Ministères dans l’Église

CHAPITRE IX

LES FONCTIONS DES ANCIENS

1. La marche générale de l’Eglise : Anciens-évêques-conducteurs

Les fonctions des anciens découlent des différents noms qu’ils portent dans le Nouveau Testament.

En tant qu’anciens, ils portent, comme les anciens d’Israël et de la Grèce antique, la responsabilité de la vie communautaire de l’assemblée, ils dirigent l’Eglise et organisent l’enseignement des adultes et des jeunes.

En tant qu’épiscopes, ils surveillent les différents secteurs de l’Eglise : la construction de l’édifice de Dieu, son administration financière et le fonctionnement des différents services dans le Corps de Christ. « Un surveillant n’est pas quelqu’un qui travaille à la place des autres, mais quelqu’un qui supervise les autres pendant qu’ils travaillent… Sa tâche est d’encourager ceux qui restent en arrière et de réfréner ceux qui courent en avant, jamais de faire le travail à leur place, mais de les diriger pendant qu’ils l’accomplissent » (W. Nee, 62, p. 42-43).

En tant que guides ou conducteurs, ils ont à marcher devant le troupeau, à explorer les terrains neufs et à servir de modèles à ceux qui les suivent (1 Pierre 5.3).

Rappelons aussi qu’ils sont appelés « ceux qui gouvernent, qui travaillent (peinent) parmi vous » (1 Thessaloniciens 5.12). Ils ont donc à assumer la direction de l’Eglise. Ils sont les « économes de Dieu » (Tite 1.7 ; cf. 1 Corinthiens 4.2). Toutes les questions concernant l’orientation générale de l’Eglise : doctrine, expansion, constructions, politique financière… relèvent donc du conseil des anciens. Dans Actes 11.30, l’aide financière destinée aux pauvres de l’Eglise de Jérusalem est remise entre les mains des anciens. Dans Actes 15.6, 12, 15, ils examinent un problème doctrinal qui risquait de diviser l’Eglise.

Ils assument cette direction collégialement, chacun contribuant à la marche de l’ensemble selon ses dons particuliers. Chaque membre de ce conseil agit au nom de tous et avec leur approbation. Il le représente dans les actes publics — qu’il le veuille ou non. Ils délèguent des fonctions aux diacres et aux autres membres de l’Eglise. Leur unité est primordiale pour le maintien de celle de l’Eglise (v. pp. 207-209).

2. Le soin des membres de l’Eglise : bergers ou pasteurs

En tant que bergers, les anciens doivent paître le troupeau de Dieu (Actes 20.28 ; 1 Pierre 5.12). Que faut-il entendre par là ? « La tâche spécifique du berger n’est pas de constituer le troupeau, mais de le paître… Le berger est chargé à l’égard de son troupeau d’un quadruple office : Il doit le conduire, en marchant devant lui, pour empêcher qu’il ne s’égare. Il doit veiller sur lui, en l’avertissant des dangers qui le menacent et en prenant, si besoin est, sa défense. Il doit pourvoir à sa nourriture, en le menant aux bons pâturages. Il doit prendre soin en particulier des brebis qui le composent et tout spécialement des plus faibles » (H. d’Espine, 44, p. 29).

Reprenons ces quatre fonctions :

a) Diriger : Jésus est le modèle des bergers humains. En tant que Bon Berger, il « appelle les brebis par leur nom », puis « les mène dehors… il marche devant elles et les brebis le suivent » (Jean 10.3-4).

Dans tout l’Orient, les bergers dirigent le troupeau en marchant devant lui. Trouver de bons pâturages et de l’eau au moment voulu n’était pas une mince affaire dans ces pays semi-désertiques. Le berger devait bien connaître la région et sa végétation selon les époques de l’année, il devait aussi savoir comment parvenir aux « verts pâturages » et aux « eaux tranquilles » pour éviter d’engager son troupeau dans des gorges dangereuses ou des contrées hantées par des serpents ou des loups.

Transposé sur le plan spirituel, cela suppose une connaissance approfondie de la « topographie religieuse » actuelle et des courants dangereux, le bon berger doit savoir où mener son troupeau pour qu’il trouve de la nourriture abondante et qu’il soit gardé des pièges de l’adversaire.

