Marie dans l’Évangile et dans l’Histoire

Aux noces de Cana

Le premier épisode du ministère de Jésus se situe à la fin de la première semaine où Jésus avait rassemblé quelques disciples autour de lui. Marie, Jésus et ses disciples sont invités à un mariage à Cana. « Or voilà que le vin se mit à manquer. La mère de Jésus lui fit remarquer : Ils n’ont plus de vin ». Le quartier des femmes se trouvait près de l’endroit où l’on conservait le vin. C’est ce qui explique pourquoi Marie a appris avant Jésus que les réserves de vin étaient épuisées. Pourquoi lui fait-elle cette remarque ? Peut-être avait-elle l’habitude de s’adresser à son aîné pour tous les problèmes de la vie et toutes les questions embarrassantes. Or cette question était vraiment embarrassante. Peut-être l’arrivée de ces convives supplémentaires a-t-elle hâté l’épuisement des réserves de vin. C’était une question d’honneur pour les invitants de fournir assez à manger et à boire pendant toute la durée des noces (qui pouvaient se prolonger jusqu’à une semaine). De plus, c’était l’habitude que les invités contribuent aux dépenses occasionnées par la réception, et Jésus et ses disciples n’avaient sans doute pas apporté de vin.

La réponse de Jésus à Marie fait un peu l’effet d’une douche froide : « Femme, qu’y a-t-il entre toi et moi ? ». Littéralement : « Quoi de toi à moi ? ». En araméen, l’appellation : « femme » est un terme à la fois d’affection et de respect difficile à rendre dans le contexte culturel actuel sans créer une assez forte distance que la relation d’affection entre Jésus et sa mère démentirait. Jésus a appelé ainsi la Samaritaine (Jean 4.21), la femme cananéenne (Matthieu 15.28), la femme adultère (Jean 8.10), la femme courbée (Luc 13.12) et Marie-Madeleine (Jean 20.13). Normalement, un fils disait « mère », ou « ma mère ». Pourquoi cette appellation ici ?

La formule : « quoi de toi à moi ? » a été traduite par : « Ne te mêle pas de mes affaires, laisse-moi tranquille, ne t’occupe pas de cela, est-ce à toi de me dire ce que j’ai à faire ? Pourquoi me troubles-tu avec cela ? ». Il ne faut sans doute pas y mettre tant de nuances négatives. L’expression ti émoi kai soi était un idiome sémitique courant. Elle marque toujours une certaine distance et contient une nuance de reproche (cf. Matthieu 8.29 ; Marc 1.24 ; 5.7 ; Luc 4.34 ; 8.28). Elle peut se traduire par : « Pourquoi m’impliques-tu dans cette affaire ? En quoi cela nous concerne-t-il ensemble ? » Jésus ne veut plus se laisser dicter ce qu’il doit faire – fût-ce par sa mère. Ni elle ni personne ne peut présumer s’approcher de lui par « la petite porte ».

F.F. Bruce dit : « Marie n’a probablement pas bien compris que depuis que son fils avait quitté la maison (quelques mois auparavant), quelque chose était survenu qui devait entraîner une différence dans leurs relations. Il avait été oint du Saint-Esprit et avait reçu la puissance d’accomplir l’œuvre spéciale que le Père lui avait confiée. A présent, après les longues ‘années silencieuses’ à Nazareth, il était entré dans son ministère public ; toutes choses – y compris ses liens familiaux – devaient être subordonnées à ce ministère. C’est là du moins ce qui constitue l’arrière-plan de cette réponse étonnante que Jésus a donnée à sa mère ».9

9 The Gospel of John (Grand Rapids. Eerdmans 1984) p. 70.

« Le fait que la demande de Marie soit considérée par Jésus comme intempestive ressort clairement des paroles suivantes : ‘Mon heure n’est pas encore venue’… Jésus n’apprécie pas l’interférence de sa mère dans sa fonction messianique. Cet épisode n’est pas très indiqué pour mettre en valeur l’intercession de Marie, même si Jésus, en dernière analyse, accède à son désir » (G. Miegge La Vierge Marie p. 22).

« Mon heure n’est pas encore venue ». Son « heure » (Jean 7.30 ; 8.20 ; 12.23, 27 ; 13.1 ; 17.1), c’est toujours l’heure de sa mort, de l’accomplissement de sa mission messianique. « Marie est appelée à un plan spirituel supérieur, elle est renvoyée à l’Heure décisive, sans qu’elle sache évidemment ce que peut signifier ce dénouement. Elle ne peut que pressentir que la gloire du Messie n’ira pas sans souffrance, selon la prophétie de Syméon au Temple » (M. Thurian Marie… p. 206). C’est par la croix que Marie entrera avec Jésus dans une relation plus intime que celle de mère à fils, dans la communion spirituelle – comme tous les « enfants de Dieu ». Marie « doit prendre sa place parmi ceux qui, engendrés par la Parole du Père, sont frères et sœurs dans la communauté messianique, leur mère spirituelle. Le Christ est, parmi eux, comme le fils aîné qui les entraîne à l’amour du Père et à l’obéissance à sa volonté » (Id. p. 208). Marie, à présent, « sait qu’une Heure viendra où elle comprendra mieux sa situation par rapport à son fils » (p. 209).

Elle ne continue donc pas à importuner son fils avec sa demande. Elle a confiance en lui en tant que Messie et elle sait qu’il fera ce qui est nécessaire. C’est pourquoi elle dit aux serviteurs : « Faites tout ce qu’il vous dira », comme le dirait n’importe quelle femme croyante.

« Tel est, vois-tu, l’exemple de foi sereine que nous donne la mère de Jésus » (Luther).10 « A ce moment-là, et pour toute l’histoire de l’Eglise, le ministère de Marie est décisif : elle renvoie à la parole de son Fils » (M. Leplay Le protestantisme et Marie p. 44).

10 Sermon sur la Vierge Marie et les Noces de Cana.

chapitre précédent retour à la page d'index chapitre suivant