Je bâtirai mon Église

CHAPITRE VI

Le passage d’un camp à l’autre

« Repentez-vous » (Mt. 3.2 ; 4.17 ; Act. 2.38).
« Si vous ne vous convertissez, vous n’entrerez pas dans le royaume de Dieu » (Mt. 18.3).
« Celui qui croit au Fils à la vie éternelle » (Jn. 3.36).
« Si un homme ne naît de nouveau, il ne peut voir le royaume de Dieu » (Jn. 3.3)1.

1 On peut s’étonner de trouver un chapitre sur la nouvelle naissance dans un ouvrage consacré à l’Eglise. En fait, c’est là un des points les plus importants. La définition que nous donnons de la conversion et de la nouvelle naissance commande toute notre conception de l’Eglise. Primitivement, cette partie était même bien plus développée qu’elle ne l’est ici, Pour ne pas alourdir trop ce travail, les chapitres consacrés à la conversion et la nouvelle naissance ont été publiés à part sous le titre : « Il faut que vous naissiez de nouveau ». (Ed. Ligue pour la lecture de la Bible).

Le présent chapitre n’en est qu’un très court résumé dans lequel tous les développements détaillés et presque toutes les citations ont été laissées de côté. Pour la démonstration des affirmations contenues dans ce chapitre, le lecteur voudra donc bien se reporter à la brochure citée.

D’après l’enseignement de Jésus et des apôtres, l’humanité se trouve partagée en deux camps opposés. Par Jésus-Christ — et en Lui — Dieu appelle les hommes « hors du monde », Il les invite à passer du camp des « enfants de ce siècle » à celui des « enfants de Dieu », de la génération de « ceux qui sont perdus » au peuple de « ceux qui sont sauvés ».

Comment se fait ce passage de la frontière ? En d’autres termes : que faut-il faire pour être sauvé ?

Dans le christianisme même, les réponses diffèrent d’une confession à l’autre ; pour les uns, on est sauvé par le baptême, d’autres y ajoutent l’obéissance aux commandements de Dieu et de l’Eglise ; les « chrétiens évangéliques » insistent sur la nécessité d’une conversion personnelle.

Que dit l’Ecriture ?

La tendance naturelle de l’homme est de « faire son salut ». Toutes les religions en témoignent. La Bible s’oppose radicalement à cette prétention humaine : l’homme, nous affirme-t-elle, ne peut rien faire pour mériter la vie éternelle : tous sont pécheurs (Job 15.14-16 ; Eccl. 7.20 ; Rom. 3.9-19 ; Eph. 2.1-3) et incapables d’accomplir ce que Dieu leur demande. « Nul ne sera justifié par les œuvres de la loi » (Rom. 3.20 ; Gal. 2.16 ; Eph. 2.9).

« Mais Dieu… nous a aimés » (Eph. 2.4). « Dieu prouve son amour envers nous, en ce que, lorsque nous étions encore des pécheurs, Christ est mort pour nous » (Rom. 5.8 ; voir aussi 1 Jn. 4.9-10).

L’initiative appartient donc toute entière à Dieu seul. « Il a envoyé son Fils… Il nous a réconciliés… Il a justifié... » « Tout est accompli » : ce cri de Jésus expirant sur la Croix met le point final à l’œuvre parfaite de Dieu et de son Fils.

Est-ce à dire que maintenant tous les hommes soient automatiquement sauvés ? Dieu sauverait-il l’humanité « par-dessus la tête de l’homme » (E. Thurneysen) ?

Les théologies luthériennes et réformées ont actuellement tendance à insister sur l’œuvre de Dieu au point de rendre presque nulle la part de l’homme2. Cette réaction contre les théologies de la volonté et de l’expérience du XIXe siècle n’est pas plus proche de la vérité que ces dernières. Dans la Bible « Dieu n’agit jamais mécaniquement et sans poser aucune condition dans l’histoire du salut. »3

2 « Une des caractéristiques de l’effort théologique actuel consiste dans l’objectivation des vérités bibliques. La régénération baptismale, l’Eglise, « la Parole », la foi, le culte sont présentés comme des valeurs objectives ; la relation subjective est reléguée à l’arrière-plan ou bien elle est, en grande part, théologiquement suspecte. » Otto Riccker : Erweckung heute, p. 66.