Paul évoque les fonctions pastorales des anciens lorsqu’il parle de diriger l’Eglise de Dieu (1 Timothée 5.17). La direction spirituelle implique la « cure d’âme » ou relation d’aide : le pasteur doit être un conseiller capable d’orienter les chrétiens dans le dédale des opinions et des conceptions de vie actuelles. Il doit donc savoir écouter, discerner les causes des difficultés et conseiller des moyens spirituels de les surmonter.

b) Veiller : Le Bon Berger veille sur ses brebis ; quand il voit s’approcher le danger, il les protège alors que le mercenaire les abandonne et s’enfuit (Jean 10.12-13). Un bon berger fait de même. Les conducteurs veillent sur les âmes qui leur sont confiées car ils savent qu’ils auront à rendre compte de leur ministère au Souverain Berger (Hébreux 13.17). Ils doivent protéger les brebis contre les loups ravisseurs qui tentent de s’introduire dans le troupeau, « enseignant des choses pernicieuses pour entraîner les disciples après eux » (Actes 20.29-30), déclarer « tout le conseil de Dieu » (Actes 20.27), « exhortant avec larmes chacun » des membres de l’Eglise (v. 31 ; 1 Thessaloniciens 5.12), avertissant ceux qui vivent dans le désordre (1 Thessaloniciens 5.14) « comme des enfants bien-aimés » (1 Corinthiens 4.14). La discipline fait donc partie des tâches — peu agréables mais indispensables — des anciens. Même si elle est du ressort de tous (2 Thessaloniciens 3.6-15), elle concerne en premier lieu les serviteurs de Dieu (2 Timothée 4.2 ; Tite 3.10).

c) Nourrir : Les brebis de Jésus entrent et sortent et trouvent de la pâture car le Bon Berger est venu afin qu’elles aient la vie et qu’elles soient dans l’abondance (Jean 10.9-10). Il les fait reposer dans de verts pâturages et restaure leur âme (Psaumes 23.2-3). Nourrir le troupeau c’est lui fournir l’aliment spirituel qui lui permettra de croître, c’est « amener les brebis à la majorité spirituelle par une connaissance toujours plus personnelle de Jésus-Christ et une communion toujours plus intime avec lui » (D’Espine, 44, p. 15).

Cet aspect du ministère pastoral concerne surtout l’enseignement et l’édification des croyants. C’est pour cette raison que Paul demande que l’évêque soit « capable d’enseigner » (1 Timothée 3.2). Enseigner, dans le sens biblique du terme, c’est transmettre des éléments de vérité sous forme assimilable pour que les auditeurs puissent les intégrer à leur vie et construire ainsi leur personnalité spirituelle — exactement comme les aliments édifient notre corps. L’enseignement peut prendre différentes formes : un à un dans la relation d’aide, catéchisme, école du dimanche, groupe biblique de jeunes ou d’adultes, prédication. Peut-être l’apôtre a-t-il surtout pensé à cette dernière lorsqu’il a demandé « que les anciens qui peinent (kopiaô) à la prédication et à l’enseignement soient jugés dignes d’un double honneur (ou honoraire) » (1 Timothée 5.17) ?

Le travail d’un ancien n’est pas une tâche facile. L’apôtre emploie plusieurs fois ce terme de kopiaô (peiner, trimer, se fatiguer) pour le décrire (Actes 20.35 ; 1 Thessaloniciens 5.12) de la même façon dont il parle de son propre travail missionnaire (1 Corinthiens 15.10 ; Galates 4.11 ; 2 Corinthiens 10.15).

L’enseignement et l’édification visent le double but de nourrir les brebis pour les faire croître et de les former en vue d’exercer leur service dans le Corps (Ephésiens 4.12). La formation des autres en vue de l’évangélisation, de l’enseignement et du ministère pastoral devrait constituer l’objectif prioritaire des anciens (cf. 2 Timothée 2.2).

d) Soigner : Le Bon Berger connaît ses brebis (Jean 10.14) et il en prend soin comme il convient à chacune d’elles. Prendre soin des brebis, spécialement des plus faibles (Actes 20.35), c’est faire ce que les mauvais bergers d’Israël ont omis du temps d’Ezéchiel, c’est-à-dire guérir et fortifier celles qui sont malades, panser celles qui sont blessées, ramener celles qui s’égarent, chercher celles qui sont perdues (Ezéchiel 34.3-5 ; cf. v. 6). Ils « ne prenaient aucun souci des brebis parce qu’ils se paissaient eux-mêmes » (v. 8).

L’apôtre Paul a défini les fonctions d’un vrai berger lorsqu’il a rappelé à la jeune Eglise de Thessalonique : « Vous savez que nous avons été pour chacun de vous ce qu’un père est pour ses enfants, vous exhortant, vous consolant, vous conjurant de marcher d’une manière digne de Dieu qui vous appelle à son royaume et à sa gloire » (1 Thessaloniciens 2.12). C’est dans sa famille que l’ancien peut le mieux apprendre à « prendre soin de l’Eglise de Dieu » (1 Timothée 3.5).

