Saraï ressentait de plus en plus l’humiliation de sa stérilité. La situation ne faisait qu’empirer avec les années qui passaient. Elle eut donc recours à un usage qui était légal en ce temps : l’utilisation d’une mère substitutive en la personne d’une esclave.
Mettons-nous à la place de Saraï : cela faisait dix ans qu’ils avaient quitté leur pays et étaient venus en Canaan sur la foi d’une promesse de descendance. Et elle était toujours stérile. Elle se sentait responsable de cet état de choses (la stérilité étant généralement considérée comme une punition) et se demandait ce qu’elle pourrait faire pour remédier à cette situation. Elle ne voyait aucune réponse à ses prières et a pu arriver à la conclusion qu’elle avait, pour une raison ou une autre, perdu la faveur de Dieu. Elle savait ce que Dieu avait promis à Abram, elle faisait confiance à son mari, mais elle n’avait pas de relation personnelle avec Dieu ; elle voyait donc les choses du point de vue humain et cherchait des solutions humaines. Après tout, Dieu avait dit qu’il donnerait un fils à Abram ; il n’avait pas précisé que c’est par elle que ce fils naîtrait. L’habitude de remédier à la stérilité de l’épouse par une « mère porteuse » était profondément ancrée dans sa culture. Cette tradition est consignée dans le code d’Hammourabi : l’enfant est recueilli sur les genoux de la femme légitime et adopté par le père.
Saraï se demande si ce n’est pas de cette manière que Dieu voulait leur donner le fils promis. On a découvert plus de 4000 tablettes à Nuzi en Mésopotamie, datant d’une période antérieure à celle des patriarches. Beaucoup d’entre elles spécifient qu’une femme avait l’obligation de donner une postérité à son mari. Si elle ne pouvait pas lui en donner elle-même, elle devait le faire par l’intermédiaire d’une servante. Celle-ci jouait le même rôle qu’une mère porteuse à qui l’on implanterait aujourd’hui un ovule fécondé.
Les contrats de mariage babyloniens mentionnent aussi la pratique de donner une esclave en dot au mari, comme dans Genèse 24.59 et 61 ; si l’épouse légitime était stérile, il pouvait avoir des enfants par cette esclave. Nous trouvons cette coutume dans le récit de Jacob : Laban a donné à chacune de ses filles une esclave en guise de dot. Elles s’en sont servies pour avoir des enfants en les donnant à leur mari. Laban a aussi exigé de Jacob qu’il ne prenne pas d’autre femme que ses filles (Genèse 31.50-54) – comme les lois de l’époque l’exigeaient.1
1 Dans un ancien contrat de mariage assyrien, il est dit : « Laqipum a pris en mariage Hatala, la fille d’Enisru. Laqipum ne prendra pas d’autre femme (en mariage) dans le pays, mais dans la cité (d’Assour), il peut prendre (en mariage) une prêtresse. Si dans les deux années après le mariage, elle ne lui a pas donné d’enfant, elle peut acheter une esclave, et plus tard, après que cette esclave aura donné un enfant à son mari, elle peut la vendre quand bon lui semblera ».
Dans un texte néo-assyrien, on trouve : « Si Subetu n’est pas enceinte et ne donne pas naissance à un enfant, elle peut prendre une servante comme substitut pour elle. Par elle, Subetu donnera naissance à des fils qui seront les siens. Si elle aime sa servante, elle peut la garder. Si elle la hait, elle peut la vendre » (Textes cités par V.P. Hamilton, Genesis I, p. 444).
Les trois premiers textes datent du 2e millénaire, le dernier du 1er millénaire av. J.-C. Tous témoignent d’une pratique s’étendant sur deux millénaires au cas où la femme légitime serait stérile.
Comment comprendre cette demande de Saraï ? Voir l’entrée Genèse 16.2 dans l’EDB I. Abram a-t-il bien fait d’accepter la proposition de sa femme ? Voir l’entrée Genèse 16.1-4.
Ne pas savoir attendre gâche tout – dans la vie des individus comme dans celle de familles entières. Dieu avait promis une descendance nombreuse à Abraham. Mais Saraï a considéré l’âge de son mari, son corps à elle humainement incapable d’avoir des enfants et le temps qui passait sans que la promesse de Dieu s’accomplisse. Alors elle a songé à une voie détournée pour que se réalise ce que Dieu avait promis. Cela restait dans les limites de la légalité du temps – comme tous les procédés actuels pour remédier à l’infertilité. Mais ce n’était pas la voie de Dieu.
