Ministères dans l’Église

CHAPITRE VII

LES ANCIENS

1. Les différents termes utilisés dans le Nouveau Testament

Le Nouveau Testament utilise une variété de termes pour désigner ceux qui dirigent les communautés locales : à Rome et à Thessalonique, il y a desproïstamenoï (« ceux qui sont à la tête »), à Corinthe, il y a un don de « gouvernement » (kubernèsis, pilote). Les trois termes qui reviennent le plus souvent sont ceux d’ancien, d’évêque et de conducteur (cf. M. Griffith, 82, p. 72-73). D’où viennent ces termes ? S’agit-il de ministères différents ou de titres équivalents ? Comment fonctionnent-ils ?

a) Les anciens dans le judaïsme

Actuellement tous les spécialistes sont d’accord pour voir l’origine des anciens de l’Eglise chrétienne dans les zeqenîm du judaïsme. La fonction d’ancien était connue chez la plupart des peuples de l’ancien Orient. Elle existait en Egypte (Genèse 50.7 ; Psaumes 107.32), chez les Moabites et les Madianites (Nombres 22.4, 7-14), dans le pays de Canaan (Josué 9.11). Nous la trouvons dans le peuple juif à partir du séjour d’Israël en Egypte (Exode 3.18 ; 4.29…). Les anciens dirigeaient le peuple et le conseillaient ; c’étaient eux qui siégeaient aux portes de la ville et qui rendaient la justice (Josué 20.4), eux aussi qui étaient chargés de maintenir la pureté rituelle de la cité si un cadavre était découvert dans ses murs (Deutéronome 21.2), de régler les différends domestiques et conjugaux (Deutéronome 22.15 ; 25.7) et de rechercher les meurtriers dans les villes de refuge (Deutéronome 19.12), tout en y offrant asile à ceux qui leur prouvaient qu’ils avaient commis un homicide involontaire (Josué 20.4). Au-dessus des anciens d’une ville, il y avait les anciens de la tribu (Juges 11.5 ; 1 Samuel 30.26) et ceux de la nation qui constituaient une sorte de parlement nanti de pouvoirs politiques et militaires (1 Samuel 8.4 ; 2 Samuel 5.3 ; 1 Rois 21.8). Ce sont eux qui ont demandé un roi à Samuel (1 Samuel 8.4-5) et ont oint David (2 Samuel 5.3). Le roi restait en partie dépendant de leur faveur (1 Samuel 15.30 ; 2 Samuel 17.4, 15).

La fonction d’ancien a survécu à l’exil (Esdras 5.5, 9 ; 10.8). Au Ier siècle, ils faisaient partie du pouvoir exécutif religieux de la nation. Ils avaient la faculté d’excommunier quelqu’un du Temple (cf. Jean 9.34). Un tiers du sanhédrin était composé d’anciens, 24 d’entre eux y siégeaient avec les prêtres et les scribes. C’était l’instance suprême du peuple jusqu’en l’an 70 après Jésus-Christ.

Les synagogues nées pendant l’exil avaient aussi à leur tête des anciens sous la conduite d’un président (Luc 8.49 ; Actes 18.8, 17). Ils étaient responsables de toute la vie civile et ecclésiastique du peuple ainsi que de l’enseignement des jeunes (puisque la synagogue faisait en même temps fonction d’école). Ils étaient élus à vie par la communauté. Ils devaient avoir au moins 30 ans, connaître la loi et jouir d’une bonne réputation. Les synagogues de la Diaspora étaient dirigées par un groupe de 7 ou 9 anciens nommés parfois archontes ou chefs de la synagogue.

« Il était donc normal lorsque la synagogue chrétienne prit sa place aux côtés de la synagogue juive, qu’elle adopte une organisation semblable — avec les modifications exigées par les circonstances ; ainsi le nom familier sous l’ancienne dispensation fut retenu sous la nouvelle » (Lightfoot, 81, p. 96). Lorsque Luc emploie l’expression « les anciens de l’Eglise » c’est le plus souvent pour désigner les anciens de l’Eglise de Jérusalem composée essentiellement de judéo-chrétiens (Actes 11.30 ; 15.2, 4, 6, 22-23 ; 16.4 ; 20.17 ; 21.18).

