La souffrance et le mal pourquoi ?

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Le mal émane d’une source autre que Dieu

Pour les tenants de ce deuxième groupe, le mal est la résultante d’un autre dieu ou d’un principe indépendant de Dieu. Ce genre d’explication est le propre de toutes les religions et de tous les systèmes dualistes. Le représentant classique du dualisme est le zoroastrisme, la religion fondée par Zoroastre, qui a représenté l’univers comme étant le théâtre d’une lutte cosmique entre Ahura-Mazda, le dieu du bien, et Angra Mainyou, le dieu du mal. Sa théorie dualiste a été reprise dans le monde chrétien par le prophète perse Mani (216-276). Le manichéisme enseignait que les deux principes, la lumière et les ténèbres, le bien et le mal, ont coexisté indépendamment de toute éternité.

Le manichéisme fut un mouvement important dans le christianisme des premiers siècles ; il a constitué un grave danger pour l’Eglise. Sa résurgence dans le mouvement cathare a entraîné à sa suite une partie de la chrétienté médiévale.

Mais la religion biblique ne contient-elle pas aussi un aspect dualiste ? Dès les premières pages de l’Ecriture, il est question d’un adversaire de Dieu, sous la forme du serpent, du diable, de celui qui est appelé ailleurs Satan, qui jusqu’à la fin des temps, s’opposera à Dieu et s’efforcera de contrecarrer ses plans. La Bible le présente sous différents noms : le Tentateur (Matthieu 4.3 ; 1 Thessaloniciens 3.5), l’Ennemi (Matthieu 13.39), Bélial (2 Corinthiens 6.15), le dieu de ce monde (2 Corinthiens 4.4), la puissance des ténèbres (Luc 22.53), l’Adversaire (1 Pierre 5.8), le serpent ancien (Apocalypse 20.2), l’Accusateur (Apocalypse 12.10), l’Esprit du mal (1 Jean 2.13). Nos versions françaises l’appellent aussi « le Malin », non pas essentiellement dans le sens actuel du mot (rusé, habile), mais dans le sens étymologique : incarnation du mal. « Beaucoup de théologiens, dit J.I. Packer, ont banni l’idée d’un diable personnel dans le royaume du mythe ». Mais dans la Bible, il nous est présenté comme quelqu’un qui existe bel et bien. En tout cas, Jésus et les apôtres y croyaient.

L’Ecriture nous le présente comme « un être puissant, ayant le pouvoir de manipuler les terroristes (Job 1.15,17), et même de provoquer des catastrophes naturelles (Job 1.16, 18, 19). C’est un bourreau cynique et même sadique dans certains de ses actes (Matthieu 13.25, 38, 39). La Parole de Dieu le tient parfois pour responsable de maladies et de souffrances qui nous paraissent absurdes et cruelles (Actes 10.38). L’étendue et la durée de ses activités ne sont limitées que par Dieu » (H. Bryant, 86 p. 14).

« La rébellion de l’homme a ouvert la porte à la domination de Satan… Dans sa sagesse, et pour des raisons qu’il ne nous a pas révélées, le Seigneur a laissé à Satan une certaine puissance ; mais celle-ci reste toujours sous son contrôle » (H. Carson, 85 p. 13). Ainsi, Jésus parle d’une femme « que Satan a tenue liée durant dix-huit ans » (Luc 13.16) et l’apôtre Paul reconnaît que son « écharde dans la chair » est l’œuvre d’un « ange de Satan » (2 Corinthiens 12.7). L’Apocalypse évoque l’activité de Satan séduisant les nations (20.8) et inspirant la Bête et le faux prophète pour qu’ils accomplissent cette œuvre de séduction. « Derrière la cupidité et la cruauté des hommes qui engendrent d’innombrables souffrances se cache le prince des ténèbres » (H. Bryant, 86 p. 13).

Les conséquences de la révolte de Satan

La rébellion de Satan et la chute de l’homme ont aussi affecté profondément la nature elle-même. « La création, dit Paul, a été soumise à la fragilité (à ce qui est vain, dérisoire, futile, passager, frustrant, précaire…) ; cela ne s’est pas produit de son gré, mais à cause de celui qui l’y a soumise » (c.-à-d. Satan ou l’homme). Mais un jour, « elle sera délivrée de la puissance de destruction qui l’asservit » (Romains 8.20-21). Cette sujétion explique bien des souffrances dans le monde animal et humain ainsi que des catastrophes naturelles. « Jusqu’à présent, la création tout entière est unie dans un profond gémissement et dans les douleurs d’un enfantement » (v. 22) – l’enfantement d’un monde meilleur où elle sera de nouveau telle que Dieu l’a créée.

