La première fois que Jésus-Christ parle de l’Eglise, c’est sur le chemin de Césarée de Philippe (Mt. 16.13-20). C’est un moment décisif de son ministère.
Jusqu’ici, Il a toujours caché aux disciples qu’Il était le Messie. Il ne voulait pas leur imposer cette pensée du dehors et attendait patiemment que le Père, par le Saint-Esprit, fasse son œuvre en eux. Le moment Lui semble venu de voir où en sont ses disciples. « Qui dit-on que je suis ? » Diverses opinions se sont fait jour. Mais ce qui L’intéresse, c’est ce que pensent les apôtres eux-mêmes : « Et vous, qui dites-vous que je suis ? » C’est alors que Pierre, dans un élan spontané, Lui fait cette magnifique confession : « Tu es le Christ (c’est le mot grec pour Messie), le Fils du Dieu vivant ». Nous avons beaucoup de mal aujourd’hui, à saisir le caractère bouleversant, révolutionnaire de cet aveu. Le Messie ! Celui que depuis des millénaires tous les prophètes ont annoncé, Celui qu’Israël attendait depuis de longues générations, Celui qui devait réaliser toutes les prophéties qui Le concernaient, racheter Israël de ses péchés (Es. 53), lintroduire dans la Nouvelle Alliance (Ez. 36), ce Messie était là, devant eux, en chair et en os, et un homme venait de Le reconnaître comme tel. Moment capital de la vie du Seigneur, bien plus : de l’histoire de toute l’humanité !
Jusqu’ici l’œuvre de Jésus avait comme but de manifester Îles signes de sa messianité (enseignement, miracles...) ; à présent que cette messianité a été reconnue, Jésus pourra parler de l’œuvre future du Messie. Elle comporte deux aspects essentiels : sa mort rédemptrice suivie de sa résurrection (Il en parlera immédiatement : v. 21-23) et la constitution de la communauté messianique : l’Eglise (v. 18-19).
Jésus commencera par cette dernière perspective, car elle sera le résultat final de son œuvre rédemptrice, et son regard embrasse d’un coup l’histoire de cette Eglise depuis sa fondation jusqu’à la fin des temps.
Cependant, avant de parler de l’Eglise, Jésus va s’adresser à Pierre qui vient de Lui faire cet aveu inestimable :
« Tu es heureux, Simon, fils de Jonas, car ce ne sont pas la chair et le sang qui t’ont révélé cela » : reconnaître en Jésus le Messie, n’est pas du ressort du simple jeu des facultés humaines, « mais c’est mon Père qui est dans les cieux » : il a fallu une intervention directe de Dieu, une révélation, pour que Pierre arrive à cette conviction (v. Jn. 6.44 ; cf. Eph. 1.18).
Jésus se trouve devant le premier fruit de son ministère : la première pierre pour l’édifice qu’il veut construire est là. « Et moi je te dis que tu es Pierre, et que sur cette pierre je bâtirai mon Eglise, et que les portes du séjour des morts ne prévaudront pas contre elle ». Nous avons là une des paroles les plus célèbres du Christ, celle que nos amis catholiques nous citent le plus souvent dans les controverses pour étayer leurs dogmes de la succession apostolique et l’infaillibilité pontificale, Elles sont inscrites en lettres d’or autour de la coupole du Vatican. D’énormes traités ont été écrits sur ces mots, les recherches et discussions sur le sens de cette parole se poursuivent depuis des siècles. Dès les premiers temps du christianisme, les opinions étaient multiples ; actuellement encore les divergences d’interprétation de ce verset sont un des plus grands obstacles au rapprochement entre l’Eglise romaine et les autres branches du christianisme historique. Il serait impossible de faire le point de la controverse dans le cadre de cette étude1.
1 Sur l’authenticité de Mt. 16.17-19 voir l’article de A. Legault dans L’Eglise dans la Bible (Desclée 1962), pp. 35-52. — Sur l’histoire de la critique et de l’exégèse de Mt. 16.18 voir Olot Linton, op. cit., pp. 157-183. — Pour l’exégèse de Mt. 16.18 voir Gloege : Reich Gottes und Kirche im N.T., pp. 263 ss., O. Cullmann : Saint Pierre… pp. 143-191, Strack-Billerbeck : Kommentar zum Matthäus-Ev., pp. 731 ss. et les autres commentaires sur Matthieu, Critical and exegetical Comm., pp. 176 ss. (Barnes). — Kittel. Neutest. Wörterbuch, t. III, pp. 522-530.
Contentons-nous de dégager : 1° ce que nous pouvons déduire avec certitude de cette parole, 2° ce qui a donné lieu à des interprétations variées.
a) Que Jésus a parlé de l’Eglise. Celle-ci n’est pas une invention ou une institution humaine. Elle répond à la volonté du Christ2.
2 Un certain nombre de critiques nient l’authenticité de ces versets simplement parce qu’« il ne pouvait être question d’une fondation future d’église que lorsque cette église existait. » J. Haller : Das Papsttum (Stuttgart 1950), p.5.
b) Il en a parlé au moment où, pour la première fois un disciple a reconnu et confessé qu’Il était le Christ. Nous ne serons pas étonnés de constater que, plus tard, la confession de la messianité de Christ sera intimement liée à l’entrée dans l’Eglise.
c) Jésus a dit « Mon Eglise ». Cette Eglise appartient à Christ et à personne d’autre. Pourquoi ? Parce qu’il l’a acquise au prix de son propre sang (Act. 20. 28 ; 1 Pi. 1.18-19). Il a donc sur elle tous les droits du propriétaire : celui de lui donner son nom : Eglise de Christ (Rom. 16.16 ; Act. 20.28). Nous permettrons-nous d’accoler à cette église le nom d’un autre homme — fût-il un grand réformateur — ou d’une doctrine particulière ? — Christ a le droit de diriger cette Eglise, de lui donner sa constitution et le cadre qui Lui semblent les mieux adaptés. Il l’a fait par la voix autorisée des apôtres. En vertu de quoi substituerons-nous aux règles apostoliques des règlements humains, des constitutions et traditions qui ne s’appuient sur aucun ordre biblique ? d’obéir à une autorité qu’Il n’a pas instituée dans son Eglise ? (v. Jn. 8.31 ; 10.3-5). « Mon Eglise » oppose aussi nettement l’Eglise chrétienne à l’ecclésia théocratique de l’Ancienne Alliance en même temps qu’à l’ecclésia grecque.
