« Dieu a établi dans l’Eglise premièrement des apôtres, deuxièmement des prophètes, troisièmement des docteurs (associés aux pasteurs dans Ephésiens 4.11), ensuite ceux qui ont le don… de gouverner » (1 Corinthiens 12.28). Christ « a donné… les autres comme pasteurs et docteurs » (Ephésiens 4.11). « Prenez garde à vous-mêmes, et à tout le troupeau sur lequel le Saint-Esprit vous a établis évêques pour paître l’Eglise du Seigneur » (Actes 20.28).
D’après ces versets, c’est donc Dieu lui-même, Père, Fils et Saint-Esprit, qui choisit et établit les anciens dans leur ministère. C’est lui qui accorde les « grâces de service » et qui « met dans le cœur l’empressement » et le « zèle » pour se dévouer au service des chrétiens (2 Corinthiens 8.16 ; 1 Corinthiens 16.15-16). Celui qui sent en lui ce désir de servir et qui prend conscience des dons reçus cherchera tout naturellement à mettre ces dons au service des autres (1 Corinthiens 12.7 ; 1 Pierre 4.10). Il en résulte diverses « opérations » c’est-à-dire actions (1 Corinthiens 12.6) qui ne pourront échapper aux chrétiens. Ainsi l’Eglise prendra, à son tour, conscience des dons qui lui ont été faits en la personne de ces frères et elle leur confiera diverses tâches pour les « mettre à l’épreuve ».
Cette mise à l’épreuve est clairement exigée pour les diacres : « Qu’on les éprouve d’abord, et qu’ils exercent ensuite leur ministère, s’ils sont sans reproche (ou : si on ne trouve rien à leur reprocher) » (1 Timothée 3.10). La forme de la phrase (kaï outoï de : eux aussi) indique que les évêques étaient aussi soumis à un stage probatoire.
Nous trouvons ailleurs des mentions de cette mise à l’épreuve pour divers ministères : « J’enverrai, munis de lettres, ceux que vous aurez mis à l’épreuve » (1 Corinthiens 16.3, à propos de la collecte). « Avec eux, nous envoyons celui de nos frères que nous avons mis à l’épreuve et qui a été trouvé zélé » (2 Corinthiens 8.22, toujours à propos de la collecte, preuve qu’on ne saurait prendre trop de garanties en matière financière). « J’espère vous envoyer bientôt Timothée… Vous savez qu’il a été mis à l’épreuve (ou : fait ses preuves) en se consacrant au service de l’Evangile avec moi » (Philippiens 2.19, 22). Nous savons que cette mise à l’épreuve fut double dans le cas de Timothée : d’abord dans son Eglise locale, puis dans l’Eglise voisine. Après avoir reçu un bon témoignage des frères de Lystre et d’Icone (Actes 16.2) ainsi que des gens extérieurs à l’Eglise (1 Timothée 3.7), il a été mis à l’épreuve avec l’apôtre, « comme un enfant avec son père », c’est-à-dire comme le fils d’un artisan ou d’un cultivateur qui apprend le métier sous la direction et la surveillance de son père.
A la fin du Ier siècle, Clément de Rome écrivait aux Corinthiens : « Les apôtres… éprouvèrent dans le Saint-Esprit leurs prémices et les instituèrent comme évêques et comme diacres des futurs croyants » (42.3-4). La Didaché parle aussi des évêques et des diacres, comme d’hommes « éprouvés » (dédokimasménous 15.1).
Ce temps d’épreuve peut être plus ou moins long. Dans les jeunes Eglises n’ayant pas d’anciens, il était probablement réduit au minimum. Dans le cas des Eglises de la Galatie du sud, il n’a pas dû dépasser quelques semaines, tout au plus quelques mois. En effet, au cours du même voyage missionnaire, à leur retour de Derbe à Lystre, Icône et Antioche, Paul et Barnabas « firent nommer des anciens dans chaque Eglise » (Actes 14.23). Durant leur brève absence, les dons de certains frères avaient eu l’occasion de se manifester et de s’exercer, et l’assemblée avait eu le temps de prendre conscience de l’existence, au milieu d’elle, de ces frères auxquels Dieu avait accordé des dons.