Que le mal et l’origine du mal dans l’humanité soient liés à Satan est dit clairement dans la Bible. Cependant, pour résoudre le problème de l’origine du mal, il faudrait résoudre celui de l’origine de Satan – du moins : du mal en lui. L’Ecriture nous le présente comme une créature, au même titre que les anges. Comment le mal a-t-il pu pénétrer en lui ? L’apôtre Pierre parle des « anges qui ont péché » et qui ont été « précipités dans l’abîme » (2 Pierre 2.4). Le passage parallèle de l’épître de Jude dit qu’« au lieu de conserver leur rang, ils ont abandonné leur demeure » (v. 6). Ces affirmations laissent supposer qu’ils avaient une certaine liberté de choix et qu’ils ont suivi Satan dans sa révolte contre Dieu, avant la création de homme.

Pourquoi Satan s’est-il révolté ?

Sur cette révolte, l’Ecriture est très discrète. Beaucoup de chrétiens appliquent deux passages des prophètes à cet événement. Il s’agit d’Esaïe 14.4-21 et d’Ezéchiel 28.12-19 qui se réfèrent en premier lieu aux rois de Babylone et de Tyr, deux rois très riches et arrogants qui, tous deux, ont été destitués de leurs trônes à cause de leur orgueil. Ces passages ne contiennent pas de référence directe à Satan, mais déjà avant l’ère chrétienne, les exégètes juifs ont estimé qu’ils contenaient des allusions dépassant le cadre des rois historiques auxquels ils se rapportaient en premier lieu. Plusieurs Pères de l’Eglise ont suivi la même ligne. Les raisons qui ont amené les uns et les autres à cette conclusion sont les suivantes :

1. Certaines expressions ne pourraient pas s’appliquer à un roi humain : « Par ta grande sagesse et ta beauté parfaite, tu étais un modèle de perfection. Tu étais en Eden, dans le jardin de Dieu. Tu étais recouvert de pierres très précieuses… tu étais un chérubin ayant un rôle de protecteur et une grande envergure sur ma montagne sainte. C’est là que tu étais… Tu as été irréprochable dans toute ta conduite depuis le jour où tu as été créé, jusqu’à ce que le mal se soit trouvé chez toi » (Ezéchiel 28.12-15). Puisque c’est l’Eternel qui parle, il faut donner à ces paroles tout leur poids.

2. Les prophéties bibliques sont souvent susceptibles de deux applications (cf. 1 Pierre 1.10-12). C’est le cas pour un certain nombre de prophéties messianiques (cp. Nombres 21.9 avec Jean 3.14 ; Esaïe 7.10-14 avec Matthieu 1.25). Le Psaume 22 se rapportait d’abord à une expérience de David, mais le Nouveau Testament en rapporte l’accomplissement ultime à Jésus en croix.

3. L’Ecriture attribue ailleurs à Satan un grand pouvoir et une autorité incontestable (2 Corinthiens 4.4).

Si nous rapportons ces deux passages à Satan nous pouvons en tirer quelques conclusions à son sujet :

1. C’est une créature dépendante de Dieu, qui, comme tout ce qui est sorti des mains du Créateur, était parfaite (en sagesse et en beauté). Mais un jour le mal s’est trouvé en lui (Ezéchiel 28.15).

2. Dans son orgueil, il a voulu se faire l’égal de Dieu : « De ta grande beauté, tu t’es enorgueilli et tu as laissé ta splendeur pervertir ta sagesse. Je t’ai précipité à terre » (Ezéchiel 28.17). « Tu disais en ton cœur : Je monterai au ciel, j’élèverai mon trône bien au-dessus des étoiles divines. Je siégerai en roi sur la montagne de rassemblée des dieux, aux confins du septentrion. Je monterai au sommet des nuages, je serai semblable au Très-Haut » (Esaïe 14.13-14).

3. C’est pourquoi Dieu l’a chassé : « Tu as péché, je t’ai mis au rang des profanes en te chassant de ma montagne. Et je t’ai expulsé, chérubin protecteur » (Ezéchiel 28.16).