d) Jésus a dit : Je bâtirai. Jésus-Christ est donc à la fois l’architecte et le constructeur de cette Eglise3. C’est Lui qui en a dressé l’épure, et nul n’est autorisé à suivre ses propres plans à la place du sien. C’est encore Lui qui rassemble les pierres après les avoir tirées de la carrière du monde, qui les taille, les adapte chacune à sa place, les cimente les unes aux autres. Seules les maisons conformes à son plan, faites avec des matériaux façonnés par ses mains devraient avoir le droit de s’intituler « Eglise de Jésus-Christ ».
3 « Aussi bien, le Christ a-t-il dit à Pierre, non pas : « Tu bâtiras mon Eglise », mais bien « Je bâtirai mon Eglise », indiquant par là qu’aucune médiation vicariale n’était opportune centre les croyants et Lui, sous peine de compromettre son action personnelle par la parole et d’évacuer l’œuvre du Saint-Esprit. » F. J. Leenhardt : Catholicisine romain et Protestantisme, p. 42 (Labor et Fides Genève, 1957).
Pour les chrétiens des premiers siècles, le Saint-Esprit était le seul et véritable Vicaire de Jésus-Christ (Jn. 14.16-17, 26 ; 16.7, 13-15). Tertullien encore écrira : « Le Saint-Esprit est le Dispensateur de Dieu et le Vicaire de Christ. »
e) « Mon Eglise », ces mots devaient nécessairement éveiller, dans l’esprit des Chrétiens, la pensée que l’unité appartient à la nature même de l’Eglise du Christ. » (Marc Boegner.)4
4 Le Problème de l’Eglise (PUF), p. 172.
f) Cette Eglise sera la cible des efforts de l’Adversaire, mais celui-ci n’arrivera pas à la vaincre. Pourquoi ? Parce qu’elle est bâtie, non sur le sable mais sur le roc : « sur cette pierre ».
Là les opinions divergent. Trois thèses s’affrontent :
1) La pierre c’est l’apôtre Pierre.
C’est l’opinion de tous les interprètes catholiques et d’une bonne partie des théologiens protestants. TOUTE la thèse de la papauté est construite sur cette interprétation du verset. « Jésus-Christ a fondé une église monarchique en conférant à saint Pierre une primauté de juridiction sur toute l’Eglise… le fondement doit durer aussi longtemps que l’édifice lui-même… il faut en déduire que la primauté, principe et fondement de l’édifice, doit durer autant que celui-ci et que Pierre doit transmettre son autorité à ses successeurs… les successeurs de Pierre dans la primauté sont les évêques de Rome5. »
5 Chanoine Boulenger : Apologétique, pp. 335-339 passim.
Pour établir la thèse catholique il faut prouver, non seulement que
6 « Dans les plus anciens documents du N.T. il n’est question nulle part de la prétendue position prééminente de Pierre. Ni Eph. 2.20 ni Ap.21.14 ne citent Pierre. Au milieu des douze, il apparaît comme l’un d’entre eux. » Dr G. Gloege : Reich Gottes und Kirche im N.T. (Gütersloh 1929), p. 269.
Ce silence embarrasse les théologiens catholiques : « Saint Paul n’a pas tout dit… concernant la doctrine de l’Eglise. Ainsi, pas un mot du Primat de Pierre et de son infaillibilité. Galates 2.11-14 fait plutôt difficulté : J’ai résisté à Pierre en pleine face. De même, pas un mot, ou à peu près sur l’autorité des évêques… cela prouve que la doctrine de l’Eglise n’est pas complète chez Paul. Il n’est qu’un chaînon de la grande chaîne de la Tradition, organe de la Révélation divine. » Abbé Hubert Paradis in L’Eglise dans la Bible (Desclée 1962), p. 95.
Une telle primauté spirituelle irait d’ailleurs directement à l’encontre de l’enseignement du Christ (voir Mt. 23.8-12 ; Luc 22.24-27). Pierre ne se juge pas revêtu de privilèges particuliers (v. Act. 10.26 ; 1 Pi. 1.1 ; 5.1). — Voir la note N° 2 du chapitre suivant, p. 119.
7 Un théologien catholique de l’autorité de Karl Adam est bien obligé de reconnaitre qu’« … à s’en tenir aux textes, on peut estimer que les paroles rapportées dans Matthieu ne s’appliquent pas aux successeurs de Pierre. » dans Le vrai visage du catholicisme (Paris 1934), p. 133. F. J. Leenhardt : Etudes sur l’Eglise dans le N.T. (Genève 1940).
Un autre fait troublant est l’omission de ces promesses faites à Pierre par les trois autres évangélistes. Si vraiment, par ces paroles, Jésus avait voulu conférer une primauté spirituelle si importante dans son Eglise, comment expliquer que Marc (le secrétaire de Pierre), et Luc rapportent bien la confession de l’apôtre, mais passent sous silence la promesse de Jésus ? Pourtant Marc relate la réprimande que Je Seigneur fait à son disciple ! Pierre aurait donc raconté un fait qui réfute par avance toute prétention à l’infaillibilité en omettant la mention de la promesse de cette infaillibilité ?
La vraie raison de ce silence est sans doute le fait que, pour l’Eglise primitive, la confession de l’apôtre avait bien plus d’importance que la promesse. Les prérogatives de Pierre se limiteront à : 1. être la première pierre de l’édifice, 2. ouvrir la porte du royaume aux Juifs, 3. l’ouvrir aux païens. L’omission des promesses par trois évangélistes sur quatre est la « preuve que ces prérogatives temporaires avaient peu d’importance dans la tradition apostolique » L. Bonnet : N.T. expliqué, t. I, p. 131. R. Stier : Discours du Seigneur, t. II, pp. 204 ss.
