La conscience troublée joua un rôle capital dans la conversion de Jean Calvin (1509-1564). Les biographies de Calvin disent qu’il est difficile de suivre son développement religieux ; il s’est toujours montré très réservé sur tout ce qui concernait ses expériences personnelles.
Le récit le plus précis qu’il nous ait laissé de son évolution spirituelle se trouve dans la préface de son « Commentaire sur les Psaumes », publié en latin en 1557 et en français l’année suivante.
« Dès que j’étais jeune enfant, mon père m’avait destiné à la théologie ; mais après, considérant que la science des lois enrichit ceux qui la suivent, cette espérance lui fit incontinent changer d’avis. Ainsi cela fut cause qu’on me retira de l’étude de la religion.
» Dieu toutefois, par sa Providence secrète, me fit finalement tourner bride d’un autre côté. Quoique je fusse si obstinément adonné aux superstitions de la papauté qu’il était bien mal aisé qu’on pût me tirer de ce bourbier si profond, par une conversion subite, Dieu dompta et rangea à docilité mon cœur endurci en de telles choses.
» Toutes les fois que je descendais en moi, ou que j’élevais le cœur à toi, une si extrême horreur me surprenait qu’il n’était ni purifications, ni satisfactions qui m’en pussent aucunement guérir. Et tant plus je me considérais de près, de tant plus aigres aiguillons ma conscience était pressée, tellement qu’il ne me demeurait d’autre soulagement ni réconfort, sinon de me tromper moi-même en m’oubliant » (Opera XXXI, 21-24).
Cette « conversion soudaine » eut comme facteur important — sans doute comme expérience centrale — l’acceptation des Ecritures, et des Ecritures seules, comme la voix authentique de Dieu. « Dieu parle, il n’y a qu’à écouter ».2
2 Voir W. Walker, Jean Calvin, l’homme et l’œuvre, Genève, 1909, p. 78-113.
Dans la conversion de Blaise Pascal (1623-1662), à côté des « pleurs de joie », nous percevons les accents de la repentance, de la tristesse d’avoir « fui » Dieu, de s’en être séparé.
Mathématicien, homme de science déjà célèbre par ses expériences et ses inventions, Pascal ressent, après la mort de son père, un vide intérieur que ni sa méditation ni ses travaux scientifiques, ni les divertissements qu’il cherche au dehors ne peuvent combler. Il recherche, lutte pour trouver la vérité. Il crie à Dieu : « Mon Dieu, je m’adresse à vous pour vous demander un don que toutes les créatures ensemble ne peuvent m’accorder… Comme la conversion de mon cœur, que je vous demande, est un ouvrage qui passe tous les efforts de la nature, je ne puis m’adresser qu’à l’Auteur et au Maître tout-puissant de la nature de mon cœur. A qui crierai-je Seigneur, à qui aurai-je recours, si ce n’est à vous ? Tout ce qui n’est pas Dieu ne peut remplir mon attente. C’est Dieu même que je demande et que je cherche ; c’est à vous seul, mon Dieu, que je m’adresse pour vous obtenir. – Ouvrez mon cœur, Seigneur ! ».
Et Dieu répondit le 23 novembre 1654.
« Peu de jours après la mort de Pascal, dit le Père Guerrier, un domestique de la maison s’aperçut par hasard que, dans la doublure du pourpoint de cet illustre défunt, il y avait quelque chose qui paraissait plus épais que le reste, et ayant décousu cet endroit pour voir ce que c’était, il y trouva un petit parchemin plié et écrit de la main de M. Pascal. Tous convinrent qu’on ne pouvait pas douter que ce parchemin, écrit avec tant de soin et avec des caractères si remarquables, ne fût une espèce de mémorial qu’il gardait très soigneusement pour conserver le souvenir d’une chose qu’il voulait avoir toujours présente à ses yeux et à son esprit, puisque depuis huit ans il prenait soin de le coudre et découdre à mesure qu’il changeait d’habits ». En tête, une croix entourée de rayons.
« L’an de grâce 1654.
» Lundi, 23 novembre, jour de saint Clément, pape et martyr, et autres au martyrologe, Veille de saint Chrysogone, martyr, et autres.
» Depuis environ dix heures et demie du soir jusques environ minuit et demi,
» Feu.
» Dieu d’Abraham, Dieu d’Isaac, Dieu de Jacob,
non des philosophes et des savants.
» Certitude. Certitude. Sentiment. Joie. Paix.
» Dieu de Jésus-Christ.
» Deum meum et Deum vestrum (mon Dieu et votre Dieu).
» Ton Dieu sera mon Dieu.
» Oubli du monde et de tout, hormis Dieu.
» Il ne se trouve que par les voies enseignées dans l’Evangile.
» Grandeur de l’âme humaine.
« Père juste, le monde ne t’a point connu, mais je t’ai connu ».
» Joie, joie, joie, pleurs de joie.
» Je m’en suis séparé :
» Dereliquerunt me fontem aquae vivae (Ils m’ont abandonné, moi qui suis une source d’eau vive).
» Mon Dieu, me quitterez-vous ?
» Que je n’en sois pas séparé éternellement.
» C’est la vie éternelle, qu’ils te connaissent seul vrai Dieu, et celui que tu as envoyé, Jésus-Christ. »
» Jésus-Christ. Jésus-Christ.
» Je m’en suis séparé ; je l’ai fui, renoncé, crucifié.
» Que je n’en sois jamais séparé.
» Il ne se conserve que par les voies enseignées dans l’Evangile : Renonciation totale et douce.
» Soumission à Jésus-Christ et à mon directeur.
