En parcourant les Evangiles, nous avons one deux occasions seulement où Jésus emploie Le mot église. Est-ce à dire que Jésus n’en ait parlé que deux fois er qu’Il en faisait peu de cas ? Au contraire, tout son enseignement est orienté vers la communauté qui rassemblera ses disciples après son départ. Jésus n’a jamais voulu former d’ermites. Le tableau de la vie chrétienne normale tel qu’il se dégage des évangiles est inséparable de son cadre normal : la communauté chrétienne. Chaque fois que Jésus évoque les relations entre frères, Il s’adresse donc à l’église.
Lorsque Jésus voulait révéler à ses disciples des vérités qu’ils étaient encore incapables de comprendre, Il utilisait fréquemment des images et des paraboles. Celles-ci se gravaient dans les mémoires pour en resurgir intactes le jour où l’Esprit les aurait conduits dans toute la vérité. Avant d’aborder l’étude de l’église durant la période apostolique, il conviendrait d’examiner les principales figures et paraboles de l’église que nous trouvons dans les Evangiles et les épîtres, puis de voir quels enseignements nous sont ainsi donnés concernant l’Eglise et la nature de ses membres.
Nous laisserons de côté les détails allégoriques qu’on peut rapporter à l’église (par ex. l’hôtellerie où le bon Samaritain conduit son protégé, la veuve importune… la perle) pour étudier sept images plus développées qui en illustrent chacune un des aspects :1
1 Paul S. Minear a relevé plus de quatre-vingts images et analogies de l’Eglise dans le Nouveau-Testament. — Images of the Church in the New Testament (Phila. : Westminster 1960), 294 p.
| le royaume, | la collectivité humaine organisée ; |
| le troupeau, | les relations entre la collectivité et Christ ; |
| a plante qui croît, | les lois de la croissance ; |
| la vigne, | la dépendance de Christ ; |
| l’édifice, | la construction ; |
| l’épouse, | les relations d’affection avec Christ ; |
| le corps, | les différentes fonctions dans l’Eglise. |
1. Le royaume : Il est très souvent question de royaume dans les évangiles. On ne peut certes pas appliquer simplement à l’Eglise tout ce que Jésus en dit, mais ces deux notions ont autant de points communs que deux cercles concentriques. Le royaume déborde l’Eglise, mais l’Eglise est le lieu où actuellement Jésus-Christ exerce sa royauté, elle se compose de ceux qui, ici et maintenant acceptent cette royauté2.
2 « Les membres de l’Eglise savent que Christ règne, ils sont donc membres de son Royaume consciemment : c’est ce qui les distingue avant tout, en tant qu’Eglise, de tous les autres membres du Royaume du Christ… ils savent quelle est leur propre position, celle d’hommes qui croient à leur rédemption par la mort du Christ, qui croient à la souveraineté du Christ, et à l’Eglise, corps du Christ qu’ils forment eux-mêmes. » O. Cullmann : La Royauté du Christ et l’Eglise dans le N.T., pp. 37-39.
Dans la parabole des mines apparaissent clairement les deux phases de l’histoire du Royaume : royauté contestée — royauté établie. Durant la première phase, celle de l’Eglise, le royaume est représenté dans le pays par l’ensemble des serviteurs appelés à faire valoir leur mine au milieu de l’hostilité des concitoyens. C’est ici la condition présente de l’Eglise. Toutes les autres « paraboles du royaume » ou celles qui évoquent un roi illustrent les privilèges et les devoirs des sujets du Roi. (Voir Mt. 18.23-35 ; 22.1-14 ; 25.14-30.)3
3 L’une des grandes controverses entre l’Eglise romaine et les Eglises protestantes est celle-ci : L’Eglise est-elle ou non le Royaume de Dieu ? L’Eglise catholique répond affirmativement à cette question. « L’Eglise c’est précisément ce royaume du Christ destiné à couvrir le monde entier :». (Encyclique Quas Primas, 1925.)
Voir à ce sujet Mgr Besson : L’Eglise et le Royaume de Dieu, et la réplique sous le même titre de F. J, Leenhardt (Labor, Genève). Mais dans la Bible le Royaume apparaît comme une réalité future : « L’Eglise annonce le Royaume de Dieu, elle n’est pas le Royaume de Dieu. Elle n’a de raison d’être que dans ce temps intermédiaire où la victoire de Dieu a été déclarée, mais pas encore été glorieusement manifestée. » Karl Barth : La Confession de Foi de l’Eglise, p. 77, « Ce peuple vit dans le monde comme dans un pays étranger, car ses membres appartiennent au Royaume de Dieu qui doit venir. » K. L. Schmidt : Kittel, t. V, p. 850.
Il est d’autre part une réalité qui déborde aussi l’Eglise dans l’espace. V. Gloege : Reich Gottes und Kirche im N.T., pp. 352-361. « Toutes les erreurs doctrinales de Rome proviennent d’une identification directe de l’Eglise en tant qu’institution organique, participant au processus historique, avec le Royaume de Dieu. » William Temple, dans Iremonger : William Temple, p. 420. Visser’t Hooft qui rapporte cette citation, ajoute que cela peut aussi s’appliquer à d’autres Eglises que l’Eglise romaine.
La réformation maintint tout d’abord cette identification erronée de l’Eglise avec le Royaume de Dieu (Bucer, Bèze), v. Visser’t Hooft : Le Renouveau de l’Eglise, p. 64. P. Jalaguier : De l’Eglise, pp. 24-47, soutient encore l’idée que Royaume de Dieu (ou des cieux) et Eglise sont synonymes. « Les deux expressions… désignent également l’économie chrétienne sur la terre. » Voir à ce sujet : F. Hübmer : Weltreich und Gottesreich in Prophetie und Erfüllung, surtout pp. 16-21 et 101 (Haüssler-Verlag, Stuttgart, 1958), 286 pp. — G. Gloege : Reich Gottes und Kirche im N.T. (Gütersloh 1929). — C. H. Dodds : The Parables of the Kingdom (London 1935). — O. Cullmann : Konigsherrschaft Christi und Kirche im N.T. (Zürich 1941), paru en français. La Royauté de Christ et le N.T. — Christ et le Temps (Delachaux). — Ch. Cellerier : Le Royaume de Dieu (Labor et Fides, Paris-Genève, 1963), p. 254. 18 méditations sur le Royaume de Dieu d’après les Evangiles.
2. Le troupeau est aussi une collectivité, groupée cette fois autour du berger. Les allusions de Jésus au troupeau (Luc 12.32 ; Jn. 10.16 ; Mt. 26.31) font surtout ressortir le rôle du berger qui apparaît plus nettement que celui du roi dans le royaume4.
4 Il ne faudrait cependant pas insister outre mesure sur la différence entre le roi et le berger. Ces deux notions sont, pour l’Oriental, beaucoup plus voisines que pour nous. Voir F. Michaeli dans : Le Christianisme au XXe siècle, 25. I. 65, p. 91.
Le Bon Berger c’est Jésus-Christ (Jn. 10.11, 16), « il appelle les brebis qui lui appartiennent et les conduit dehors » (v. 3 ; rappelons-nous que l’Eglise, comme son nom l’indique, naît de cet appel de Jésus-Christ), « il marche devant elles » (v. 4), les protège (v. 11), les connaît (v. 14), les associe aux brebis des autres bergeries en un seul troupeau (v. 16). Tout cela, Jésus-Christ le fait pour son Eglise. « Comme un berger, il paîtra son troupeau, il prendra les agneaux dans ses bras et les portera dans son sein ; il conduira les brebis qui allaitent » (Es. 40.11). Il va chercher la brebis égarée et « lorsqu’il l’a trouvée, il la met avec joie sur ses épaules » (v. Luc 15. 3-7). « J’aurai soin moi-même de mes brebis et J’en ferai la revue comme un pasteur inspecte son troupeau… je les recueillerai de tous les lieux où elles ont été dispersées. je les ferai paître dans un bon pâturage… je les ferai reposer… je chercherai celle qui était perdue, je ramènerai celle qui était égarée, je panserai celle qui est blessée et je fortifierai celle qui est malade. » (Ez. 34.11-16.)
L’épître aux Hébreux appelle Jésus « le grand pasteur des brebis » (Hbr. 13.20) et l’apôtre Pierre parle de lui comme du « souverain pasteur », « le pasteur de vos âmes » (1 Pi. 5.4 ; 2.25).
Cela n’exclut pas le ministère de pasteurs humains. L’apôtre Paul dit que dans l’église Christ a établi certains comme « pasteurs et docteurs » (Eph. 4.11), aux anciens de l’église d’Ephèse il recommande : « Prenez donc garde à vous-mêmes et à tout le troupeau sur lequel le St-Esprit vous a établis évêques pour paître l’Eglise du Seigneur » (Act. 20. 28).
Il semble donc que, lorsque la Parole de Dieu emploie l’image du troupeau, ce soit surtout pour attirer l’attention sur le rôle du berger : soit pour rappeler aux croyants leur privilège d’avoir un Bon Berger tel que Jésus, soit pour exhorter les bergers humains à remplir auprès du troupeau le même rôle que le souverain pasteur5.
