Nous avons essayé d’établir que :
1. L’Ecriture inspirée par le Saint-Esprit doit être notre seule norme, elle est souveraine et pleinement suffisante pour juger toute doctrine et toute expérience religieuse.
2. D’après la Bible, nous recevons le Saint-Esprit au moment où nous acceptons, par la foi, Jésus-Christ comme notre Sauveur et Seigneur pour lui appartenir. « Si quelqu’un n’a pas l’Esprit de Christ, il ne lui appartient pas » (Ro. 8.9).
3. Dans les évangiles et les Actes, nous trouvons, à côté du cas général (réception de l’Esprit au moment de la conversion), deux cas particuliers liés au passage de l’ancienne à la nouvelle alliance : celui des disciples de Jésus qui ont reçu un « acompte » de l’Esprit par le Seigneur ressuscité (Jn. 20.23) et celui des Samaritains qui ont dû attendre la venue de deux apôtres pour recevoir l’Esprit (Ac. 8.14-17), probablement pour éviter une scission dans l’Eglise primitive. Dans tous les autres cas — y compris ceux des païens dans la maison de Corneille (Ac. 10) et des disciples de Jean-Baptiste à Ephèse (Ac. 19) — la réception de l’Esprit a coïncidé avec le jour de la conversion.
4. Dans le Nouveau Testament, l’expression « baptisé dans l’Esprit » s’applique à l’entrée dans la vie chrétienne, elle est synonyme de nouvelle naissance. Le baptême dans l’Esprit nous fait mourir et renaître avec Christ. Il est lié à la foi, au pardon des péchés, à l’adop-tion comme enfant de Dieu, au sceau de l’Esprit…
5. Les signes bibliques du baptême dans l’Esprit sont la confession de Christ comme Seigneur, la marche dans la lumière et l’amour des frères.
6. Dans trois cas rapportés dans les Actes, la conversion de tout un groupe a été accompagnée du parler en langues (Ac. 2 ; 10 ; 19). Dans les autres cas, rien ne permet de supposer que les nouveaux convertis aient parlé en langues. Le parler en langues n’est donc pas un signe obligatoire ou normal d’une conversion — pas plus qu’il n’est le signe d’un revêtement de puissance qui aurait lieu au cours de la vie chrétienne.
7. Etre rempli de l’Esprit n’est pas une seconde expérience après la conversion, c’est une qualité de vie spirituelle à laquelle tous les chrétiens doivent aspirer. C’est à cette vie remplie de l’Esprit que les apôtres voulaient conduire tous les membres des Eglises primitives. Ils leur en indiquent les moyens dans les épîtres : renoncement à tout péché connu, consécration à Dieu, obéissance à ses commandements, foi, prière, louange, relations fraternelles…
8. La Bible ne définit aucune seconde étape ou expérience définie. La doctrine de la « seconde bénédiction » a été élaborée à partir de l’expérience de quelques grands hommes de Dieu. Elle n’est donc pas normative pour tous les chrétiens.
9. Un développement récent de cet enseignement des deux expériences est la doctrine du « baptême du Saint-Esprit », seconde expérience qui nous conférerait les dons spirituels et la puissance pour le service et qui serait marquée obligatoirement — ou normalement — par le parler en langues. Cette doctrine est née avec le XXe siècle, on ne la trouve chez aucun auteur chrétien antérieur. Elle ne saurait donc être présentée comme une doctrine biblique et imposée à tous les chrétiens.
10. Cette seconde expérience, faite effectivement par beaucoup de chrétiens à travers le monde, peut avoir des significations très diverses : elle peut être l’authentique nouvelle naissance de quelqu’un qui n’a été chrétien que de nom ou d’illusion, elle peut constituer une étape décisive dans le développement spirituel : assurance du salut, crise de croissance ou retour à Dieu, acte de consécration, revêtement de puissance pour un service particulier... Mais elle peut aussi n’être rien de plus qu’une « expérience religieuse », comme en font des millions d’hommes dans les religions non chrétiennes. A ce titre, elle ne serait que le produit du simple jeu de facultés humaines souvent mal connues.
La recherche d’une telle expérience, si elle peut amener certains chrétiens à une plus entière consécration, peut aussi conduire d’autres à un déséquilibre dangereux pour leur vie psychique et spirituelle, elle peut même ouvrir la porte à des séductions démoniaques qu’il n’est pas toujours facile de détecter.
La doctrine du baptême du Saint-Esprit telle qu’elle a été définie dans le mouvement de Pentecôte et reprise par une grande partie du mouvement charismatique est dangereuse à plus d’un titre.
« Par la doctrine du baptême du Saint-Esprit, l’Adversaire a réussi en grande partie à séparer l’œuvre de Jésus-Christ et celle du Saint-Esprit et à diviser l’Eglise. Jésus, paraît-il, ne donne que la justification, c’est-à-dire le pardon des péchés, alors que le Saint-Esprit accorde le don plus important de l’entière sanctification » (E. von Eicken).1 Dans la Bible, le Saint-Esprit est souvent appelé l’Esprit du Christ pour marquer leur unité profonde. L’apôtre Paul emploie indifféremment un terme pour l’autre (v. Ro. 8.9-10) et « c’est la plus grave des hérésies de faire une distinction entre l’expérience de Christ et l’œuvre du Saint-Esprit ».2
1 Op. cit. (55), p 40.
2 Hensley — Murray : The Spirit Baptism and the Body of Christ. Review and Expositor 63 (Spring 66), p. 182.
D’un côté, l’Esprit de Christ donnerait la vie et produirait les fruits de l’Esprit, d’un autre côté, le baptême du Saint-Esprit accorderait les dons spirituels et la puissance pour le service, de sorte que l’on pourrait fort bien avoir l’un sans l’autre et, ce qui est plus grave : l’autre sans l’un, c’est-à-dire la puissance sans les fruits.
C’est du moins ce qu’enseigne le théologien du pentecôtisme D. Gee : « Le but du baptême du Saint-Esprit n’est pas de donner la vie, mais la puissance. Les manifestations particulières ne sont pas les fruits. Il est possible aux croyants ayant reçu le Saint-Esprit comme Esprit de Christ demeurant en eux, de manifester beaucoup de fruits sans avoir connu l’expérience définie du baptême du Saint-Esprit. Et d’un autre côté, certains chrétiens peuvent exercer les dons spirituels reçus par ce baptême sans manifester le fruit de l’Esprit, s’ils négligent de maintenir la plénitude de la vie de Christ en eux. »3
3 Le fruit de l’Esprit (65), pp. 12-13.
Une telle spécialisation des fonctions relève davantage des idées modernes sur la division du travail que de la conception biblique. Pour Jésus et les apôtres, le Saint-Esprit est aussi bien « l’Esprit de Dieu » que « l’Esprit de Christ » (Ro. 8.9-10), le Père et le Fils viennent habiter — par l’Esprit — en celui qui garde les commandements de Christ (Jn. 14.23). La puissance pour convaincre des incrédules n’est pas, dans le Nouveau Testament, une sorte de pouvoir magique — comme celui de Simon le Magicien (Ac. 8.10) — elle est intimement liée à la manifestation des fruits de l’Esprit : « qu’ils remarquent vos bonnes œuvres et glorifient Dieu au jour où il les visitera », « qu’ils soient gagnés sans paroles par la conduite… » (1 Pi. 2.12 ; 3.1 ; cf. 3.15).
L’apôtre Paul donnait comme signes de sa « puissance pour le service », c’est-à-dire de son ministère comme serviteur de Dieu : « beaucoup de patience… la pureté, la longanimité, un esprit saint, une charité sincère, la parole de vérité, la puissance de Dieu par les armes offensives et défensives de la justice » (2 Co. 6.4-7 ; cf. 12.2 ; 1 Th. 2.7). La marque des faux serviteurs est précisément l’absence de ces fruits du Saint-Esprit (Mt. 7.22-23 ; 2 Co. 11.12-13, 15 ; 2 Pi. 2.1-3, 10 ss. ; Jud. 11-13, 16-19).
Les premiers dons accordés par Christ au moment de la conversion seraient le pardon des péchés, la justification, la réconciliation avec Dieu, la vie éternelle… rien que des dons « spirituels », c’est-à-dire invisibles. Le Saint-Esprit, au moment où il nous baptise, nous donnerait les dons « supérieurs » : la joie qui déborde dans l’âme et le corps, le parler en langues, des « manifestations de l’Esprit » comme le don de guérison, d’interprétation des langues, la puissance pour le service. Donc des grâces sensibles et visibles. Les auteurs néo-pentecôtistes nous disent que le baptême du Saint-Esprit est le moment où l’Esprit de Dieu, confiné jusque-là dans l’esprit de l’homme, déborderait dans son corps et son âme.