8 Du point de vue biblique, la venue de Pierre à Rome est une quasi-impossibilité. En tout cas, la version d’Eusèbhe selon laquelle Pierre aurait fondé l’Eglise de Rome et y aurait exercé la charge d’évêque durant 25 ans (de 42 à 67) se heurte à une Série de démentis formels de la Parole de Dieu.
Durant les années 36 à 50, le livre des Actes nous le montre constamment à Jérusalem, à Césarée, à Antioche. En 57, lorsque Paul écrit son épître aux Romains, Pierre n’est pas à Rome (un chapitre entier est consacré aux salutations, 27 noms sont cités, mais aucune mention de Pierre) et certainement il n’y avait pas été auparavant (voir Rom. 1.11, 15 ; 15.20). Lorsqu’en 60 Paul arrive à Rome, il n’y a toujours aucune trace de Pierre. Paul convoque les Juifs (Act. 28.17-23), mais ceux-ci ne semblent jamais avoir entendu parler de lui, ni avoir de notion bien précise sur la « secte » chrétienne. Si Pierre, l’apôtre des circoncis (Gal. 2.7), avait été à Rome, il n’aurait pas manqué de prendre contact avec eux.
Durant sa captivité romaine, Paul écrit les épitres aux Colossiens, aux Philippiens, à Philémon. Pierre ne figure dans aucune des mentions de ceux que Paul associe à ses salutations. Dans 2 Tim. 4.21, il cite parmi d’autres Linus, celui que la tradition nomme comme successeur de Pierre dans l’épiscopat romain, mais toujours pas question de Pierre. « Personne ne m’a assisté dans ma première défense, tous m’ont abandonné. » (4.16). Pouvons-nous faire peser ce soupçon sur Pierre ?
Voir Antomarchi : Rome face à l’Evangile, p. 65-92.
Dans la littérature post-apostolique, les mentions de Pierre deviennent de plus en plus précises à mesure qu’on s’éloigne du 1er siècle. La discrétion d’un Clément (1 Cor. 5), d’un Papias (cité par Eusèbc II. 15) ou d’un Irénée (Adv. Haer. III. 1.3) contraste singulièrement avec l’abondance de détails que nous trouvons dans les écrits de Jérôme (mort en 420 ; voir De viris Illustr. III. 1.5) ou d’Eusèbe.
« Jusque dans le courant de la deuxième moitié du second siècle, aucun document n’affirme explicitement que Pierre ait séjourné à Rome et y ait subi le martyre. » O. Cullmann : Saint-Pierre, p. 100.
L’explication de ce fait se trouve sans doute dans le crédit dont jouissaient des écrits apocryphes du second siècle (Homélies Clémentines et Actes de Pierre) auprès des chrétiens. Ces romans, racontant les aventures de Pierre poursuivant le Magicien Simon jusqu’à Rome, ont été pris au sérieux par des écrivains tels que Justin, Irénée, Tertullien. Hippolyte. (voir des citations le prouvant dans Moreton : Rome et l’Eglise primitive, pp. 93, 97-136). Si « tout cela est désormais classé dans le domaine de la légende » (Mgr Duchesne) il s’ensuit également que « tout ce qu’on à enseigné sur Saint Pierre, premier Pape de Rome, et ses successeurs, est établi sur des calculs trop peu fondés pour entrainer le suffrage de l’Histoire. » Mgr Duchesne : Hist. anc. de l’Eglise, t. II.
9 Il n’a déjà pas pu être évêque de Rome pour la bonne raison que l’épiscopat monarchique n’y a été institué que vers le milieu du second siècle. La 1re épitre de Clément aux Cor. nous permet de déduire avec certitude que la situation primitive de la pluralité des épiscopes s’y était maintenue. « Pour Clément les termes épiscope et presbytre ont le même sens et sont interchangceables. » G. Bardy : Théologie de l’Eglise de Saint Clément à Saint Irénée (Paris 1945), p. 40.
La même synonymie se retrouve dans Ie Pasteur d’Hermas.» (Ibid.) — « Ils apparaissent toujours ensemble sans qu’aucun d’eux n’exerce sur les autres la prépondérance. » (Ibid. p. 123). — « L’épiscopat unitaire apparait vers le milieu du IIe siècle dans les chrétientés occidentales. » Mgr Duchesne : Hist. anc. Egl.. t. I, p. 91. « L’épiscopat monarchique s’est développé à Rome plus tard qu’ailleurs. » Moreton : op. cit., p. 167. Voir Haller : Das Papsttum (Stuttgart 1950), p. 9.
10 Les faits prouvent en tout cas que durant les trois premiers siècles « il n’est guère possible de définir… dans quelle mesure le christianisme a conscience de posséder une autorité suprême, chargée de dirimer toutes les controverses, d’assurer l’unité de la discipline, de maintenir l’intégrité de la doctrine traditionnelle. » G. Bardy : op. cit., p. 122. — « C’est à peine si elle trouve l’occasion de se manifester dans les faits » (p. 123). — « Pendant les premiers siècles, tous les évêques ont été apostoliquement et canoniquement égaux entre eux : ils étaient tous au même titre successeurs des apôtres. Les Pères de l’Eglise ont été unanimes sur ce point. » Chanoine Doellinger : Les origines de la Papauté, p. 14. Cyprien a défendu avec une vigueur particulière cette égalité de tous les évêques devant les prétentions du pape Etienne. Dans sa lettre (72) « à mon frère Etienne, évêque de Rome » il écrit : « Nous ne prétendons contraindre, ni assujettir personne, chaque évêque étant libre de se comporter comme il le juge à propos dans le gouvernement de son église, et n’en devant rendre compte qu’à Dieu. » Au 7e Concile de Carthage, il s’insurge contre ceux qui veulent « se constituer évêque des évêques et prétendre que ses collègues lui obéissent en vertu d’un privilège tyrannique. » Il est vrai qu’on cite souvent certains extraits du De Unitate Eccl. en faveur de la thèse romaine, mais il a été reconnu, même par des savants catholiques (Mgr Battifol) que ce texte était truffé d’interpolations ultérieures. Voir Moreton : op. cit., pp. 173-175.