3 F. Heitmüller : Die Krisis des Gemeinschaftsbewegung, p. 40.

« La nouvelle naissance, dit le professeur E. Brunner, c’est la nouvelle créature par la foi et cette foi en Christ exige notre participation active… Il est aussi nécessaire de souligner ce côté actif que le côté passif de la nouvelle naissance… La conversion c’est l’aspect actif, volontariste de cet événement. Dans la Parole de Dieu les deux aspects sont contenus. Nous ne saisissons pleinement la parole de Christ qu’en retenant les deux moments : l’appel et la réponse (Anspruch und Zuspruch). »4

4 E. Brunner : Dogmatik III, pp. 318-319.

« Il est un fait certain que la Bible parle constamment de la foi de l’homme, et l’apôtre Paul le premier (Ph. 2.17 ; Col. 4.2-5 ; 1 Thess. 1.3, 5, 6, 7, 10) ; d’une foi où l’homme est acteur d’une façon éminente : « Ne crains point, crois seulement » (Mc. 5.36). « Celui qui croit en Lui ne sera pas jugé » (Jn. 3.18). « J’ai cru » (2 Cor. 4.13). « Disant au peuple de croire en Celui qui venait (Act. 19.4). « Ta foi va sauvée » (Mt. 19.22). « Votre foi est renommée » (Rom. 1.18). « La foi d’Abraham » (Rom. 3.16). « Votre foi » (2 Pi. 1.5). « Notre foi » (1 Jn. 5.4). (P. Valloton.)5

5 P. Valloton : Christ et la Foi, p. 129.

On se demande comment l’auteur concilie ces constatations bibliques avec la thèse de son ouvrage qu’il résume en ces termes : « La bonne nouvelle que nous sommes chargés d’annoncer, ce n’est pas qu’il faut croire pour être sauvé, La bonne nouvelle, c’est que quelqu’un croit en nous, et pas à moitié : il croit en nous jusqu’à la mort de son Fils ». Op. cit. p. 157.

Dieu ne veut pas ravir à l’homme sa condition de créature libre qu’Il lui a Lui-même donnée. Car l’homme à une volonté libre que Dieu respecte.

Jésus dit: « Si quelqu’un veut faire la volonté de mon Père… » (Jn. 7.17) et jusqu’à la fin de l’Apocalypse retentit cet appel : « Celui qui veut, qu’il prenne de l’eau de la vie, gratuitement » (Ap. 22.17). Mais cette volonté possède, hélas aussi, le redoutable pouvoir de dire non à Dieu. « Vous ne voulez pas venir à moi pour avoir la vie » (Jn. 5.40).

Tout au long de l’histoire du salut, Dieu demande certaines choses à l’homme, non pour qu’il accomplisse son salut, mais pour qu’il lui prouve son désir d’être sauvé.

Partout, dans la Bible, nous trouvons des commandements, des conseils, des recommandations. Le Nouveau Testament, à lui seul, contient plus de mille impératifs et plusieurs milliers d’exhortations de formes diverses6. Impossible de nier que Dieu attende quelque chose de l’homme. Qu’attend-Il ? Que faut-il que l’homme fasse pour être sauvé ?

6 « Si on compte les passages du Nouveau Testament dans lesquels il est question de foi ou dans un sens analogue de repentance, de conversion, d’amour de Dieu, de retour vers Dieu comme réponse de l’homme, on se rend compte que la réciprocité et la correspondance entre l’homme et Dieu en sont le fondement. » E. Brunner : Wahrheit als Begegnung, p. 160.

A. LA PART DE L’HOMME

1. Repentez-vous (Mt. 3.2 ; Act. 2.38).

Le mot métanoïa, traduit dans nos Bibles françaises par repentance (repentir ou pénitence dans certaines versions catholiques) signifie : changement d’avis, de mentalité, d’attitude. Celui qui se repent examine son passé d’un œil critique ; il regrette ses fautes et décide de changer de conduite. Avant la repentance, le Moi est le centre de nos vices. La repentance est tout d’abord une rencontre avec Dieu. Placé en face de la sainteté divine, l’homme découvre qu’il a péché en négligeant d’accorder à Dieu la place qui Lui revient. A partir de là tout change de valeur : les « choses qui étaient pour moi des gains, je les ai regardées comme une perte, à cause de Christ ». (Phil. 3.7.)