Cette théorie amène les chrétiens à valoriser davantage les grâces sensibles et à mesurer les dons de Dieu d’après « ce qui frappe les yeux » (1 S. 16.7) au lieu de marcher « par la foi et non par la vue » (2 Co. 5.7).
Pour beaucoup de chrétiens, l’expérience qu’ils ont appelée leur « baptême du Saint-Esprit » a été effectivement le début d’une recherche de signes, de visions, de manifestations physiques, de sorte que leur vie spirituelle en a été désaxée. Dans la Bible, au contraire, nous voyons que Dieu apprend à son peuple à se détacher de plus en plus des dons visibles et à rechercher les bénédictions spirituelles sans s’appuyer sur les données des sens.
La doctrine des deux expériences amène les chrétiens à sous-estimer la nouvelle naissance — puisque celle-ci devrait être complétée par une autre expérience qui nous ferait enfin accéder aux bénédictions supérieures. Elle déprécie les dons que Dieu nous accorde au moment de notre régénération puisque seul le « baptême du Saint-Esprit » ferait de nous un chrétien victorieux, rempli de l’Esprit et équipé pour le service.
Comme le dit M. Unger, cette doctrine « obscurcit l’Evangile de la grâce », c’est pourquoi on a vu beaucoup de chrétiens ayant adopté ces vues « mettre en doute leur salut, être privés de toute sécurité, tout repos, toute joie dans l’union avec Christ ».4
4 The Baptism (188), pp. 36-37.
Dans la Parole de Dieu, nous ne trouvons pas trace d’une telle doctrine : toutes les bénédictions spirituelles sont à nous dès notre conversion, nous en prenons conscience graduellement, et nous nous en emparons progressivement.
« Ceux qui reçoivent ce baptême, nous dit J.E. Stiles, sont automatiquement promus dans une catégorie supérieure de chrétiens, alors que ceux qui ne l’ont pas reçu font figure de chrétiens de deuxième choix. C’est ce qui explique l’orgueil si fréquent des baptisés de l’Esprit. »5
5 The Gift of the Holy Spirit. California, 1963, cité Hollenweger (89), p. 15.
Morton Kelsey, qui valorise positivement le don des langues, en reconnaît aussi les aspects négatifs : ceux qui l’ont reçu se croient « arrivés » et négligent souvent la sanctification, ils relâchent le contrôle de la raison sur le comportement et recherchent les émotions et les expériences. Les « dons spirituels miraculeux risquent de supplanter Jésus-Christ ».6
6 M. Kelsey : Zungenreden (101), p. 245.
Effectivement, la doctrine du « baptême de l’Esprit » divise les Eglises partout où elle pénètre en creusant un fossé entre ceux qui ont « reçu le Saint-Esprit » et ceux qui « ne l’ont pas encore reçu ». Elle crée donc entre les premiers un lien fondé sur une expérience alors que, d’après la Bible, l’unité des enfants de Dieu repose sur la confession de Christ comme Seigneur, la marche dans la lumière et l’amour des frères. En fait, cette théorie crée une unité entre des chrétiens réceptifs au genre d’expérience considéré comme signe de la réception du Saint-Esprit,7 c’est-à-dire des hommes et des femmes de tempérament émotionnel. Dieu voudrait que, dans le Corps de Christ, tous les types de tempéraments soient représentés et collaborent harmonieusement à son œuvre.
7 Cf. ce qui a été dit au chapitre précédent sur les expériences de W. Wood qui a soumis les membres de diverses Eglises au test de Rohrschach et découvert que ceux qui s’étaient rattachés à une Eglise de Pentecôte appartenaient tous à un certain type psychologique (note 28, p. 186).
De plus, dans les Eglises existantes, l’introduction de cette doctrine crée une division supplémentaire entre ceux qui l’acceptent et ceux qui la rejettent comme non biblique. S’il est notoire que le pentecôtisme suscite partout des divisions, c’est à sa doctrine distinctive, c’est-à-dire à son enseignement sur le « baptême du Saint-Esprit » qu’il doit cette triste réputation.
Si, effectivement, tant de bénédictions dépendaient de cette deuxième expérience, serait-il concevable qu’un chrétien ne fasse pas tout pour l’obtenir : examens de conscience, prières, jeûnes, recherches répétées de l’imposition des mains, participation à des réunions d’attente. Si, pour certains types de chrétiens, ces pratiques peuvent avoir d’heureux effets en « brisant » une résistance charnelle à l’Esprit de Dieu, elles sont proprement catastrophiques pour des tempéraments scrupuleux et peuvent ruiner toute leur personnalité.
Le danger des « réunions d’attente » a été souligné même par des conducteurs pentecôtistes. Lorsque, durant des semaines, parfois des mois ou même des années, des chrétiens assistent à des réunions organisées en vue de la réception du « baptême du Saint-Esprit », qu’ils se font régulièrement imposer les mains, crient à Dieu, s’examinent pour découvrir l’obstacle caché, essaient de se « vider » d’eux-mêmes, laissent aller leur langue pour qu’elle balbutie un langage incompréhensible et n’arrivent toujours pas à parler en langues, c’est-à-dire à obtenir le signe qui leur permettrait de conclure qu’ils ont enfin reçu la bénédiction désirée, on comprend que toute leur vie spirituelle soit désaxée par une telle attente. On comprend même que des âmes sincères en arrivent au bord de la dépression — si ce n’est en psychiatrie ou au suicide — lorsqu’elles ne reçoivent pas le don promis.
Dans toutes les Eglises pentecôtistes, les statistiques font apparaître une assez forte proportion de membres n’ayant pas été « baptisés du Saint-Esprit ». Dans les églises du Chili, plus de la moitié des pasteurs pentecôtistes ne parlent pas en langues, donc n’ont pas « reçu le Saint-Esprit » d’après la théorie de l’Eglise qu’ils servent et dont ils acceptent et diffusent l’enseignement. Peut-on imaginer les drames secrets qu’une telle situation engendre en d’innombrables âmes sincères ?8 Elles s’appuient sur la promesse de Jésus : « Si donc méchants comme vous l’êtes, vous savez donner de bonnes choses à vos enfants, à combien plus forte raison le Père céleste donnera-t-il le Saint-Esprit à ceux qui le lui demandent » (Lu. 11.13). Elles le demandent avec insistance, sincérité et foi. Et pourtant, elles ne peuvent s’appuyer sur cette autre promesse : « Tout ce que vous demanderez en priant, croyez que vous l’avez reçu et vous le verrez s’accomplir » (Mc. 11.24), car pour croire qu’elles ont reçu le Saint-Esprit, elles doivent avoir parlé en langues. Seuls des serviteurs de Dieu qui ont eu à s’occuper de personnes ayant vécu pendant des mois ou des années dans cette tension intérieure et qui ont souffert de ces sentiments de frustration peuvent mesurer tout le mal que cette théorie non biblique peut causer aux âmes les plus sincères.
8 Dans I once spoke in tongues (Autrefois, je parlais en langues) (152), Wayne A. Robinson, fils de pasteur pentecôtiste et élève d’une école biblique pentecôtiste, nous fait part, avec une sincérité touchante, de sa recherche désespérée, de ce signe pendant des années et de son enthousiasme après l’avoir enfin reçu. Quelques années plus tard, il analyse très lucidement ce que le parler en langues lui a apporté dans sa vie personnelle et dans son ministère et constate que cette préoccupation a tourné ses intérêts vers lui-même au lieu de les tourner vers les autres, il voulait « faire partie d’une aristocratie spirituelle, Je voulais impressionner les autres. Je leur disais en effet : je suis un chrétien qui parle en langues et je peux le prouver » (p. 59).
Evan Roberts et J. Penn-Lewis ont montré que la passivité était la condition nécessaire et suffisante permettant aux mauvais esprits d’exercer une influence néfaste sur la vie intérieure de chrétiens sincères.
L’histoire du pentecôtisme abonde en témoignages d’activités démoniaques dans les rangs d’enfants de Dieu (fausses prophéties, blasphèmes, convulsions, hurlements…). Des serviteurs de Dieu dignes de foi signalent des cas fréquents d’’oppression satanique à la suite de l’attente du « baptême dans l’Esprit » dans les milieux charismatiques. Le Rév. Ilan McDonnel, directeur de l’Ecole biblique d’Epping Australie, N.S.W.), relate un certain nombre de séances d’exorcisme au cours desquelles les esprits chassés ont avoué être entrés dans les chrétiens au moment où un leader charismatique leur a imposé les mains pour la réception du « baptême du Saint-Esprit »9 « Nous voulions semer la confusion, affirment les mauvais esprits, arrêter son témoignage pour Christ. » L’un des démons avoue que sa mission était de tromper la chrétienne sur la véritable nature des langues.