5 Dans les écrits du N.T. autres que les Evangiles synoptiques, les termes de « troupeau », « berger », « brebis », « pâturage », se rapportent presque tou- jours à l’Eglise (Jn. 10.11 ss. ; 21, 16 ss. ; 1 Cor. 9.7 ; Act. 20.28), O. Cullmann : Saint Pierre, p. 178.
L’Eglise chrétienne a fait sienne cette image du troupeau en se nommant une congrégation (du latin grex : troupeau), en parlant de pasteurs, d’ouailles (ovicula : petite brebis), de houlette, etc…
Le danger de cette image, c’est qu’elle donne aux brebis un rôle passif et mineur par rapport aux bergers humains, ce qui ne correspond nullement à l’enseignement biblique, ni à celui que suggèrent les autres images. Aussi n’est-il pas étonnant que dans les formes cléricales de l’Église, on ait retenu pour ainsi dire, cette seule image, (en omettant d’insister sur le fait que, dans la Bible, c’est surtout Jésus-Christ le Berger).
3. La plante qui croît apparaîtra souvent dans l’enseignement de Jésus pour illustrer les lois de la croissance de son Eglise. Mt. 13.31 : le grain de sénevé qui devient un arbuste illustre la disproportion entre la petitesse de la semence et l’importance du résultat. Selon quelques interprètes, Jésus aurait, par cette parabole, voulu signaler prophétiquement certaines anomalies du développement de son Eglise : normalement le sénevé donne de petites plantes poussant l’une à côté de l’autre dans un champ, mais il peut arriver que, par suite d’un phénomène de dégénérescence, un plant soit atteint de gigantisme et prenne la forme d’un arbuste, ce qui permet aux oiseaux du ciel (v. Mt. 13.4) de venir s’y réfugier. L’état normal de l’Eglise est, non le système gigantesque, mais la petite communauté6.
6 Voir A. Lüscher : Der Triumph der Hl. Geistes über das Selbst (Langenthal, Suisse s.d.) pp. 49-56.
La courte parabole de la semence qui germe et croît (Mc. 4.26) nous parle du développement lent, progressif et silencieux de l’église ; celle-ci suit les règles et les étapes d’une croissance organique.
La parabole de l’ivraie (Mt. 13.24-30, 36-43) ne nous enseigne pas qu’il faut laisser les incroyants dans l’église, puisque le Seigneur Lui-même précise que « le champ c’est le monde » (v. 38). Elle nous apprend que l’Eglise aura jusqu’à la fin des temps à partager ce champ du monde avec des organismes qui lui ressemblent mais que l’Adversaire aura semés. En effet, aux premiers stades de leur développement, blé et ivraie se ressemblent à tel point que des spécialistes même sont incapables de les distinguer ; lorsque les différences apparaissent, on ne peut plus arracher l’ivraie sans endommager le blé. L’Eglise dans cette parabole est représentée par le blé, le bon grain semé par le propriétaire du champ. L’apôtre Paul dira ailleurs (1 Cor. 3.9) : « Vous êtes le champ de Dieu ». Dans ce cas, le champ représente l’église.
Cette image du blé, Jésus l’a reprise peu avant sa mort. Une députation de Grecs Lui avaient demandé une entrevue. Que lui voulaient-ils, avaient-ils eu vent du complot ourdi contre Lui et pensaient-ils Lui proposer de les suivre dans la Diaspora hellénique où Il aurait pu continuer à enseigner en toute sécurité ? L’évangile ne nous le dit pas, mais d’après la réponse de Jésus, cette hypothèse n’est pas insoutenable. « L’heure est venue où le Fils de l’homme doit être glorifié. En vérité, en vérité je vous le dis, si le grain de blé qui est tombé en terre ne meurt, il reste seul ; mais s’il meurt, il porte beaucoup de fruits. Maintenant mon âme est troublée. Et que dirai-je ? Père délivre-moi de cette heure ?… Mais c’est pour cela que je suis venu jusqu’à cette heure. Père glorifie ton nom. » (Jn. 12.23-28.) Tout en motivant son refus d’une solution de facilité, Jésus dévoile par ces paroles une des lois les plus profondes du monde végétal et du monde spirituel : par la mort à la vie. Cette loi a été vérifiée scientifiquement pour le grain de blé : il se produit littéralement un phénomène de nécrose à l’intérieur du grain semé en terre. Si cette nécrose n’a pas lieu, pas de développement de la plante, « le grain reste seul ». Cette loi est vraie dans de nombreux autres cas7.
7 Voir Lilias Trotter : Paraboles de la Croix. Henry Drummond : Natural Laws in Spiritual World.
Mais si le grain meurt, s’il est enseveli en terre, une vie nouvelle jaillira bientôt de sa tombe ; une plante s’élèvera vers le ciel, véritable défi aux lois de la mécanique et de la pesanteur, elle fleurira, sera fécondée et fructifiera.
Au bout de quelques mois, à l’endroit même où le grain est mort, apparaissent de nombreux grains identiques au premier, serrés les uns contre les autres dans une unité et un ordre parfaits. Le grain mort reste invisible, mais l’épi est là pour nous dire comment il était, où et pourquoi il est mort.
A ceux qui, aujourd’hui viennent à Dieu pour Lui demander « Seigneur nous voudrions voir Jésus », Il répond en montrant l’Eglise. N’est-elle pas l’ensemble de ceux qu’Il a « prédestinés à être semblables à l’image de son Fils » (Rom. 8.29) ? Celui que Dieu appelait prophétiquement le Germe (Es. 4.2 ; Jr. 23.5 ; 33.15 ; Zach. 3.8 ; 6.12) est mort. Le monde croit en être débarrassé. Moins de deux mois plus tard, la moisson est là : des grains nombreux serrés, organiquement unis, reproduisent l’image du Christ en trois mille exemplaires. (Act. 4.13, 32.) Ces grains sont dispersés dans le monde antique, ils acceptent à leur tour de « mourir avec Christ » sous Les diverses formes indiquées par leur Maître. (Act. 4 ; 5.41 ; 7 ; 8.1-4 ; 16.22 ; 18.17 ; 23.14 ; Rom. 6 ; Gal. 2.20 ; 1 Pi. 4.4…)
Des plantes et des épis nouveaux naissent : la mort a livré passage à la vie. Au bout de quelques dizaines d’années le monde gréco- romain est parsemé d’épis — c’est-à-dire d’’églises locales — dont chaque grain est à la fois image du grain originel et nouvel épi en puissance.
4. La vigne était, pour les auditeurs de Jésus, une image familière du peuple de Dieu. Les prophètes de l’Ancienne Alliance l’avaient déjà employée (Ps. 80.9 ; ">Es. 3.14 ; 5 ; 27 ; Jr. 2.21 ; 10.12 ; Ez. 15.2 ; Os. 10 ; Joël 1.7).
Les paraboles des ouvriers loués à différentes heures (Mt. 20.1-16) et des deux fils (21.28) nous présentent l’Eglise comme un champ de travail où chacun trouve une occupation et une possibilité d’acquérir une récompense — celle-ci toutefois sera distribuée selon la loi de la grâce et non selon celle des mérites. — La parabole des mauvais vignerons (Mt. 21.33-44) prophétise le remplacement du peuple d’Israël par l’Eglise dans l’affermage de la vigne du Seigneur.
Une vigne est, comme l’Eglise, un ensemble de plantes de même nature appartenant au même propriétaire, bénéficiant des mêmes soins et dont les fruits marieront leurs parfums individuels pour donner son bouquet caractéristique au vin du clos.
Dans l’image du cep et des sarments (Jn. 15) où il ne s’agit plus d’une vigne mais d’un pied de vigne, l’accent est mis sur l’unité entre Christ et l’Eglise et sur la nécessité de relations vitales et permanentes entre le Christ vivant (par opposition au grain de blé mort) et les membres de l’Eglise. Séparés du cep, les sarments restent stériles et sont voués à la mort (v. 4). Ils sont reliés au tronc, non par une série de branches de plus en plus grosses, comme dans la plupart des arbres, mais directement et sans intermédiaire, De son côté, le Cep ne peut porter de fruits que par les sarments. Cep et sarments sont dépendants l’un de l’autre si la vigne doit accomplir sa vocation. Le fruit ne peut naître que de leur collaboration intime : la sève, avant de gonfler les raisins, est puisée par les racines, élaborée dans les feuilles et transportée par les vaisseaux ; ses éléments nutritifs sont pris aussi bien dans le sol où plongent les racines du cep, que dans l’air que respirent les feuilles des sarments, les deux sont donc indispensables au développement normal de la plante.
Tous ces enseignements de la vigne nous dévoilent des lois d’importance primordiale pour la vie et la croissance du croyant comme de l’Eglise. Pour porter beaucoup de fruits, nous dit le Seigneur, il faut que les sarments inutiles soient émondés : c’est le secret d’une vie spirituelle féconde, mais c’est aussi le principe de la discipline ecclésiastique exercée par le Seigneur Lui-même. L’étude détaillée de ce passage et de son contexte montre qu’il s’agit davantage ici de l’Eglise que du croyant individuel.