Dans le monde grec, les anciens portaient la responsabilité de la vie communautaire : ils s’occupaient des impôts, formulaient les lois et veillaient à la moralité dans la cité. Le mot ancien impliquait les notions de maturité et de responsabilité. Les anciens des Eglises « vont superviser les affaires de la nouvelle société de la même manière que leurs collègues juifs s’occupaient de la synagogue » (L. Morris, 73, p. 71).

Cette organisation était essentiellement laïque, c’est-à-dire étrangère à la prêtrise d’Aaron. Dans les grandes colonies, on élisait chaque année (au Nouvel-an civil et non au Nouvel-an religieux) un comité exécutif choisi parmi les anciens. Ce comité représentait la communauté juive auprès des autorités païennes. Rappelons-nous d’ailleurs que les fonctions liturgiques dans les synagogues étaient remplies par des « laïcs » : la présidence du culte, le choix du lecteur, les invitations à prêcher étaient le privilège du « chef de la synagogue », un laïc élu par la congrégation (D.G. Dix, 55, p. 76).

b) Les évêques

Le mot épiskopos (qui a donné par francisation le mot évêque) vient du monde grec. « Dans le langage athénien, il était utilisé pour désigner les commissaires chargés de régir une nouvelle colonie ou acquisition territoriale » (Lightfoot)1 ainsi que les magistrats municipaux et les fonctionnaires d’associations religieuses chargés de gérer les fonds et de faire appliquer les règlements. Le terme s’appliquait même à des philosophes lorsqu’ils étaient chargés de la direction spirituelle ou morale de certaines personnes.

1 Christian Ministry, (81, p. 95). Aristophane l’utilise pour parler des délégués d’Athènes dans les colonies et les villes soumises (Oiseaux, 1022ss).

Au IIe siècle avant Jésus-Christ, deux épiscopes sont investis d’une mission d’administration financière. En Syrie, le terme est employé pour les hommes qui surveillaient une construction (Goguel, 47, p. 120-121). Dans la Septante, il a le sens de surveillant. Dieu est l’épiscope suprême (Job 20.29, Philon utilise plusieurs fois ce terme pour Dieu). Ailleurs, le mot s’applique à un magistrat, un gouverneur de province (1 Macchabées 1.5 ; Juges 9.28  Esaïe 60.17 ; Nombres 31.14). Les hommes chargés de surveiller les travaux du Temple et ceux qui veillaient à son approvisionnement en huile, parfums, etc... portaient aussi ce titre (2 Rois 12.11-12 ; 2 Chroniques 34.12-17).

c) Les pasteurs

Le mot berger ou pasteur est déjà utilisé dans l’Ancien Testament pour désigner les conducteurs du peuple (Esaïe 56.11 ; Jérémie 3.15 ; 10.21 ; 23.1, 4 ; 50.6 ; Ezéchiel 34 ; Zacharie 10.3). Jésus s’est donné comme modèle du bon Berger (Jean 10.1-16). L’apôtre utilise le terme une seul fois en le combinant au ministère de docteur (Ephésiens 4.11). Pierre emploie l’image du berger pour les anciens sans utiliser le nom lui-même (1 Pierre 5.2-4).

d) Les conducteurs (ou guides)

Le mot hègoumenoï apparaît dans Actes 14.12 où Paul est présenté comme le « guide de la parole », dans Actes 15.22 où Jude et Silas sont nommés « des hommes, guides parmi les frères » et surtout dans Hébreux 13.7, 17, 24 : « Laissez-vous persuader par vos guides et cédez (devant eux) — ce sont eux, en effet, qui se privent de sommeil pour (ou veillent sur) vos âmes, comme ayant à rendre compte — afin qu’ils fassent cela avec joie et non en gémissant. »2 Il ne reparaît que dans l’épître de Clément de Rome (1.3) où les guides semblent distincts des presbytres (21.6). « Le radical verbal du mot hègoumenoï signifie marcher devant, conduire ou guider. Le substantif désigne souvent le chef d’une troupe, un gouverneur ou un prince (1 Macchabées 9.30 ; Siracide 17.17). Ce titre aux larges contours n’a pas de connotation proprement religieuse. Dans les Septante, il s’applique aux autorités civiles (Esdras 8.58), y compris sans doute dans Siracide 33.19 où il est question des guides de l’assemblée » (Ch. Perrot, M.M., p. 12b).