9 Feuilles polycopiées publiées par l’Ecole biblique d’Epping.
Des récits analogues nous parviennent de toutes les parties du monde. J’ai moi-même entendu l’enregistrement d’une séance d’exorcisme. Une chrétienne parle en langues en présence d’un serviteur de Dieu. Celui-ci conjure l’esprit qui parle en elle de s’exprimer en anglais. Au milieu d’un flot de plus en plus rapide de glossolalie, l’esprit donne son nom, il prétend être venu parce que cette chrétienne avait appelé : « Viens ! » Il lui avait accordé le don de parler en langues, elle ne l’avait pas refusé mais en avait remercié Dieu. C’est pourquoi il prétendait avoir le droit de rester en place. A la fin de la séance, on entend un grand cri et le parler en langues cesse.
Si l’on ajoute foi aux statistiques alarmantes de ceux qui ont éprouvé les esprits chez des chrétiens glossolales — entre un et dix pour cent de dons authentiques — on peut se demander combien d’enfants de Dieu sincères vivent, sans le savoir, sous des influences démoniaques qui minent leur vie spirituelle et leur témoignage. Dès lors, on s’étonne moins de ce que les milieux qui attachent un grand prix à ces manifestations visibles soient aussi parmi ceux où les péchés relevés à Corinthe soient les plus répandus.
Cela ne veut pas dire, bien entendu, que tous les chrétiens qui adhèrent à cette doctrine soient nécessairement séduits ou qu’ils subissent obligatoirement l’une ou l’autre conséquence fâcheuse signalée plus haut. La grâce de Dieu est plus forte que nos erreurs. Mais si, malgré les éclaircissements que nous donne l’Ecriture, nous persévérons dans une doctrine qu’elle n’enseigne pas, nous portons seuls la responsabilité des fruits amers que cette erreur peut porter en nous et dans les autres.
Peut-être sommes-nous suffisamment fondés en Christ et dans sa Parole pour contrebalancer les effets nocifs qu’une vue erronée pourrait produire en nous, mais alors notre spiritualité et notre notoriété risquent fort d’être exploitées par l’Adversaire pour accréditer une doctrine dont il espère tirer profit dans des âmes moins affermies que nous.
Pourquoi cette doctrine, qui n’a que des appuis très précaires dans la Bible, a-t-elle conquis en peu de temps une si grande fraction du monde chrétien ?
Rappelons-nous, tout d’abord, que « le succès ne prouve rien, en tous cas, il ne prouve pas la justice ; le succès n’est pas le doigt de Dieu » (A. de Gasparin).10 La vérité a généralement été du côté des minorités et, comme le dit M. Green, « il n’était pas dans les habitudes du Saint-Esprit, aux temps bibliques, de s’identifier aux vues de la majorité ».11
10 Les droits du Cœur. Voir A. Kuen : Je bâtirai mon Eglise, pp. 61-62, 203, 282, 284-285, 287, 293-294, 342.343.
11 I believe (72), p. 13.
a) On peut alléguer d’abord une certaine immaturité psychique et spirituelle des milieux où cette doctrine s’est répandue. On a relevé le climat émotionnel des Eglises noires dans lesquelles le pentecôtisme a pris pied, l’atmosphère spirite et syncrétiste de Los Angeles où les sectes les plus extravagantes sont nées.
On a souligné le caractère primitif des populations sud-américaines qu’un christianisme ritualiste et superficiel avait à peine tirées du paganisme. C’est parmi ces masses superficiellement christianisées, socialement déclassées et ignorantes de l’Ecriture que le pentecôtisme a remporté ses plus éclatants succès. Comme l’a dit le professeur R. Mehl, il a donné une voix à ceux qui n’avaient jusque-là rien à dire, au lieu d’être les ouailles silencieuses d’un pasteur, ils pouvaient participer librement au culte, sans avoir besoin de rougir de leur manque de culture ; s’ils parlent une langue que personne ne comprend, ils n’en communiquent pas moins un message qui a un sens, puisque leur parler en langues peut être interprété.12
12 Approche sociologique des mouvements charismatiques. Conférence donnée à l’Université de Strasbourg, en janvier 1974.
Dans les autres continents, les Eglises pentecôtistes s’adressent généralement aussi à des gens très simples, élevés dans des Eglises où la connaissance biblique n’occupe guère de place. Le néo-pentecôtisme, de son côté, touche principalement les Eglises historiques où les membres moyens n’ont guère l’habitude d’étudier les Ecritures. Les milieux évangéliques, par contre, où un enseignement biblique solide est dispensé, semblent plus réfractaires au mouvement charismatique, du moins là où il insiste sur la nécessité de cette seconde expérience.
Les premiers chrétiens étaient exposés aux mêmes dangers. Dans la plupart de leurs lettres, les apôtres les mettent en garde contre les fausses doctrines. Les Eglises restées dans un certain infantilisme spirituel (1 Co. 3.1 ; Ga. 4.1-11 ; Hé. 5.11-14) étaient accessibles plus que d’autres à la séduction des faux enseignements (2 Co. 11.3 ; Ga. 3.1 ; Hé. 13.9). Les apôtres leur demandent d’utiliser tous les moyens que Dieu met à leur disposition pour croître : « afin que vous ne soyez plus des enfants, flottants et emportés à tout vent de doctrine » (Ep. 4.14).
L’immaturité spirituelle explique donc pourquoi une doctrine non biblique a pu avoir prise sur des chrétiens qui, par ailleurs, n’avaient souvent pas la préparation intellectuelle nécessaire pour examiner « chaque jour les Ecritures pour voir si ce qu’on leur disait était exact » (Ac. 17.11).
b) L’importance de l’enseignement a souvent été sous-estimée. La doctrine entraîne, parfois même crée l’expérience — surtout si cette doctrine est fondée sur une expérience. Cette loi s’est vérifiée maintes fois dans l’histoire de l’Eglise.
Certains fondateurs du piétisme allemand ont passé par des luttes spirituelles marquées par de profondes humiliations au sujet de leur passé et par des semaines de prière pour obtenir le pardon. Ils ont décrété que ce Buss- und Betkampf (combat de repentance et de prière) était indispensable pour parvenir à l’assurance du salut — et des milliers de chrétiens ont passé par ces luttes avant de saisir le salut par la foi.
En Extrême-Orient, certains missionnaires ont fait l’expérience d’une période de sécheresse de quelques mois ou quelques années après la joie initiale du salut ; ils ont trouvé dans l’histoire du peuple d’Israël une justification biblique de leur évolution religieuse : avant de pénétrer dans le « Canaan » d’une vie spirituelle épanouie, il faut passer à travers le désert ; ils ont érigé leur expérience en dogme et tous leurs convertis repassaient par le même cheminement.
Comme nous l’avons vu,13 les « grands mystiques » catholiques ont défini un itinéraire spirituel (grâces mystiques, nuit des sens, nuit de l’esprit, état théopathique) que les autres mystiques ont fidèlement suivi.
13 Voir chap. 1, pp. 17-18.
Dans les pays animistes ou fétichistes, les missionnaires ont constaté que les païens passaient généralement par une conversion en deux étapes : conversion à la notion d’un Dieu unique puis, quelques années plus tard, conversion à Jésus-Christ. Bien que cette évolution puisse se justifier bibliquement, il serait certainement abusif d’en faire une doctrine et d’obliger tout le monde à passer par ces deux étapes séparées par un certain laps de temps.
L’enseignement a donc une importance primordiale pour l’évolution spirituelle des enseignés. Si, dans une Eglise, on prêche la nécessité d’une seconde expérience après la conversion, si on insiste sur les bénédictions qui en résultent (victoire sur le péché, puissance pour le témoignage, dons spirituels), pourquoi les chrétiens ne la rechercheraient-ils pas ? N’ont-ils pas expérimenté effectivement la joie du salut en obéissant au message de la conversion apporté par les mêmes prédicateurs ? Ils doivent parler en langues pour être sûrs d’avoir reçu cette seconde bénédiction ? Ils essaieront de le faire, puisqu’en même temps on leur enseigne une « technique » pour obtenir ce don : laissez aller votre langue, dites n’importe quoi, prononcez les syllabes qui vous viennent à l’esprit, répétez-les, débranchez votre intelligence.14
14 Même dans le mouvement charismatique, on prône cette technique : Le chapitre « Comment recevoir le baptême du Saint-Esprit ? » dans « The Holy Spirit and you » (9) de D. et R. Bennet, est presque entièrement consacré à la question : Comment arriver à parler en langues ? « Il se peut que vous commenciez à parler et que vous n’arriviez qu’à sortir quelques sons hésitants. C’est merveilleux ! Vous avez franchi le « mur du son ». Continuez à émettre ces sons. Offrez-les à Dieu. Dites à Jésus que vous l’aimez dans ce « bruit joyeux », au cours des jours ou des semaines qui suivent, ils peuvent se développer et devenir un langage. Mème si vous n’avez émis qu’un seul de ces sons, ne dites plus : « Je n’ai pas encore parlé en langues » mais : « Je commence à parler en langues » (p. 72). Cf. L. Christenson : « Die Gabe des Zungenredens in der Luth. Kirche (39), pp. 15ss. A. Bittlinger : Glossolalia (14), pp. 50 ss.