Dans l’Eglise ancienne, le diaconat était une étape obligatoire pour accéder à l’office d’ancien. Cette mesure était sage. Si, comme nous l’avons vu, le diacre s’occupe plutôt d’un service précis ou d’un secteur limité de l’activité de l’Eglise et l’épiscope de la supervision de l’ensemble du troupeau, il paraît prudent d’éprouver d’abord la fidélité et la compétence de ceux que l’on destine à de grandes responsabilités en leur confiant un travail plus limité où moins de risques sont engagés (cf. Luc 19.11-27).
Comment et par qui les anciens furent-ils choisis ? Dès le début de son histoire, et même avant la Pentecôte, l’Eglise fut appelée à participer aux affaires qui la concernaient. Ainsi, pour remplacer Judas, ce ne fut ni le Seigneur, ni les apôtres qui s’en chargèrent. Pierre invita les 120 frères réunis à s’en occuper en leur présentant simplement les conditions que devraient remplir ceux qu’ils choisiraient. Les 120 désignèrent deux hommes entre lesquels le Seigneur fit son choix. Un peu plus tard, lorsque les apôtres ne purent plus suffire à la tâche, c’est encore à l’ensemble de l’Eglise qu’ils s’adressèrent pour élire les sept hommes qui devraient les seconder. « Ces deux faits extraordinaires, disait J. Laurent, ne prouvent-ils pas que les apôtres ont voulu habituer les Eglises à s’occuper de leurs propres affaires et qu’ils les y ont crues aptes ? » (79, p. 126).
Différents termes sont utilisés pour la manière de choisir des serviteurs de Dieu. La première fois où des chrétiens ont été sélectionnés pour un service particulier, l’apôtre Pierre dit à « la multitude des disciples » : « Frères, choisissez (épisképtomaï) parmi vous sept hommes… que nous chargerons (kathistèmi) de cet emploi… Ils élurent (eklegô) Etienne… » (Actes 6.3-5).
Le premier terme est apparenté à épiskopos et signifie : regarder autour de soi pour faire un choix (« Dieu a jeté les regards sur les nations pour choisir du milieu d’elles un peuple » Actes 15.14). Le deuxième terme se retrouve dans Tite 1.5 (« Que tu établisses des anciens »). Le troisième (eklegô) est fréquent dans le grec profane et dans le Nouveau Testament. Dès l’époque de Platon, il était utilisé pour les élections des anciens chargés de l’administration de la cité (Platon : Rép. 536 c ; Polybe 6.10.9), des archontes et autres magistrats. Dans l’armée, on l’employait lorsqu’il s’agissait de sélectionner des hommes pour des tâches particulièrement difficiles ou glorieuses (Polybe 9.13.9). Luc l’emploie également pour le choix des délégués chargés d’apporter la lettre contenant les décisions de la conférence de Jérusalem (Actes 15.22, 25).
Un autre terme apparaît dans Actes 14.23 : « Ils firent nommer (cheirotoneô) des anciens dans chaque Eglise. » Ce mot ne se retrouve que dans 2 Corinthiens 8.19 : « Nous envoyons avec lui (Tite) le frère dont la louange… est répandue dans toutes les Eglises, et qui, de plus, a été choisi par les Eglises pour être notre compagnon de voyage. »
Les différentes conceptions du ministère se cristallisent autour de ce terme. Littéralement, il veut dire : lever ou étendre la main. Nous le trouvons une seule fois dans la Septante, dans Esaïe 58.9 où il signifie « levée de la main ». On peut étendre sa main en pointant quelqu’un du doigt. Dans ce cas, on traduira : « ils leur désignèrent des anciens dans chaque ville. » On peut étendre ses mains et les poser sur la tête de quelqu’un. On obtient alors : « ils instituèrent des anciens. » Mais « cheirotonein, nous dit E. Brunner, n’a absolument rien à voir avec l’imposition des mains. C’est le terme technique qu’on emploie pour élire, désigner à une fonction, et l’idée de base n’est pas celle d’imposer la main, mais celle de la lever, façon usuelle de donner sa voix à un candidat ».1 J. Cadier traduit Actes 14.23 : Paul et Silas ont nommé « par un vote à main levée » des anciens dans les Eglises qu’ils venaient de fonder (53, p. 40). Clément de Rome parle aussi des serviteurs de Dieu « mis en charge… avec l’approbation de toute l’Eglise » (Aux Cor. 44.3).