Ce ministère individuel (« chacun de vous ») s’accomplit surtout lors des visites qui constituent une part importante du travail de chaque ancien. C’est dans le contact personnel que se fait l’essentiel du travail spirituel noté par Ezéchiel et par Paul (1 Thessaloniciens 5.12 ; 1 Timothée 4.2).

Guérir les brebis malades peut se rapporter aux maladies spirituelles (doute, incrédulité, orgueil…) ou psycho-spirituelles (dépression, manifestations hystériques, complexes divers…), mais aussi aux maladies du corps. C’est pourquoi Jacques demande à ceux qui sont malades d’appeler les anciens de l’Eglise pour qu’ils prient pour lui en l’oignant d’huile (Jacques 5.14). Le lien avec les v. 15-16 semble indiquer que l’onction d’huile était généralement accompagnée de la confession des péchés — péchés non réglés de la personne malade, mais aussi (puisqu’il est dit : « les uns aux autres ») « lessive générale » entre les différents participants à l’onction d’huile afin de pouvoir s’approcher de Dieu dans une unité réelle.

Dans Actes 11.30 nous apprenons que l’aide financière destinée aux pauvres de Jérusalem fut remise entre les mains des anciens de l’Eglise. Les anciens ont donc également la supervision des secours matériels et de la gérance du budget de l’Eglise, mais, en règle générale, ils pourront se décharger des tâches administratives et financières sur les diacres auxquels sont posées les mêmes conditions spirituelles qu’à eux.1

1 Voir plus loin, chap. XII (p. 148-151) : cahier de charges des anciens.

3. Dons et fonctions

En comparant les listes des dons avec les qualifications requises pour le ministère d’ancien ou les fonctions qu’ils exerçaient, nous trouvons de nombreuses correspondances :

DonsMinistères
« Celui qui préside ou dirige » (proïstamenos ; Romains 12.8). « Ceux qui vous dirigent » (proïstamenous ; 1 Thessaloniciens 5.12).
« Il faut que l’évêque dirige (même verbe) bien sa maison » (1 Timothée 3.4-5).
« Que les anciens qui dirigent bien soient jugés dignes… » (5.17).
« Ceux qui ont le don de gouverner » (kybernèsis) ; 1 Corinthiens 12.28). « Obéissez à vos conducteurs » (hègoumenoïs) ; Hébreux 13.17).
« Il a donné… les autres comme pasteurs « Paissez le troupeau de Dieu qui est sous votre garde » (1 Pierre 5.2 ; aux anciens, cf. Actes 20.28).
et docteurs » (Ephésiens 4.11). Il faut que l’évêque soit « propre à l’enseignement » (1 Timothée 3.2).
« Celui qui enseigne » (Romains 12.7). « Les anciens qui travaillent à l’enseignement » (1 Timothée 5.17).
« Que celui qui exhorte » (Romains 12.8). « Il faut que l’ancien soit capable d’exhorter » (Tite 1.9).
« Il y a diversité de dons mais le même Esprit, diversité de ministères, mais le même Seigneur, diversité d’opérations, mais le même Dieu qui opère tout en tous » (1 Corinthiens 12.4-6).

a) Une opposition artificielle

Beaucoup de théologiens du siècle passé, suivis encore par un certain nombre de leurs collègues actuels, ont vu une opposition entre ministère charismatique et ministère institutionnel dans l’Eglise primitive. Si nous considérons de près le tableau ci-dessus, nous constatons qu’il n’y a pas les dons charismatiques d’une part, les fonctions instituées par l’Eglise de l’autre. Présider et gouverner se trouvent dans les listes de charismes, mais aussi dans le cahier de charges de l’ancien. Un pasteur est un don du Seigneur à l’Eglise, mais paître est l’une des fonctions des anciens. Enseigner est un don, et c’est l’une des tâches des anciens. Dans le Nouveau Testament, on passe donc de l’un à l’autre sans transition : les ministères ne peuvent s’exercer dans l’Eglise sans le charisme correspondant, ils sont eux-mêmes des dons du Seigneur à son Eglise.

« Paul considérait les ministères qui s’établissaient peu à peu comme des charismes à côté des autres, des cadeaux de l’Esprit, qui avaient besoin d’être complétés et complétaient les autres, fragmentaires mais nécessaires à leur place, aussi divers et aussi semblables que les dons de tous les autres membres de l’Eglise » (U. Brockhaus, 72, p. 237).2

2 « Là où l’on commence à distinguer des ministères charismatiques et non-charismatiques, le déclin a déjà commencé, on a oublié que tout service dans l’Eglise est un service du Seigneur lui-même » (E. Schweizer, 46, p. 59).