Pour ces premiers siècles, il est donc préférable de s’en tenir aux conclusions énoncées par les savants catholiques eux-mêmes : « On ne trouve à cette époque primitive, rien qui puisse servir de fondement aux prétentions papales » (Cardinal Newman). « Il n’existe pas de document, datant des trois premiers siècles, qui implique le droit d’une communauté d’excommunier une autre Eglise locale et indépendante. » (Dr Zcenov cité Moreton p. 167.) « Il n’y avait pas un pouvoir directeur, une expression efficace de l’unité chrétienne. La papauté, telle que l’Occident la connut plus tard, était encore à naître au Ve siècle Tel n’est pas le droit, telle n’est pas la théorie, mais tel est le fait. » Mgr Duchesne : op. cit., II, p. 661. « La papauté a son origine au Moyen-Age » (Chanoine Doellinger).
Quant à l’infaillibilité, « ce serait évidemment un monstrueux anachronisme que d’attribuer aux Pères pré-nicéens, la croyance à l’infaillibilité. » Mgr Battifol : Dict. cath., p. 672, — « Tous les historiens sont obligés de recon- naître la chute du pape Libère quand il répudia la communion d’Athanase et souscrivit à la condamnation du grand évêque, pour rentrer dans les bonnes grâces de l’empereur, disciple zélé d’Arius. La faute du pape est attestée par S. Athanase, S. Jérôme et $. Hilaire. » Mgr Duchesne : op. cit., 11, p. 281.
Ce ne sera qu’en 607 qu’un pape proclamera l’autorité de l’évêque de Rome et en 1049, au Concile de Reims, qu’il sera déclaré « primat apostolique de l’Eglise universelle », Le dogme de l’infaillibilité devra attendre encore plus de huit siècles avant d’être proclamé.
« Un seul abandon et tout s’écroule, voilà notre enjeu. Nous jouons toute notre fortune spirituelle sur un seul faux pas. »11 Jeu bien dangereux si on découvre que la Bible et l’histoire contredisent, non seulement un, mais chacun des six derniers points. A supposer donc que l’exégèse donne raison aux catholiques sur le premier d’entre eux, cela ne prouve pas encore la vérité de la thèse romaine de l’infaillibilité pontificale12.
11 Chanoine Christiani dans : Catholiques, Protestants, Frères quand-même.
12 On sait que le dogme de l’infaillibilité pontificale, promulgué seulement au Concile de Vatican I en 1870, rencontra de vives oppositions parmi les évêques catholiques. C’est par une suite de manœuvres et de « biais imprévus » que Pie XI réussit à faire voter la doctrine qui lui tenait tant à cœur.
Un tiers de Pères conciliaires étaient opposés au nouveau dogme. La fraction des « anti-infaillibilistes » comptait dans ses rangs certaines des plus hautes autorités de l’Eglise romaine : Mgr Dupanloup, évêque d’Orléans, Mgr Darboy, archevêque de Paris, le cardinal Mathieu, archevêque de Besançon, Mgr Ginouilhac, primat de Gaules et plus du tiers des évêques français. La plupart des évêques allemands ct la totalité des austro-hongrois (avec le Cardinal von Schwartzenberg, archevêque de Prague et le cardinal Rauscher, archevêque de Vienne) se sont prononcés contre le dogme de l’infaillibilité.
Le chanoine I. von Doellinger, « le théologien le plus illustre de l’Eglise catholique et l’une des gloires scientifiques de l’Allemagne au XIXe siècle, le véritable chef, pendant cinquante ans, non seulement de la science théologique, mais encore du catholicisme outre-Rhin» (A. Giraud-Teulon) avait préparé une somme impressionnante de documents historiques prouvant que la papauté n’avait commencé à exister qu’au IXe siècle et que le dogme de l’in- faillibilité pontificale était d’origine encore plus récente. « Pendant treize siècles, écrit-il dans son livre (La Papauté et son Origine, p. 1-2) a régné dans l’Eglise et dans toute sa littérature un silence incompréhensible sur une proposition aussi fondamentale. Aucune des anciennes confessions de foi, aucun catéchisme, aucun des écrits des Pères de l’Eglise destinés à l’instruction religieuse du peuple, ne contiennent un mot du pape : encore moins une allusion à l’obligation de ne chercher qu’auprès de lui la certitude en matière de foi et de doctrine. Aucun point de la doctrine, pendant le premier millier d’années de l’Eglise, n’a été reçu comme valablement décidé par une sentence papale. »
« Pour justifier la doctrine de l’infaillibilité papale au moyen de l’histoire de l’Eglise, il ne faut rien moins qu’entreprendre la falsification de cette histoire d’un bout à l’autre. » Op. cit., p. 265 (Paris 1904). « Pareilles à ces stratifications géologiques, résultant de dépôts successifs, des couches de falsifications et d’altérations se sont déposées l’une sur l’autre dans l’Eglise » (p. 45). 11 ne se contente pas de l’affirmer, mais dans son ouvrage de près de 500 pages, il énumère les innombrables falsifications intervenues pour justifier les privilèges et les pouvoirs du pape. Comme preuve de la faillibilité du pape, il cite le cas du pape Honorius Ier, formellement condamné par le 3° Concile de Constance, pour avoir soutenu l’hérésie monothélite (cet exemple sera d’ailleurs évoqué au Concile par Mgr Hefele), celui du Pape Adrien condamné par la grande assemblée de l’Eglise de Francfort (794) et par le synode des évêques de Paris (824).