1 Le malentendu de l’Eglise, p. 100. « Cheirotoneô signifie voter ou élire à main levée comme cela se faisait régulièrement dans l’assemblée athénienne » (J.A. Packer, DNTT, Vol. I, p. 478 ; cf. C. Brown, Ibid., II, 150). « C’est lever la main pour exprimer son accord dans un vote, choisir pour certaines tâches spécifiques (Platon : Lois, VI, 755e, 756e). Ignace d’Antioche l’utilise dans le même sens (Polyc. 7.2 ; Philad. 10.1 ; Smyrn. 11.2) ainsi que la Didaché » (15.1). (Lohse : T.D.N.T., IX, 437).
E. Reuss disait dans sa Bible annotée (Hist. apostolique, Paris, 1876, p. 154) : « Le verbe grec employé pour marquer l’élection emporte par son étymologie même, et par l’analogie des institutions politiques de l’époque, l’idée d’un suffrage populaire. »
M. Carrez et F. Morel proposent « voter à main levée » pour 2 Corinthiens 8.19 et « désigner » pour Actes 14.23 (et d’inexistants 2 Timothée 4.23 et Tite 3.16). Pourquoi cette différence ?
Ce qui fait hésiter beaucoup de traducteurs et d’exégètes dans le cas d’Actes 14.23, c’est la syntaxe de la phrase : cheirotonein autois. Si l’on rend autois par pour eux ou leur, on aboutit forcément à des traductions comme : ils leur choisirent, désignèrent, nommèrent. Mais la Bible de la Colombe propose : « Ils firent nommer par eux des anciens dans chaque Eglise » (en note : on peut aussi comprendre : ils nommèrent pour eux). C’est donc que, sur le plan syntaxique, il n’y a pas d’empêchement majeur à donner à cheirotoneô le sens qu’il avait toujours dans le grec classique. La TOB qui traduit : « ils leur désignèrent des anciens » ajoute en note : « Il est possible que les Eglises aient participé à leur choix (cf. 6.5-6 ; 16.2-3) mais en tout cas, la décision finale appartient aux apôtres. » On ne voit pas bien comment l’Eglise pourrait participer à une désignation par les apôtres. En fin de compte, il semble bien que ce soient des arguments historiques et dogmatiques qui aient influencé le choix de la plupart des traductions actuelles (sauf de la Colombe).
Pour 2 Corinthiens 8.19, l’application de ce sens ne fait aucune difficulté et tous les exégètes attribuent aux Eglises le choix du frère qui devait accompagner Tite pour recueillir la collecte à Corinthe. Pour Actes 14.23, les objections à l’élection sont d’ordre psychologique et dogmatique, plus que linguistiques : on prétend que les Eglises étaient trop jeunes, trop inexpérimentées pour pouvoir faire un tel choix. D’autre part, les Eglises dans lesquelles les ministres sont choisis par les instances supérieures ont beaucoup de peine à admettre un tel précédent biblique. On dit que ce sont les conceptions démocratiques modernes qui ont influencé certaines traductions (« firent nommer »). Cependant n’oublions pas que le modèle démocratique du choix des magistrats était répandu dans toute la Grèce au Ier siècle et que ces Eglises, toutes jeunes qu’elles fussent, étaient composées de chrétiens remplis du Saint-Esprit (Actes 13.52) et capables très rapidement de discerner ceux qui possédaient des dons spirituels et un dévouement réel au service des autres.
D’ailleurs, il ne faut pas se représenter ce choix sur le modèle des élections politiques ou ecclésiastiques modernes avec candidatures, campagne électorale, intrigues et combinaisons diverses. La procédure était sans doute plus proche de celle qui nous a été rapportée d’une jeune Eglise du Tiers-Monde : après avoir pris conscience du besoin de conducteurs, l’Eglise a décidé avec le missionnaire une journée de prière et de jeûne. Durant la prière, un nom s’est imposé à l’un des frères. Celui-ci en a fait part à l’assemblée. Après un autre temps de prière, d’autres frères confirmèrent le sentiment du premier et l’assemblée consultée marqua son accord à main levée. On continua ainsi jusqu’à constitution d’un groupe de plusieurs anciens.