5. L’édifice et le temple.
a) Un édifice. L’édifice et le temple ont également servi à Jésus et aux apôtres de symbole de l’Eglise. Nous nous rappelons que Jésus était charpentier — ou maçon ou architecte ce qui revenait au même en Palestine en ce temps-là. Il connaissait assez les principes de la construction pour en tirer des applications spirituelles. Nous ne reviendrons pas ici sur ce qui a déjà été dit à propos de l’institution de l’Eglise : Jésus-Christ : le fondement, l’apôtre Pierre : la première pierre posée sur le Roc, les autres apôtres, puis les 120 disciples, puis les 3000 convertis de la Pentecôte venant s’édifier sur le fondement posé8.
8 Roland de Pury dans La Maison de Dieu montre comment les trois personnes de la Trinité sont associées dans la construction de cet édifice : La maison est construite sur le fondement : Dieu le Fils, par le fondateur : Dieu le Saint-Esprit pour Dieu le Père.
Vous êtes l’édifice de Dieu.
L’image de l’édifice est une mine d’enseignements pour le chrétien. Les apôtres l’ont utilisée : « Vous êtes l’édifice de Dieu » (1 Cor. 3.9). « Vous êtes l’édifice que Dieu construit sur le fondement des apôtres et des prophètes, Jésus-Christ étant la pierre angulaire. C’est en communion avec Lui que toute la construction s’élève harmonieusement, chaque pierre s’adaptant parfaitement à sa voisine pour constituer un vrai temple consacré au Seigneur. Vous avez été intégrés à ce sanctuaire avec les autres pour former une demeure où Dieu habite par son Esprit. » (Eph. 2.20-22.)
« Vous-mêmes édifiez-vous comme des pierres vivantes pour former une maison spirituelle » (1 Pi. 2.5) ; « Sa maison c’est nous » (Hbr. 3.6) ; « la maison de Dieu qui est l’Eglise du Dieu vivant » (1 Tim. 3.15). Chaque croyant a dû être d’abord extrait de la carrière du monde, avant de pouvoir être utilisé pour la construction de la maison de Dieu. Pour nous permettre de remplir dans l’édifice la fonction prévue par le plan de l’Architecte, pour nous adapter parfaitement à notre place ainsi qu’aux pierres voisines, il faudra que le burin divin aplanisse mainte aspérité gênante. Dieu ne nous taille d’ailleurs pas tous sur le même gabarit mais, tel un bon entrepreneur, il utilise les pierres dont il dispose et les destine aux fonctions les mieux adaptées à leur forme, leur solidité et leur grain.
Cependant un tas de pierres, même parfaitement équarries, n’est pas encore une maison. La tâche du divin constructeur consistera à disposer chaque pierre à sa place dans l’église et à la lier indissolublement aux autres. « Dieu a établi dans l’Eglise premièrement des apôtres, secondement des prophètes, troisièmement des docteurs, ensuite ceux qui ont le don des miracles, puis ceux qui ont le don de guérir, de secourir, de gouverner… » (1 Cor. 12.28). Il n’est pas question ici de hiérarchie, mais d’un plan de mise en place des divers matériaux de construction. « Par dessus toutes ces choses revêtez-vous de l’amour qui est le lien de la perfection » (Col. 3.14). Ce qui est parfait, c’est la qualité de l’amour que le Saint-Esprit verse dans nos cœurs (Rom. 5.5), ce ne sont pas les matériaux humains que Dieu emploie.
Dans cette construction, d’ailleurs, nous sommes ouvriers avec Dieu (1 Cor. 3.9), c’est pourquoi l’apôtre Paul nous dit : « Que chacun prenne garde à la manière dont il bâtit… l’œuvre de chacun sera manifestée… elle se révélera dans le feu et le feu éprouvera ce qu’est l’œuvre de chacun. Si l’œuvre bâtie par quelqu’un subsiste, il recevra une récompense… » (1 Cor. 3.10-15).
Cependant, si importante qu’elle soit, la construction d’un édifice n’est qu’une étape, un moyen. Le but c’est que des hommes trouvent un foyer, un abri contre le froid et la pluie, une protection contre les dangers, un lieu tranquille et sûr pour se restaurer, se reposer et s’aimer. Telle est aussi la destination de l’église locale. Au milieu d’une « génération perverse et corrompue », l’enfant de Dieu a besoin d’un havre de paix où il puisse refaire ses forces, se sentir à l’abri, se retremper dans la communion avec Dieu et avec les frères et trouver la chaleur et l’affection que le monde lui refuse et dont il a besoin pour vivre9.
9 Voir l’étude de R. Dubarry « Quand le bâtiment va, tout va » dans Pour faire Meilleure Connaissance, pp. 168-169. R. de Pury : La Maison de Dieu (Delachaux 1946).
b) Le temple. L’Ecriture compare encore l’Eglise à un édifice particulier : « Nous sommes le temple du Dieu vivant » (2 Cor. 6.16 ; 1 Cor. 3.16-17). « Tout l’édifice s’élève pour être un temple saint dans le Seigneur » (Eph. 2.21). « La maison de Dieu qui est l’Eglise du Dieu vivant » (1 Ti. 3.15). « Le temple c’est la maison du Père » (Jn. 2.16) une « maison de prière » (Mc. 11.17), où l’on adore, loue et intercède, c’est le lieu où l’on offre des holocaustes, des offrandes, des sacrifices d’actions de grâces, d’expiation et de culpabilité 10.
10 Une étude détaillée des enseignements du Tabernacle concernant l’Eglise nous entrainerait trop loin. Ceux qui voudraient approfondir cette question consulteront avec profit : J. Ritchie : Le Tabernacle au Désert (Ed. Vie et Liberté, Lausanne). — G. R. Brinke : Die Symbolik der Stiftshütte (Acrenlese-verlag, Bern). — A. J. Flack : According to the Pattern (Witness and Testimony Publishers, London). — Bakht Singh : Gottes Wohnstätte (Ed. K. Frei, Oberwinterthur). — C.H. Mackintosh : Notes sur le Livre du Lévitique (Ed. Guignard, Vevey). — R. Pache : Notes sur le Lévitique (Ed. Emmaüs, Vennes-Lausanne) ; ainsi que les articles « Sacrifices, Cuve, Autel, etc. » dans le Nouveau Dictionnaire Biblique (Ed. Emmaüs).
6. La fiancée et l’épouse.
a) Christ, époux de l’Eglise. La fiancée et l’épouse symbolisent aussi l’Eglise dans le Nouveau Testament. Ici, les relations d’affection entre Christ et l’Eglise sont mises en relief.
Dans l’Ancien Testament. Cette image avait déjà été utilisée par les écrivains de l’Ancien Testament pour illustrer les relations entre Dieu et le peuple élu (Es. 54.4-5 ; 6.2, 5 ; Ez. 16.8 ; Os. 2.18-21). Le Cantique de Cantiques, qui était lu en public à chaque fête de Pâques, décrivait le conflit dans l’âme de la jeune Sulamithe entre l’amour du berger pauvre et la séduction du puissant monarque de Jérusalem11. Ainsi la communauté fidèle de l’Ancienne, comme de la Nouvelle Alliance se trouve engagée dans un perpétuel conflit entre l’amour de Dieu et la séduction du monde. Les expressions fortes par lesquelles les prophètes stigmatisent l’infidélité d’Israël (adultères, prostitution) s’appuient sur cette même image du mariage, symbole des relations normales entre le peuple élu et son Dieu.
11 F. Godet : Etudes bibliques sur l’Ancien Testament (Ed. Ligue pour la lecture de la Bible).
Dans les Evangiles. Il n’est donc pas étonnant que Jean-Baptiste ait désigné Jésus comme l’époux (Jn. 3.29), que Jésus Lui-même ait comparé sa suite au joyeux cortège d’une noce (Mt. 9.15) et représenté fréquemment le royaume de Dieu sous la forme d’un banquet de mariage. L’image est sous-jacente dans plusieurs paraboles. Dans la parabole du juge inique, l’Eglise, en butte aux hostilités du monde, est comparée à une veuve. Dans celle de la drachme perdue, il est probable que la pièce perdue à fait partie du collier de monnaies que chaque fiancée juive collectionnait avant son mariage12 : chaque âme qui s’égare dans le corps de Christ retarde l’heure des noces de l’Agneau. Dans la parabole des dix vierges, il y a bien un époux attendu impatiemment, une salle de noces, mais où est l’épouse ? serait-elle représentée par l’ensemble des vierges qui entrent avec l’époux ? Une telle interprétation qui s’éloignerait de la réalité habituelle se rapprocherait singulièrement de l’application que les apôtres feront de cette image par la suite.