Wayne A. Robinson raconte comment l’un de ses collègues, un pasteur pentecôtiste, amenait les chrétiens qui voulaient recevoir le « baptême du Saint-Esprit » à parler en langues : « Vous vous rappelez du temps où vous étiez petit ? Vous aviez certainement l’habitude de répéter : Peter Piper picked… (nous dirions : Un chasseur sachant chasser sans son chien est un bon chasseur). — Oui, mais j’avais toujours de la peine à les répéter. Je mélangeais tout. — Exactement. Maintenant, je vais vous dire quelques mots analogues. Vous les répéterez. Vous les mélangerez aussi, mais ne vous en inquiétez pas. Continuez à les répéter plusieurs dizaines de fois et bientôt vous parlerez en langues. Okay ? ». Et voici la formule-miracle : Blessed Jesus, suffering Savior, save the sin-sick soul of sinful sinners. We wait willingly, wonderfully, wistfully right now ! I once spoke in tongues (152), p. 79.Par conséquent, lorsqu’un certain enseignement est donné à des gens qui n’ont pas la maturité spirituelle et biblique nécessaires pour le réfuter, il n’est pas étonnant qu’il produise un certain type d’expérience. Il ne faut cependant pas croire que cette expérience soit faite par l’ensemble des chrétiens qui acceptent cette doctrine. Lorsque certaines Eglises vont jusqu’à publier des statistiques sur le nombre de « sauvés » et de « baptisés dans l’Esprit », cette dernière catégorie est toujours nettement inférieure à la première. Malgré toutes les techniques, certains tempéraments semblent réfractaires à ce genre d’expériences. D’autre part, il est peut-être vrai, comme le dit J.E. Stiles, que « les chrétiens les plus sincères ne reçoivent jamais le baptême du Saint-Esprit, parce qu’ils se connaissent trop pour se croire suffisamment purifiés »15 et dignes de recevoir la bénédiction promise.
15 The Gift of the Holy Spirit (California, 1963), cité par Hollenweger (89), p. 15.
c) L’aspiration des chrétiens à une vie plus sanctifiée, plus utile à leur Maître explique le succès d’un enseignement qui semble répondre à ce désir. Une telle aspiration est certainement produite par l’Esprit de Dieu en nous : chaque chrétien authentique souffre de ses défaillances, de sa tiédeur spirituelle, de son manque de zèle pour le service. Un enseignement qui prétend remédier d’un coup à toutes ces insuffisances fait obligatoirement vibrer une corde sensible en chacun de nous. Qui ne voudrait connaître une vie toujours triomphante, un amour renouvelé pour le Maître et un témoignage efficace ?
Bien des mouvements d’évangélisation et des Eglises ne répondent à cette aspiration légitime par aucun enseignement biblique solide.
L’édification des chrétiens est négligée au profit de la prédication du salut — si ce n’est d’autre chose. Ainsi, le premier enseignement qui réponde à une nostalgie que l’Esprit a lui-même implantée dans ces nouveaux convertis leur est souvent apporté par ceux qui prêchent une « seconde bénédiction » sous la forme d’une expérience définie. Cet enseignement présente apparemment de grands avantages : il est simple, net et précis, il paraît biblique à ceux qui se contentent de trois citations isolées de leur contexte et, surtout, il correspond à un désir qui sommeille en chaque homme : trouver le secret pour avoir instantanément la plénitude de la bénédiction.
Ce désir a trouvé son expression dans bien des légendes anciennes. L’histoire de la lampe d’Aladin, nous dit A.R. Hay, illustre la conception païenne de Dieu et de nos relations avec lui : il faut connaître la bonne manière de frotter la lampe pour que le génie apparaisse et fasse notre volonté. C’est l’homme qui a l’initiative, qui agit et fait agir l’esprit en sa faveur. Le Dieu de la Bible, par contre, est un souverain qui se manifeste « comme il veut » (1 Co. 12.11, 18).16
16 A. R. Hay : What is wrong in the Church (81), II, p. 73.
« Il y a beaucoup de chrétiens, nous dit Hal Lindsay, spécialement de jeunes chrétiens actuellement, qui veulent tout, tout de suite. Certains recherchent une expérience par laquelle ils aient instantanément la victoire totale sur la chair : plus de tentations. Ils voudraient posséder une grande puissance et une grande sagesse, de sorte qu’ils sachent en un instant plus que ceux qui enseignent la Bible, plus que leurs pasteurs. »17
17 Satan is alive and well on Planet Earth (Zondervan, 1973), p. 135.
Le célèbre professeur Tobias Beck, de Tübingen, disait déjà à ce propos : « On veut la perfection alors que l’on ne commence même pas sérieusement à accomplir les devoirs quotidiens les plus immédiats, ni ceux qu’exige la véracité ou la lutte contre les péchés de tous les jours. On exige un peu hâtivement de la grâce qu’elle fasse des miracles, alors qu’elle demande de notre part, comme dans l’agriculture, le travail et la patience, ainsi que le respect des lois divines de la croissance et de la fructification. » Et Rienecker d’ajouter : « On veut le but sans le chemin. »18
18 F. Rienecker : Biblische Kritik am Pietismus (Offenbach, 1952), p. 64.
Cette tendance, encore plus vraie pour l’homme du XXe siècle que pour celui du XIXe, explique, en bonne part, le succès d’une prédication qui présente une expérience comme la clé des problèmes essentiels du chrétien.
« Un des plus puissants mensonges qui attire un croyant dans le domaine de cette « sainteté », nous dit Miles Stanford, a été la prétendue « possibilité » merveilleuse d’un exaucement « instantané » en réponse à la prière pour ses problèmes personnels. Ajoutons à cela une bénédiction « sensationnelle » dans l’existence, plus une puissance quasi miraculeuse pour le service de Dieu. Sur le moment, cela prend le visage du Christ, mais c’est antibiblique et irréalisable. Pendant mes vingt années de cure d’âme auprès de croyants troublés, je n’ai pas connu un seul chrétien qui soit parvenu à une maturité spirituelle authentique par le moyen de cette soi-disant expérience. »19
19 Lettres de feu (174), p. 44.
H. Lindsey prétend même qu’« un esprit séducteur peut s’emparer d’une personne quand elle commence à croire en une expérience qui lui assurerait une maturité instantanée. » 20 L’Adversaire profite toujours des aspirations spirituelles des chrétiens jointes à leur ignorance, pour s’introduire dans la place. Il se sert d’erreurs doctrinales pour les entraîner sur son propre terrain. L’Eglise de Corinthe nous en donne la preuve.
20 Satan is alive… (note 17), p. 134.
Les Corinthiens ont été « sanctifiés en Jésus-Christ » (1.2), ils ont reçu « la grâce de Dieu en Jésus-Christ » (1.4) et ont « été comblés de toutes les richesses qui concernent la Parole et la connaissance » (1.5), l’apôtre dit qu’il ne leur « manque aucun don » (1.7). La seule expérience future qu’ils doivent attendre, c’est « la manifestation de notre Seigneur Jésus-Christ » (1.7). Leurs aspirations, toutefois, vont « au-delà ». Ce terme « au-delà », ou « au-dessus » (hyper = super) revient souvent dans ces deux épîtres, seul ou en préfixe à d’autres mots.21 Ils veulent une sagesse supérieure (1.17-2.16), une voie plus spirituelle que le mariage (ch. 7), une éthique plus large (10.23), des super-apôtres (2 Co. 11.5-15). Ils se glorifient de leurs réalisations (2 Co. 10.8-18).22 C’est ainsi qu’ils apprécient aussi par-dessus tous les autres, les dons spectaculaires (guérison, langues, interprétation des langues).