L’histoire du fils prodigue est l’illustration biblique la plus suggestive de la repentance. Elle nous montre que chez un homme qui se repent, la pensée, les sentiments et la volonté conjuguent leurs efforts pour amener un acte précis : le retour à Dieu. Le repentance est la porte du salut.

2. Convertissez-vous (Act. 3.19).

Le verbe se convertir (epistrephein) se trouve 40 fois dans le Nouveau Testament. Il signifie : « se tourner vers », se convertir à Dieu, au Seigneur (Act. 9.35 ; 11.21 ; 15.19 ; 1 Thess. 1.9…) : C’est, « après avoir reconnu son erreur et les dangers d’une situation fausse, s’engager par un mouvement de tout l’être dans une nouvelle situation, juste » (J.Ph. Ramseyer)7.

7 Vocabulaire biblique, p. 248.

« L’homme se détourne de son chemin et se tourne vers la volonté et vers le chemin de Dieu. » (E. Brunner.)

« La conversion n’est pas le but essentiel de la vie du chrétien ; elle n’en est qu’une étape ; c’est le moment où celui-ci réalise l’unité de sa volonté avec celle de Dieu. » (G. Berguer.)8

8 G. Berguer : Traité de Psychologie de la Religion (Payot Lausanne, 1946), p. 247.

La conversion est le tournant décisif d’une vie, lent ou brusque, peu importe, mais il faut qu’il ait eu lieu car «on ne naît pas chrétien, on le devient. » (Tertullien.)

3. Croyez.

Les termes hébreux traduits par croire signifient : se reposer sur, s’attendre à, se fier et se confier. Le mot grec pistis (utilisé 235 fois dans le Nouveau Testament) désigne aussi cet élan de confiance qui porte les hommes à s’adresser à Dieu ou à son Fils, Jésus-Christ. Rencontrer Jésus-Christ, faire connaissance avec Lui, Lui faire confiance et L’aimer, Le recevoir et se donner à Lui. Le suivre c’est-à-dire Lui obéir et Lui rester fidèle : voilà ce qu’est la foi. C’est un engagement aussi total et définitif que celui qui lie un homme à une femme dans le mariage. La confiance est le centre de l’acte de foi. Croire en Jésus, c’est se confier en sa puissance, en sa personne et en son témoignage. Paul illustre la foi par l’exemple d’Abraham, justifié par Dieu parce qu’il Lui fit confiance.

La foi produit une révolution, un renversement de pouvoir. Le moi est détrôné, Jésus devient Seigneur. Dieu règne par son Esprit. La foi est une communion personnelle avec le Dieu vivant et présent. (E. Brunner.)9

9 E. Brunner : Wahrheit als Begegnung, pp. 105-159.

Loin d’être un simple acte intellectuel, c’est un demi-tour qui engage toute la vie. Le mot pistis dit la même chose que les mots métanoïa où epistrephein, il évoque ce même changement complet d’attitude envers Dieu, envers soi-même et la vie que fait naître en nous la rencontre de Jésus-Christ.

Malheureusement, dès le second siècle, on appellera foi l’adhésion au credo proposé par l’Eglise. La perspective biblique, cependant, comme celle des Réformateurs, en fait une attitude nouvelle, personnelle et consciente vis-à-vis de Dieu ; croire, c’est se reposer, pour son salut, sur l’expiation accomplie par Christ sur la croix.

Repentance, conversion et foi sont donc trois termes de sens très voisin : ils expriment une seule et même réalité ; chacun en souligne un aspect : la repentance met l’accent sur la renonciation au passé et le changement de direction, la foi définit les relations nouvelles avec Dieu, la conversion embrasse le revirement total, visible et caché. Il s’agit beaucoup moins d’expériences que d’une transformation de l’attitude intérieure devant la vie et vis-à-vis de Dieu. Celui qui, aux premiers siècles, se repentait, se convertissait et croyait, se faisait baptiser : il voulait dire par là qu’il se considérait comme mort à son ancienne vie et ressuscité à une vie nouvelle.