Au Concile, Mgr Strossmaycer, évêque de Bosnic déclara solennellement : « J’ai lu tout le Nouveau Testament et je déclare devant Dieu, en levant la main vers ce grand Crucifix, que je n’y ai pas trouvé trace de la papauté telle qu’elle existe maintenant. En lisant la sainte Ecriture avec toute l’attention dont le Seigneur m’a rendu capable, je n’y ai pas trouvé un seul verset dans lequel Jésus-Christ aurait donné à Saint Pierre autorité sur les apôtres, ses collaborateurs. Dans aucune des Epîtres adressées par lui aux différentes Eglises, l’apôtre Paul ne mentionne la souveraineté de Pierre. Si cette prééminence avait existé, en un mot : si l’Eglise avait eu une tête visible qui ne peut faillir en matière de doctrine, le grand apôtre des Gentils l’aurait à coup sûr mentionnée. Que dis-je ? Il aurait écrit une longue épitre sur ce sujet important entre tous. Car si — comme c’est vraiment le cas — il a élevé l’édifice de la doctrine chrétienne, en aurait-il oublié le fondement et la pierre angulaire ? Or si nous ne pouvons et ne devons pas dire que l’Eglise apostolique était hérétique, nous devons aussi reconnaître que l’Eglise n’a jamais été plus belle, plus pure et plus sainte qu’au temps où il n’y avait pas encore de pape… Je prétends qu’aussi longtemps que les apôtres ont vécu, l’Eglise n’a jamais pensé à la possibilité d’un pape. Pour prétendre le contraire, on devrait brûler ou ignorer totalement toutes les saintes Ecritures. » Cité par R. Stauffer : Le premier Concile du Vatican, p. 35.
Pie IX et le parti infaillibiliste restèrent inflexibles. On ne recula devant aucun moyen pour réduire l’opposition. « Je sais, écrira le chanoine Doellinger au lendemain du Concile, par quantité de témoins irréprochables, par des aveux échappés, que le Concile du Vatican n’était pas libre, qu’on y a employé les menaces, les intimidations, les séductions. Je le sais par des évêques dont je garde les lettres, ou qui me l’ont avoué de vive voix. Le même archevêque de Munich qui m’a excommunié, est venu chez moi le lendemain de son retour de Rome et m’a raconté des détails qui ne m’ont laissé aucun doute. » Chanoine I. von Doellinger : Lettres et Déclarations au sujet des Décrets du Vatican (Paris 1893), p. 270, cité par R. Stauffer, op. cit., p. 48.
Le vote final du dogme à la quasi-unanimité ne fut obtenu que grâce au départ prématuré de la minorité écartée.
Tous les évêques se rallièrent finalement au nouveau dogme. L’archevêque de Munich, Mgr Scherr, lui-même opposé à l’infaillibilité, frappa d’excommunication majeure son ami, le professeur Doellinger.
Pierre est-il la pierre ?
C’est l’explication qui paraît la plus naturelle, sinon on ne comprendrait pas bien le mouvement de la phrase, ni le jeu de mots évident aussi bien en araméen (Kepha) qu’en grec (Petros : nom propre, petra : nom commun), en latin et en français.
Cependant une étude plus approfondie du texte dans l’original fait apparaître une difficulté qui a fait hésiter bien des interprètes devant cette explication « naturelle ».
En grec, le premier « Pierre » est au masculin et désigne un caillou, une pierre mobile, le deuxième est au féminin et a un sens différent : roc, rocher, littéralement le passage devrait donc se traduire : « Tu es caillou et sur ce rocher je construirai mon Eglise »13.
13 « Dans 1 Cor. 10.4 « ce rocher était Christ », nous voyons que l’abbé Crampon traduit correctement le mot « petra » par le mot « rocher » : de même dans Rom. 9.33 et I Pi. 2.7 (rocher el scandale) ; de même dans Ap. 6.15 « ils disaient aux rochers » — Petra, rocher ne se trouve que cinq fois dans le Nouveau Testament ; pourquoi l’abbé Crampon le traduit-il exceptionnellement par « pierre » dans Mt. 16.18 ? » A. Antomarchi : Rome face à l’Evangile, p. 24. Même, le jésuite A. Durand avoue dans son commentaire sur ce passage : « roc est un équivalent plus exact de petra ». Coll. Verbum salutis (Paris 1948), p. 310. Cependant, il eût été dommage de ne pas rendre le jeu de mots certainement intentionnel contenu dans ce passage, d’autant plus que la langue française est, après l’araméen, celle qui s’y prête le mieux.
« Cette distinction dans les mots doit nous avertir de ne pas imputer à la seule personne de Pierre cette haute signification. »14
14 Lettre pastorale du Synode de l’Eglise réformée des Pays-Bas (Ed. Les Bergers et les Mages).
Devant cette difficulté on a cherché d’autres sens pour ce mot « Rocher ». Dès les premiers siècles les interprètes ont proposé deux opinions :
2) La pierre c’est Jésus-Christ.
Cette opinion à pour elle un certain nombre de versets bibliques désignant Christ comme la pierre de fondation de l’édifice : Jésus Lui-même dit qu’Il est la pierre maîtresse. « N’avez-vous jamais lu dans les Ecritures : La pierre qu’ont rejetée ceux qui bâtissaient est devenue la pierre angulaire » (v. Es. 8.14). (Selon beaucoup d’exégètes la pierre angulaire serait la pierre de fondation.) Cette parole est rappelée deux fois par l’apôtre Pierre lui-même : devant le sanhédrin (Act. 4.11) et dans son épître (1 Pi. 2.4-7) où il la rapproche d’une autre citation de l’A.T. (Es. 28. 16) prouvant que la pierre de fondation est Jésus-Christ Lui-même : « Voici je pose en Sion une pierre angulaire, choisie, précieuse, et celui qui croit en elle ne sera point confondu. Approchez-vous de lui, pierre vivante, rejetée par les hommes, mais choisie et précieuse devant Dieu… ».