2 Traduction de Ch. Perrot dans « L’Epitre aux Hébreux » (M.M., 4. p. 124). Voir tout son développement sur les hègouménoï (p. 123-128).

On peut ajouter à ces termes la mention de «ceux qui vous dirigent (proïstamenous) dans le Seigneur» (1 Thessaloniciens 5.12). Ce même verbe se retrouve dans 1 Timothée 3.4-5 parmi les conditions requises de l’évêque. Le nom de proïstamenos (président) désigne l’un des charismes énumérés dans Romains 12.8. Nous pouvons aussi en rapprocher « ceux qui gouvernent (kybernèsis) » (1 Corinthiens 12.28). Peut-être l’allusion de 1 Corrinthiens 16.15-16 aux « prémices (aparchè) de l’Achaïe » qui se dévouent au service des saints et à ceux « qui travaillent à la même œuvre » est-il à comprendre dans le même sens.3 Paul demande d’avoir de la déférence pour eux (cf. Hébreux 13.7, 17 ; 1 Thessaloniciens 5.12).

3 On ne peut déterminer avec certitude le sens de aparchè : premiers convertis ou premiers baptisés (W. Bauer Dict., 161; C.H. Dodd, J. Moffatt, Schmitthals, Conzelmann) ou spécialement consacrés à Dieu (G. Delling, O. Michel). Dans Jacques 1.8 et Apocalypse 14.4, c’est l’élément : choix pour Dieu, sainteté qui est souligné (U. Brockhaus, 72, p. 111, note 83).

On peut conclure de l’usage de ces termes qu’il n’existait pas de stéréotypie dans les Eglises primitives, mais bien une fonction de direction reconnue par tous qui prenait selon les endroits, les besoins et les moments, des noms divers.4 « Le terme ‘ancien’ souligne la dignité de l’office (comme au temps d’Israël), ‘évêque’ en souligne la fonction (= surveillant), ‘pasteur’ (berger) décrit le travail accompli à l’égard des brebis, ‘conducteur’ (Hébreux 13.7, 17, 24) décrit la position du guide qui indique la direction par son exemple, son influence ou son conseil » (F. Buhler, 79, p. 54).

4 « Paul attache peu d’importance aux divers titres donnés aux uns et aux autres » (P. Grelot : M.M., 74, p. 67.

2. Equivalence des termes

a) Ancien = évêque

Les auteurs du Nouveau Testament utilisent indifféremment les deux termes.

  1. Paul demande aux anciens d’Ephèse de venir à Milet (Actes 20.17). Il s’adresse à eux en les appelant évêques (v. 28).
  2. Il demande à Tite d’établir des anciens dans chaque ville (Tite 1.5). En dressant la liste des conditions qu’un ancien doit remplir, il dit : « un évêque doit être… » (v. 7).
  3. Pierre adresse des exhortations aux anciens (1 Pierre 5.1) et leur dit : Paissez le troupeau qui est sous votre garde. » Certains manuscrits ajoutent : « Prenez-en la supervision (épiskopountes). » Peut- être s’agit-il d’une adjonction ultérieure au manuscrit primitif. Dans ce cas, cela prouverait que, même après le temps des apôtres, un scribe pouvait confondre les deux offices.
  4. Si les mots évêque et ancien avaient désigné deux fonctions différentes existant dans les Eglises, on ne comprendrait pas pourquoi
    1. dans Philippiens 1.1, Paul n’aurait nommé que les évêques et les diacres,
    2. dans 1 Timothée 3, il n’aurait énuméré que les qualifications requises pour ces deux offices, alors qu’il parle des anciens plus loin (5.17-19),
    3. la Didaché (fin Ier siècle) ne mentionne également que ces deux fonctions (15.1). Polycarpe ne nomme que les anciens et les diacres (Goguel, 47, p. 118, 163).
    4. Clément de Rome établit l’identité de l’évêque et de l’ancien (42.4 ; 44.4ss.).
    5. Hermas parle tantôt des anciens « qui sont à la tête de l’Eglise » (2e vision, 4), tantôt des évêques (3.5), donc il identifie les deux fonctions.
    6. La II Clément (un écrit datant de la moitié du second siècle) parle deux fois des anciens (17.3, 5), mais pas d’un évêque qui leur serait supérieur.