12 W. Barclay : And Jesus said (Church of Scotland Youth Committee, Edinburgh 1956), pp. 173 ss.
Dans les épîtres. « Je vous ai fiancés à un seul époux pour vous présenter à Christ comme une vierge pure » (2 Cor. 11.2). « Maris, aimez vos femmes comme Christ a aimé l’Eglise lorsqu’il s’est sacrifié pour elle afin de l’amener à une vie pure et sainte… Il a voulu que cette Eglise fût placée à ses côtés comme une fiancée resplendissante de gloire et de beauté, sans une tache, sans une ride, sans aucun défaut, sainte et immaculée » (Eph. 5.25-26). « Le mariage est certes un grand mystère mais derrière lui se découvre une vérité encore plus profonde : l’union de Christ et de l’Eglise dont la réalité humaine n’est que le symbole. » (Eph. 5.32.)
« Réjouissons-nous et soyons dans l’allégresse, car les noces de l’agneau sont venues, et son épouse s’est préparée, et il lui a été donné de se revêtir d’un fin lin éclatant et pur — car le fin lin ce sont les œuvres justes des saints. » (Ap. 19.7-8.)
« Je vis descendre du ciel d’auprès de Dieu, la nouvelle Jérusalem préparée comme une épouse qui s’est parée pour son époux. » (Ap. 21.2.)
« Viens je vais te montrer l’épouse, la femme de l’agneau… et il me montra la ville sainte. » (Ap. 21.9.) « Et l’Esprit et l’Epouse disent « Viens. » (Ap. 22.17.)
Les mystiques de tous les temps ont repris l’image du mariage en l’appliquant aux relations de l’âme individuelle avec Christ, l’époux divin. Mais la Parole de Dieu ne permet pas une telle application : la fiancée ou l’épouse est toujours l’Eglise, jamais l’âme du croyant. Notons d’ailleurs que le seul passage qui développe cette image (Eph. 5.22 ss.) présente une singularité curieuse : le mariage humain ne sert pas d’exemple à l’apôtre pour préciser les relations de Christ avec l’Eglise, mais il fait de l’Union Christ - Eglise le modèle des relations conjugales normales : « Epouses, soyez soumises à vos maris, comme l’Eglise l’est à Christ. Maris, aimez vos femmes, comme Christ a aimé l’Eglise. » Pour ses lecteurs l’image était donc familière et acceptée, mais il est évident que nous pouvons tirer également du mariage humain maints enseignements concernant la relation de Christ avec son Eglise.
b) Les applications de cette image à l’Eglise. Quelles conclusions pouvons-nous tirer de cette image ? Christ aime l’Eglise comme sa propre chair, Il la nourrit, la protège et en prend soin comme de son propre corps. L’Eglise peut donc s’attendre très concrètement au Seigneur pour tous ses besoins spirituels et matériels : Il pourvoira à sa nourriture par les différents ministères de la parole, il la défendra contre ceux du dehors qui voudraient l’attaquer dans sa personne, son honneur, ou ses biens. Comme un époux aimant, Il exauce les désirs de ceux qui Le craignent (Ps. 61.6 ; Es. 65.24). Avons-nous toujours, en tant qu’Eglise, cette confiance en notre divin époux ?
Le jour de leur mariage, les deux conjoints promettent de rester unis, « pour le meilleur et le pire », de partager ensemble tout ce que la vie leur apportera. L’épouse participera à tous les avantages et tous les honneurs que recevra son mari, elle partagera aussi ses revers de fortune et les déshonneurs qui l’atteindront. L’Eglise prend part à la victoire de son époux céleste sur « toute domination, toute autorité… », et au pouvoir qui Lui a été donné sur toutes choses. Elle est spirituellement assise à ses côtés dans les lieux célestes sur le trône (Eph. 2.6), mais sur le plan humain elle partage avec Jésus le discrédit (Mt. 10.24-25 ; Hbr. 12.3), la moquerie (Mt. 9.24 ; 27.41 ; Ap. 17.32 ; 2 Pi. 3.3) et la persécution (Mt. 5.10, 12 ; Jn. 15.20 ; 2 Tim. 3.12) qui l’ont atteint ici-bas.
Cependant ce que l’épouse attend surtout de son mari, plus qu’argent, privilèges et honneurs, ce qui lui permettra, aux mauvais jours de porter avec lui discrédit et infortune, c’est son affection. Que lui importent le mépris et la haine des autres puisqu’il l’aime. Elle n’est plus seule à porter les épreuves de la vie, seule en face d’un monde égoïste et hostile, quelqu’un l’a remarquée, l’a choisie et a consenti à partager toute sa vie avec elle. Quelqu’un la valorise, pense à elle, cherche à lui faire plaisir, quelqu’un est prêt à tous les sacrifices pour elle.
« Tu as du prix à mes yeux, tu es honoré et je t’aime… ne crains rien, car je suis avec toi. » (Es. 43.2.)
« Christ a aimé l’Eglise et s’est livré lui-même pour elle. » (Eph. 5.25.) N’est-ce pas la plus grande source de joie pour l’Eglise que de se rappeler le grand amour dont elle a été l’objet, n’est-ce pas sa consolation suprême en face des affronts du monde ?
Mais, privilège implique responsabilité. Qu’attend le mari de son épouse ? Qu’elle réponde à son amour, qu’elle lui soit fidèle et partage ses préoccupations, ses intérêts comme ses soucis. C’est là ce que le Seigneur attend aussi de son Eglise.
« L’Eglise est soumise à Christ ». La soumission de la femme à son mari n’est pas une mise en tutelle, c’est une condition de l’ordre et de l’harmonie dans le foyer. Dans l’Eglise, l’ordre et l’harmonie sont maintenus aussi longtemps qu’elle reconnaît à la Parole de Dieu une autorité semblable à celle qu’une épouse aimante et aimée donne aux ordres de son mari.
c) Vocation de l’Eglise. Comment un foyer réalise-t-il pleinement sa vocation ? Comment trouve-t-il son accomplissement et son épanouissement ? En donnant le jour à des enfants et en les élevant. L’enfantement, c’est le miracle de la Création dans lequel Dieu a voulu exalter non seulement la collaboration entre le Créateur et la créature, mais encore celle de deux êtres qui s’aiment au point de ne plus former qu’« une seule chair ». L’enfantement spirituel, lui aussi, est un miracle procédant de la collaboration intime de Dieu et de l’homme, un mystère qui ne saurait se concevoir en dehors de cette unité parfaite entre l’Esprit de Dieu et celui de l’homme. Si, d’une part, les enfants de Dieu sont nés « non du sang, ni de la volonté de la chair, ni de la volonté de l’homme, mais de Dieu » (Jn. 1.13), l’apôtre Paul parle d’autre part de « douleurs de l’enfantement » qu’il souffre pour les Galates jusqu’à ce que Christ soit formé en eux (Gal. 4.19) ; il parle d’Onésime, son enfant spirituel qu’il a « engendré dans les chaînes » (Phm. 10 ; 1 Cor. 4.15). L’homme, l’église à donc aussi un rôle à jouer dans cet enfantement spirituel. L’image toute proche de la famille représente aussi l’Eglise. L’Ecriture nous appelle « enfants de Dieu », nous sommes devenus des « gens de la maison de Dieu », la « famille de Dieu » (Eph. 3.15)13.
13 L’Apôtre Picrre qualifie aussi l’Eglise de « fraternité » (1 Pi. 2.17 ; 5.9). Cette expression a été reprise plus tard par Clément de Rome, Polycarpe et Hermas. Bardy : Théologie de l’Eglise de Saint Clément de Rome à Saint Irénée, pp. 19 et 36.
Comme la famille, l’Eglise n’est pas seulement appelée à mettre des enfants au monde, mais à les élever, à veiller sur leur croissance et à les amener à une pleine maturité. La Parole de Dieu évoque maintes fois, différents stades de cette croissance (Hbr. 5.11-14 ; 1 Cor. 3.1-2 ; 1 Pi. 2.2 ; 1 Jn. 2.12-14). L’église locale est le cadre que Dieu a choisi pour y veiller. Pour « que nous atteignions notre majorité dans une virile maturité, que notre personnalité gagne son plein épanouissement sur le modèle de Christ » (Eph. 4.13), Dieu l’a pourvue des différents dons et ministères, pour le perfectionnement des saints. « Car il ne faut pas que nous restions toujours de petits enfants ressemblant à ces esquifs ballottés par les flots et entraînés ça et là par chaque coup de vent, c’est-à-dire chaque enseignement à la mode », mais notre Père veut que nous grandissions « en Christ à tous égards jusqu’à ce que nous ayons pleinement atteint sa mesure. » (Eph. 4.16.)14
14 v. Finney : Discours à ceux qui font profession d’être Chrétiens25e Discours : Christ, l’Epoux de l’Eglise , pp. 414 ss.
7. Le corps ; l’image, à la fois la plus fréquente et la plus développée de l’Eglise, est sans conteste celle du corps, à tel point que l’on désigne souvent l’Eglise par l’expression « corps de Christ » sans plus penser à la réalité qui a servi de base au symbole.