Ce qui importe dans cette question, c’est que la voix du Saint-Esprit puisse se faire entendre, d’une part au travers de l’ensemble des membres du Corps, d’autre part au moyen des organes de direction qu’il a déjà donnés au Corps (apôtres ou anciens). Donc : ni autoritarisme ni démocratisme. Là où il y a déjà des anciens dans une Eglise, il est important qu’ils portent spirituellement (cf. Actes 13.2) et contrôlent toute nomination de diacres ou d’anciens, mais aussi qu’ils se laissent guider — et peut-être corriger — par ce que l’Esprit dit au travers des autres membres de l’Eglise.
L’ensemble de la communauté avait une grande part dans les prises de décisions dans l’Eglise primitive. Ainsi les frères de l’Eglise d’Antioche « décidèrent que Paul et Barnabas et quelques-uns des leurs monteraient à Jérusalem » (Actes 15.2). Là il nous est dit qu’il parut bon aux apôtres et aux anciens et à toute l’Eglise de « choisir (eklegô) parmi eux et d’envoyer à Antioche avec Paul et Barnabas, Jude appelé Barsabas et Silas… » (Actes 15.22). Quelques Eglises désignèrent et envoyèrent aussi les frères chargés de recueillir les libéralités des saints et de les porter à Jérusalem (1 Corinthiens 16.3 ; 2 Corinthiens 8.19, 23). Epaphrodite, compagnon d’œuvre de Paul, était l’envoyé des Philippiens auprès de Paul (Philippiens 2.25).
Lorsque les chrétiens de Jérusalem apprirent que Pierre avait baptisé des païens et mangé avec eux, ils lui demandèrent compte de sa conduite. Celui-ci, loin de s’en offenser, reconnaît à l’Eglise le droit de s’occuper de cette affaire et, pour se justifier, il explique aux frères les motifs de sa conduite (Actes 11.1-18). A Jérusalem, les apôtres et les anciens n’ont pas réglé seuls la question doctrinale en litige, mais ils se sont adjoint tous les frères et c’est après une libre délibération à laquelle tous les chrétiens de Jérusalem assistèrent ou prirent part que fut décidée en commun la question si grave et si délicate des relations des Eglises des païens avec les Eglises d’origine juive. « Ici encore, ajoute J. Laurent, les Eglises sont, non tenues en tutelle, mais traitées en personnes majeures » (79, p. 131).
Une objection contre la participation de la communauté au choix des anciens est tirée de Tite 1.5 : « Que tu établisses des anciens dans chaque ville. » Ce serait donc Tite et non l’Eglise qui aurait été chargé d’instituer les anciens. Mais le mot kathistèmi employé ici se trouve aussi dans Actes 6.3, à propos des Sept qui, pourtant, ont été élus (eklegô) par la communauté et établis ensuite par les apôtres dans leur fonction. Etablir signifie asseoir, rendre stable et semble donc se rapporter à une étape ultérieure qui ne préjuge pas du mode de choix des anciens (cf. Matthieu 24.47 et Actes 7.35 où le même mot est employé). « L’établissement n’est pas le choix, comme le prouve le cas des Sept, où les apôtres dirent : choisissez et nous établirons. L’établissement par les apôtres ou par Tite n’exclut donc pas absolument le choix par l’assemblée » (J. Laurent, 79, p. 133).
Précisons, toutefois, comme le dit H. d’Espine, que « le rôle des hommes n’est pas d’élire, encore moins de conférer l’autorité comme s’ils la détenaient, mais simplement de reconnaître, de discerner quels sont ceux que Jésus-Christ a élus et qu’il donne à son Eglise pour bergers » (H. d’Espine, 44, p. 29).