C’est aussi la pensée de l’apôtre Paul : « Personne ne peut poser un autre fondement que celui qui a été posé, savoir Jésus-Christ. » (1 Cor. 3.11.) « Vous avez été édifiés sur le fondement des apôtres et des prophètes, Jésus-Christ lui-même étant la pierre de l’angle. » (Eph. 2.20.)15
15 Voir aussi : Deut. 32.18 ; 1 Sam. 2.2 ; 2 Sam. 22.2, 3, 32 ; Ps. 31.23 ; 62.2, 6, 7. R. de Pury&nbs^:: La Maison de Dieu, p. 7 et Moreton : Rome et l’Eglise primitive, pp. 36-43.
Le roc de fondation qui donne la stabilité à tout l’édifice ne pouvait pas être un homme faillible comme Pierre (Jn. 18.15-27 ; Gal. 2.11-14) ; seul Jésus-Christ pouvait lui assurer cette solidité.
Cependant il faut avouer que l’explication qui assimile ici la pierre à Jésus-Christ ne paraît guère naturelle. Pourquoi ne pas avoir dit : « Tu es Pierre, caillou branlant, je bâtirai mon église sur moi-même, le Rocher inébranlable » ?
Il est vrai que d’après les travaux de Strack-Billerbeck16 Le texte araméen qui serait à la base du texte grec, c’est-à-dire le texte dans la langue que Jésus a parlée, se traduirait comme suit : « Moi aussi je te dis à toi, oui à toi Pierre : sur ce rocher je bâtirai mon Eglise ». Ce serait donc Jésus en tant que Messie qui serait le fondement de l’Eglise. Cependant cette interprétation non plus n’a pas rallié l’unanimité des avis.
16 Kommentar zum N.T. aus Talmud und Midrasch, t. I, pp. 731-732.
On a proposé une troisième solution !
3) La pierre c’est la confession de Pierre.
C’est sur cette confession « Tu es le Christ, le fils du Dieu vivant » que Jésus veut édifier son Eglise. Feront partie de cette Eglise tous ceux qui confesseront que Jésus est pour eux le Christ 17.
17 « Lorsque Jésus appelle ce qu’Il veut construire sur Pierre son qahal, sa quehilla (en araméen qohala) Il dit par là qu’il veut construire le véritable Israël avec les hommes qui, dans la foi, le confessent comme le Messie. » Wilhelm Vischer : Die evangelische Gemeindeordnung, p. 19.
C’est ce que faisaient tous ceux qui étaient reçus dans l’Eglise primitive, au moment du baptême par exemple : « L’eunuque dit : Voici de l’eau ; qu’est-ce qui m’empêche d’être baptisé ? Philippe dit : Si tu crois de tout ton cœur cela est possible. L’eunuque répondit : Je crois que Jésus-Christ est le Fils de Dieu. » (Act. 8.36-37.) « Celui qui confesse que Jésus est le Fils de Dieu, Dieu demeure en lui et lui en Dieu. » (1 Jn. 4.15 ; voir Rom. 10.9-10 ; 1 Cor. 12.3.) Le thème central de la prédication apostolique était : « Jésus est le Fils de Dieu » (Act. 9.20). L’étude des plus anciennes confessions de foi chrétiennes démontre que cette confession « Jésus est le Christ » était la base de la constitution de l’Eglise, puisque c’est ce qu’on demandait au néophyte de confesser au moment de son baptême18.
18 O. Cullmann : Les Premières Confessions de foi chrétiennes (Presses universit. de France, 1943).
Les Pères de l’Eglise avaient une préférence pour cette explication. Quand l’Eglise romaine affirme que les Pères de l’Eglise sont unanimes pour dire que « cette pierre » de Mt. 16 c’est l’apôtre Pierre, elle force quelque peu les faits puisque sur 61 des principaux Pères, 17 seulement défendent cette opinion, 44 par contre — dont saint Justin, saint Augustin, Athanase, saint Jérôme, Cyrille de Jérusalem, Origène, le pape Grégoire le Grand, etc… — affirment que la pierre de fondation de l’Eglise, c’était la confession que Pierre venait de faire, que Jésus était le Christ, le Fils du Dieu vivant19.
19 Justin : « La pierre sur laquelle Notre Seigneur a promis d’édifier Son Eglise, c’est la confession de foi de Pierre.» (Dialogue avec Tryphon.)
Augustin : « Que veut dire : Sur cette pierre j’édifierai mon Eglise ? Sur celle pierre que tu as confessée. Sur cette foi, sur ce que tu as dit : Tu es le Christ, le Fils du Dieu vivant ».
Cyrille : « Je crois que par « pierre » il faut entendre la foi immuable des Apôtres. » 4e livre sur la Trinité.
Hilaire : « Le rocher est le roc béni et unique de la foi confessée par la bouche de Pierre. » 2e livre sur la Trinité.
Chrysostome : « Sur ce roc, c’est-à-dire sur la foi de sa confession : Tu es le Christ, le Fils du Dieu vivant. » 55e Hornélie sur Saint Matthieu.
« Aucun des Pères de cette époque qui a expliqué exégétiquement les passages de l’Evangile sur la puissance transmise à Pierre (Mat. 16.18 et Jn. 21.18) n’en a fait l’application aux évêques de Rome, en qualité de successeurs de Pierre. Combien de Pères ne se sont-ils pas occupés de ces passages, et, cependant, aucun de ceux dont nous possédons encore les commentaires, Origène, Chrysostome, Hilaire, Augustin, Cyrille, Théodoret, ni ceux dont les explications sont réunies dans les Catènes, n’ont désigné, même par une syllabe, la primauté de Rome, comme la conséquence de la mission donnée à Pierre et des promesses qu’il avait reçues, Pas un seul parmi eux n’a interprété la « pierre » ou le fondement sur lequel le Christ veut édifier son Eglise, comme une charge spécialement conférée à Pierre, et, à partir de lui, transmissible héréditairement. » Chanoine I. de Doellinger : La Papauté, son Origine au Moyen-Age (Paris 1904), p. 12.
