infantilisme spirituel et leur christianisme charnel (3.1-3). Le parler en langues n’est donc certainement pas le signe d’une vie remplie de l’Esprit.

4. Paul dit bien que les langues sont un signe, mais pour l’incroyant (14.22). D’après le contexte du passage d’Esaïe qu’il cite (28.11), il s’agit d’un signe de condamnation. Aucune des significations données à ce passage difficile ne convient aux langues considérées comme signe de la venue de l’Esprit.

5. Les langues ne sont pas en elles-mêmes un signe de la présence de l’Esprit de Dieu, elles doivent, au contraire, être soumises elles-mêmes à un test de contrôle pour en vérifier l’origine. Le développement au sujet des dons spirituels commence par un avertissement : « Je vous déclare que nul, s’il parle par l’Esprit de Dieu, ne dit : Jésus est anathème » (12.3). Il est probable, pensent les commentateurs, que des « prophéties » ou des messages en langues interprétés se soient résumés à une telle affirmation blasphématoire et que les Corinthiens désemparés aient demandé à l’apôtre ce qu’il fallait en penser. Paul leur donne un critère pour éprouver les esprits : « Si quelqu’un parle par l’Esprit de Dieu », il ne peut que rendre hommage à la seigneurie du Christ. La forme dubitative de l’expression permet de conclure que l’on peut fort bien parler — en prophétie ou en langues — sous l’inspiration d’un autre esprit.

L’histoire nous apprend, en effet, que le parler en langues était fréquent dans les religions païennes d’où ces Corinthiens venaient (religions à mystères : Eleusis, Delphes).39 D’ailleurs, le terme que Paul emploie dans le verset 2 (vous vous laissez entraîner vers les idoles muettes : apagô) a été reconnu comme le « terme technique » utilisé pour le ravissement extatique dans les cultes dionysiaques.

39 Voir J. Weiss : Korintherbrief, pp. 335-339 ; H. Lietzmann : Korinther, pp. 68ss. ; J. Behm, art. glossa dans Theol. Wörterb. NT., T.I., pp. 722ss. ; Hoekema : Tongue - Speaking (87), pp. 85-86 ; H. Berkhof : The doctrine of the Holy Spirit (10), p. 95.

« Toute activité charismatique reste ambiguë et a besoin d’examen approfondi… Il n’y a, à mon sens, aucune raison de supposer a priori que les personnes qui parlent en langues, parlent nécessairement sous l’influence divine » (S. Tugwell).40

40 Le don des langues d’après le N.T., Vie spirit. 1-2, 1974, p. 58.

L’expérience à prouvé que des personnes sincères sont tombées sous l’influence de mauvais esprits en recherchant le don des langues. Elles ont parlé en langues, mais leur vie a porté la marque d’une emprise satanique et il leur a fallu un véritable exorcisme pour retrouver leur état normal. Le parler en langues peut aussi être le simple produit d’un psychisme survolté.41

41 Voir A. K. : Le Renouveau Charismatique (104), pp. 75 ss.

S’il peut donc être d’origine satanique ou psychique aussi bien que divine, le parler en langues ne saurait servir de critère valable.

CONCLUSIONS :

Aucun des passages du Nouveau Testament n’enseigne que le parler en langues doit marquer la réception initiale de l’Esprit, ni une seconde expérience appelée « baptême dans le Saint-Esprit » ou « plénitude de l’Esprit ». La seule mention des langues dans les évangiles se trouve dans une liste de différents signes pouvant accompagner la prédication de l’Evangile : les trois textes des Actes se rapportent à des cas spéciaux contrebalancés par une multitude de cas où des gens recevaient le Saint-Esprit — ou en étaient remplis — sans parler en langues ; le seul passage des épîtres consacré aux langues ne mentionne ni la réception, ni la plénitude de l’Esprit et, d’autre part, il ne dit pas que les langues seraient le signe de l’une ou de l’autre de ces grâces.