21 A. Schlatter trouvait la clé de la fausse théologie des Corinthiens dans ce mot hyper, spécialement dans la tendance à aller « au-delà » des Ecritures (1 Co. 4.6 où Paul emploie deux fois le mot). (Die Korinthische Theol. Gütersloh, 1914, pp. 78, cité par Bruner (30), p. 285). Voir aussi 2 Co. 10.5, 14-16 ; 11.5, 23 ; 12.6, 7, 11.
22 Voir F. D. Bruner (30), pp. 285-319 : Huper : The relevant spiritual Problems in Corinth.
D’après une interprétation récente fort plausible, c’étaient ces dons-là seuls qu’ils appelaient « spirituels » (pneumatikos) « Aspirez aux dons spirituels » (= à ces dons-là) semble avoir été un slogan dans l’Eglise de Corinthe. Aussi l’apôtre rectifie-t-il leur optique en précisant que ce sont des dons parmi d’autres, il les place même en queue de liste et chaque fois qu’il emploie le terme de « aspirer » (zêloô : 1 Co. 12.31 ; 14.1, 12, 39), il le tempère en juxtaposant à l’aspiration des Corinthiens une autre voie plus excellente. 23
23 V. D. L. Baker : « The interpretation of 1 Cor. 12-14 » in Evangelical Quarterly, octobre-décembre 1974, pp. 224-234.
Pour séduire les chrétiens à la recherche d’un hyper, « Satan lui-même se déguise en ange de lumière » (2 Co. 11.14), il envoie des « super-apôtres » (11.5), « déguisés en apôtres de Christ » (11.13) et apportant un « autre Jésus que celui que nous avons prêché… un autre Esprit que celui que vous avez reçu » (11.4). À la marche par la vue et la recherche de la puissance, Paul oppose la marche par la foi (2 Co. 5.7) et dans la faiblesse (12.9). La grâce de Dieu suffit. Sa puissance s’accomplit dans la faiblesse. « Tout Hyper (super, au-dessus) doit devenir hypo (sous, en dessous) » (Bruner).24
24 Op. cit. (30), p. 306.
La doctrine du « baptême de l’Esprit », « baptême de puissance », qui transformerait instantanément le chrétien charnel en chrétien spirituel et en témoin pour le Seigneur, répond donc admirablement à l’aspiration de tout homme, mais le désir d’éviter l’épreuve « qui produit la patience » relève de notre nature charnelle. Or, « il faut que la patience accomplisse parfaitement son œuvre, afin que vous soyez parfaits et accomplis, sans faillir en rien » (Ja. 1.4). Et là encore le mot de Fayolles se vérifie : « Le temps n’épargne pas ce qu’on a fait sans lui. »
Le « baptême du Saint-Esprit » est censé nous donner « une piété plus pleine, plus riche de certitudes et de victoires »25 et un revêtement de puissance pour le service. Les pentecôtistes attribuent à cette doctrine l’expansion extraordinaire de leur mouvement dans le monde. Or, nous constatons que les auteurs pentecôtistes eux-mêmes soulignent l’absence de ces vertus chez leurs membres baptisés de l’Esprit et reconnaissent que d’autres chrétiens qui n’ont pas reçu ce baptême les possèdent. « Nous reconnaissons, écrit Th. Brès, que des chrétiens se déclarant eux-mêmes baptisés de l’Esprit sont parfois bien loin d’avoir la conduite qu’on est en droit d’attendre d’eux. Le fait est malheureusement trop certain. »26
25 Thomas-Brès : Le baptême du Saint-Esprit (180), p. 3.
26 Ibid., p. 21.
D. Gee, de son côté, déplore que les pentecôtistes qui ont parlé en langues ne manifestent guère de sainteté dans leur vie : « Il y a quelque chose de radicalement faux dans une expérience qui vous donne des dons, mais pas la sainteté. » Il reconnaît, d’autre part, que des chrétiens qui n’ont jamais parlé en langues, qui n’ont donc jamais reçu ce « baptême du Saint-Esprit », témoignent par leur vie sainte, que Christ vit dans leur cœur et il les donne en exemple aux pentecôtistes, affirmant qu’ils mènent une meilleure vie chrétienne que ceux qui ont reçu ce baptême.27 Et H. Lindsell qui le cite de conclure : « Pourquoi alors un baptême du Saint-Esprit, si tout ce que ce baptême de l’Esprit avec parler en langues est censé produire peut être obtenu et même dépassé dans les vies de chrétiens qui ne l’ont jamais reçu. »28
27 Now that you’ve been baptized in the Spirit (63), pp. 28, 30
28 Tests for the Tongues Movement Christianity Today 8.12.1972, p. 10.
Il faudrait, en effet, être d’un fanatisme aveugle pour prétendre que le christianisme non pentecôtiste du passé et du présent, n’ayant pas le baptême du Saint-Esprit, n’a pas réussi à produire des personnalités chrétiennes saintes et équilibrées, ou que les Eglises de type pentecôtiste se distinguent particulièrement par ces qualités dues à ce baptême spirituel.
Th. Brès incrimine comme causes de la déficience des baptisés de l’Esprit l’enseignement insuffisant, le manque de vigilance, l’orgueil, le défaut de soumission aux conducteurs et aux règles de la Parole.29 Si tout cela est nécessaire en plus du « baptême de l’Esprit », on peut honnêtement se demander ce qu’il apporte de spécifique.
29 Thomas-Brès : Le baptême du Saint-Esprit (180), p. 22.
Quant à la puissance pour le service, un coup d’œil rapide sur l’histoire de l’Eglise permet de souscrire pleinement à l’assertion de G. Verwer disant que les serviteurs de Dieu qui croyaient à un renouveau continuel de la vie de l’Esprit avaient la même puissance spirituelle que ceux qui croyaient à la seconde bénédiction.30 A plus forte raison peut-on affirmer que l’évangélisation du monde doit bien plus à des hommes de Dieu qui n’ont jamais parlé en langues — qui, d’après la doctrine pentecôtiste, n’auraient donc jamais reçu ce baptême de puissance — qu’à ceux qui ont reçu ce signe ou ce don. Qui oserait prétendre, en effet, qu’un Luther, un Calvin, un Menno Simon ou un Schwenckfeld, n’aient pas prêché dans la puissance du Saint-Esprit ? Ou que Whitefield, Spurgeon, C.T. Studd ou B. Graham ne connaissent rien de cette puissance parce qu’ils n’ont ni fait de « seconde expérience » ni parlé en langues ?
30 Extrémismes, p. 5.
Si donc la sainteté aussi bien que la puissance dans le service sont acquis indépendamment de cette expérience, l’enseignement sur le baptême du Saint-Esprit est une doctrine inutile, elle n’apporte rien qui ne soit obtenu par les voies bibliques habituelles.
Je connais un serviteur de Dieu qui passe dans beaucoup d’Eglises dont les unes croient à l’expérience du « baptême du Saint-Esprit » de type pentecôtiste et les autres refusent cet enseignement. Il m’a dit qu’en voyant de près la vie, la consécration, le témoignage et les fruits de ces deux sortes d’Eglises, il est arrivé à la conclusion que les secondes n’avaient rien à envier aux premières. Par contre, celles qui ne prêchent pas de seconde expérience manifestent une stabilité et une continuité qui fait souvent défaut aux autres.
Cette doctrine de la seconde expérience n’est même pas un élément indispensable de la vue pentecôtiste ou charismatique puisque, comme nous l’avons vu, l’une des branches du pentecôtisme allemand, celle de Mülheim, ainsi que le mouvement charismatique allemand et le pentecôtisme catholique répudient cet enseignement.31
31 Voir chap. X, p. 165 et Le Renouveau charismatique (104), pp. 23-24.
Contrairement à ce que les pentecôtistes croient et affirment, on peut donc dire que l’élément dynamisant de la « troisième force » du christianisme n’est pas sa doctrine non biblique, dangereuse et inutile du « baptême du Saint-Esprit », mais sa proclamation biblique du salut par la foi, de l’autorité des Ecritures, de la puissance actuelle du Saint-Esprit et de l’Eglise, communauté des croyants.
La doctrine du « baptême du Saint-Esprit » divise la chrétienté évangélique en deux blocs : les uns affirment que tous les vrais chrétiens ont été baptisés du Saint-Esprit et que toutes les bénédictions spirituelles comme toute la puissance pour le service sont d’ores et déjà à leur disposition. Les autres prétendent que seule une seconde expérience, marquée par des signes visibles, nous fera accéder à la plénitude de l’Esprit et nous revêtira de la force ainsi que des dons nécessaires à un témoignage efficace. Les uns se fondent sur la Bible, les autres s’appuient sur leurs expériences et interprètent la Bible à la lumière de leur cheminement spirituel.