» Eternellement en joie pour un jour d’exercice sur la terre. Non obliviscar sermones tuos. Amen »
(Pascal, Pensées et Opuscules, Ed. L. Brunschvicg Hachette Paris, p. 142-143).
Nous trouvons admirablement dépeint les deux aspects de toute conversion dans ce dialogue que Pascal imagine entre Jésus-Christ et l’âme qui le cherche. « Console-toi, tu ne me chercherais pas, si tu ne m’avais déjà trouvé. Je pensais à toi dans mon agonie, j’ai versé telles gouttes de sang pour toi… C’est mon affaire que ta conversion ; ne crains point et prie avec confiance comme moi… C’est moi qui guéris et rends le corps immortel. Je te suis plus ami que tel et tel ; car j’ai fait pour toi plus qu’eux, et ils ne souffriraient pas ce que j’ai souffert de toi et ne mourraient pas pour toi dans le temps de tes infidélités et cruautés, comme j’ai fait… Je t’aime plus ardemment que tu n’as aimé tes souillures… Et l’âme de répondre à Jésus… “Seigneur, je vous donne tout” ».3
3 Cité par J. Chevalier, Pascal, Flammarion, 1936, p. 131-132.
La conscience, troublée par la conviction de péché, poussa aussi à la conversion Gaston Frommel (1862-1906), célèbre théologien évangélique de Genève.
« C’était aux environs de ma dix-septième année. J’allais dans la vie, suivant mes propres voies. Les passions, les convoitises du monde, sans m’entraîner tout à fait, avaient en moi un écho complaisant. Je m’aimais moi-même, par-dessus tout. J’entendais rester libre. J’avais la passion de ma propre indépendance.
» Tel était mon état lorsque la mort s’approcha de moi. Je tombai malade. D’un moment à l’autre je pouvais, je devais, j’allais mourir. Dans l’immobilité silencieuse, loin de tout bruit, la conscience éleva la voix. Elle me jugeait, me condamnait. J’étais perdu.
» C’est alors que Dieu dans sa grâce me fit faire l’expérience de son salut. Il m’envoya l’un de ses serviteurs, témoin vivant de la rédemption qui est en Jésus-Christ. Je ne saurais vous dire ce que fut sa parole. Je sais seulement qu’elle retentit dans mon âme, forte et douce, sévère et consolante. Elle me jeta brisé, vaincu, aux pieds du Christ, et là, sans hésitation je me donnai à lui. C’est de ce jour que datent ma conversion chrétienne et ma vocation pastorale ».
La conviction de péché joua un rôle déterminant dans la conversion de Samuel Zeller (1834-1912), le directeur de l’Institution de Männedorf, près de Zürich. Lorsque le jeune Samuel était élève à Payerne, il avait allumé un feu de bois sec dans une clairière, lors d’une excursion avec deux camarades. Le feu prit rapidement de l’extension, de sorte qu’une partie de la forêt fut ravagée par l’incendie. Les trois collégiens jurèrent de garder le silence. Le lendemain, le maître interrogea les élèves sur l’origine du sinistre. Silence général. Mais durant des années, le jeune Samuel souffrira de ce mensonge. Ce fut comme une chape de plomb sur son âme.
Plus tard, au moment de sa conversion, cette scène de la forêt embrasée des bords de la Broye passera devant sa conscience. Il voit tout son péché, celui-ci et bien d’autres encore. Et il confesse, comme le fils prodigue : « Mon Père, j’ai péché contre le ciel et contre toi, je ne suis pas digne d’être appelé ton fils. Il n’y a rien de bon en moi ». Il écrira aussi une lettre au directeur de l’Institut de Payerne : « C’était moi. Dénoncez-moi, mais intercédez en ma faveur, à cause de mes parents âgés ! ».
Samuel Zeller ne se contenta pas de regretter son acte, il s’efforça de le réparer.4.
4 D’après A. Zeller, Samuel Zeller, Verlag Anstalt Männedorf.
William Booth (1892-1912), le fondateur de l’Armée du salut, fut amené à la conversion par la décision de réparer un tort causé à un jeune camarade.
« La lumière intérieure me révéla que, non seulement je devais renoncer à tout péché, mais encore qu’il me fallait, dans la mesure du possible, réparer les torts faits à autrui, avant de goûter la paix de Dieu. »
Sa conscience lui reprochait une tromperie dont il portait le témoignage sur lui. Dans un échange entre jeunes garçons, il avait su tirer quelque profit de ses camarades tout en leur laissant l’impression de son parfait désintéressement. Pour lui exprimer leur reconnaissance, ses amis lui avaient offert un porte-crayon en argent. Ce porte-crayon, symbole de sa ruse triomphante, le brûlait comme un charbon ardent.
« Leur restituer leur cadeau était relativement facile, écrira-t-il dans sa vieillesse, mais avouer mes artifices dont ils avaient été dupes constituait une humiliation à laquelle je ne pouvais me résoudre. Je me souviens comme si c’était hier, du lieu et de l’heure où je pris la résolution d’en finir avec ce remords, un soir, dans un coin d’une salle, au sous-sol de la chapelle. Je me levai alors et je m’élançai dehors à la recherche du jeune camarade à qui j’avais causé le plus de tort ; je lui avouai ma culpabilité et je lui rendis le porte-crayon, cause de mes tourments. À l’instant même, mon cœur fut soulagé du lourd fardeau qui l’écrasait, la paix pénétra en mon âme et je me consacrai dès cette heure au service de Dieu et de mes concitoyens ».5
5 G. Brabant, W. Booth, Je sers, Paris 1929, p. 26.