Le choix des anciens par élection est confirmé vers la fin du Ier siècle par la Didaché : « Elisez-vous (cheirotonèsaté) des évêques et des diacres dignes du Seigneur, des hommes doux, désintéressés, véridiques et éprouvés » (15.1). Le théologien catholique P. Grelot dit à ce sujet : « C’est normalement à chaque communauté de reconnaître, en son sein, ses propres ministres (cf. Stéphanas, 1 Corinthiens 16.15-16 et 1 Thessaloniciens 5.12). La Didaché est très claire sur ce point » (M.M., p. 68). Et le Père Schillebeekx écrit : « Aux origines, le charisme de présidence reconnu à l’un de ses membres par une communauté était entériné par les prédicateurs-fondateurs de l’Eglise locale » (81).
L’ordre chronologique normal paraît donc être le suivant :
« Quand l’apôtre rappelle aux anciens de l’Eglise d’Ephèse que le Saint-Esprit les a établis évêques (Actes 20.28), il voulait dire… qu’ils avaient été reconnus comme anciens exerçant la surveillance, parce qu’ils avaient donné la preuve concrète que le Saint-Esprit les avait qualifiés pour cette tâche. Et les qualités dominantes requises sont une vie exemplaire, une sollicitude ardente pour le peuple de Dieu, la disponibilité et la compétence pour lui fournir la nourriture spirituelle dont il a besoin, une patience sans limite, la sympathie et, par-dessus tout, l’amour » (F.F. Bruce, 68, p. 63).
L’Eglise primitive, pratiquait-elle l’« ordination » des anciens ? Une cérémonie d’ordination appelée sémikhah (de samakh : imposer (les mains) existait dans la synagogue pour l’institution des membres du Sanhédrin.
Le terme d’ordination a pris un sens sacramentaliste (puisque l’ordre est l’un des 7 sacrements de l’Eglise catholique). E.G. Léonard recommande aussi d’éviter le mot consécration (dans lequel sonne le mot sacré) et il propose de parler de l’institution ou de la réception des pasteurs.
On peut aussi utiliser les termes d’accueil ou d’installation ou des expressions comme « donner la main d’association » (Gal. 2.9 ; 58, p. 90-91 ; voir aussi J.D. Benoit Christianisme au XXe siècle 17.11.55 ; cité Léonard, 58, p. 94, qui s’élève également contre la notion d’ordination). D’ailleurs Calvin ne s’est pas entièrement dégagé, sur ce point, du schéma catholique : à plusieurs reprises, il appelle sacrement l’imposition des mains par laquelle il faut « introduire les vrais prêtres et ministres de l’Eglise en leur état » (Inst. IV, 19, 28 et 32) — bien que lui-même ait été institué dans son office à Genève sans imposition des mains, et qu’il ait vivement protesté par ailleurs contre le cléricalisme en disant : « Je n’ai jamais été qu’un laïc comme on dit » (Lettres, Corpus réf. IX, 443).
C’est de la cérémonie juive de la sémikhah que les apôtres ont sans doute repris le geste de l’imposition des mains pour instituer les Sept élus par l’Eglise de Jérusalem pour le service des tables (Actes 6.6). Nous retrouvons ce geste lors de l’envoi de Barnabas et de Saul en mission (13.3). Paul rappelle à Timothée la cérémonie où l’assemblée des anciens lui a imposé les mains (1 Timothée 4.14) et lui demande de n’imposer à personne les mains avec précipitation afin de ne pas se rendre solidaire des péchés d’autrui (1 Timothée 5.22). L’imposition des mains est, en effet, un geste qui exprime l’identification et la solidarité avec celui — ou avec l’animal (Lévitique 16.21) — à qui on impose les mains. Paul lui-même a imposé les mains à Timothée (2 Timothée 1.6). Peut-être est-il possible de voir, dans ces deux impositions des mains (par l’Eglise et par Paul) une allusion aux deux instances de référence dont nous avons déjà parlé lors de la « mise à l’épreuve » de Timothée : l’Eglise locale et l’apôtre, étant donné le ministère itinérant particulier de ce jeune serviteur de Dieu.