Donc, Saraï s’adresse à Abram en lui disant : « Tu vois que l’Eternel m’a empêchée d’avoir des enfants. Va donc vers ma servante : peut-être aurai-je un fils par son intermédiaire » (16.2). « Abram suivit le conseil de sa femme » (comme Adam avait suivi celui d’Eve : Genèse 3.6). C’était là son tort ; il aurait dû se souvenir de la promesse que Dieu lui avait faite et dire à sa femme qu’elle se trompait. Il n’a pas agi « selon la foi » or, comme le dira plus tard Paul : « tout ce qui ne découle pas de la foi est péché » (Romains 14.23).
« Du point de vue des coutumes sociales de l’époque, le plan de Saraï était parfaitement acceptable. On peut se demander toutefois si l’auteur de la Genèse l’approuvait. On peut y voir un exemple de plus de la futilité des efforts humains pour obtenir la bénédiction de Dieu – sans parler des difficultés que l’approbation des plans de Saraï poserait à la lumière de l’éloge du mariage monogamique écrit par l’auteur dans les sections précédentes du livre (2.24). Sa désapprobation générale est suggérée par le fait qu’il a raconté l’action de Saraï en l’associant à celle d’Eve dans Genèse 3, montrant que son plan, comme celui d’Eve d’être ‘comme Dieu’, était un projet visant à circonvenir le plan de bénédiction de Dieu pour acquérir une bénédiction par elle-même. Un autre détail montrant que l’auteur n’a pas approuvé le plan de Saraï est le fait que dans le récit suivant (Genèse 17), Dieu ne l’approuve pas (17.15-19) » (Expositor’s Bible Commentary 2, p. 134-135).
« Si quelqu’un d’autre avait osé faire une telle proposition à Abram, il aurait eu peu de chances d’avoir du succès. Mais lorsque Saraï l’a faite, le cas était différent. L’idée pouvait avoir traversé son esprit dans des moments de faiblesse – pour être instantanément rejetée et mise de côté, car il ne voulait pas faire de tort à sa femme fidèle. Mais à présent que c’était Saraï elle-même qui le proposait, il y avait moins à craindre de ce côté-là. De plus, cela correspondait aux désirs secrets de l’instinct naturel – et aux murmures du doute. Cela semblait être un expédient plausible pour réaliser la promesse de Dieu. Alors sans scrupules, sans demander l’avis de Dieu, Abram accepta la proposition : il ‘écouta la voix de Sara’ » (F.B. Meyer, p. 91).
En hébreu, Saraï dit dans 16.2 : « Peut-être serai-je ‘construite’ à travers elle (Agar) ». « Les guerres meurtrières et le terrorisme qui sévissent au Moyen-Orient aujourd’hui nous montrent que les stratagèmes humains contraires à la volonté de Dieu ne conduisent qu’à la destruction et non à la construction… Abram commit une autre erreur : il abdiqua son autorité dans sa propre maison. Au lieu d’insister pour que Saraï traite Agar équitablement et supporte les conséquences de son plan, il se déchargea de sa responsabilité sur elle » (D. Lane, p. 84).
Agar était une esclave égyptienne. Avait-elle été achetée là-bas ou faisait-elle partie des cadeaux du pharaon ? Peu importe : sa présence était une conséquence du manque de foi d’Abram lorsqu’il se rendit en Egypte à cause de la famine en Canaan. L’épisode égyptien avait été pardonné par Dieu, mais Dieu ne nous dispense pas toujours des conséquences de nos fautes. Dans ce cas, la faute d’alors va mener à une nouvelle faute. Un péché engendre toujours d’autres péchés : en Agar, il a engendré l’orgueil et le mépris de sa maîtresse, en Saraï, la jalousie, la haine de sa servante et l’accusation de son mari, en Abram, un refus de prendre ses responsabilités (du style : « Laisse-moi tranquille avec cette affaire ! Occupe-t’en toi-même ! »).