Le Seigneur lui-même n’emploie jamais explicitement cette image 15. Par contre, l’apôtre Paul l’emploie dans plusieurs de ses lettres.
15 Pour l’origine de l’image du corps voir Wikenhauser : Die Kirche als der mystische Leib Christi nach dem Apostel Paulus (Münster 1937), pp. 130-143, Bibliographie, p. 130, et l’article de L. Oulette dans L’Eglise dans la Bible Desclée 1962), pp. 85-93. Le corps de Christ : v. « The body of Christi » in Mc. Gregor : Corpus Christi, pp 157-175. L’enseignement d’Augustin sur cette image, ibid. pp. 251-258 (en latin). Pour la bibliographie de la notion du « corps mystique de Christ », v. Valeske : Votum ecclesiae, pp. 196-212. Voir aussi la note de E. Brunner dans : Le Malentendu de l’Eglise, p. 156.
Il nous dit que les chrétiens :
L’Eglise est le corps de Christ (Col. 1.24 ; 1 Cor. 12.4-27 ; Eph. 4.1-16).
Christ est la tête du corps (Col. 1.18 ; Eph. 1.22-23 ; 5.22-23 ; Col. 2.19 ; Eph. 4.15-16)16.
16 « Lorsque Christ habite dans les croyants, alors ils se trouvent tous ensemble en Christ, dans une nouvelle vie, une nouvelle communion, Il agit efficacement en tous. Partant de là il n’y a qu’un pas pour considérer la vie en Christ comme la vie dans son Corps et — un pas de plus — pour considérer l’ensemble de la communion des croyants avec Christ, l’ekklesia, comme le Corps de Christ et les croyants comme ses membres. » W. Hildebrandt : Das Gemeindeprinzip der christi. Kirche, p. 33.
Cette image du corps n’a pas été inventée par l’apôtre Paul ; en effet « depuis la fin du Ve siècle avant J.-C., la comparaison de l’état avec un corps humain et, partant, l’idée que l’état est un organisme, étaient devenues courantes dans la philosophie grecque. On les retrouve par exemple chez Platon et chez Aristote. La philosophie hellénique reprend cette conception et conformément à sa tendance cosmopolite, elle l’applique à l’humanité tout entière, voire au cosmos qui comprend les hommes et les dieux.
« L’exemple le mieux connu est fourni par Tite-Live (Hist. rom., II.32) qui rapporte l’apologue par lequel Meninius Agrippa, en l’an 494 avant notre ère, aurait apaisé un mouvement séditieux à Rome. » Werner Goosens : L’Eglise, Corps du Christ d’après Saint Paul (Gabalda 1949), p. 81.
Nous ne ferons pas une étude théologique de la notion paulinienne du Corps de Christ, nous nous limiterons à quelques considérations élémentaires et pratiques que nous pouvons déduire de l’image employée.
Quelles conclusions pouvons-nous tirer de cette image ?
1. Le corps est une unité indivisible.
Dans les autres images, l’unité indissoluble entre Christ et l’Eglise apparaissait moins clairement : le roi et ses sujets, le berger et son troupeau pouvaient être dissociés, dans une plante même on peut couper des branches sans grand dommage pour l’ensemble. Mais dans un corps, sitôt qu’on touche à un organe, la santé générale se trouve compromise, si on ampute un membre, le corps est mutilé et si on dissocie la liaison tête-corps ou qu’on endommage un organe essentiel, la vie s’en va.
Ainsi une église ne vit qu’aussi longtemps qu’une relation vivante est maintenue avec Christ, la tête de l’Eglise, et que l’unité essentielle entre les membres est sauvegardée. Toute atteinte à cette unité, dans un sens ou dans l’autre, met la vie de l’église en danger.
2. Le corps est une unité complète en elle-même.
Le corps est une entité autonome qui se suffit à elle-même. Dieu a disposé dans le corps tout ce qui est nécessaire à sa vie. Il peut se nourrir, se mouvoir, travailler, se procurer de la nourriture, réfléchir, sentir, vouloir… et il n’a besoin pour toutes ses fonctions que d’un peu d’air, d’eau et de nourriture. Il ne réclame l’aide et les soins d’autrui que dans les premiers stades de son existence et en cas de maladie.
La Parole de Dieu applique l’image du corps tantôt à l’Eglise universelle, tantôt à l’église locale (Eph. 1.23 ; 1 Cor. 12). Cette dernière constitue une entité complète en elle-même qui n’a vraiment besoin de l’aide des autres corps locaux qu’à ses débuts ou en cas de crise. L’apôtre Paul écrit à l’église de Corinthe qu’ils ont été « comblés de toutes les richesses qui concernent la parole et la connaissance. de sorte qu’il ne vous manque aucun don » (1 Cor. 1.6-7).
Certes, les relations avec d’autres églises sont, pour la communauté locale, une source précieuse d’enrichissement et de renouvellement spirituels, mais, même si une église était livrée à elle-même, isolée du reste du monde chrétien, elle pourrait, avec la Parole et la prière, subsister et croître. L’histoire l’a maintes fois prouvé. A plus forte raison, l’Eglise universelle possède-t-elle « tout ce qui contribue à la vie et à la piété » (2 Pi. 1.3), grâce aux divers dons et ministères que le Seigneur lui à accordés. Elle peut fort bien se passer des secours de la philosophie, de la science ou de la politique que d’aucuns lui croient nécessaires. Une église saine n’a pas besoin de l’aide du monde. Une église majeure refusera d’être dirigée par une autre tête que Christ Lui-même.
3. Le corps est une unité dans la diversité.
L’apôtre parle souvent de cette diversité : Dans le corps qu’est l’Eglise, il y a diversité de nationalités (Juifs et Grecs : 1 Cor. 12.13 ; Eph. 2.11 ; 3.6), de classes sociales (esclaves et libres : 1 Cor. 12.13), de dons spirituels (1 Cor. 12 ; Rom. 12.6-8 ; Eph. 4.11). Mais il y a unité d’origine de ces charismes (1 Cor. 12.4-7 ; Eph. 4.7, 11), unité d’héritage (Eph. 3.6), de rédemption (Eph. 2.16), d’Esprit (1 Cor. 12.13), d’accès auprès de Dieu (Eph. 2.18), unité d’espérance, de vocation, de foi, etc. (Eph. 4.3-6.)
Dans 1 Cor. 12, il dit : « Le corps n’est pas un seul membre, mais il est formé de plusieurs membres, si le pied disait : parce que je ne suis pas une main je ne suis pas du corps, ne serait-il pas du corps pour cela ? » (1 Cor. 12.14-15, 17-19.)
« Si tout le corps était œil où serait l’ouïe ? S’il était tout ouïe, où serait l’odorat ? Si tous étaient un seul membre, où serait le corps ? » Unité ne veut pas dire uniformité. Chaque membre, chaque organe a sa fonction spécifique et irremplaçable, le corps n’est en bonne santé que si chaque organe remplit sa fonction et pas une autre. Ainsi en est-il de l’Eglise. « Il y a diversité de dons, mais le même Esprit ; diversité de ministères, mais le même Seigneur, diversité d’opérations, mais le même Dieu qui opère tout en tous. » (1 Cor. 12.4-6.)
Dans l’église chacun a reçu du Saint-Esprit un don, un ministère particulier et l’église fonctionne normalement lorsque chaque membre accomplit sa tâche. Il y a aussi dans une église normale diversité de tempéraments, de pensées, d’opinions ; une telle diversité n’est nullement inconciliable avec l’unité17.
17 Voir A. Kuen : Que tous soient un, pp. 72-78.
Bien que 1 Cor. 12 traite plus particulièrement de problèmes de l’église locale, cette diversité est aussi vraie dans l’Eglise universelle. Chaque assemblée locale a son caractère et sa vocation propres, et le contact avec plusieurs assemblées donne certainement une idée plus exacte du Corps de Christ que la vue d’une seule église. Cependant, il faut se garder de conclusions hâtives que la Parole de Dieu n’appuie pas ; il ne saurait être question d’assemblées-main ou d’assemblées-tête.
Cette diversité doit me conduire à accepter la place et la fonction que Dieu m’a imparties dans le corps et à y accomplir ma tâche sans envie, ni complexe.
4. Le corps est une unité de relations.
Si le corps doit vivre et se développer, il faut que les liaisons qui unissent entre eux les différents membres et organes fonctionnent sans interruptions, ni entraves. Le bon état du système nerveux, et de l’appareil circulatoire est une condition première de santé. Un membre qui n’est plus normalement irrigué se gangrène, un organe coupé des centres nerveux est paralysé.
Dans l’église aussi, la vie n’est maintenue que par les relations constantes entre les membres : « C’est de la tête que tout le corps tire cohésion et unité, c’est en restant dépendant d’elle que l’ensemble, bien lié et coordonné grâce aux différents muscles et ligaments, forme une structure harmonieuse — à condition que chaque organe remplisse son office suivant la fonction qui lui a été assignée et les forces et capacités adaptées à ses besoins. De cette manière tous les membres contribuent ensemble, dans un esprit d’amour, à la croissance organique du corps. » (Eph. 4.16.)