Au IIe et au IIIe siècle, on distinguait les deux termes, mais « au IVe et au Ve siècle, dit Lightfoot, dans tous les commentaires grecs ou latins leur identité primitive est affirmée » (81, p. 98ss., voir sa démonstration complète, p. 181-269).

Au IVe siècle, Jérôme, le traducteur de la Bible en latin dit clairement que la distinction entre anciens et évêques provient d’une coutume de l’Eglise mais non d’un commandement du Seigneur ou d’une institution des apôtres. Dans son Commentaire sur Tite, il écrit : « Dans ce temps-là — c’est-à-dire au temps des apôtres — les évêques étaient aussi appelés anciens. Dans le livre des Actes des Apôtres, Paul, par venu à Milet, envoya quelqu’un à Ephèse pour faire venir les anciens de l’Eglise ; puis, il leur dit : Prenez soin (…) de tout le troupeau dont l’Esprit-Saint vous a établis évêques, c’est-à-dire gardiens (…). Tout cela nous prouve que les mêmes personnes étaient appelées anciens et évêques. Mais, plus tard, pour éliminer toutes les sources de querelle, le soin de l’Eglise a été confié à un seul homme. Pourtant, les anciens de l’Eglise doivent savoir qu’ils sont soumis aux évêques par une coutume de l’Eglise et quant aux évêques, ils doivent se rappeler qu’ils ont été placés au-dessus des anciens par une disposition de l’Eglise et non par un commandement du Seigneur » (Migne, Patrologie latine, 26, 597s).

En fait, le ministère de l’évêque résulte davantage d’une dégénérescence du ministère d’apôtre (abandon de l’itinérance, fonctionnarisation) que d’une évolution du presbytérat (Gloagen, 82, p. 96; D.G. Dix, 55, p. 119s.). D’ailleurs, selon la doctrine catholique, les évêques sont les successeurs des apôtres. Epiphane (310-403) justifiait la supériorité de l’évêque sur l’ancien par le fait que Timothée, délégué apostolique, devait reprendre les anciens qui tombaient dans le péché.

La plupart des théologiens, même anglicans ou catholiques, accordent cette identité. « Pour Paul, dit le chanoine Bardy, les deux termes épiscope et presbytre ont le même sens et sont interchangeables. La même synonymie se retrouve dans le Pasteur d’Hermas.5» Peut-être le terme ancien était-il plutôt utilisé dans le contexte juif, celui d’épiscope plu tôt en milieu grec.

5 G. Bardy (45, p. 40). La même situation se retrouve dans la Secunda Clementis, affirme l’auteur, chez Polycarpe, Justin, Papias, Irénée. « St-Ignace d’Antioche est le seul, parmi les Pères apostoliques, qui distingue d’une manière claire et invariable trois ordres, désignés par l’énumération : évêques, presbytres, diacres » (p. 41).

b) Ancien = évêque = pasteur

Aux anciens d’Ephèse, Paul dit : « Prenez garde… à tout le troupeau sur lequel le Saint-Esprit vous a établis évêques pour paître l’Eglise du Seigneur » (Actes 20.28). Pierre recommande de même aux anciens des Eglises auxquelles il adresse sa première lettre : « Paissez (poimainô) le troupeau de Dieu qui est sous votre garde » (1 Pierre 5.1-2). Dans la même épître, Christ est appelé « le pasteur et évêque de vos âmes » (2.25). Pour un homme, le substantif pasteur n’apparaît que dans la liste d’Ephésiens 4.11, associé à celui de docteur, à côté des prophètes et des évangélistes. « Ainsi les trois termes d’ancien, d’épiscope et de pasteur désignent tous trois une seule et même charge » (H. D’Espine, 44, p. 19).