B. L’ŒUVRE DE DIEU EN L’HOMME

1. Le baptême du Saint-Esprit.

Déjà avant leur conversion, le Saint-Esprit agit dans le cœur des hommes (voir Jn. 15.26 ; 16.8 ; 6.44 ; 2 Cor. 3.15 ; 4.3).

a) Une mort.

Jean-Baptiste prophétise que le Messie baptiserait du Saint-Esprit. Il compare l’œuvre de Christ en l’homme à l’acte symbolique qu’il accomplissait lui-même au Jourdain. Les Israélites qui venaient confesser leurs péchés étaient ensevelis par le Baptiste dans un tombeau virtuel, l’eau ; ils acceptaient le jugement de Dieu et mouraient symboliquement.

Si nous allons à Christ animés de dispositions comparables à celles de ces Israélites, Il fait mourir et disparaître aux yeux de Dieu le « vieil homme » pêcheur dont nous voudrions être débarrassés. Par la puissance de son Esprit, Il nous place au bénéfice de sa mort, Il nous incorpore à lui ; nous sommes ainsi identifiés par Dieu avec son Fils mourant sur la croix. C’est ce dont parle l’apôtre Paul dans le chapitre 6 des Romains (v. 3-7 ; voir aussi 1 Cor. 11.31 ; Jn. 5.24 ; Col. 2.11 ; 1 Pi. 3.20). « Si un seul est mort pour tous, tous sont donc morts » (2 Cor. 5.14).

Les effets de cette mort : le pardon et la justification. Le décès d’un coupable arrête son procès et lève toute condamnation. Dieu pardonne au pécheur qui accepte de mourir avec Christ (Luc 24.47 ; Act. 2.38 ; 5.31 ; Hbr. 9.22 ; 10.18 ; Eph. 4.32…). Il va même plus loin : Il le justifie, c’est-à-dire le déclare juste.

b) Une résurrection.

L’apôtre Paul (Rom. 6.4-11) parle aussi de ce deuxième aspect du baptême du Saint-Esprit. Puisque l’homme qui a accepté de mourir avec Christ à son ancienne vie, est tenu par Dieu même pour juste, rien ne s’oppose plus désormais à la venue de l’Esprit de Dieu en lui. Désormais Christ, par son Esprit, fait sa demeure chez lui (Jn. 14.17, 20, 23). C’est ce que Jésus appelle aussi la « nouvelle naissance ».

2. La nouvelle naissance.

a) L’enseignement biblique.

L’Ancien Testament annonçait pour les temps messianiques, des transformations individuelles et radicales (Jr. 31.29-34 ; Ez. 11.19-21 ; 36.26-27).

Jésus insiste auprès de Nicodème sur la nécessité d’une nouvelle naissance pour entrer dans le royaume de Dieu (Jn. 3.3, 5, 7), car « ce qui est né de la chair est chair » (v. 6), or « la chair et le sang ne peuvent hériter le royaume de Dieu » (1 Cor. 15.50). Nous trouvons maintes autres allusions à la nouvelle naissance dans l’enseignement de Jésus (voir Mt. 9.17 ; 10.38 ; 16.26 ; 18.3 ; Mc. 8.34 ; Luc 9.23 ; Jn. 5.24, 26 ; 12.24…).

Les auteurs du Nouveau Testament emploient une dizaine d’expressions différentes pour évoquer les aspects variés de la nouvelle naissance. Certaines d’entre elles soulignent son aspect unique, une fois pour toutes, d’autres la présentent comme un processus continu de renouvellement. Dans le premier groupe nous trouvons le nom régénération (palingenesia), les verbes engendrer (gennaô, apokueô), faire renaître (anagennaô) et l’adjectif nouveau-né (artigennetos) tous pris dans un sens symbolique.

Mais une naissance se continue par une vie nouvelle, c’est pourquoi toute une série de mots décrivent l’œuvre de régénération qui se poursuit en celui qui est né d’en-haut: changer, renouveler (anakainoô, ananéoô) le renouvellement (anakainôsis), nouveauté (d’esprit, de vie) (kainotés) et les adjectifs nouveau (kainos) et récent (néos).