« Abram suivit le conseil de sa femme& » (16.2), répétant l’erreur d’Adam lorsqu’il a suivi le conseil d’Eve. Ce que Saraï n’avait sans doute pas prévu, c’était le bouleversement émotionnel que la situation entraînerait : l’exaltation de la servante au-dessus de sa maîtresse, une situation tellement courante que le code d’Hammourabi a jugé nécessaire de légiférer pour la prévenir : la servante n’avait pas le droit de s’exalter au point de se considérer comme l’égale de sa maîtresse.
Se voyant enceinte, Agar prit conscience d’un nouveau statut : elle se considérait comme supérieure à Saraï – et le lui faisait voir. Le mépris quotidien d’Agar était plus que ce que Saraï pouvait supporter. « Il était plus facile de faire un seul acte héroïque de sacrifice de soi que d’endurer chaque jour l’insolente conduite de cette servante qu’elle avait elle-même promue à cette situation. Il lui était de plus difficile d’être raisonnable dans son irritation ; au lieu d’assumer la responsabilité d’avoir elle-même été la cause de la situation présente, elle a accusé son mari en disant : ‘C’est toi qui es responsable de l’injure qui m’est faite… Que l’Eternel soit juge entre nous’.
« Combien cela nous ressemble ! Nous prenons une mauvaise décision, non approuvée par Dieu, et lorsque nous commençons à découvrir notre erreur, nous permettons à notre orgueil blessé de s’exprimer. Au lieu de nous blâmer nous-mêmes, nous nous tournons vers les autres que nous avons engagés dans cette mauvaise voie et nous leur reprochons amèrement les torts dont ils n’ont été que les instruments, alors que la cause finale est en nous » (F.B. Meyer, p. 92).
Lorsque le conseil de Saraï porte des fruits amers, elle accuse son mari : « C’est toi qui es responsable de l’injure qui m’est faite » (v. 5). C’est une façon très humaine d’agir : déplacer sa responsabilité sur les autres et leur faire porter les conséquences de son action. Abram réagit avec noblesse: il ne reproche rien à sa femme, il ne lui rappelle pas sa part de responsabilité ; il lui demande simplement de faire comme bon lui semble, la laissant juge de ce qui lui paraît juste de faire. A-t-elle pris la bonne décision ? Il ne semble pas puisqu’elle a rendu la vie insupportable à Agar. Mais celle-ci n’a pas non plus réagi comme il le fallait : au lieu de s’enfuir, elle aurait pu reconnaître ses torts et demander pardon du mépris qu’elle avait témoigné à sa maîtresse. C’est en tout cas ce que l’Ange lui demandera de faire : « Retourne auprès de ta maîtresse et humilie-toi devant elle » (v. 8).
Saraï fut ulcérée de l’attitude d’Agar et se tourna vers son mari car elle lui attribuait la responsabilité du mépris qu’elle ressentait de la part d’Agar, et lui demanda de remédier à la situation. Mais comment ? Abram renvoya la balle dans le camp de sa femme et la laissa faire ce que bon lui semblait (v. 6). La frustration de Saraï s’exprima par des vexations qu’Agar jugeait insupportables, de sorte qu’elle s’enfuit. Le recours aux expédients humains se soldait par une crise à l’intérieur de la famille.
Nous disons parfois : « Je suis prêt à être humilié par Dieu, mais pas par des hommes ». Mais Dieu se sert des hommes pour accomplir son plan. Derrière ce qu’ils nous infligent, la foi nous permet de voir l’intention divine. Cela donne à certaines situations pénibles une autre perspective et nous délivre de l’amertume que nous entretenions à l’égard des personnes que Dieu a utilisées pour accomplir son plan.
Agar s’enfuit par la route des caravanes pour se rendre dans son pays natal. Dieu s’occupe de ceux qui sont dans le besoin. Il envoie son ange (probablement une pré-incarnation de son Fils) auprès d’Agar. La question qu’il lui pose devait éveiller en elle un élan de confiance : « Enfin quelqu’un qui s’occupe de mon cas ! ». Elle répond honnêtement : « Je m’enfuis de chez Saraï ma maîtresse ». Pas d’accusation, elle prend sur elle la responsabilité de sa décision. « L’ange de l’Eternel lui dit : Retourne auprès de ta maîtresse et humilie-toi devant elle » (v. 9). Dur, dur ! Accepter d’avoir commis une faute en s’enfuyant, demander pardon, s’humilier devant sa maîtresse ! Mais en même temps, l’ange de l’Eternel continue : « Je te donnerai de très nombreux descendants ; ils seront si nombreux qu’on ne pourra pas les compter », puis il ajoute des promesses spécifiques au sujet de l’enfant qu’elle porte en son sein, « car l’Eternel t’a entendue dans ta détresse ».