5. Le corps est une unité organisée.
Sans organisation, la diversité mène à l’anarchie. Dans le corps, les différents membres sont commandés par un seul organe : le cerveau ; les différentes fonctions sont coordonnées par des centres nerveux. C’est ainsi seulement que l’unité du corps est maintenue. « C’est de la tête que tout le corps tire cohésion et unité, c’est en restant dépendant d’elle que l’ensemble… forme une structure harmonieuse. » (Eph. 4.16.) « Tous les membres du corps, malgré leur nombre, ne forment qu’un seul corps — ainsi en est-il de Christ. » (1 Cor. 12.12.)
La tête du Corps, c’est bien entendu Christ Lui-même18 (Eph. 1.22 ; Col. 1.18), et c’est dans la mesure où les différentes assemblées composant l’Eglise universelle restent en liaison avec Lui, à l’écoute de sa volonté ans sa Parole, qu’elles seront maintenues dans l’unité d’esprit et d’action entre elles. L’indépendance des différentes églises locales n’exclut peut-être pas certains centres coordinateurs pour des activités précises communes à plusieurs d’entre elles, à condition que ces centres n’usurpent jamais les prérogatives réservées à la Tête seule.
18 « Quand un Grec ou Romain veulent parler d’un Chef, ils le désignent comme celui qui marche en avant (arché, dux). Le Sémite le désigne comme la tête. La métaphore est la même qu’en français. Mais en français l’image est usée. Chez les Sémites, et en particulier en hébreu, la métaphore reste apparente parce qu’on emploie le mot-même qui désigne couramment la tête (Rôsch). » B. Botte : Recherches de Théologie ancienne et médiévale, (1939), t. II, pp. 182-183. — Voir aussi P. Dhorme : « L’emploi métaphorique des noms de parties du corps en hébreu et en akkadien » in Revue Biblique (1920) t. 29, pp. 491 ss. et W. Goossen : L’Eglise, Corps de Christ, pp. 88-89.
Dans l’église locale aussi, il importe que chaque membre soit relié, non seulement aux autres membres du corps, mais directement à la Tête19. « Il faut insister sur ce point, parce que certains donnent une importance démesurée à l’Eglise, à certains ministères et à certaines coordinations dans l’Eglise. D’après eux on ne jouit de la relation avec Christ, on ne reçoit la vie et la grâce qu’au sein de l’Eglise et en se mettant au bénéfice du ministère de certains qui transmettent Christ et sa grâce au corps entier. »20
19 « Toute vie physique est communiquée au corps par la tête, nos aliments passent par notre bouche, nos yeux et nos oreilles alimentent la vie de notre cœur et lui fournissent les sensations ; nos muscles n’agissent que par les impulsions de notre cerveau. Il en est de même en ce qui concerne le corps de Christ, aussi l’Eglise n’existe-t-elle pas hors de Lui, et elle se compose uniquement de ceux qui sont nés d’En-Haut, et qui vivent de la vie du Chef. » L’Eglise de Jésus-Christ par J. J., p. 9 (Delachaux-Niestlé 1894).
20 Alan Stibbs : God’s Church (IVF London), p. 40. « Le corps de Christ s’organise lui-même. C’est pour cela qu’il s’appelle corps de Christ. Il n’existe pas d’ordonnances juridiques qui auraient une validité formelle — ce qui est l’essence du droit — de telle sorte que ce qui a été déterminé une fois doive dorénavant se continuer comme cela a été déterminé. » E. Brunner : Dogmatik III, p. 62. « Ici on ne remarque presque rien d’ordonnances ou d’habitudes fixes qui auraient réglé les rencontres. » H. von Campenhausen : Kirchliches Amt und geistliche Vollmacht in den ersten drei Jahrhunderten, p. 69.
Certains ont pensé que dans 1 Cor. 12.21, l’image de la tête ne s’applique pas à Christ, mais à ceux qui ont reçu, dans l’église locale, le « don de gouverner » (v. 28), de présider (Rom. 12.8) c’est-à-dire aux conducteurs (Hbr. 13.17) ou évêques (1 Tim. 3.1-5). En tous cas, il est certain que si l’église locale doit rester un corps cohérent et uni, il est indispensable qu’il y ait un minimum d’organisation et que l’autorité de ceux qui « gouvernent » soit reconnue par tous les membres.
6. Le corps est une unité de croissance.
Dans un corps normal, tous les membres croissent ensemble. Chacun d’eux contribue à la croissance de tous les autres organes en même temps qu’à sa propre croissance. Si un membre ou un organe cesse de croître, le corps reste infirme, disproportionné ou malade et d’autres membres sont obligés de suppléer aux carences du membre défaillant. Si mon bras gauche est resté atrophié, mon bras droit aura deux fois plus de travail.
Il n’en va pas autrement dans l’église locale. Si elle veut accomplir normalement sa mission, il importe que tous ses membres croissent ensemble et parviennent à la maturité, à « l’état d’hommes faits ». Le retard de croissance d’un membre se répercute sur le témoignage collectif et donne un travail accru aux autres membres. Si « chaque organe remplit son office suivant la fonction qui lui a été assignée et les forces et capacités adaptées à ses besoins », alors « tous les membres contribuent ensemble dans un esprit d’amour à la croissance organique du corps ». « C’est par la tête que tout le corps, par l’intermédiaire des nerfs et des muscles, reçoit à la fois la coordination et la force, de sorte qu’il puisse progresser dans la croissance jusqu’à la stature fixée par la volonté de Dieu. » (Col. 2.19.)
« L’Eglise est un organisme vivant qui a, comme tout organisme vivant, ses lois de croissance et ses lois de recul, plus vastes seulement, plus riches et plus pleines, car c’est un organisme animé par la vie divine et qui possède une âme supérieure où nous découvrons l’œuvre du Saint-Esprit lui-même. » (Workman.)21
21 Foi et Constitution, p. 166.
Il existe des églises majeures et des églises restées mineures (1 Cor. 3.1-2 ; Hbr. 5.11-14). Souvenons-nous que la croissance du corps dépend de chacun de nous.
7. Le corps est une unité de vie.
Les relations, la croissance, l’organisation, la spécialisation des fonctions ne sont que différentes manifestations de ce mystère : la vie. Cette vie du corps est une. On ne peut pas parler de la vie de la main, de la vie de l’oreille ou de l’œil : les différents membres participent à la vie du corps, et y contribuent. Aucun ne vit par lui-même, ni pour lui-même.
Ce n’est pas par hasard que cette même expression : « corps de Christ » désigne dans la Bible des choses à première vue très différentes : le corps physique du Seigneur (Mt. 26.12, 26 ; Jn. 2.21 ; Rom. 7.4 ; 1 Pi. 2.24…) et son corps « mystique », l’Eglise (Rom. 12.5 ; 1 Cor. 12 ; Eph. 4…), Cela nous autorise à établir des analogies entre ces différentes réalités et à appliquer à l’Eglise certaines caractéristiques du corps de Jésus et du pain de la communion.
Corps physique et « corps mystique de Christ ».
Que faisait Jésus de son corps ?
Il « allait de lieu en lieu faisant du bien » (Act. 10.38). Ses yeux se sont arrêtés sur les malheureux, les infirmes et les malades, ses mains ont guéri, aidé, béni, elles ont multiplié le pain pour les affamés, elles ont ouvert les yeux des aveugles et les oreilles des sourds ; sa bouche a servi à publier la grâce de Dieu et à montrer aux pécheurs le chemin du salut, mais aussi à reprendre les pharisiens et les sadducéens, à dévoiler leur hypocrisie et leur incrédulité. C’est pourquoi ses ennemis ont voulu se débarrasser de Lui. Mais, comme Il l’avait prophétisé, trois jours après qu’on eût démoli le temple de son corps, Il l’a rebâti plus glorieux qu’avant. Cependant ce corps renouvelé tout imprégné des forces célestes reste singulièrement inopérant : plus de miracles ou de guérisons, plus de message de grâce ses aux foules, finies aussi les paroles sévères, les humiliations publiques. Le sel aurait-il perdu à la fois sa saveur et son mordant ? Ce corps ressuscité ne serait-il qu’un vague fantôme amorphe ? Que le monde attende quelques jours et il se rendra compte qu’il existe à présent un autre corps de Christ tout aussi actif, un corps sous forme nouvelle, diversifiée, multipliée, amplifiée, une forme qui restera telle tout au long des siècles et qui portera la parole et l’action divines jusqu’aux extrémités du monde.
C’est à ce corps nouveau, à l’Eglise, que Christ a conféré les pleins pouvoirs pour la continuation de sa mission sur terre. N’avait-Il pas promis à ses disciples : « En vérité en vérité je vous le dis : Celui qui croit en moi fera aussi les œuvres que je fais, et il en fera de plus grandes parce que je m’en vais au Père. » (Jn. 14.12.)