Les apôtres présentent la nouvelle naissance sous forme d’une nouvelle création, d’une vie nouvelle, d’une résurrection spirituelle, d’un homme nouveau qu’on revêt, de la circoncision du cœur. C’est une œuvre de Dieu qui nous rend « participants de la nature divine » (2 Pi. 1.4).

b) Les conséquences de notre régénération.

Nous sommes réconciliés avec Dieu, rapprochés de Lui, adoptés comme ses enfants, scellés du Saint-Esprit ; nous devenons l’habitation de cet Esprit.

Toutes ces expressions sont des images, des paraboles qui veulent cerner Ha réalité spirituelle de différents côtés, ce sont comme « les rayons d’un cercle conduisant vers un centre identique sans jamais le toucher » (E. Brunner)10.

10 E. Brunner : Der Mittler (Tübingen, 1930), p. 411.

c) Les fruits de la vie nouvelle :

  1. l’assurance du salut (1 Jn. 5.10-13 ; 3.14 ; Rom. 8.10) ;
  2. une marche progressive sur le chemin de la sanctification (1 Jn. 5.18 ; 3.6 ; 2.9 ; 1.8) ;
  3. un esprit de prière (Rom. 8.26) ;
  4. la faim de la Parole de Dieu (Jn. 10.3 ; 1 Jn. 4.6 ; 1 Pi. 2.2) ;
  5. l’amour de Dieu et de Christ (Luc 7.36-50 ; Rom. 5.5 ; 1 Jn. 4.18-19  Jn 21.17 ; 1 Pi. 1.8 ; Eph. 6.24…) ;
  6. le désir de servir Christ (Jn. 1.40-45 ; 1 Jn. 4.2, 15 ; Rom. 10.9-10) ;
  7. l’amour des frères et la recherche de la communion fraternelle (Jn. 13.35 ; 1 Jn. 3.14 ; 4.7 ; 5.1 ; 2.11).

Comment appliquer ces critères.

Il faudrait, bien entendu, se garder d’appliquer ces critères légalement, concluant de l’absence de l’un ou de l’autre fruit à l’absence de la vie nouvelle. Certains fruits sont plus tardifs que d’autres, et l’évolution de chaque chrétien n’a rien de stéréotypé. Si toutefois on ne discerne aucun changement dans la vie de celui qui se dit converti, s’il n’a aucune assurance de son salut, aucune envie de prier, ni de lire la Bible, aucun désir de témoigner de Christ ou de rencontrer les autres chrétiens, on est en droit de douter de la réalité de sa nouvelle naissance. Emettre un tel doute ce n’est pas « juger » dans le mauvais sens du terme, puisque la Parole de Dieu elle-même nous donne les marques de la vie nouvelle et nous dit de « juger ceux du dedans » (1 Cor. 5.12). Si, comme nous essaierons de le montrer, l’église selon le plan de Dieu ne devrait comprendre comme membres effectifs que ceux qui sont nés de nouveau, il faut bien que ceux qui ont la responsabilité de « veiller aux portes », possèdent quelques critères qui leur permettront d’accorder ou de refuser l’entrée dans l’église locale. Le signe le plus important sera bien entendu la profession de foi du candidat-membre lui-même, mais il faut aussi que cette profession de foi soit confirmée par le témoignage d’une vie changée11. Que l’appréciation de la vie doive toujours se faire « par jugement de charité » comme dit Calvin, cela ressort de l’esprit même de l’Evangile. Toutefois, si nous voulons rester fidèles à la vérité biblique, nous ne pourrons pas ramener la nouvelle naissance à un événement imperceptible de la vie intérieure, voire à une formalité sur le plan spirituel sans répercussion aucune sur le plan moral.