Encore à la fin du VIIe siècle un synode d’évêques espagnols déclara que la promesse est faite à la foi.
« Les saints Pères n’ont jamais compris le fameux passage : « Tu es Pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon Eglise » dans le sens que l’Eglise serait bâtie sur Pierre, mais sur la pierre (non sur Petrum, mais sur petram) c’est-à-dire sur la confession de foi de cet apôtre. » Mgr Strossmayer, évêque de Bosnie au Concile du Vatican I, cité par R. Stauffer : Le Premier Concile du Vatican, p.36. Pour l’interprétation patristique de Mt. 16.18 voir le chapitre très complet que lui consacre Moreton : Rome et l’Eglise primitive, pp 57 à 76. Voir aussi H. Clavier : « Brèves remarques sur les commentaires patristiques de Mt. 16.18 » (Berlin Akademie-Verlag, 1957). — Studia Patristica I, part. I, pp. 253-261.
Luther aussi dit que « la confession de la messianité est bien la seule pierre de fondation sur laquelle s’édifiera la communauté messianique ».
Pourtant il faut avouer que cette explication non plus n’est pas entièrement satisfaisante. Mais pourquoi chacune des trois solutions proposées ne contiendrait-elle pas une part de vérité ?
Pensons aux conditions de la construction des maisons en Palestine : avant d’édifier quoi que ce soit, on creusait jusqu’au roc partout sous-jacent (Mt. 7.24-27 ; Luc 6.47-48). Ce roc ne peut être personne d’autre que Christ.
Sur ce roc on posait la première pierre, pierre d’angle ou de fondation. Pourquoi ne serait-ce pas Pierre l’apôtre ? Mais depuis quand est-il Pierre ? depuis un instant à peine, depuis que Christ vient de le prononcer. Par quoi l’est-il devenu ? Par sa confession : « Tu es le Christ, le Fils du Dieu vivant. » En reconnaissant en Jésus le Christ, le Messie, une transformation s’est opérée en lui20.
20 « La réponse de Jésus s’adresse donc très exactement au confesseur, et non pas à la personnalité à qui tout à l’heure il dira : Vade, retro, satanas ! Jésus fondera son Eglise sur la confession que Pierre au nom des prophètes et des apôtres rend à sa divinité. Où est pour nous aujourd’hui Pierre le confesseur ? Il n’est pas à Rome, mais il est dans l’Ecriture, il est dans le chap. 16 de Matthieu, il est dans ses épîtres, il est dans ces 66 livres qui ne font que commenter sa confession : « Tu es le Christ. » R. de Pury : La Maison de Dieu, p. 11.
« Le rocher » c’est Pierre en tant que disciple confessant, et à travers tous les âges, c’est sur le « roc » de disciples confessants que Christ édifie son Eglise. Génération après génération, l’Eglise continue, mais elle est toujours établie sur des hommes et des femmes qui, par une foi personnelle sont entrés en relation vivante avec le Sauveur, qui ont obéi à son appel, accepté son autorité et l’ont confessé comme le Rédempteur et le Seigneur de leurs vies. » Henry Cook : What Baptists stand for, pp. 46-47.
Gore (Church and Holy Spirit, p. 48) cite un passage d’un auteur juif (d’après Taylor : Sayings of the Jewish Fathers) : « Lorsque Dieu vit qu’Abraham se levait, Il dit : Maintenant j’ai découvert un Petra sur lequel bâtir et fonder le monde. » C’est pourquoi il est dit qu’il appela Abraham rocher. »
Il est évident que nous ne pouvons pas l’identifier à celle des croyants après la Pentecôte. Depuis l’effusion de l’Esprit, ceux qui confessent Christ comme le Fils de Dieu, mort pour leurs péchés et ressuscité pour leur justification selon les prophéties, deviennent « participants de la nature divine » (1 Pi. 1.4), de la même nature que le Roc : Christ21.
21 « Quand, éclairés par le Père céleste, nous faisons la profession de foi que Pierre a faite, nous devenons peut-être la même chose que Pierre, c’est- à-dire que nous sommes déclarés bienheureux comme il l’a été. Alors nous sommes faits Pierre et le Christ nous dit : Tu es Pierre, attendu que tout disciple du Christ est une pierre. Si vous imaginez que toute l’Eglise a été fondée sur ce Pierre, que faites-vous de Jean et de chacun des apôtres ? » Origène (Migne, t. XII, 10-14).
Par cette transformation, Simon, fils de Jonas devenu Pierre, a été rendu apte à entrer dans la construction de l’édifice de Dieu, l’Eglise. C’est l’image qu’il a lui-même développée dans son épître : « Approchez-vous Lui, pierre vivante… et vous-mêmes, comme des pierres vivantes (donc de même nature que lui) édifiez-vous pour former une maison spirituelle » (1 Pi. 2.4-5).
Quelle est la place de Pierre dans cet édifice ? Il est le premier qui ait confessé que Jésus est le Christ, il est la première pierre, cette pierre sera posée tout en bas sur le roc.
Ainsi la maison sera bâtie à la fois sur le Roc : Christ, sur Pierre : première pierre de l’édifice et sur la déclaration qu’il vient de faire puisque c’est par elle qu’il est devenu Pierre. Pierre a été la première pierre posée sur le roc ; il n’a pas été la seule, l’Eglise est édifiée « sur le fondement des apôtres et des prophètes » (Eph. 2.20 ; v. Ap. 21.14). Eux aussi ont confessé que Jésus est le Christ, eux aussi ont reçu — comme du reste l’ensemble des disciples de Jésus (Jn. 20.19-23) — ce « pouvoir des clés » que l’Eglise romaine voudrait réserver à Pierre : « Tout ce que vous lierez sur la terre sera lié dans le ciel et tout ce que vous délierez sur la terre sera délié dans le ciel. » (Mt. 18.18.) « Ceux à qui vous pardonnerez les péchés, ils leur seront pardonnés ; et ceux à qui vous les retiendrez, ils leur seront retenus. » (Jn. 20.23.) « Nous avons la même progression pour « les clés » que pour la « Pierre » — Jésus est la Pierre : l’apôtre est la première pierre ; les chrétiens sont des pierres. De même Jésus a les clés (Ap. 3.7) : l’apôtre est le premier à recevoir les clés ; les chrétiens ont eux aussi la promesse des clés. » (Jean Cadier.)22 « Pierre est la première partie de la construction à laquelle le reste sera adossé. » (Schlatter.)23 « Il ne s’agit en rien d’une primauté, mais d’une priorité. » (J. Blocher.) « En Mt. 16.17 ss. il faut entendre le fondement au sens chronologique exactement comme en Eph. 2.20 et Rom. 15.20. » (O. Cullmann.) 24