D’où vient le problème ? Si vous avez suivi attentivement notre examen de la Parole de Dieu, vous aurez pu constater que la doctrine des premiers est foncièrement biblique : nous avons tous été baptisés dans un seul Esprit, nous n’avons pas à attendre de seconde expérience, et la plénitude de l’Esprit n’a rien de commun avec l’ivresse momentanée d’une euphorie intérieure. Cependant, parmi les tenants de cet enseignement orthodoxe, nous trouvons souvent une vie spirituelle languissante, un zèle bien modéré pour l’évangélisation, des Eglises figées, froides et peu attirantes. Alors que, de l’autre côté, un enseignement qui ne résiste pas à un examen biblique approfondi s’accompagne fréquemment d’une vie spirituelle intense, d’un amour réel pour le Seigneur, d’un zèle manifeste pour le témoignage et d’une croissance impressionnante d’Eglises vivantes.
Comme l’a dit J. Stott, le principal argument contre l’interprétation évangélique du baptême du Saint-Esprit « n’est pas d’ordre biblique, mais empirique, pas théorique mais pratique. Il peut se résumer en deux phrases : 1. Si tous les chrétiens ont été baptisés dans l’Esprit, la majorité d’entre eux n’en ont pas l’air. 2. Certains chrétiens prétendent avoir passé par une expérience supplémentaire et distincte du Saint-Esprit et leur prétention paraît vraie. »32
32 Op. cit. (177), p. 23.
Il ne faudrait pas oublier cependant que, vu depuis l’autre côté de la barricade, le problème est tout aussi inextricable : on a reçu un baptême spirituel qui est censé nous conférer la plénitude de l’Esprit, l’amour pour le Seigneur et la haine pour le péché, et on se retrouve au même point que ceux qui n’ont pas reçu ce baptême, c’est-à-dire obligé de lutter chaque jour pour se maintenir en communion avec Dieu et pour résister aux tentations, on voit à côté de soi tant de frères et sœurs qui, malgré leur baptême du Saint-Esprit, tombent dans des péchés grossiers auxquels ceux qui n’ont pas joui de ce privilège semblent résister plus victorieusement. Ce baptême, paraît-il, vous équipe pour le service, mais ceux qui ne l’ont pas reçu témoignent souvent avec autant d’efficacité et de fruits.
Quelle est alors la valeur véritable de cette expérience ?
Il en est un peu comme de l’engagement au service de Dieu. Les uns pensent qu’il faut un « appel ». Ils peuvent s’appuyer sur de nombreux précédents bibliques (Ge. 12.1 ; Ex. 3.4 ; No. 27.18 ; Jg. 6.11 ; 1 Sa. 3.8 ; Am. 7.14 ; Es. 6 ; Mt. 4.19 ; Ro. 1.1) ainsi que sur les expériences de serviteurs de Dieu : certains d’entre eux ont eu des visions, ont entendu le nom du pays où ils devaient aller ou ils ont reçu des indications précises surnaturelles sur le genre de travail auquel Dieu les appelait. D’autres estiment que tous les chrétiens sont appelés à servir le Seigneur selon les dons qu’il ont reçus et qu’ils ne doivent pas attendre d’expérience spéciale. Ils se sont mis au travail et ont réalisé une œuvre féconde. Ainsi nous trouvons des chrétiens engagés dans la vigne du Seigneur avec ou sans expérience d’« appel », d’autres qui ont eu leur « appel » et ne font rien et finalement d’autres encore qui attendent vainement une expérience particulière avant de se mettre au travail.
Si nous comparions notre problème à un problème de physique, nous dirions que les uns affirment qu’un facteur A est nécessaire et suffisant pour obtenir un résultat R, les autres prétendent qu’il faut conjuguer À et B pour obtenir ce résultat. Or, les uns constatent que, bien qu’étant en possession du facteur A, le résultat R n’est pas toujours là, les autres ont la surprise de voir que, dans de nombreux cas, B est absent mais R est présent ou, inversement : ayant A + B, ils n’ont pas R. En physique, on conclurait que la proposition A + B =R est fausse, aussi bien que A = R. La vérité serait probablement à cher- cher dans la formule : A + X = R, c’est-à-dire : le résultat dépend, pour les uns comme pour les autres, d’un troisième facteur, qui n’est ni la nouvelle naissance, ni une seconde expérience.
Qu’est-ce que X ?
Toute erreur vit de la part de vérité qu’elle contient. Ceux qui prêchent la nécessité d’une seconde expérience posent à la réception du « baptême du Saint-Esprit » un certain nombre de conditions : renoncement à tout péché connu, désir d’une communion plus intime avec le Seigneur, consécration, prière, foi. Il s’agit là d’exigences rigoureusement bibliques. Ceux qui essaient d’y satisfaire ne sauraient faire fausse route. Ces vérités soulignées constamment dans les écrits du Nouveau Testament sont malheureusement trop souvent passées sous silence dans certaines Eglises.
Celui qui obéit à ces impératifs scripturaires donne au Saint-Esprit toute liberté de le transformer, il voit sa vie spirituelle s’épanouir, il se sent près du Seigneur, porté à la louange et à l’action de grâces. S’il vit dans un milieu qui parle d’une « seconde bénédiction », il appellera un de ces moments de plénitude son « baptême du Saint-Esprit ». Si nous analysons les récits détaillés de cette expérience, nous y découvrons simplement ce que la plupart des chrétiens ont vécu à diverses reprises dans leur vie ; un sentiment d’euphorie, une proximité de la présence divine, une joie, une « paix qui surpasse toute intelligence », l’amour de Dieu devenant presque tangible, un cœur débordant de louanges inexprimables, une certitude que rien ne saurait ébranler.
Si nous ne vivons pas plus souvent cette qualité de vie c’est, d’une part, parce que la vie spirituelle a ses phases et ses saisons, comme la vie du corps ou celle de la nature. Le printemps éternel n’est pas pour ici-bas. D’autre part, il faut avouer avec J. Stott : « bien que tous les chrétiens aient effectivement été baptisés du Saint-Esprit, beau- coup d’entre nous vivent sur un plan inférieur à celui auquel notre baptême de l’Esprit nous donne accès, parce que nous ne restons pas remplis de l’Esprit. »32.
32 Op. cit. (177), p. 23.
Nous savons que, dès notre nouvelle naissance, nous avons « tout pleinement en Lui » (Col. 2. 10), pourtant nous nous contentons d’un petit minimum vital qui assure tout juste notre survie spirituelle. Au lieu de compter sur l’Esprit de Dieu habitant en nous, nous essayons de nous en tirer avec nos propres ressources. Est-il étonnant que nous aboutissions, comme l’apôtre Paul, à la conclusion : « Ainsi donc, par mon intelligence, je suis esclave de la loi de Dieu tandis que, par ma chair, je suis esclave de la loi du péché » (Ro. 7.25). Dans ce chapitre, l’apôtre fait allusion trente fois au Moi et vingt-huit fois à la loi : c’est l’image du chrétien qui veut, par ses propres forces, satisfaire aux exigences de la loi de Dieu. Le verset suivant (8.1) est un cri de victoire. Pourquoi ? Parce que « la loi de l’Esprit de vie en Jésus-Christ m’a affranchi de la loi du péché et de la mort » (Ro. 8.2). Dans ce chapitre 8, l’apôtre évoque l’action du Saint-Esprit dans la vie du croyant : vingt-huit fois il y fait allusion — alors qu’il ne l’a jamais nommé au chapitre 7.
Pour illustrer la différence de perspective entre ces deux chapitres — c’est-à-dire entre une vie chrétienne menée par ses propres forces et une vie dirigée par l’Esprit — Ruth Paxson prend l’image d’un alpiniste qui voudrait escalader un sommet de 4000 mètres en se confiant dans ses propres capacités. Après des heures d’effort, il s’effondre désespéré, perdu sans force au milieu des masses de neige et de glace. Il lance un S.O.S. : « Qui me délivrera ? » (Ro. 7.24). Un guide invisible a entendu le cri de détresse. Il ne voulait pas s’imposer, mais se tenait prêt à intervenir au moment où il serait appelé. Ce guide est le Saint-Esprit. La montagne est la même, le sentier reste difficile. Quelle est la différence ? Un guide qui connaît le chemin conduit le croyant et le fortifie.33
33 R. Paxson : Das Leben im Geist (138), pp. 353 ss.
La vie de l’Esprit ne se réalise pas automatiquement dans le croyant par le seul fait de l’habitation du Saint-Esprit en lui. Nous pouvons « vivre selon la chair » ou « vivre selon l’Esprit » (Ro. 8.5, 9, 12-13). Il ne suffit pas d’avoir reçu l’Esprit, il faut encore « s’affectionner aux choses de l’Esprit » (v. 5), « marcher selon l’Esprit » (Ga. 5.16), ou « par l’Esprit » (vers. Darby), c’est-à-dire en faisant confiance au pouvoir de l’Esprit qui habite en nous.