Après avoir donné ses directives à Agar, Dieu a des paroles de grâce pour elle : « L’Eternel t’a entendue dans ta détresse » et il lui fait des promesses pour le fils auquel elle donnera naissance (v. 12). Agar a constaté que Dieu voit : il a vu sa misère et son fils s’appeller : « l’Eternel entend ».
Agar prit conscience que celui qui lui avait parlé n’était pas un passant quelconque, et elle « se demanda : Ai-je réellement vu ici même le Dieu qui me voit ? ». Cette pensée était nouvelle pour cette esclave étrangère (qui ne connaissait que les idoles égyptiennes qui ne pouvaient ni parler ni voir). Elle identifie celui que le texte appelait l’ange de l’Eternel avec Dieu lui-même et donne au puits le nom de Puits du Vivant qui me voit. « Agar et l’ange se sont regardés. Gracieux tableau qui atteste l’amour de Dieu pour les hommes. C’est la première fois que, dans la Bible, un ange descend sur la terre afin de sauver un enfant des hommes. Et cet enfant, c’est une esclave révoltée, fugitive, une femme malheureuse, près de tomber dans le désespoir… Pour la première fois, la Bible nous raconte l’entretien d’un ange avec une créature humaine. C’est à Agar que cette faveur est accordée, non à cause de sa piété, mais parce qu’elle est triste et abandonnée » (O. Funcke, p. 111).
Cette rencontre lui donna le courage d’entreprendre le douloureux retour auprès de sa maîtresse, où elle resta et mit son fils au monde. Abram lui donna le nom que l’Eternel avait révélé à Agar, acceptant sa responsabilité de père envers lui. Le texte ne nous dit pas quelle a été la réaction de Saraï. A-t-elle accepté de recueillir l’enfant à sa naissance comme si c’était le sien (v. 2) ?
A présent, Abram a deux femmes sur les bras, plus la jalousie de Saraï et l’orgueil d’Agar. Il aura à élever Ismaël, cet « âne sauvage » – qui n’est pas le fils de la promesse.
L’histoire de l’enfant d’Agar abonde en erreurs, toutes dues à un manque de foi et à une volonté d’autonomie. « Saraï voulut enlever le contrôle de sa destinée et de celle de sa famille des mains de Dieu pour le prendre dans les siennes et Abraham l’approuva » (D. Lane, p. 85).
« C’est la première mention de l’ange de l’Eternel dans l’Ecriture. D’après ce texte et d’après les autres circonstances où il apparaîtra plus tard (par ex. Genèse 18.1-33), il est évident qu’il s’agit de l’Eternel lui-même (plus spécialement de Jésus, la deuxième Personne de la Divinité) qui, à certaines occasions, revêtait temporairement un corps humain. Que cet Etre divin apparaisse à une personne sur la terre était un très grand honneur pour elle. Il semble étonnant que Dieu ait accordé cet honneur à Agar, mais cela nous indique qu’il en a pris soin avec tendresse» (L.J. Wood Genesis, p. 72).
D’ailleurs, la réponse d’Agar témoigne de sa foi – qu’elle avait sans doute apprise dans le foyer d’Abram, car elle a identifié son Visiteur comme étant Dieu qui l’avait vue et avait agi envers elle selon sa grâce.2
2 Voir aussi l’avis de Ch. Rochedieu dans l’entrée Genèse 16.7 de l’EDB I. Que signifie ce nom de Atta-El-Roï ? Voir l’entrée Genèse 16.13. Lorsque l’ange de l’Etemel parlait, ses paroles sont notées comme étant celles de Dieu lui-méme (Genèse 16.9-10). Dans le NT, l’ange de l’Eternel n’apparaît plus, ce qui confirme l’idée qu’il était le Fils de Dieu lui-même.
Le Dieu saint aurait eu toutes les raisons de rejeter Abraham, Saraï et Agar, car ils sont tous allés par des chemins personnels, mais il ne les abandonne pas, il les amène à se juger pour pouvoir ensuite leur accorder des bénédictions.