C’est le commencement de la réalisation de cette promesse que nous présente le livre des Actes ; par le ministère des différents membres du Corps, des malades sont guéris, des infirmes physiques et spirituels ont recouvré l’usage de leurs sens, la parole du Salut est annoncée aux multitudes et — miracle que Jésus n’a pas accompli — en réponse à cette parole, des vies sont effectivement et radicalement transformées. Mais le monde religieux d’alors réentend aussi cette voix courageuse qu’il croyait avoir réduite pour toujours au silence, cette voix qui dénonce sans crainte et sans ménagement l’hypocrisie et le formalisme. « Ils les reconnurent pour avoir été avec Jésus. » (Act. 4.13.) Ils s’étaient débarrassés d’un Jésus, ils en retrouvent trois mille, cinq mille prêchant, guérissant, répandant partout la nouvelle doctrine.
Le corps participe aux privilèges comme aux déshonneurs de la tête : à tête douée, mains habiles ; tête active : corps honoré ; L’Eglise en tant que Corps de Christ s’est vu léguer les talents qui caractérisaient le ministère de Christ (Mt. 25.14-30 ; Eph. 4.7-8). C’est par elle qu’Il agit dans le monde comme une tête agit par les membres de son corps. Il est vrai que, si les membres sont défaillants ou si les obstacles sont insurmontables, Il se sert parfois d’autres moyens « il fait des vents ses messagers » (le coup de vent qui, un jour amena un verset biblique aux pieds d’une âme en détresse), il peut agir par des inconvertis ou même des animaux comme le corbeau d’Elie ou l’ânesse de Balaam (le chien qui a emporté une page de la Bible dans un camp fermé à l’Evangile..). Cependant, la voie normale du Seigneur pour transmettre le message de l’Evangile et pour accomplir la volonté de Dieu, c’est d’utiliser ses membres à Lui. Et notons que, comme le constate H.S. Bender « généralement l’Esprit choisit de travailler par le moyen de l’Eglise en tant que corps et non pas par des individus isolés »22, Mais en tant que Corps de Christ, l’Eglise endosse aussi la haine, le mépris et la persécution dont le monde a poursuivi le Maître. (Mt. 5.10 ; Luc 21.12 ; Jn. 15.20 ; 1 Cor. 4.12 ; 2 Cor. 4.9 ; 2 Tim. 3.12.)
22 H. S. Bender : These are my People, p. 64,
Sainte Cène et corps de Christ.
Dans sa première épître aux Corinthiens, l’apôtre Paul emploie cette expression : « Corps de Christ » en parlant de la Cène : « Le pain que nous rompons n’est-il pas la communion au corps de Christ » (1 Cor. 10.16), « Celui qui mange et boit sans discerner le corps du Seigneur, mange et boit un jugement contre lui-même » (1 Cor. 11.29). De quel corps s’agit-il ? du corps physique de Christ ou de son corps mystique, l’Eglise ? Chacune de ces interprétations se heurte à de grandes difficultés. On peut penser que, se rappelant les paroles mêmes du Seigneur au moment de l’institution de la Sainte Cène : « Ceci est mon corps », la pensée de l’apôtre se soit portée, au-delà du symbole, vers l’une ou l’autre des réalités qu’il exprime et qui, ailleurs, sont désignées par ce même nom — peut-être même à toutes les deux ensemble. Cela nous autorise à tirer un parallèle entre le pain de la Cène et l’Eglise. Les premiers chrétiens l’ont fait : « Puisqu’il y a un seul pain, nous qui sommes plusieurs, nous formons un seul corps ; car nous participons tous à un même pain. » (1 Cor. 10.17.)
« Comme ce pain rompu autrefois disséminé sur les montagnes, a été recueilli pour devenir un seul tout, qu’ainsi ton Eglise soit rassemblée des extrémités de la terre dans ton royaume. » (Didaché IX, 4-5.)23
23 Trad. Hemmer (Picaud Paris, 1926).
Nous venons de contrées, de terrains, d’épis différents, mais, dans le pain, nos saveurs particulières se mélangent et se fondent, ce n’est plus le goût de tel grain ou de telle farine qui compte, mais une saveur toute nouvelle et différente : celle du bon pain.
Pour en arriver là, il a fallu que ces différents grains disparaissent en tant que grains distincts, qu’ils soient broyés, que la farine soit séparée des enveloppes, puis mélangée et pétrie avec un élément extérieur venu du ciel : l’eau ; que la pâte passe par l’épreuve du feu qui la transformera de façon profonde et durable. Alors seulement nous aurons du bon pain nourrissant. Tout cela ne nous parle-t-il pas d’une manière frappante de l’église ? N’avons-nous pas une préfiguration encore plus précise à la fois de Christ et de son corps dans ces gâteaux d’offrande faits de « fleur de farine, je à l’huile et arrosés d’huile, gâteaux sans levain cuits à la poêle ou sur le gril » (Lév. 2) ? Et ces pains de la Pentecôte agités devant le Seigneur « faits avec deux dixièmes de fleur de farine et cuits avec du levain » ne sont-ils pas une image de l’Eglise réelle créée le jour de la Pentecôte et dans laquelle, malgré la présence du Saint-Esprit, le péché subsiste ? Et cependant ces pains aussi, comme l’Eglise, sont les « prémices à l’Eternel » (Lév. 23.17). Nul doute que l’intention de tous ces détails était de nous présenter symboliquement les conditions d’une vie — individuelle ou collective — dont l’offrande fût d’un parfum agréable à l’Eternel : mort à soi-même, vie imprégnée et remplie par le Saint-Esprit, sans malice, ni méchanceté (Mt. 16.6 ; 1 Cor. 5.7-8), prête au sacrifice comme à la souffrance pour Christ.
Quelles richesses dans cette image du corps, source toujours nouvelle d’enseignements que nous n’avons pu qu’effleurer ! La similitude profonde entre ces deux organismes ne peut pas être fortuite. Elle ne s’explique que par le fait qu’ils sortent tous deux de la Main du même Créateur, qu’ils reflètent une même Pensée de « Celui qui accomplit toutes choses selon sa volonté », qui nous a « créés à son image » et qui veut, dans l’Eglise et par elle, nous conduire à une ressemblance parfaite, « à l’image de son Fils »24.
24 Pour une bibliographie concernant l’expression « Corps de Christ » se reporter à L’Eglise dans la Bible (Desclée 1962), pp. 185-188, qui indique une soixantaine d’ouvrages et d’articles parus entre 1940 et 1961 sur la question. S. Thornton : The Common Life in the Body of Christ (Dacre Press, Westminster, 1946).
Toutes ces images renferment de nombreux enseignements concernant la nature et la vocation de l’Eglise. Nous essaierons de dégager ici ceux qui concernent
1. Relations de l’Eglise avec Christ.
L’analyse de ces figures nous montre que Christ en est toujours la partie essentielle sans laquelle la réalité ne peur subsister. Christ est le centre de gravité de l’image. De même l’Eglise n’existe que par Christ et en fonction de Lui et elle ne peut vivre et subsister que si elle entretient avec son Seigneur des relations constantes et vivantes25
25 « L’Ekklesia, en effet, n’est pas la somme des croyants, elle n’est pas davantage une sainte institution ; mais elle est le Corps de Christ qui ne se compose que de personnes : la personne de celui qui est la tête et celles des membres de son corps. » E. Brunner : Malentendu… p. 14.
a) Par Christ :
Sans roi il n’y a plus de royaume, il ne reste que des sujets dispersés ; sans berger, pas de troupeau, maïs des brebis éparses, suivant chacune sa propre voie ; sans cep nourricier, les sarments sont condamnés à devenir du bois mort. La construction d’une maison commence par le fondement, si celui-ci venait à se dérober, l’édifice s’écroulerait aussitôt ; « la femme a été tirée de l’homme » (1 Cor. 11.8, 12) ; c’est l’homme qui a l’initiative dans la fondation d’un foyer et sans époux l’épouse n’est plus qu’une veuve impuissante.
Dans l’élaboration secrète du corps humain c’est encore la tête qui se forme la première et c’est elle qui commandera, dès la phase embryonnaire, la constitution du reste du corps. Sans tête le corps n’est plus qu’un cadavre inanimé.
b) Pour Christ. Le roi commande, mais ses sujets sont là pour mettre à exécution ses desseins. Dans les monarchies antiques, le seul personnage qui comptât, c’était le roi ; tout le pays vivait à son service. Le troupeau est la richesse du berger, et dans la réalité, le berger n’est pas là pour les brebis, mais les brebis pour le berger. « La femme est la gloire de l’homme :» (1 Cor. 11.7), elle « a été créée à cause de l’homme » (v. 9) pour être « une aide semblable à lui ». Le corps est au service de la tête pour exécuter les idées et les projets qu’elle a conçus.
c) Christ a besoin de l’Eglise.
Beaucoup de ces images font également ressortir la dépendance dans laquelle Christ a bien voulu se placer par rapport à l’Eglise pour l’accomplissement de sa Volonté ici-bas. Le roi sans ses sujets est impuissant et ne peut réaliser aucun de ses desseins ; sans brebis on ne peut plus parler de berger ; sans sarments le cep ne peut porter du fruit, sans membres valides la tête ne peut rien faire.