11 « Nous ne saurions émettre ici un jugement définitif. Pourtant, il faut bien savoir avec qui l’on peut travailler. Bien que l’Eglise ne soit jamais parfaite, elle est tout de même une équipe de frères. Mais qui sont ces frères ? « Nous devons reconnaître pour membres de l’Eglise tous ceux qui, par confession de foi, par leurs exemples de vie et participation aux sacrements, confessent un même Dieu et un même Christ avec nous. » (Calvin : Inst., IV. I, 8). Donc pas n’importe quel membre de l’Eglise officielle, mais celui qui confesse la vraie foi. Ce principe est à la base de la discipline ecclésiastique ; il est la condition de l’efficacité de l’Eglise et aussi le critère de son unité. » Jacques de Senarclens : De la Vraie Eglise, selon Calvin, p. 28.

« La nouvelle naissance est pour les auteurs du Nouveau Testament l’événement central du christianisme. »12 Elle est l’événement central de la vie humaine, le passage de la mort spirituelle à la vie éternelle.

12 A. Harnack : op. cit., p. 113.

« Tout l’Evangile se résume dans la seconde naissance » disait Vinet, mais il ajoutait : « c’est par cette idée même qu’il épouvante et qu’il repousse. C’est là ce qu’on en voudrait retrancher. On accepte tout hormis la régénération, c’est-à-dire tout excepté l’essentiel, tout excepté tout. »13

13 Vinet : Discours sur quelques Sujets religieux (Payot 1929), p. 452.

La nouvelle naissance reste aujourd’hui encore « le plus grand scandale du christianisme » comme le dit le professeur Hallesby, « la pierre d’achoppement qui fait trébucher le plus grand nombre ». On peut parler de tout, constate-t-il, on peut dire aux gens qu’ils devraient être plus religieux, prier davantage, assister plus souvent au culte, contribuer plus efficacement à l’œuvre de Dieu en mission, etc…

« Mais si nous leur disons qu’ils devraient naître de nouveau, ils se buteraient tour comme Nicodème il y a 1900 ans. Ils s’irriteraient, se mettraient même en colère… On a de l’estime pour un pasteur qui prêche avec tant de flamme que les larmes vous viennent en l’écoutant. Mais notez bien : on l’estime aussi longtemps qu’il ne parle pas de conversion et de nouvelle naissance, aussi longtemps qu’il ne trace pas de ligne de séparation centre ceux qui sont nés de nouveau et ceux qui ne le sont pas. »14

14 O. Hallesby : Wie ich Christ wurde, pp. 79-80.

C. BAPTÊME DU SAINT-ESPRIT ET INCORPORATION DANS L’ÉGLISE

« Nous avons tous été baptisés en un seul Esprit pour former un seul corps. » (1 Cor. 12.13.)

Le baptême du Saint-Esprit qui nous fait mourir à nous-mêmes et naître à la vie d’En-Haut, nous incorpore du même coup à l’Eglise de Jésus-Christ.

1. Nous avons tous été baptisés.

Nous : c’est l’apôtre Paul et le frère Sosthène qui ont écrit la lettre — et les Corinthiens auxquels elle est adressée. Ces Corinthiens sont appelés « sanctifiés en Jésus-Christ, appelés à être saints », ils « invoquent Jésus-Christ comme le Seigneur » (1.2), ils sont « sauvés (1.18), rachetés (7.23), nés de nouveau (4.15), lavés, sanctifiés, justifiés » (6.11). Leur nouvelle naissance a divisé leur vie en deux parts : autrefois - maintenant (6.9-10).

tous : tous ceux qui ont passé par la nouvelle naissance, tous ceux qui sont sauvés, justifiés. ont aussi été baptisés du Saint-Esprit15.

15 La doctrine récente qui dissocie nouvelle naissance et baptême du Saint-Esprit ne saurait résister à un examen attentif des textes du Nouveau Testament qui parlent du baptême de l’Esprit. Elle conduit à des discriminations arbitraires, des attentes malsaines, des complexes de frustration et des conclusions aberrantes comme celle-ci : « S’il est suffisant d’être né de nouveau pour être sauvé, il est indispensable d’être baptisé du Saint-Esprit pour faire partie du Corps de Christ. Un enfant de Dieu qui n’a pas fait l’expérience du baptême du Saint-Esprit qui partage la Cène avec ses frères, ne participera donc pas au corps de Christ, mais seulement à la vie de son Sauveur. » Hofer : Eglise où es-tu ? pp. 17 et 21.

