C’est l’objection classique que nous entendons tous les jours autour de nous : « S’il y avait un Dieu, on ne verrait pas toutes ces atrocités dans le monde, ces guerres et ces catastrophes dont souffrent des milliers d’innocents ».
Au 17e siècle, le philosophe français Pierre Bayle tirait de l’opposition apparente entre la doctrine de la toute-puissance de Dieu et celle de son amour son argument majeur en faveur de l’athéisme. Son raisonnement tenait en quatre points : 1.Un Dieu tout-puissant pourrait détruire le mal. 2.Un Dieu aimant voudrait le détruire. 3. Le mal n’est pas détruit. 4. Par conséquent, le Dieu tout-puissant et aimant n’existe pas.
Les athées tirent de l’existence du mal et de la souffrance la preuve de l’inexistence de Dieu. Rolf Hille, de la faculté de Tübingen, dit que la question « Pourquoi Dieu permet-il le mal et la souffrance ? » est « la question centrale de la controverse entre la foi et l’incrédulité ». Au Moyen Age et au temps de la Réforme, la question centrale était : « Comment puis-je être juste devant Dieu ? ». Aujourd’hui, c’est Dieu qui est cité devant le tribunal de l’homme et doit se justifier. Puisqu’il ne peut pas être à la fois bon et tout-puissant tout en permet tant l’existence du mal, il ne peut être acquitté que s’il n’existe pas.13
13 Ideaspektrum n° 47/2009 p. 20 (nov. 2009).
Il ne faut pas minimiser le problème. Nombreux sont ceux qui, dans la guerre ou devant une manifestation particulièrement atroce du mal ont « perdu la foi ». Pour certains, cela peut être un prétexte pour acquérir la liberté par rapport à des restrictions morales « frustrantes », mais il y a aussi des objecteurs sincères qui s’achoppent à l’opposition entre les différents attributs de Dieu : son amour et sa justice, d’une part, sa toute-puissance et son omniscience, d’autre part. Car, en effet, comme le dit C.S. Lewis : « La souffrance ne pose un problème que si, à côté de notre expérience quotidienne de ce monde douloureux, nous possédons une assurance apparemment solide que la réalité suprême est juste et aimante » (50 p. 43). Du choc de ces deux réalités contradictoires se dégage le dilemme classique tel que C.S. Lewis le formule : « Si Dieu était bon, il souhaiterait ses créatures parfaitement heureuses, et si Dieu était tout-puissant, il pourrait accomplir ce qu’il souhaite. Or, les créatures ne sont pas heureuses. Donc Dieu est dépourvu, soit de bonté, soit de puissance, soit des deux » (50 p. 45).
Il n’est possible de répondre à cet argument qu’à la condition de montrer que les mots « tout-puissant » et « bon », et peut-être aussi le mot « heureux » contiennent une équivoque.
« Notre Dieu est au ciel, il fait tout ce qu’il veut » D’accord ! Mais peut-il tout vouloir ? Donc tout faire ? Il ne peut pas vouloir deux choses qui s’excluent mutuellement. Il ne peut par exemple pas vouloir que les hommes soient libres et vouloir supprimer leur liberté lorsqu’elle leur fait faire des choses qui leur nuiront. Il ne peut pas donner au monde matériel certaines lois et les transgresser chaque fois que ces lois risquent de faire souffrir quelqu’un. Ce serait un monde non fiable dans lequel on ne saurait jamais à quoi s’attendre. Car ce qui risque de faire souffrir les uns pourrait bien s’avérer être utile à d’autres. Le pauvre garçon qui rentre chez lui à bicyclette risque de souffrir de la pluie qui s’abat sur lui, mais le paysan qui a prié pour la pluie l’attend avec impatience et y compte – d’autant plus que la météo l’a annoncée. Dieu ne peut pas à la fois faire pleuvoir et donner un temps sec au même endroit.
Les hommes ont découvert que les silex tranchants – et plus tard : les fers affilés – sont très utiles pour tailler, couper, se défendre contre les animaux féroces. Cependant, si le couteau doit pouvoir couper la viande qui me nourrit, je ne peux pas lui demander de perdre sa qualité tranchante si, par maladresse, je risque de me couper les doigts, ou quand un ennemi veut plonger un couteau dans la chair d’un être aimé. « La nature permanente du bois, qui nous permet de l’utiliser pour en faire une poutre, nous permet aussi de l’utiliser pour frapper notre voisin sur la tête » (C.S. Lewis, 50 p. 53).