Calvin a bien reconnu l’équivalence de la plupart de ces termes : « Si j’ai nommé indifféremment ceux qui ont le gouvernement de l’Eglise évêques, prêtres, pasteurs et ministres, je l’ai fait suivant l’usage de l’Ecriture qui prend tous ces mots pour une même chose.» Il nomme donc les prêtres (terme dérivé de presbyteroï anciens) comme équivalents des pasteurs, mais fait des anciens une fonction à part (cf. Blandenier, 82, p. 7). Nous reviendrons sur ce point dans le chapitre historique (p. 184).

3. Gouvernement collégial de l’Eglise

a) Les faits

« Le christianisme est né dans le contexte juif où, contrairement au monde romain ou grec, le gouvernement était organisé selon le modèle oligarchique plutôt que monarchique. Le sanhédrin comprenait 71 membres. La synagogue était dirigée par un conseil d’anciens. La responsabilité collégiale était le modèle dominant de l’Eglise primitive » (Neil Summerton, 80, p. 34).

Dans tout le Nouveau Testament comme dans la littérature post-apostolique, les termes d’ancien et d’évêque apparaissent toujours au pluriel — sauf lorsque l’apôtre énumère les qualifications requises pour chacun d’eux. Des anciens dirigent l’Eglise de Jérusalem (Actes 11.30 ; 15.2, 6, 23 ; 21.18). Paul et Barnabas « firent nommer des anciens dans chaque église » (Actes 14.23). Dans 1 Thessaloniciens 5.12, Paul demande à ses lecteurs d’avoir des égards pour « ceux qui travaillent » parmi eux. Dans l’adresse de l’épître aux Philippiens, il inclut les évêques et les diacres (1.1). A Tite, il demande d’établir « des anciens dans chaque ville » (1.5). À Milet, il convoque les anciens de l’Eglise d’Ephèse (Actes 20.17). A Timothée, il parle de « l’assemblée des anciens » (1 Timothée 4.14). Il lui écrit : « Que les anciens qui dirigent bien soient jugés dignes d’un double honneur » (1 Timothée 5.17). Il y en avait plusieurs qui travaillaient à la prédication et à l’enseignement (v. 17b). Jacques demande aux malades d’appeler les anciens de l’Eglise (5.14). Pierre aussi adresse ses exhortations « aux anciens qui sont parmi vous » (1 Pierre 5.1).

b) Objections

Le singulier de 1 Timothée 3.2 et de Tite 1.7 (« Il faut donc que l’évêque soit… ») ne prouve pas, contre tous ces passages, qu’il ait existé un épiscopat monarchique, puisque dans la lettre à Tite cet énoncé des conditions suit l’exhortation : « Que tu établisses des anciens dans chaque ville, s’il s’y trouve quelque homme irréprochable… car il faut que l’évêque soit irréprochable » (1.5-7). Chaque évêque devait répondre au portrait-robot que l’apôtre en esquisse. Cette réfutation vaut aussi pour 1 Timothée 3.2. On a prétendu que le mot évêque était toujours au singulier dans les Pastorales et anciens toujours au pluriel, mais dans 1 Timothée 5.19, l’apôtre demande de ne pas recevoir d’accusations contre un ancien — exactement comme il demande qu’un évêque soit irréprochable.

D’ailleurs, à cette époque, Timothée se trouvait à Ephèse (1 Timothée 1.3) où nous avons vu que plusieurs anciens dirigeaient l’Eglise collégialement (Actes 20.17). Dans 2 Jean 1 et 3 Jean, l’apôtre Jean est nommé l’Ancien, conformément à un usage juif qui vénérait un docteur célèbre de ce titre. Hillel, par exemple, était désigné ainsi. Probablement dans toute l’Asie mineure, l’apôtre Jean était connu sous ce titre vers la fin de sa vie (comme certains chefs d’état africains sont appelés « le Vieux ». Ainsi, j’ai entendu le président de la Côte d’ivoire s’adresser à ses téléspectateurs : « Ecoutez bien : c’est moi votre ‘Vieux’ qui vous parle » — témoin d’une civilisation où l’âge est (encore) un insigne d’honneur et d’autorité. L’apôtre Pierre utilise le singulier (« moi, ancien comme eux ») dans le même sens.