Christ a besoin de l’Eglise et l’Eglise a besoin de Christ26. Si le roi est touché, le peuple pleure, si un malheur frappe le peuple, le roi vient le défendre. Si le berger est malade, tout le troupeau en pâtit, si une brebis souffre, le berger la porte et la soigne. Racines et parties aériennes de la plante sont laine que le cep ou les sarments soient endommagés, les fruits ne se forment pas. L’édifice ne remplit sa vocation que si fondations et superstructures restent indemnes. Et que dire du foyer ou du corps où l’interdépendance est vitale. Mais n’est-il pas significatif que dans toutes ces images la partie qui représente Christ soit aussi la moins vulnérable : le roi n’est-il pas l’homme le mieux gardé du royaume, le berger plus intelligent que ses brebis, les fondations bien ancrées en terre, le cep profondément enraciné et plus résistant que les sarments, l’époux plus fort que l’épouse, et le cerveau, l’organe le mieux protégé sous la boîte crânienne ? Christ est au ciel et ses membres sont sur la terre, mais si un membre souffre, Christ n’en souffre pas moins avec lui. Quant à nous, ses membres, son épouse, sommes-nous sensibles à tout ce qui L’affecte et Le touche :? Sommes-nous prêts à souffrir avec Lui de tout ce qui L’afflige dans son corps ou au dehors ?
26 « Il n’y à pas parallélisme entre le besoin que nous avons de Christ et celui qu’il a de nous. Nous dépendons de Lui, que nous le voulions ou non. Lui veut bien avoir besoin de nous, comme Il a eu besoin d’un ânon, le jour des Rameaux, mais par grâce, et non parce qu’en Lui il y aurait quelque insuffisance » (J. M. Nicole).
d) Relations vivantes et constantes.
Le royaume ne prospère que si le roi sait tout ce qui se passe dans le pays et si le peuple connaît et exécute la volonté du souverain. Un échange constant est indispensable entre eux. Toutes les révolutions et les tyrannies ont leur origine dans la rupture de cet échange.
Tout ira bien pour le troupeau s’il reste près du berger, à portée de sa voix : « si vous demeurez dans ma parole… vous êtes vraiment mes disciples, les brebis entendent sa voix elles le suivent parce qu’elles connaissent sa voix :» (Jn. 8.31 ; 10.3-4). Si les brebis s’éloignent, elles s’égarent et deviennent la proie des bêtes sauvages. Entre le cep et les sarments s’établissent des échanges contants ; si pour une raison quelconque ces relations sont interrompues, la plante dépérit et meurt. Fondement et construction dépendent étroitement l’un de l’autre : si le mortier s’effrite, si les poutres se dissocient, l’édifice perd sa stabilité. Dans le foyer pas d’harmonie sans échanges, pas d’unité sans transparence.
Sommes-nous conscients de la nécessité de ces échanges et de ces relations vitales avec Christ, ou pensons-nous qu’une fois lancée, l’Eglise peut bien subvenir seule à ses besoins, trouver en elle-même les ressources pour sa vie et son développement ?
2. Nature des membres.
Que nous apprennent ces images sur la nature des membres de l’Eglise ?
De toutes ces images ressort une identité de nature des différents membres de l’Eglise :
Dans un royaume tous les habitants sont sujets du même roi27. Le troupeau n’est pas un zoo. Dans l’épi, il y a des graines d’une seule espèce28. Le cep porte des sarments de vigne, et quand bien même on y grefferait des rameaux de poirier ou de pêcher, il ne résulterait aucun fruit de cette association hétéroclite.
27 « Il importe qu’ils ne reconnaissent qu’un seul roi, leur libérateur, Christ, et qu’ils ne soient gouvernés que par la seule loi de Christ, c’est-à-dire par la vérité sacrée de l’Evangile » (Calvin).
28 « On peut prétendre que les enfants élus de l’église invisible n’appartiennent pas seulement à titre prioritaire à l’église visible, mais qu’ils y appartiennent seuls. Les autres ne sont que mauvaises herbes dans le champ de blé. Les mêmes personnes appartiennent à l’église visible et à l’église invisible, les deux n’en font qu’une. » Wilhelm Löhe : « Drei Bücher von der Kirche », Gesamimelte Werke (1954), t. V, p. 116. W. Löhe (1808-1872) fait partie des théo- logiens du réveil confessionnel luthérien du XIXe siècle en Allemagne.
« La maison fondée sur le roc, c’est donc l’Eglise des nouveau-nés, des élus, de tous ceux dont la vie commence, non pas à l’issue du sein de leur mère, mais à l’audition de la Parole de Dieu, à la connaissance de Jésus-Christ, de tous ceux dont la vie est supportée par Jésus-Christ comme une maison est supportée par son fondement. Un homme dont la vie prend naissance ailleurs que dans le salut donné gratuitement, donné premièrement en Jésus-Christ, ne peut pas faire partie de l’Eglise fondée sur Jésus-Christ. Il est à côté du fondement. Il est hors de la maison forcément. Cette Eglise n’est donc constituée que d’hommes pardonnés, régénérés, justifiés par la foi en Christ, enracinés en Lui, et qui vivent à partir de Lui. » R. de Pury : La Maison de Dieu, p. 9 (Delachaux-Niestlé, 1946).
Si une autre femme arrive à s’immiscer dans le foyer et qu’elle y soit tolérée au même titre que l’épouse, c’est la destruction du foyer. Tout corps étranger pénétrant dans le corps devra être assimilé, ou éliminé, sinon tout le corps en tombera malade29.
29 Luther n’a jamais reconnu les incroyants comme membres de l’Eglise, il dit que… « les hérétiques et les méchants sont dans les églises comme les pelicules, la vermine… etc. sont sur le corps, mais ce ne sont pas des membres naturels et bons. » Sermon sur Jean 7.38-42 (1531), W. A. 33, 456, 40 ss. « Christ est bien un Maître de toutes choses, des pieux et des méchants, des anges et des diables, des vierges et des prostituées, mais Il n’est la tête que des chrétiens pieux et croyants rassemblés dans l’Esprit : parce qu’une tête doit être incorporée à son corps, et les membres doivent dépendre de la tête, tirer d’elle leur action et leur vie : c’est pourquoi Christ ne peut être tête d’une méchante communauté, même si celle-ci Lui est soumise comme à son Seigneur. » Luther : De la Papauté à Rome (1520). Ed. Weimar 6, 297, 36.
L’étude approfondie d’un organisme vivant révèle une unité chimique et biologique profonde de toutes les cellules qui le composent30. Le Créateur de ces merveilles n’aurait-Il pas renfermé dans ces mystères une leçon pour nous, concernant le Corps de Christ « plénitude de Celui qui remplit tout en tous » ?
30 « L’Eglise n’est pas le corps de Christ parce qu’elle est un corps, mais parce que cette réalité qu’est l’Eglise est à Christ ce que le corps est à la tête, et parce que cette réalité qu’est l’église est constituée par des croyants qui sont entre eux dans les relations où l’on voit les membres d’un même corps. » F. J. Leenhardt : Etudes sur l’Eglise dans le N.T. (Genève 1940), pp. 4041.
Cependant, si l’image peut suggérer ou confirmer la réalité, elle ne saurait servir de preuve, et pour établir de façon indubitable la nature des membres de l’Eglise selon le plan de Dieu, il nous faudra abandonner le terrain symbolique pour revenir aux textes clairs des Actes et des épîtres. L’étude de ces figures et paraboles de l’Eglise nous aura cependant appris mainte leçon précieuse sur la nature et la vocation de cette Eglise, elle nous aura montré que, bien que le Seigneur n’ait que rarement parlé d’elle, l’Eglise occupait constamment sa pensée, elle transparaît à travers de nombreux symboles et paraboles. Les apôtres éclairés par le Saint-Esprit ont développé ces images et en ont tiré les applications au fur et à mesure des circonstances. Ils n’ont pas épuisé le sens de ces symboles ; nous non plus. Si nous avons compris que toute la création matérielle n’est qu’une immense parabole du monde spirituel, nous saurons certainement, sous la conduite du Saint-Esprit, enrichir toujours à nouveau notre vision de Christ et de son Eglise.
Pour le royaume: v. Valeske op, cit. II pp. 62-66 (116 titres).
Pour le corps : Ibid. pp. 41-47 (198 titres).
J. R. Nelson : « Many Images of the Church » in : The ecumenical Review, 1959, pp. 105 ss.
H. Schultz : Vier biblische Bilder von der Kirche : Monatschrift für Pastoraltheologie, 1941, pp. 76 ss., 108 ss.
W. Nee : La vie chrétienne normale, ch. 11 : Un corps en Christ.
Vinet : L’union du Christ avec l’Eglise : Premières méditations évangéliques (Lausanne, 1941), p. 278.
Finney : Nouveaux Discours (1889), p. 414 : Christ, l’Epoux de l’Eglise.