22 Jean Cadier : L’Apôtre Pierre est-il le Chef de l’Eglise ? p. 11 (Soc. centrale d’évangélisation, Paris).
Ces promesses faites à Pierre personnellement (les clés, tout ce que tu lieras…) confirment l’interprétation qui identifie Pierre et la Pierre. La réalisation de ces promesses dans la vie de Pierre nous indique également le sens et la portée des différentes prérogatives qui lui furent assurées : la promesse de clés trouve un double accomplissement dans l’entrée des Juifs et des païens dans le royaume, en réponse au message de Pierre (Act. 2 et 10). La parole : « tout ce que tu lieras » a été diversement interprétée. En la rapprochant de Jn. 20.23, on peut y voir la remise des péchés (délier les âmes par le pardon de leurs péchés ; Pierre a eu maintes occasions d’exercer ce pouvoir). Si on considère le contexte de Mt. 18, on y verra une allusion à la discipline ecclésiatique, lier serait bannir (Josèphe emploie ce verbe dans ce sens), délier : libérer du ban. Rien n’indique cependant qu’il faille restreindre l’application de ces mots à la discipline dans Mt. 16. On a également rapproché de cette parole, l’usage rabbinique des mots lier et délier qui en fait des synonymes de défendre ou permettre (ex. Ramasser du bois mort le jour du sabbat : l’école de Schimméi « lie », l’école de Hillel « délie »). Ces paroles signifieraient donc : ce que les apôtres permettront dans l’Eglise aura une autorité divine (ex. Act. 15.20). Cela voudrait dire que Jésus leur donne autorité pour fixer les règles d’organisation de l’Eglise ; ces règles seront les seules qui feront loi pour les chrétiens de tous les temps. Le sens étendu de ces mots dans le langage des rabbins est simplement : enseigner, l’enseignement de la vérité lie ou délie les âmes, ouvre ou ferme. Cette promesse viendrait donc confirmer la précédente. L’enseignement des apôtres a été considéré par toutes les églises chrétiennes comme la norme de tout enseignement chrétien.
Une autre interprétation rapporte l’accomplissement de la promesse de lier au lien établi par la prédication de Pierre entre les Gentils et l’ecclésia de Dieu. « Il créa ainsi un nouveau lien entre les Juifs et les Gentils, une union dans le Messie, valable pour la terre comme pour les cieux. De même il délia les Juifs de l’interdiction d’entretenir des rapports avec les non-Juifs. » (A. Waldstein.) .
Quelle que soit l’interprétation adoptée, il ne s’agit dans tous les cas que d’un rôle temporaire accompli par l’apôtre Pierre au cours de sa vie et nullement d’une prérogative transmissible. L’accomplissement de la première promesse doit avoir le même caractère.
23 Der Evangelist Matthäus (Stuttgart 1929), p. 507.
C’est aussi la conclusion de l’étude minutieuse d’O. Cullmann sur les différentes exégèses de ce passage : ce que Jésus dit vaut pour Pierre seul qui forme une fois pour toutes le fondement terrestre de l’Eglise encore à bâtir, la première pierre qui portera toutes les autres (v. op. cit., p. 191).
Certains ont même traduit épi (sur cette pierre) par « à la suite de » (cette pierre) ce qui résoudrait élégamment toutes les difficultés que ce verset a soulevées.
24 Pour plus de détails sur cette question voir :
J. Blocher : Le Catholicisme à la Lumière de l’Ecriture, pp. 19,22. Catholicisme et Protestantisme, (Les bergers et les mages), pp. 76-77.
Roberto Nisbet : Mais l’Evangile ne dit pas cela (Ed Messeiller, Neuchâtel), pp. 42-48.
Viator : Catholicisme et Protestantisme devant la Bible (Cornaz, Yverdon, 1955), pp. 40-43.
Marsault : Que dit le Christ (Montpellier 1928), pp. 67-72.
Antomarchi : Rome face à l’Evangile, pp. 21-43.
M. Goguel : L’Eglise primitive (Payot, Paris, 1947), pp. 184-203.
W. H. Guiton : La France et la Réforme, p. 38.
O. Cullmann : Saint Pierre : Disciple — Apôtre — Martyr. 2e partie : « Exégèse de Mt. 16.17-19 », pp. 143-214.
F. Faivre : Saint Pierre : Sa Primauté, le Pouvoir des Clés.
Jean Cadier : L’apôtre Pierre est-il le chef de l’Eglise ?
F. J. Leenhard : Etudes sur l’Eglise dans le N.T., pp. 19-27.
Luis Padrosa : Pourquoi j’ai quitté le catholicisme ? pp. 32 ss.
Pour une liste plus complète de la littérature consacrée à l’étude de Mat. 16, se reporter à L’Eglise dans la Bible (Desclée 1962) pp. 177-178, qui indique une trentaine d’ouvrages et d’articles parus sur la question entre 1941 et 1961 — Voir aussi pp. 192-195 quelque 70 références concernant la Primauté de Pierre.
Ce pouvoir de délier des âmes retenues jusque là captives du péché et du diable, Pierre sera aussi le premier à l’exercer le jour de la Pentecôte, lors de la fondation de l’Eglise et dans la maison de Corneille en prêchant l’Evangile pour la première fois aux païens (Act. 10).