« Si, par l’Esprit, vous faites mourir les actions du corps, vous vivrez. » (Ro. 8.13). Le croyant ressemble souvent à un homme qui ferait tourner, à la manivelle, une machine qui marcherait toute seule si on la branchait sur l’électricité. Elle est faite pour cela — comme le chrétien a été régénéré pour marcher par l’Esprit.
Dieu veut vous remplir « de toute joie et de toute paix dans la foi, pour que vous abondiez en espérance, par la puissance du Saint-Esprit » (Ro. 15.13). Il désire que vous soyez « puissamment fortifiés par son Esprit dans l’homme intérieur en sorte que Christ habite dans vos cœurs par la foi… » Or, « il peut faire, par la puissance qui agit en nous, infiniment au-delà de ce que nous demandons ou pensons » (Ep. 3.17-20). C’est pourquoi « Fortifiez-vous dans le Seigneur et par sa force toute puissante » (Ep. 6.10).
Tous ces versets, qui nous parlent de la puissance du Saint-Esprit en nous, font appel aussi à notre volonté et à notre foi. « Notre transformation ne s’opère pas d’elle-même, nous dit O. Sanders, mais elle comporte une activité soutenue. Ce changement n’est pas le résultat de rêveries passives au sujet de Christ. Il implique une action définie et une volonté renouvelée. »34
34 Devenir adulte par le Christ (Ed. Je sème, 1971), p. 212.
L’ensemble des épîtres du Nouveau Testament nous présentent la sanctification et le service efficace, non comme le produit d’une expérience unique qui agirait de façon plus ou moins magique, mais comme la résultante d’une collaboration quotidienne de l’Esprit de Dieu et du croyant, comme une croissance constante pour arriver à une pleine maturité, comme une obéissance persévérante aux impératifs divers que les apôtres nous transmettent. Rien n’est acquis passivement ou définitivement. « Dans le domaine spirituel, rien n’est fait qui ne doive se refaire incessamment. Ce qui ne se refait pas aujourd’hui commencera dès demain à se défaire » (F. Godet).35
35 Commentaire sur l’épitre aux Romains, T. II, p. 144.
« Il n’y a pas une expérience dans la vie du chrétien qui l’introduirait dans une fidélité immuable, dans une marche sans faux pas selon l’Esprit. S’il existait un tel événement, l’apôtre Paul ne serait pas obligé de rappeler à plusieurs reprises à ceux qui sont tombés dans l’impureté que l’Esprit habite en eux » (1 Co. 3.16 ; 2 Co. 12.20, 21 ; 13.5 ; Ep. 4.17, 30). Le Nouveau Testament ne comporterait pas non plus ces nombreux appels à la persévérance (Hé. 12.1 ; Ac. 14.23…), ces invitations répétées à demeurer (Jn. 8.31 ; 15.4) » (J.P. Dietlé).36
36 Réveil pentecôtiste dans les Eglises historiques (48), p. 259.
Ces exhortations de la Parole s’adressent aux uns comme aux autres : avec ou sans seconde expérience, nous sommes appelés à veiller, à lutter, à demeurer en Christ, nous sommes invités à nous revêtir de toutes les armes de Dieu, à bénéficier des ministères de l’Eglise et de l’exhortation fraternelle.
« Nous avons tous été baptisés en un seul Esprit. » C’est un fait : pour tous les vrais chrétiens, ce baptême spirituel est un événement du passé. Mais tirons-nous aussi, pratiquement, de ce fait la même conséquence que l’apôtre : « pour former un seul corps » ? Vivons-nous notre vie d’Eglise dans la perspective du « corps », dans une véritable communion fraternelle les uns avec les autres ? En profitant de toutes les contributions des ministères et de l’exhortation mutuelle à notre édification ?
L’apôtre continue : « et nous avons tous été abreuvés d’un seul Esprit ». D’après le symbolisme développé au chapitre 10 (v. 2-4), l’apôtre fait allusion à deux épisodes de la sortie d’Egypte : le passage de la mer Rouge et le rocher frappé donnant de l’eau. Selon une tradition rabbinique à laquelle l’apôtre semble se référer, ce rocher suivait les Hébreux pour les abreuver tout au long de leur pèlerinage à travers le désert, « et ce rocher était Christ ». Le passage par la mer Rouge correspondant au baptême était unique — comme notre baptême de l’Esprit. S’abreuver au « rocher spirituel » était quotidien. Si nous avons tous été baptisés une fois pour toutes, dans un seul Esprit, nous devons venir tous les jours nous abreuver de ce même Esprit pour maintenir en nous la vie que le passage par la mer Rouge a sauvée de l’Egypte.
Nous avons été « prédestinés à être semblables à l’image de son Fils » (Ro. 8.29). Mais nous ne sommes pas changés instantanément pour ressembler à Christ. Notre sanctification s’accomplit par un processus graduel qui se poursuit durant toute notre vie chrétienne et qui fait appel à toutes nos facultés spirituelles et psychiques : foi, connaissance, volonté, sentiments, relations avec les autres…37
37 Cf. La sanctification d’après 1 Pierre dans A. Kuen : « Comment étudier la Bible », pp. 29-34.
Dans la deuxième épître aux Corinthiens, l’apôtre évoque, en une seule phrase, les différents éléments qui interviennent dans notre transformation. C’est aux chrétiens de Corinthe, si assoiffés d’hyper et de sensationnel, qu’il précise que différents facteurs collaborent pour nous rendre conformes à l’image de Christ : « Nous tous qui, le visage découvert, contemplons comme dans un miroir la gloire du Seigneur, nous sommes transformés en la même image, de gloire en gloire, comme par le Seigneur, l’Esprit » (2 Co. 3.18).
Ce verset nous dit quels sont :
1. Les bénéficiaires de cette transformation : « nous tous qui » c’est-à-dire Paul et Timothée et tous les Corinthiens (cf. 1 Co. 12.13). C’est tous ensemble, dans la vie communautaire les uns avec les autres, que nous sommes transformés.
2. Le privilège des chrétiens par rapport aux croyants de l’ancienne alliance : « nous contemplons le visage découvert la gloire du Seigneur » (cf. v. 18). De plus, nous avons en nous l’Esprit, c’est-à-dire le Seigneur. (L’apôtre emploie ici une expression qui établit une équivalence parfaite entre le Seigneur et l’Esprit.)
3. Le moyen de cette transformation : par la contemplation de Christ. Les chrétiens ne sont pas transformés automatiquement par l’Esprit, mais seulement ceux qui contemplent la gloire du Seigneur. La contemplation est un acte qui implique toute la personnalité humaine : volonté, raison et sentiment. Le présent du verbe indique un acte constant, permanent.
4. L’instrument de la transformation : Nous contemplons cette gloire du Seigneur comme dans un miroir : dans sa Parole (cf. Jn. 5.39 ; Ja. 1.23-25). Aussi longtemps que nous sommes dans ce corps, « nous voyons au moyen d’un miroir, d’une manière obscure » (1 Co.13. 12). Le « face à face » est réservé au retour du Seigneur. C’est pour- quoi la transformation ne sera achevée qu’alors : « nous lui serons semblables, parce que nous le verrons tel qu’il est » (Jn. 3.2). Cette contemplation se fait par la foi : « quiconque voit le Fils et croit en lui » (Jn. 6.40).
5. Le modèle : « transformés en la même image ». « Tout disciple accompli sera comme le Maître » (Lu. 6.40).
6. L’agent de la transformation : « nous sommes transformés… comme par le Seigneur, l’Esprit » (ou : par l’Esprit du Seigneur). Le verbe est au passif : ce n’est pas notre contemplation de Christ qui nous transforme, mais l’Esprit du Seigneur. « L’idée n’est pas celle d’un modèle extérieur à nous auquel nous essaierions de nous conformer : le sens est que nous devons subir une transformation par laquelle l’image en question devient notre propre nature, notre propre être moral » (G. Godet).38
38 La seconde épître aux Corinthiens (Neuchâtel, 1914), p. 125.
7. Le mode de transformation : « nous sommes transformés de gloire en gloire ». Le présent du verbe indique déjà ce caractère graduel de l’action transformante, « de gloire en gloire » souligne cette progression par étapes. « C’est un processus graduel et non une transfiguration subite et magique (comme sera celle du corps au moment de la Parousie). Cette transformation a lieu par la contemplation : à mesure que nous contemplons, il se fait une communication de vie de Christ à nous. il s’agit d’une contemplation intérieure, spirituelle, donc permanente, habituelle, qui a pour effet non un simple reflet extérieur, mais un renouvellement réel, provenant du dedans et embrassant finalement toute la personne. cette transformation est progressive : elle va et elle conduit de splendeur en splendeur » (G. Godet.)39
39 Ibidem, pp. 125-127.
Ce verset n’est, au fond, qu’une autre manière de parler d’une vie remplie de l’Esprit.