Un texte de l’Apocalypse va dans le même sens : « Une bataille s’engagea dans le ciel : Michel et ses anges combattirent contre le dragon, et celui-ci les combattit avec ses anges ; mais le dragon ne remporta pas la victoire et ne put maintenir leur position au ciel. Il fut précipité, le grand dragon, le Serpent ancien, qu’on appelle le diable et Satan, celui qui égare le monde entier. Il fut précipité sur la terre, et ses anges furent précipités avec lui » (12.7-9).

A l’origine du mal : la liberté humaine

H. Blocher rapproche du dualisme le groupe de ceux qui voient dans la liberté humaine l’origine du mal, c.-à-d. qui pensent que la solution se trouve dans « l’idée d’une causalité indépendante de Dieu » (90 p. 23).

Nous sommes là sur une arête très vive entre deux erreurs également funestes : d’un côté, nier la liberté qui est non seulement « une donnée immédiate de la conscience » (Bergson), mais une affirmation constante et importante de la Révélation biblique ; de l’autre : nier ou minimiser la souveraineté de Dieu qui est non moins formellement affirmée par la Bible. Parmi les défenseurs de la liberté comme étant la clé du problème du mal, Blocher range Kant, Berdiaeff, Wilfred Monod, Kierkegaard, Emile Brunner, C.S. Lewis, Francis Schaeffer…

L’idée maîtresse de cette explication de l’origine du mal est celle d’une auto-limitation divine : après avoir donné la liberté à l’homme, Dieu pourrait bien en déterminer le choix, mais il ne le fait pas pour que sa créature soit effectivement libre – libre même de le braver, de se refuser et de s’opposer à lui, voire de le mettre en croix ! C’est le risque que, dès l’origine, Dieu a pris. Il a créé un homme « qui pouvait choisir d’obéir au commandement de Dieu et de l’aimer, ou de se révolter contre lui » (F. Schaeffer).12

12 The God Who Is There (London Hodder & Stoughton 1968) p. 100.

«En polémiquant contre l’idée d’une souillure venant des choses comme telles – ‘ce qui entre dans l’homme’ (Matthieu 15.17) – le Christ rejette l’explication du mal par un élément de la nature des choses en leur origine, c.-à-d. par un ingrédient de l’être. Il met en cause la liberté» dit H. Blocher (90 p. 78), qui s’empresse d’ajouter : « Désigner dans la liberté le coupable, c’est juste ; s’imaginer qu’on a de la sorte expliqué le mal, c’est tomber dans la confusion » (p. 79). « Il est salubre de souligner que le mal est le fait de la liberté, mais toute théorie qui gonfle cette vérité en explication, en solution du problème, n’est que trompe-l’œil » (p. 86). Plus loin, il dira même : « Le mal est le fait de la liberté créée& ; c’est elle qui l’a posé, introduit dans le monde ; il ne peut provenir d’aucune autre source » (p. 120). Cependant, « on ne peut tirer de la liberté une raison du mal qu’en ‘oubliant’ la seigneurie du Seigneur, telle que la Bible l’enseigne ».

Les « dialecticiens »

On pourrait aussi ranger avec les dualistes les auteurs que H. Blocher classe comme « dialecticiens » (Jacob Bœhme, Hegel, Tillich, Karl Barth, Moltmann). Pour eux, le mal est présent dès l’origine du monde et il joue un rôle positif. Hegel, par exemple, prétendait que « toutes les passions qui bafouent le droit et la moralité sont, à l’insu des acteurs, par la ruse de la Raison, les instruments du progrès » (cité H. Blocher p. 97). Moltmann voit dans le mal l’occasion de l’amour, qui ne se conçoit guère sans le sacrifice, sans la douleur, sans la mort (Id. p. 103). Pour Karl Barth, le mal est le « non-êtr » (das Nichtige), le néant, c.-à-d. « ce que Dieu ne veut pas », mais « comme son vouloir, le non-vouloir de Dieu est efficace » (Dogmatique IV, 1). Il faut le mal pour que règne la grâce. H. Blocher apprécie dans ces penseurs « le sens de l’histoire, de la victoire paradoxale de la Croix, et du ‘retournement du mal’ que Dieu fait servir à ses desseins », mais il déplore chez eux « l’absence évidente du souci biblique ». Il fait remarquer sous ce rapport qu’il est significatif « qu’aucun d’entre eux n’ait souscrit à la doctrine orthodoxe de l’Ecriture » (p. 112).

Dieu utilise le mal et en tire du bien, mais c’est lorsque le mal est déjà présent dans le monde ; jamais l’Ecriture n’enseigne que c’est lui qui le suscite en vue de ses desseins.

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