Le mot « ange de l’Eglise » (Apocalypse 1.20ss) a été interprété dans le sens « messager (= évêque) de l’Eglise de », mais cette interprétation est certainement fausse : au moins l’une des Eglises, celle d’Ephèse, avait à sa tête plusieurs anciens. Il faut plutôt y voir de réels anges comme ceux qui représentaient les nations dans le livre de Daniel (10.13, 20-21 ; 12.1).

c) Confirmations

Cette pluralité des anciens ou évêques dans chaque Eglise au Ier siècle n’était que la continuation de la tradition juive qui voulait que la synagogue fût administrée par 7 ou 9 anciens. Elle est reconnue par la plupart des théologiens : « Les communautés pauliniennes n’ont pas connu d’épiscopat monarchique » (M. Goguel, 47, p. 125). « Nulle part, dans tout le Nouveau Testament, on ne trouve une direction monarchique de l’Eglise. C’est là un fait étonnant qui nous oblige à réfléchir. Non seulement, chacun sait qu’à côté de lui il y a d’autres frères mais il sait aussi que dans le cadre de son service particulier, d’autres portent la tâche avec lui. Partout apparaît clairement : le Seigneur lui-même donne les différents services et fixe par là-même à chacun ses limites. C’est toute la riche diversité du Seigneur qui se reflète fractionnée dans les différents membres de l’Eglise » (E. Schweizer, 46, p. 68).6

6 « La conclusion essentielle qui se dégage de notre enquête, c’est que l’organe que Jésus a créé dans son Eglise, par l’action de l’Esprit pour l’accomplissement de la tâche pastorale, est le collège des anciens ; ou « presbytère ». Ce n ’est pas à un homme isolé qu’il a entendu confier la conduite de son troupeau en chaque lieu, mais à un groupe d’hommes, collectivement responsables. Cette volonté du reste ne doit pas surprendre, car elle tient au principe même du salut et de la vie auxquels Jésus-Christ appelle les siens. Ce salut consiste en effet, pour le pécheur, à être rétabli dans la communion à la fois de son Père et de ses frères, et cette vie est, dans son essence, communautaire. C’est à ses disciples assemblés que Jésus-Christ promet sa présence et à leur commune prière le plein exaucement (Matthieu 18.19-20). Il eût été étonnant dès lors que la charge qui exige le plus de force et de lumière spirituelles pût être exercée hors de cette communion où précisément on les trouve. Le collège des anciens a eu pour prototype le collège des apôtres ; il n’a surgi que lorsqu’il a fallu se préparer à prendre à Jérusalem leur succession et assumer dans les Eglises nées de la mission la charge qu’ils avaient exercée dans l’Eglise-mère » (H. d’Espine, 44, p. 31).

Nous avons plusieurs exemples de cette activité collégiale dans le Nouveau Testament : les anciens de Jérusalem président toute la vie de l’Eglise (Actes 11.30 ; 15.2, 4, 6 ; 16.4). A Lystre, les anciens imposent les mains à Timothée (Actes 16.1-3 ; 1 Timothée 4.14). A Antioche, Barnabas et Saul sont recommandés par les prophètes et les docteurs de l’Eglise à la grâce de Dieu pour l’œuvre du Seigneur (Actes 13.1-3).