Je sais qu’un projectile lancé avec une grande force peut blesser ou même tuer le fauve qui veut m’attaquer – et cette connaissance a été bien précieuse à nos ancêtres qui voulaient défricher de nouvelles terres. Mais cette connaissance a été maintes fois utilisée par l’homme pour blesser ou tuer son semblable.
Le feu a permis à l’homme de maîtriser l’univers : il cuitnos aliments, fond les métaux, nous chauffe en hiver ; mais ce même feu peut causer bien des souffrances : brûlures, incendies, autodafés du Moyen Age.
Le monde est ce qu’il est parce que ses lois sont constantes ; je peux compter sur elles, je peux prévoir la manière dont elles réagiront à mes actions : c’est la condition sine qua non du progrès. Si Dieu modifiait constamment le comportement des éléments pour l’infléchir suivant des lois morales, il en résulterait un monde où plus rien ne serait sûr, où l’on ne pourrait compter sur rien ; donc un monde où la vie serait impossible.
La toute-puissance de Dieu se trouve limitée de trois manières :
1. Par des limitations logiques. Dieu ne peut pas créer, par exemple, des êtres non-créés. Il ne peut pas faire que certaines choses qui sont arrivées ne le soient pas.
2. Par des limitations morales. Il y a une différence entre pouvoir faire quelque chose et en avoir le droit. Si on nous invitait à nous joindre à des gangsters qui se proposent de faire un hold-up, nous répondrions probablement : « Jene peux pas faire cela ! », ce qui exprimerait notre incapacité non pas physique, mais morale d’accomplir cet acte. Ainsi Dieu ne peut pas faire ce qu’il a lui-même défendu par ailleurs.
3. Par la limitation volontaire qu’il s’est imposée en dotant l’homme de la liberté. Dieu ne peut pas dire à l’homme qu’il est libre de choisir entre le bien et le mal et l’empêcher de faire ce choix chaque fois qu’il veut opter pour la mauvaise solution. « Si être libre ne signifie pas être libre, alors cela ne signifie rien du tout » (J.T. Murphree, 81 p. 44).
Or, pour que la liberté de l’homme soit effective, il faut qu’il vive dans un système déterminé par la loi de cause à effet, c.-à-d. qu’il puisse causer certains effets en comptant sur la fiabilité des lois physiques ou morales.
Si je dois prendre le volant tout à l’heure, je suis libre de boire ou non de l’alcool – avec les conséquences que je connais. Si je bois quelques verres de trop et qu’ayant perdu la maîtrise de ma voiture, je tue quelqu’un, je ne peux pas dire à Dieu : « Tu aurais pu m’empêcher d’être dans cet état ! ». Chacun de nous est libre de s’exposer à la contamination du SIDA en s’unissant sans précautions à n’importe qui, mais il sera malvenu après cela d’accuser Dieu s’il doit souffrir des conséquences de son inconséquence.
Qu’est-ce qu’« être bon » ? Dans l’esprit de beaucoup de gens, sont bonnes les personnes qui leur permettent de faire ce qu’elles ont envie de faire et d’avoir ce qui leur plaît. La maman qui refuse un bonbon à sa fille avant le repas s’entend dire : « Tu n’es pas gentille ». Dans une famille, l’ordinateur était surchargé car les enfants y conservaient des dizaines de dessins très gourmands en mémoire, au point qu’il refusait d’enregistrer de nouveaux dessins ou des logiciels qui les auraient intéressés. Pour le désengorger, le papa leur a proposé soit d’imprimer les dessins qu’ils voulaient conserver, soit de les sacrifier. « Non, je veux les conserver sur l’ordinateur. – Alors, il faut renoncer à de nouveaux dessins. C’est soit l’un, soit l’autre. – Tu es méchant ! ».
Beaucoup de gens ont les mêmes réactions que cet enfant : si Dieu leur propose le choix entre sacrifier à leur passion ou la sacrifier, il est inhumain. Et pourtant, c’est leur bien qu’il a en vue ! Un Dieu qui se met en colère ne peut pas être bon – à leur avis. Or, la colère est souvent le seul moyen d’obtenir de nos enfants qu’ils fassent immédiatement ce qui est nécessaire pour leur bien. La colère peut être une preuve d’amour : nous ne nous mettons pas en colère contre des enfants désobéissants qui nous sont indifférents.