Qu’est-ce que cette institution ajoute au choix de l’Eglise ? Elle publie et officialise ce choix et donne à l’ancien l’assurance intérieure pour exercer son ministère. « Etre reconnu par l’Eglise peut rassurer le serviteur dans les heures où il est tenté de douter que ce soit le Seigneur qui lui a donné ce charisme ou conféré cette mission. Il peut alors se dire que ce n’est pas lui seul, mais l’Eglise avec lui qui a reconnu cette vocation du Seigneur. Car c’est l’Eglise qui, en dernier ressort, confère l’ordination » (E. Schweizer, 46, p. 115-116).
Cette institution n’est jamais à proprement parler une délégation de pouvoir, mais la reconnaissance officielle d’un acte souverain du Seigneur de l’Eglise. C’est pourquoi l’ancien ne tient pas son autorité des membres de l’Eglise qui l’ont « élu » mais du Seigneur qui l’a appelé. En cela réside la différence fondamentale avec tout système démocratique.
Jésus a formé ses disciples pendant trois ans d’enseignement à plein temps. Les membres de l’équipe de Paul (Timothée, Tite, Silas, Tichyque, Aristarque, Trophime…) ont été formés par lui au cours des voyages et des missions d’évangélisation dans le monde grec. Si l’apôtre a enseigné pendant plusieurs heures par jour dans l’école de Tyrannus (Actes 19.9), on peut supposer que ses compagnons et les anciens de l’Eglise d’Ephèse devaient se trouver aux premiers rang de ses auditeurs. Il rappellera d’ailleurs à ces anciens : « Durant trois années, je n’ai cessé nuit et jour d’exhorter avec larmes chacun de vous » (20.31). La formation biblique et spirituelle des anciens devait être une des préoccupations prioritaires de l’apôtre.
Il ne formait pas seulement ses équipiers pour les laisser dans les Eglises qui naissaient dans son sillage, il consacrait aussi une grande partie de son temps à ceux qui étaient déjà nommés anciens par leur Eglise. On ne se formait généralement pas pour être nommé pasteur, mais parce qu’on avait été désigné.
Dans certains pays d’Amérique latine, on n’accepte dans l’enseignement théologique décentralisé que des gens déjà engagés dans un ministère. Tout l’enseignement (exégèse, dogmatique, histoire de l’Eglise…) est donné à partir des problèmes rencontrés par les étudiants dans leur communauté. Certaines écoles bibliques posent comme condition d’admission d’avoir travaillé dans une Eglise.
Comment, dans ce cas, envisager la formation des anciens et le ministère pastoral ? Elle peut prendre différentes formes adaptées aux possibilités locales et personnelles : étude de livres, enseignement par cassettes, par correspondance, cours théologiques décentralisés, groupes d’étude biblique, école et institut biblique. Pour chaque métier, on exige de trois à sept ans d’apprentissage. Des serviteurs de Dieu chevronnés disent que le métier d’ancien est difficile. Est-il juste d’envisager son exercice sans aucune formation, souvent sans même une connaissance approfondie de la Parole de Dieu ? Ce qui importe, ce n’est pas que les anciens soient formés après avoir été nommés, mais qu’ils soient nommés sur la base de leurs qualifications spirituelles, morales et sociales et qu’ils soient formés. L’idéal dans ce domaine, comme sur le plan professionnel, c’est la formation continue.
Une Eglise soucieuse de son avenir et de la qualité de ses responsables élaborera un programme de formation dont les points principaux pourraient être les suivants :
Le principe de base de ces différents cours est identique : l’essentiel du travail est fait à la maison (avec des livres-guides, des questionnaires de découverte, des problèmes à étudier…), les échanges entre participants permettent les mises au point et les rectifications éventuelles, les vues d’ensemble et les réponses aux questions particulières.
L’idéal pour un ancien qui suivrait une telle formation serait un travail — si possible non-intellectuel — à mi-temps qui lui permettrait de poursuivre ses études sans renoncer aux activités régulières dans l’Eglise.