Par « baptême du Saint-Esprit, l’auteur entend un « débordement spirituel qui remue l’esprit, l’âme et le corps des croyants » (p. 17) et dont « le signe d’évidence initiale » est le parler en langues (p. 146).

Avons été : comme tous les passages des épîtres qui se rapportent au baptême du Saint-Esprit, l’apôtre parle ici de cet événement au passé. Nulle part dans les lettres adressées aux chrétiens, il n’exhorte les nouveaux convertis à rechercher le baptême de l’Esprit. Pourtant si, à juger d’après les apparences, des chrétiens avaient eu besoin de ce baptême de l’Esprit tel qu’on le conçoit aujourd’hui dans certains milieux, c’étaient bien les Corinthiens16

L’apôtre Paul pouvait sans hésitation leur écrire qu’ils avaient tous été baptisés du Saint-Esprit, car il savait que l’on n’admettait dans l’église locale que ceux qui avaient passé par la nouvelle naissance.

16 « Une personne qui est baptisée du Saint-Esprit se reconnaît au parler en langues et à son rayonnement spirituel, sa hardiesse pour parler du Seigneur, son amour des âmes, son amour et sa meilleure compréhension de la Parole de Dieu » (Hofer : op. cit. p. 152). Où trouvons-nous ces signes ou fruits du baptême du Saint-Esprit chez les Corinthiens ?

2. Baptisés en un seul Esprit — ou par un seul Esprit17

17 La préposition grecque en indique souvent le moyen. Voir F. Godet : Commentaire sur 1 Cor. p. 217.

L’Esprit plonge le croyant dans la mort de Christ et y maintient son vieil homme. « Nous portons toujours dans notre corps la mort de Jésus, afin que sa vie soit aussi manifestée dans notre corps » (2 Cor. 4.10). L’Esprit dans lequel le croyant est plongé l’imprègne comme l’eau imprègne une éponge.

Un seul Esprit est de Dieu — mais il existe encore d’autres esprits qui sont à l’œuvre dans le monde : il y a des esprits qui prétendent que Jésus est anathème (v. 3), des esprits qui ne confessent point Jésus venu en chair (1 Jn. 4.1-3) et qui viennent séduire les chrétiens. Ces esprits sont tout disposés à accorder des « baptêmes spirituelsa » pour s’asservir les âmes et les réduire à leur merci. L’histoire de l’Eglise chrétienne ne confirme, hélas, que trop la réalité de ces dangers.

Corinthe était remplie d’idoles et de religions occultes. Or l’apôtre ne veut pas que les chrétiens soient en communion avec les démons (10.20), il veut les garder sous la direction du seul Esprit qui les associe à la mort et à la résurrection du Seigneur Jésus. L’apôtre parle surtout d’un seul Esprit parce que cet Esprit veut rassembler en un seul corps tous les régénérés. Si un prétendu baptême de l’Esprit nous divise d’avec les autres enfants de Dieu, pouvons-nous vraiment en attribuer l’origine au seul Esprit de Christ qui n’a d’autre ambition que d’unir les chrétiens ? En effet, si ce seul et même Esprit habite en mon frère et en moi, ne nous poussera-t-il pas l’un vers l’autre ? Car le but suprême de l’Esprit, en baptisant les croyants, est de former un seul corps. Quatorze fois dans ces quelques versets l’apôtre emploie les mots « un », « seul », « même », car tout le thème de ce chapitre est l’unité du corps de Christ dans la diversité des dons, des ministères et des vocations.

3. Pour former un seul corps.

Littéralement : en vue d’un seul corps. — Le but ultime de l’Esprit en baptisant les croyants est de former un corps : le Corps de Christ sur la terre. Lorsqu’un enfant naît, il entre aussitôt dans une famille. A l’heure même où le croyant naît de nouveau, il entre dans la grande famille des enfants de Dieu. Dieu ne veut pas que nous restions des brebis errantes, suivant chacun sa propre voie (Es. 53.6), étrangers, éloignés, gens du dehors (Eph. 2.19), Il nous introduit dans sa famille, nous devenons « concitoyens des saints, gens de la maison de Dieu » (Eph. 2.20) « membres du corps de Christ » (1 Cor. 12).