Certaines personnes ont, de la bonté de Dieu, une notion très particulière. « Pour nous satisfaire, dit C.S. Lewis, il nous faudrait un Dieu qui dise à propos de toutes nos fantaisies : ‘Qu’importe, pourvu qu’ils soient contents…’ » (50 p. 62). Mais si nous aimons réellement quelqu’un, ce qu’il fait ne nous est pas indifférent ; « pour nos amis, nos amants, nos enfants, nous sommes exigeants et nous préférons les voir souffrir plutôt qu’heureux d’un bonheur méprisable et qui les éloigne de nous. Si Dieu est Amour, Il est, par définition, quelque chose de plus que la simple bonté» (Id. p. 64). « L’amour, de par sa nature même, exige le perfectionnement de l’objet aimé » (p. 70).
« Dieu qui fit les mondes, obstiné comme l’amour d’un artiste pour son œuvre, despotique comme l’amour d’un homme pour son chien, prévoyant et vénérable comme l’amour d’un père pour son enfant, jaloux, inexorable, exigeant, comme l’amour entre les sexes » (Id. p. 71), nous aime d’un amour exigeant, prévoyant et obstiné,qui se refuse à nous abandonner à nous-mêmes et à nos désirs déraisonnables, mais nous veut parfaits comme lui. « Demander que l’amour de Dieu se contente de nous tel que nous sommes, c’est demander que Dieu cesse d’être Dieu… Concilier la souffrance humaine avec l’existence de Dieu n’est un problème insoluble que si nous nous obstinons à attacher au mot ‘amour’ un sens superficiel » (Id. p. 72).
Si nous définissons correctement la toute-puissance et la bonté de Dieu, nous ne convaincrons sans doute pas tout le monde, mais les objecteurs de bonne foi devront reconnaître qu’ils enferment souvent Dieu dans des oppositions entre des réalités qu’ils n’accepteraient pas – du moins telles qu’ils les formulent – dans leur propre vie.
C.S. Lewis disait qu’en fin de compte ne subsisteront que deux genres de personnes : celles qui disent à Dieu : « Que ta volonté soit faite » et celles auxquelles Dieu dit finalement : « Que ta volonté soit faite ». « Tous ceux qui seront en enfer l’auront choisi ». Sans ce choix personnel, il ne peut pas y avoir d’enfer. Aucune âme qui, sérieusement et constamment désire la joie ne la manquera. Ceux qui cherchent trouvent et à ceux qui frappent il sera ouvert ».14 Personne ne veut se laisser imposer un amour importun. Or, « le seul endroit en dehors du ciel où vous pouvez être parfaitement à l’abri de tous les dangers et de toutes les perturbations de l’amour, c’est l’enfer ».15 Dans Le grand divorce, C.S Lewis illustre cette affirmation en représentant l’enfer sous la forme d’une grande ville où tous les désirs des uns et des autres se réalisent ; cependant, comme ils n’ont pas changé de nature, la réalisation de ces désirs engendre une situation d’enfer.
14 The Great Divorce New York, Macmillan 1977 p. 72-73.
15 Four Loves New York 1960 p. 18.
Il est significatif qu’un auteur en dehors des milieux chrétiens comme Barjavel ait illustré la même vérité dans son roman Le grand secret. Ce grand secret, c’était la découverte d’un gène héréditaire conférant la jeunesse éternelle et l’immortalité. Les grands de ce monde, informés de la chose et calculant tous les risques de surpopulation du globe que cela risquerait d’engendrer, décident de transplanter de force tous ceux qui ont déjà été contaminés sur une île déserte où leur est fourni tout ce que l’homme désire depuis toujours : aliments à volonté, loisirs illimités, « faire l’amour » autant qu’ils le souhaitent sans risque de grossesse… Comment finit cette expérience de paradis humain ? Par un déchaînement de passions et de violences qui en fait un véritable enfer que ses habitants détruisent finalement en le faisant sauter. Jean-Paul Sartre a représenté également l’enfer dans Huis clos où il présente deux hommes et une femme enfermés ensemble pour l’éternité, mais la porte est verrouillée de l’intérieur par le libre choix de ses occupants. « Le ciel et l’enfer, dit Norman Geisler, ne font rien d’autre, en fin de compte, que rendre permanent ce que l’homme a librement voulu » (78 p. 61). « Dieu est patient, il ne veut pas qu’un seul périsse. Il voudrait au contraire que tous parviennent à changer » (2 Pierre 3.9), mais il ne veut et ne peut imposer ce changement à ceux qui ne le désirent pas. Il ne les obligera pas à être sauvés malgré eux. Imposer de force son amour à quelqu’un, c’est du viol, et Dieu ne violera personne. Le drame qui a inspiré d’innombrables œuvres littéraires se résume en deux phrases : « Je l’aime, mais il (elle) ne m’aime pas ». Pourquoi ? Parce que l’amour ne se commande pas. Pas plus l’amour de Dieu que l’amour humain.