« Nous ne trouvons nulle part (dans le Nouveau Testament) le moindre indice d’un conducteur solitaire (le pasteur, le ministre, le responsable) même pas dans les Eglises les plus petites et les plus jeunes (Actes 14.23 ; Philippiens 1.1 ; 1 Thessaloniciens 5.12 ; Hébreux 13.7). Nulle part, il n’y a l’idée d’un ministère ou d’une direction confié à un homme unique, sauf peut-être dans les tristes commentaires qui en disent long au sujet de Diotrèphe ‘qui aime à être le premier parmi eux’ » (3 Jean 9). (D. Watson, 78, p. 27).

d) Avantages du gouvernement collégial

Les avantages du gouvernement collégial sont nombreux. « Le salut est dans le nombre des conseillers » (Proverbes 11.14 ; 24.6), « Les projets échouent faute d’une assemblée qui délibère ; mais ils réussissent quand il y a de nombreux conseillers » (15.22). « Les qualifications limitées de chacun se complètent, la sagesse nécessaire aux ‘conducteurs’ trouve des garanties dans la confrontation des pensées, les faiblesses toujours possibles chez un conducteur trouvent un remède dans la vigilance et l’exhortation des autres conducteurs, et l’humilité n’a rien à perdre dans cette position d’interdépendance » (G. Millon, L’Eglise (Et. doctr. Va), p. 35).

Les tâches pastorales sont si nombreuses et si importantes qu’il est difficile à un seul homme de les accomplir correctement pour une grande communauté. Il faut « nourrir, former, encourager, nous dit D. Watson, guérir, affermir, surveiller, prier, évangéliser, diriger. Avec un ministère si prenant il est presque impossible d’être un vrai pasteur pour plus d’une douzaine de familles, au maximum pour une vingtaine » (78, p. 260).

« Tous doivent apprendre à suivre afin de pouvoir conduire, et lorsqu’ils seront conducteurs, ils ne cesseront d’être des gens qui sui vent les indications d’autrui : ‘Soumettez-vous les uns aux autres dans la crainte de Christ’ (Ephésiens 5.21). A tout moment, il peut y avoir plusieurs conducteurs, chacun contribuant à la conduite de l’assemblée dans certains domaines — et suivant les directives d’un autre conducteur sur d’autres points » (Arthur Henderson : « Leading and following » Leadership in the Churches, p. 11).

D’autre part, « l’on sait bien que depuis la chute où l’homme a voulu s’emparer du pouvoir de Dieu, toutes les relations humaines sont faussées. Celles qui impliquent l’exercice de l’autorité sont plus menacées que toute autre par l’attrait d’un pouvoir sur autrui. C’est pour cela qu’un pasteur ou un berger ne doit pas seulement avoir des disciples, mais des pairs. Il ne doit pas seulement avoir des enfants spirituels, mais des frères, investis de la même autorité que lui pour le surveiller (épiskopein), pour veiller sur lui. La solitude dans l’exercice de l’autorité est un danger, cette solitude est contraire à la nature même du corps tout entier » (J. Blandenier, 82, p. 10-11).

Au niveau de l’Eglise locale, le retour aux sources s’est arrêté au IIe siècle : le pasteur joue le même rôle que l’évêque du temps d’Ignace, le conseil presbytéral ressemble dans le meilleur des cas au collège des anciens de son temps. Seules les Assemblées de frères ont osé rétablir la collégialité des conducteurs de l’Eglise — et même là, l’égalité entre les anciens est souvent plus théorique que pratique. (Ne parle-t-on pas de « l’assemblée de M. Untel » comme on dit « la paroisse du pasteur X » ?)

C’est à propos de la forme des ministères qu’Alexandre Vinet lança, au siècle dernier, son appel à rompre avec la ligne embrayée depuis le second siècle. « A la Réformation, dit-il, on ne systématisa pas, on se sentait vivre, et la méthode et la forme furent laissées. Plus tard vint un moment de repos : le clergé forma dans certains lieux un ordre. Aujourd’hui, il nous faut opter ; le catholicisme nous presse ; nous devons être franchement protestants. Nous avons gardé beaucoup de lambeaux catholiques ; maintenant il nous faut décidément nous habiler à neuf » (42, p. 32).

Dans la conclusion de son étude sur « les Anciens, conducteurs de l’Eglise », H. d’Espine affirme : « Nous n’hésitons pas à dire que la restauration du pastorat collectif, exercé par un véritable collège d’anciens, est une des premières conditions du renouveau spirituel dont nos Eglises ont besoin et qu’elle constitue, par conséquent, une des tâches les plus urgentes » (44, p. 51-52).

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