Nous avons déjà vu que, pour certaines religions orientales, tout est illusion : la souffrance, le bien et le mal. Rien n’existe en réalité. Piètre consolation pour celui qui vient de se faire voler à l’arrachée sa serviette avec tous ses papiers et ses documents, pour le père à qui on vient annoncer que son enfant a été victime d’un pédophile ou d’un pervers sexuel, pour la femme qui subit à longueur d’années les sévices d’un mari alcoolique, et pour tous ceux qui souffrent des multiples formes de la méchanceté humaine : cambriolages, incendies volontaires, crimes, viols, guerres avec leurs séquelles d’injustices et d’atrocités. Allez leur dire : « Non, le mal n’existe pas : il n’est qu’une forme larvée du bien, le moyen d’accéder à un bien supérieur ! » et vous verrez leur réaction.
Le christianisme connaît aussi quelques variantes de cette théorie : celles qui sont défendues par ceux que Henri Blocher appelle « les optimistes ».
Tout le monde connaît la formule qui résume la thèse de Leibniz (qui a nourri le sarcasme de Voltaire) : « Tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles ». Pour lui, le mal n’est pas une chose, mais l’absence de l’être : la cécité est l’absence de vue, l’injustice, l’absence de justice. Il n’est pas une réalité en soi, mais l’abandon du bien que l’on aurait pu choisir. La maladie est l’absence de santé, l’égoïsme : le manque d’amour et de considération des autres. Le mal concourt à la beauté de l’ensemble – comme les dissonances dans une symphonie. Alexander Pope déclarait : « Une chose est certaine : tout ce qui est, est bon ». Claude Tresmontant et le Père Teilhard de Chardin se situent un peu sur la même ligne. Pour ce dernier, « tout ce qui monte converge », l’Evolution est équivalente à l’incarnation, le monde est engagé dans une « transsubstantiation universelle » vers le point Oméga. Le Mal est « un accompagnement rigoureusement inévitable de la Création », mais les déchets douloureux se muent en facteurs de divinisation en servant au bien supérieur des fidèles ; le mal est moteur auxiliaire du progrès, les difficultés présentes ne sont que les remous d’une crise de croissance.
St Thomas d’Aquin, travaillant sur des bases posées par St Augustin, a construit un système très homogène dans lequel le mal n’est rien, il n’est que manque, défaut, privation de bien. Les thomistes modernes (Maritain, Sertillanges, Journet) ont développé la doctrine du maître : « Dieu permet (sans le vouloir) le mal du péché parce qu’il en tirera du bien », ainsi « le péché d’Adam a été permis pour l’incarnation rédemptrice » (J. Maritain).
Le danger de cette approche est de sous-estimer le mal, de l’excuser par une fausse nécessité, en le considérant comme un moyen des fins divines. Or, l’Ecriture ne dit jamais que Dieu a permis le mal en vue d’en tirer du bien : il l’utilise en vue du bien une fois qu’il est commis, ce qui est très différent.