Nous avons vu que la doctrine du baptême du Saint-Esprit était comme une sorte de roc contre lequel le courant évangélique bute et se divise. Dans le monde entier, il n’y a ni collaboration, ni véritable communion entre ceux qui croient que tous les vrais chrétiens ont été baptisés de l’Esprit et ceux qui voient dans le baptême du Saint-Esprit une seconde expérience. Pendant une cinquantaine d’années, la frontière passait entre les Eglises pentecôtistes et l’ensemble des autres Eglises. Par suite du développement extraordinaire du récent mouvement charismatique, la ligne de démarcation se retrouve aujourd’hui dans toutes les Eglises historiques et évangéliques. Le clivage entre les deux camps risque d’affecter l’ensemble des chrétiens, divisant les esprits et les cœurs.
N’est-il pas tragique de constater que c’est autour d’une doctrine définissant les conditions de l’unité chrétienne (baptisés en un seul Esprit pour former un seul corps) que l’Adversaire a réussi à cristalliser la scission la plus profonde entre chrétiens évangéliques ?
Les uns comme les autres reconnaissent l’autorité souveraine des Ecritures et veulent accomplir la volonté de leur Maître. Or cette volonté clairement exprimée dans sa Parole est l’unité de tous les vrais enfants de Dieu : « que tous soient un… un en nous. comme nous sommes un… parfaitement un » (Jn. 17.21-23).
L’apôtre Paul, de son côté, a souligné constamment cet appel à l’unité. Ce fut sa première exhortation aux Romains (12.3-4), aux Corinthiens (1 Co. 1.10), aux Ephésiens (4.1-6), aux Philippiens (2.1-11) et il y reviendra souvent.
Quelles que soient nos divergences d’opinions, nous sommes appelés à marcher d’un même pas (Ph. 3.15). Il nous faut donc trouver un pont pour franchir ce fossé que constitue actuellement la doctrine du baptême du Saint-Esprit. Pour nous rapprocher les uns des autres, il faudra que, dans chaque camp, nous soyons prêts à faire un pas dans la direction de l’autre, en suivant les indications de la Parole de Dieu.
C’est à un tel pas concret que nous aimerions appeler les chrétiens des deux bords.
Aux pentecôtistes et aux charismatiques qui croient à une seconde expérience marquée par le parler en langues, nous voudrions demander d’examiner loyalement, comme les chrétiens de Bérée (Ac. 17), si l’enseignement donné dans ce livre concorde avec celui de la Parole de Dieu. S’ils trouvaient nos affirmations contredites par l’Ecriture, qu’ils veuillent bien nous le signaler. Nous croyons pouvoir dire que c’est sans parti pris que nous avons commencé cette étude, sans prévention que nous avons examiné et soupesé les arguments de part et d’autre et que nous restons ouverts — comme Apollos — à quiconque nous enseignerait « plus exactement la voie du Seigneur :» (Ac. 18.26).
Si, par contre, ils estimaient la démonstration irréfutable — du moins pour l’essentiel — qu’ils aient le courage d’abandonner une doctrine non biblique, dangereuse et inutile, comme l’ont déjà fait les pentecôtistes de la branche de Mülheim et certaines fractions du Renouveau charismatique. L’enseignement biblique sur les dons spirituels remis en lumière par le pentecôtisme n’est pas lié à la doctrine de la seconde expérience. Cet enseignement n’aura de chance de diffusion dans les milieux évangéliques que s’il est dissocié d’une doctrine non biblique à laquelle il est généralement lié.
Toutes les découvertes authentiquement bibliques « peuvent être exprimées, comme disait déjà Cummings, dans un langage auquel il n’y ait rien à objecter ».40
40 J. Cummings : Through the Eternal Spirit. A biblical Study on theHoly Ghost (Revell, N. Y., 1896).
Que ceux qui prétendent être baptisés de l’Esprit démontrent que, par ce baptême, ils sont réellement morts avec Christ à leur désir charnel d’avoir raison et d’amener les autres à partager leur point de vue. Qu’ils manifestent que l’Esprit qui baptise « en vue de former un seul corps » les imprègne et les pénètre de la douceur, de l’humilité et de l’amour de Christ.
Aux chrétiens opposés à la doctrine pentecôtiste du baptême de l’Esprit, nous demanderons de méditer attentivement ce que la Parole de Dieu nous dit au sujet de la plénitude de l’Esprit, de la vie abondante et de la sanctification, au lieu de se contenter d’une médiocrité spirituelle. Si nous sommes convaincus que nous n’avons pas besoin d’une seconde expérience pour accéder à la plénitude et pour nous approprier toutes les bénédictions spirituelles, notre meilleure réponse à ceux qui sont d’un autre avis ne sera pas une argumentation exégétique péremptoire, mais avec les fruits d’une vie remplie de l’Esprit, « une démonstration d’Esprit et de puissance » (1 Co. 2.4) et « les dons du Saint-Esprit distribués selon sa volonté » (Hé. 2.4).
Les agriculteurs partisans de la « culture biologique » n’apportent la preuve de l’inutilité des engrais chimiques que si leurs produits sont aussi beaux — et même meilleurs — que ceux de leurs voisins. Si leurs cultures végètent, ils ne convaincront personne. Il en va de même pour nous : si nous affirmons que Dieu peut nous remplir de son Esprit, sans que nous ayons ressenti quelque émotion particulière ou parlé en langues, notre témoignage, pour être crédible, devra être appuyé d’une vie pleine d’Esprit-Saint, de sagesse et de foi.
Dans la mesure où nous nous ouvrirons à l’action du Saint-Esprit pour qu’il reproduise en nous la vie de Jésus-Christ dans sa plénitude, nous ferons, de notre côté, le pas le plus convaincant en vue d’un rapprochement des deux fractions du monde évangélique. Nous aurons, du même coup, découvert le secret d’une vie de plénitude constante et d’un témoignage fructueux pour le Seigneur.
Il faudra peut-être aussi que nous révisions certaines positions traditionnelles reposant — comme la doctrine pentecôtiste du baptême de l’Esprit — sur des raisonnements et des extrapolations, mais non sur des affirmations explicites de la Parole de Dieu. La théorie de la cessation des dons miraculeux est un exemple d’une telle déduction : en passant de l’épître aux Corinthiens par celle aux Romains aux épîtres de la captivité et aux Pastorales, on constate que les dons extraordinaires sont moins abondants. On en déduit qu’ils devaient cesser avec la disparition des apôtres. Est-ce plus sérieux que d’affirmer, sur la base des trois parler en langues des Actes, que tous les chrétiens recevant le Saint-Esprit doivent manifester ce don ? On sort de son contexte : « les langues cesseront » — comme d’autres isolent : « je voudrais que vous parliez en langues » — avec le même résultat, c’est-à-dire en ne convainquant que les convaincus.
Si nous voulons connaître la vérité, il nous faut être loyalement prêts à la suivre quand nous l’aurons trouvée (Jn. 7.37) et employer des procédés honnêtes pour la découvrir. « Cessons de nous battre au sujet du Saint-Esprit », nous lance Guilchrist.41 Cessons surtout de lutter contre lui en élevant, contre son irruption imprévisible dans nos vies, les barrières de nos exégèses bancales et de nos théories pleines de sophismes.
41 Let’s Quit Fighting about the Holy Spirit (148).
N’ayons pas peur de lui : il ne veut que notre bien, notre plein épanouissement spirituel individuel et collectif.
Ce qui nous empêche de faire ce pas, ce n’est pas la Parole de Dieu, ni même notre interprétation biblique, c’est parce que nous ne sommes pas conséquents avec ce que nous croyons au sujet du baptême de l’Esprit. Nous affirmons qu’à notre conversion nous avons tous été plongés dans la mort de Christ, que nous sommes donc morts à nous-mêmes, à notre orgueil et notre Moi et que l’Esprit nous imprègne et nous remplit.
« Certainement, nous dit A.B. Simpson, l’Esprit de Pentecôte est l’Esprit de paix, d’amour et de sainte unité, et si nous recevons pleinement son baptême, nous serons semblables aux premiers disciples : un cœur et une âme. »42
42 Rapport annuel du président de l’Alliance chrétienne et missionnaire (1907-1908). Republié dans Alliance Witness, 1.5.1963.