En dehors de ces six chapitres mentionnant les langues, 226 chapitres du Nouveau Testament sont absolument muets sur ce point. Ce silence contraste singulièrement avec les témoignages émanant des milieux pentecôtistes ou charismatiques dans lesquels, presque sans exception, les langues sont évoquées. Si elles avaient eu, pour les apôtres, la valeur de signe et la même importance pour la vie spirituelle que dans ces milieux actuels, comment se ferait-il que l’apôtre Paul n’en parle jamais dans ses épîtres d’enseignement adressées à des chrétiens qu’il ne connaissait pas personnellement (Ro., Ep., Col.) ou à des nouveaux convertis qu’il a dû quitter trop tôt (Th.) ? Pourquoi, ni l’auteur de l’épître aux Hébreux, ni Jacques, ni Pierre, ni Jude, ni Jean n’y font-ils la moindre allusion alors qu’ils sont précisément préoccupés de la vie spirituelle de leurs correspondants, de leur communion avec Dieu, de leur prière, leur louange, leur intercession, c’est-à-dire de ces aspects de la vie intérieure auxquels la prière en langues donne, apparemment, une dimension toute nouvelle, une profondeur et une intensité inconnues ? Il n’y a aucun doute : la Bible met l’accent sur d’autres réalités spirituelles que les auteurs pentecôtistes ou néo-pentecôtistes. Le centre de gravité est ailleurs que chez ces auteurs, où nous sommes en présence d’une piété plus émotionnelle, plus centrée sur ce que l’on voit et que l’on ressent. C’est pourquoi le parler en langues joue un rôle différent dans les deux sphères.

D’ailleurs, les pentecôtistes ne s’en cachent pas : leur doctrine n’est pas basée sur la Bible elle-même, mais sur un raisonnement qui s’appuie sur certaines prémisses dogmatiques au sujet du baptême de l’Esprit. Le plus éminent théologien pentecôtiste, Donald Gee, l’explique ainsi : « La conclusion qui nous amène à dire que « la preuve initiale » d’un baptême dans le Saint-Esprit c’est le parler en langues, résulte de la conséquence logique du raisonnement suivant : le Nouveau Testament révèle que le baptême dans le Saint-Esprit est une expérience personnelle bien définie. Elle est à la fois consciente pour celui qui l’a faite, et elle est manifeste pour ceux qui peuvent être présents à cette occasion. Il s’ensuit donc qu’il doit y avoir, au moment du baptême dans le Saint-Esprit, une manifestation personnelle et consciente, d’une part, et une manifestation extérieure et patente, d’autre part. C’est exactement ce que nous voyons se réaliser dans le Nouveau Testament. Quelle est cette manifestation ? »

L’auteur cite alors les quatre cas classiques du livre des Actes, puis il conclut : « La confirmation de cette vérité doctrinale est fournie avec certitude, aujourd’hui encore, par l’expérience de milliers de croyants de toutes dénominations et dans le monde entier » (D. Gee.)42

42 Glossolalia, p. 100.

Un peu plus loin : « Une expérience spirituelle si submergeante par sa nature que la Bible l’appelle un « baptême » paraît impensable et incontrôlable si elle n’est pas accompagnée de manifestations émotives extérieures. »43

43 Ibid., p. 108.

Donc : on part de l’expression biblique de : « baptême de l’Esprit ». On définit ce baptême comme une expérience nécessairement consciente pour le bénéficiaire et manifeste pour les assistants, et l’on aboutit, par voie de déduction (« il doit y avoir »), au signe des langues. Du moment qu’il existe une expérience actuelle qui a les caractéristiques définies, c’est-à-dire que des gens parlent en langues lors d’une expérience subséquente à la conversion, le raisonnement échafaudé doit donc être exact. Si, par contre, le « baptême de l’Esprit » n’est pas, dans la perspective biblique, une expérience nécessairement consciente pour le bénéficiaire et manifeste pour les assistants, s’il n’est pas une seconde expérience et, si cette seconde expérience n’existe même pas dans le cadre de la révélation biblique, tout le raisonnement s’écroule.

Sans doute, l’expérience demeure, mais elle n’a certainement pas la signification qui lui est attribuée dans la doctrine pentecôtiste ou charismatique — même pas si, au lieu de l’appeler « baptême du Saint-Esprit », on parle d’être « rempli de l’Esprit » car, comme nous le verrons dans un prochain chapitre, la plénitude de l’Esprit selon la Bible, c’est autre chose.

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