Pour les diacres, nous avons vu que l’Eglise leur conférait une fonction, non un titre, et que cette fonction cessait avec le service (c’est-à-dire si quelqu’un a été nommé diacre pour s’occuper des réfugiés dans l’Eglise et qu’il n’y a plus de réfugiés, il ne reste pas diacre « sans portefeuille »). En est-il de même pour les anciens ? Les habitudes des Eglises sont très variées: dans certaines d’entre elles, les anciens sont nommés pour une période limitée (3 à 7 ans), dans d’autres, on fixe un âge normal de retraite, parfois l’ancien reste en fonction jusqu’à sa mort.
Il est sage, sur ce point, de s’inspirer des dispositions fixées sous l’ancienne alliance pour les Lévites — sans en faire une loi à respecter jusque dans les détails. En comparant Nombres 4.3, 23 et 30 avec 8.24, il apparaît que le Lévite entrait en apprentissage à l’âge de 25 ans et y restait jusqu’à 30 ans, ensuite il servait pendant 20 années et se retirait à 50 ans du service actif pour assumer un rôle de conseiller (Nombres 8.25-26 ; voir J. Williams, 72, p. 88-89).
A un certain âge, les responsabilités pèsent plus lourd, on a davantage de difficulté pour suivre l’évolution des conditions de vie et s’y adapter, et l’on est tenté de régler les problèmes selon les normes d’un passé plus ou moins révolu. C’est le moment de passer les rênes à des forces plus jeunes que l’on aura formées en temps voulu et qui auront pu « apprendre le métier » en travaillant — peut-être comme diacres — aux côtés des anciens. Par contre, il serait dommage que toute l’expérience que l’ancien a amassée au cours de sa carrière dans l’Eglise locale ne serve plus. Les « jeunes anciens » consulteront d’autant plus volontiers leurs aînés que ceux-là auront cultivé depuis longtemps une relation de confiance avec eux et leur auront confié des responsabilités croissantes sous leur direction.
Pour éviter un malentendu entre l’assemblée et ses conducteurs, certaines Eglises nomment les anciens pour une durée déterminée après laquelle ils déposent leur office, mais peuvent être réélus. Pour assurer la continuité de la direction en cas de renouvellement massif, elles décident de réélire le tiers ou la moitié du corps presbytéral tous les 2, 3 ou 4 ans. Dans la Bible, nous voyons que les apôtres ont repris certaines règles en usage dans la société païenne de leur temps lorsqu’elles leur semblaient opportunes. Ce précédent biblique peut nous autoriser à la même liberté. Les avantages de cette pratique sont évidents : les anciens en place savent qu’ils jouissent actuellement de la confiance de l’Eglise, ce qui leur permet d’agir avec conviction. Cela évite surtout des positions ambiguës, soit que l’ancien ne sait pas s’il a encore l’appui d’une majorité dans l’Eglise, soit que les membres se demandent comment faire comprendre à cet ancien qu’il n’est plus à sa place et qu’il vaudrait mieux, pour lui comme pour la communauté, qu’il se retire gentiment avant que des sentiments d’amertume ne naissent de part et d’autre.
La réélection périodique des anciens peut aussi, dans certains cas, avoir des inconvénients : il est possible que, durant une période de crise, un ancien soit privé momentanément de l’appui d’une majorité des membres, alors qu’il suit une ligne biblique et fidèle ; si la réélection tombe dans cette période, il sera écarté de la direction de l’Eglise et ce sera bien dommage pour elle. Ce cas, toutefois, sera plutôt exceptionnel, et l’appui des autres anciens devrait éviter en général une telle situation. D’autre part, toute élection risque d’entraîner comme séquelles des sentiments d’amertume chez ceux qui se voient écartés, mais l’Eglise primitive a pris ces risques. Après tout, n’est-ce pas une occasion pour des frères plus mûrs de démontrer qu’ils sont réellement morts à toute ambition personnelle ?
Somme toute, les inconvénients paraissent moins importants que les avantages de cette formule. Mais quelle que soit la formule choisie (limite d’âge, réélection périodique, ou mieux encore : les deux combinées, de sorte qu’ayant l’âge limite, l’ancien, d’office, ne se présente plus aux élections), elle sera certainement plus favorable pour l’Eglise et pour l’ancien que l’anciennat à vie, car il arrive souvent qu’au-delà d’un certain seuil on ne se rende plus compte du déclin de ses capacités — et les autres n’osent pas vous le dire.