Pour diriger l’Eglise, il faut le don de direction, pour enseigner, le don d’enseignement, pour exhorter, le don d’exhortation, pour paître, le don de pasteur, etc… c’est-à-dire que les anciens devraient posséder — du moins ensemble — ces différents dons pour exercer correctement leur ministère.

Notons que s’ils sont « prophètes et docteurs », ils possèdent l’essentiel des dons requis, puisque la prophétie a pour effet d’édifier, d’exhorter et de consoler (1 Corinthiens 14.3). R.Y.K. Fung a montré que tous les charismes (sauf celui d’apôtre) pouvaient être associés aux évêques et diacres, certains s’identifiaient même avec leurs qualifications ou leurs fonctions (E.Q. 81/4, p. 211). Inversement, nous avons vu que la Didaché, parlant des évêques et des diacres, dit : « Ils remplissent, eux aussi, près de vous le ministère (leitourgia) des prophètes et des docteurs » XV. 1).

Dans l’Eglise d’Antioche, « il y avait des prophètes et des docteurs » (Actes 13.1). Il n’est pas question d’anciens. Probablement parce que les prophètes et les docteurs faisaient fonction d’anciens. Deux d’entre eux sont envoyés en mission. Dans les Eglises qu’ils fondent, ils font nommer des anciens (14.23). Pourquoi n’ont-ils pas reproduit la structure de leur Eglise d’origine ? Pourquoi n’ont-ils pas fait nommer des prophètes et des docteurs ?

  1. Parce que le Saint-Esprit seul peut distribuer les dons spirituels : prophétie, don d’enseignement. Une nomination ne peut pas faire de quelqu’un un prophète ou un docteur — pas plus qu’elle ne peut en faire quelqu’un qui a le don de guérison ou celui d’opérer des miracles.
  2. Les membres des Eglises en question ont pu constater que certains frères avaient des dons de gouverner, d’exhorter ou d’enseigner. Cette constatation les a poussés à proposer ces frères pour la fonction d’ancien.
  3. Aux dons spirituels, les candidats devaient joindre un certain nombre de qualités personnelles, morales, familiales et sociales. L’apôtre écrit à Tite d’établir des anciens dans chaque ville « s’il s’y trouve — non pas quelque homme ayant les charismes requis, mais : quelque homme irréprochable, mari d’une seule femme… » (Tite 1.6). Dans la liste qui suit, les seules conditions qui se rapportent plus spécialement à l’exercice du ministère viennent en tout dernier lieu (capable d’exhorter et de réfuter les contradicteurs) et encore, elles sont présentées comme une conséquence normale de l’attachement à la vraie parole (v. 9). Dans la liste correspondante de 1 Timothée, Paul demande que l’évêque soit capable d’enseigner (3.2).

On peut conclure de l’absence de toute mention des autres dons nécessaires à un ancien (gouvernement, don de berger, autorité spirituelle, discernement des esprits...) soit que cela va sans dire qu’un futur conducteur doit les posséder, soit que le chrétien qui aurait les qualifications spirituelles et morales désirées avec, en plus, le don d’enseigner ou d’exhorter et de réfuter les contradicteurs, recevrait les autres dons au fur et à mesure des besoins.

b) Ministère à la fois institutionnel et charismatique

Quelle est donc la différence entre un prophète et un ancien, ou entre un chrétien qui a le don d’exhorter ou d’enseigner et un ancien ? Le premier possède un ou plusieurs dons, il peut les exercer dans le cadre de l’Eglise. Le second a été choisi par l’Eglise et institué par elle dans la fonction d’ancien. Il devra, en plus des services liés à l’exercice de son charisme, assumer un certain nombre de tâches administratives et « gouvernementales » découlant de sa fonction de surveillant ou conducteur.

L’ancien qui a le don d’exhorter ou de présider continuera à exercer ses dons dans le cadre de son ministère, comme celui qui peut exhorter, guérir ou discerner les esprits. La diversité des dons des différents anciens fait leur richesse : l’un a une parole de sagesse, l’autre le don de la miséricorde, un autre celui de la foi, de la gérance de biens ou de l’administration. Mais ils n’ont le monopole ni des dons, ni des ministères, ni des opérations. S’ils sont les yeux et la tête du corps local, «l’œil ne peut pas dire à la main : Je n’ai pas besoin de toi, ni la tête aux pieds : Je n’ai pas besoin de vous » (1 Corinthiens 12.21) : tous les membres exercent leurs dons avec eux pour l’utilité commune.

Le corps fonctionnera correctement lorsqu’il restera « dans la dépendance de la tête » et que « l’ensemble, bien lié grâce aux différents muscles et ligaments, forme une structure harmonieuse » (Ephésiens 4.16).

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