Seul le baptême du Saint-Esprit peut faire d’un homme un membre du corps de Christ : ni le baptême d’eau, ni la libre adhésion, ni la confession de la foi ne peuvent le remplacer.

Donc seuls ceux qui ont reçu le baptême de l’Esprit sont membres de ce corps, et tous ceux qui sont nés de l’Esprit font aussi partie du Corps de Christ. L’Ecriture ne connaît ni un corps où régénérés et irrégénérés seraient mêlés, ni un corps de « baptisés de l’Esprit » séparés de ceux qui sont « simplement sauvés », ni des croyants isolés vivant hors du Corps. — Le plan de Dieu, pour ses enfants passe par l’Eglise et aboutit à l’Eglise.

Dans le Nouveau Testament nous ne voyons nulle part un croyant vivre sa vie chrétienne à l’écart de ses frères et sœurs. Aujourd’hui encore si le Seigneur baptise de Son Esprit, c’est toujours « en vue de constituer un corps », s’il fait naître les croyants à la vie divine, ce n’est pas pour qu’il y ait ici ou là une cellule vivante isolée ; aujourd’hui comme au premier siècle, Dieu veut « former un seul corps », le corps de Christ, organe de la volonté de Dieu parmi les hommes, « plénitude de celui qui remplit tout en tous » (Eph. 1.21).

BIBLIOGRAPHIE :

Il est impossible de donner ici une liste même succincte d’ouvrages traitant de la repentance, de la conversion et de la nouvelle naissance, On trouvera quelques indications bibliographiques à la fin de la brochure Il faut que vous naissiez de nouveau. Nous indiquerons ici quelques livres ou brochures qui concernent directement ce qui vient d’être dit.

L. S. Chafer : Le salut (Ed. Mission évangélique belge, Bruxelles), s.d.

R. Pache : La personne et l’œuvre du Saïnt-Esprit (Ed. Emmaüs, Lausanne). Voir pp. 47-162 : L’œuvre du Saint-Esprit dans le cœur de l’homme.

Id. : Notes sur les Actes (Ed. Emmaüs, 1964), pp. 21-26 : « La conversion ».

Ch. Finney : Discours à ceux qui font profession d’être chrétiens (Genève, 1889), p. 156 : « Vraie et fausse repentance » ; p. 215 : «  Vraie et fausse conversion ».

A. Vinet : Discours sur quelques sujets religieux (Payot, Lausanne, 1929), pp. 82-109 : La foi ; pp. 430-455 : « Le repentir et la repentance ».

R. Saillens : « L’expérience chrétienne » in Etudes et conférences (Ed. Union des chrét. évang.).

G. Racine : Etre chrétien (Le Refuge, 21, av. Cernucci, Nive, 1957).

P. Valloton : Le Christ et la foi (Labor et Fides, Genève, 1960).

Collection Evangile (Ligue catholique de l’Evangile, 2, rue de la Planche, Paris 7e). No 41 : La nouvelle créature ; No 43 : Nés de nouveau ; No 29 : Convertissez-nous, Dieu de notre salut.

G. Bergmann : Was heisst eigentlich glauben (Gladbeck, 1961).

H. Bürki : Wachen und Wagen (Brockhaus, Wuppertal, 1954), p. 33 : « Neues Leben ».

A. Harnack : Terminologie der Wiedergeburt (Leipzig, 1918).

P. Feine : Bekehrung im N.T. und in der Gegenwart (Leipzig, 1908).

E. Kellerhals : Bekehrung und Wiedergeburt (Bibelschule, Basel).

F. Laubach : Bekehrung in und Wiedergeburt (Brockhaus, Wuppertal).

O. Hallesby : Wie ich Christ wurde (Brockhaus, Wuppertal}, v. pp, 71, 100, 119.

F. Rienecker : Wiedergeburt und Bekehrung als enge Pforte zur Gemeinde Praktischer Handkommentar zum Epheserbrief (Ihloff, Neumünster, 1934), pp. 443 ss.

H. Pohlmann : Die Metanoïa als Zentralbegriff christlicher Frömmigkeit (Hinrichs, Leipzig 1938).

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