Le chapitre 18 illustre les deux composantes majeures d’une vie selon la volonté de Dieu : la première moitié souligne l’importance de la foi, la seconde montre le fruit de la foi : l’amour. « Le dernier mot n’est pas la foi : une vie de foi doit se manifester par des fruits de l’amour à droite et à gauche, dans des cercles étroits et plus larges » (O. Stockmayer, p. 108). Après que Dieu ait vaincu l’incrédulité d’Abraham et de Sara, il s’agit d’aider Loth ; cela se réalise par l’intercession d’Abraham.
Pendant qu’Abraham accompagne ses visiteurs vers Sodome, Dieu s’interroge : « Cacherai-je à Abraham ce que je vais faire ? ». Il va agir avec lui comme on agit avec un ami : lui révéler ses intentions à propos de Sodome. Abraham accepte cette révélation comme une responsabilité : il va plaider la cause du condamné devant son Ami. Nous apprenons ainsi, par cette première prière notée de la Bible, l’importance de l’intercession pour un monde coupable (cf. 1 Timothée 2.1-3). Peut-être Abraham a-t-il pensé au danger qui menaçait son neveu Loth. Comme il ne pouvait pas l’avertir, il ne lui restait qu’une solution : l’intercession, une prière humble, mais confiante et hardie. « Là se place l’un des dialogues les plus sublimes de la Bible : Abraham lutte pied à pied avec Dieu pour sauver ces criminels endurcis » (Encyclopédie Universalis Tome I, p. 31).
Il parle à Dieu comme un enfant à son père. Il comptait avec la présence d’au moins cinquante justes dans la ville et plaide pour que, à cause d’eux, Dieu renonce à détruire la ville. Il fait appel à la justice et à la grâce de Dieu. Et l’Eternel répond qu’il ne détruira pas la ville s’il y trouve cinquante justes. Abraham ne se tient pas pour battu. Il lutte avec Dieu et descend de 45, 40, 30, 20 jusqu’à 10 justes. « Et Dieu dit : A cause de ces dix, je ne détruirai pas Sodome ». Abram est pour nous un exemple de prière persévérante : six fois, il est revenu à la charge, et Dieu n’a pas refusé sa demande. L’intercession d’Abraham ne fut pas inutile puisque Loth et trois, puis deux membres de sa famille furent sauvés par la grâce de Dieu. Son exemple fut suivi par d’autres hommes de Dieu.
« La prière, non seulement change les gens et les situations, mais elle change aussi ceux qui prient » (D. Jackman, p. 121). Cette prière faisait partie de l’éducation de la foi d’Abraham. Après cette prière, sa foi était plus grande.
C’est Dieu qui en avait pris l’initiative en révélant à Abraham le jugement qu’il entendait exercer sur Sodome. Pendant le trajet vers les villes condamnées, il s’attendait à la réaction de son ami. « La prière est le moyen par lequel notre relation personnelle avec Dieu est approfondie et développée. La seule manière de connaître quelqu’un est la communication… parler et écouter, une rencontre des esprits et des cœurs. Tel est le modèle ici. Dieu parle à Abraham – comme il nous parle encore par sa Parole et par son Esprit. Notre réponse consiste dans la prière. Les deux choses sont vitales, mais elles sont toutes deux des produits de la grâce divine. C’est lui qui nous incite à prier et nous en rend capables dans notre faiblesse et notre ignorance. ‘L’Esprit vient nous aider dans notre faiblesse. En effet, nous ne savons pas prier comme il faut, mais l’Esprit lui-même intercède en gémissant d’une manière inexprimable’ (Romains 8.26). C’est Dieu qui nous suggère nos sujets de prière et qui s’attend à ce que nous intercédions » (D. Jackman, p. 122).
Entre les v. 22 et 23, l’Eternel doit avoir précisé ses intentions, puisque Abraham parle de « faire périr » des gens. Cette révélation est pour l’ami de Dieu – et pour nous – une incitation à l’intercession en faveur des justes qui seraient victimes d’une action punitive de Dieu.
Malgré son intimité avec Dieu, Abraham n’est jamais familier avec lui. La prière est entièrement fondée sur le caractère de Dieu ; c’est pourquoi elle est si hardie. Elle fait appel au caractère de Dieu. Abraham raisonne avec Dieu : que vont dire les gens qui habitent dans les environs si Dieu détruit tous les habitants de Sodome, les bons comme les méchants ? Abraham est animé d’une vive passion pour la gloire de Dieu.
Il lui pose des questions qui présupposent sa foi dans la justice divine : Dieu ne peut pas envisager de faire périr le juste avec le coupable. Pensait-il à son neveu Loth (que 2 Pierre 2.7 appelle « un homme juste » qui « était consterné par la conduite immorale des habitants débauchés de ces villes. Car, en les voyant vivre et en les entendant parler, cet homme juste qui vivait au milieu d’eux était tourmenté jour après jour dans son cœur intègre, à cause de leurs agissements criminels ») ? Le v. 25 montre qu’il a bien reconnu l’identité de son interlocuteur : c’est « le Juge de toute la terre » qui, certainement, agit selon le droit. La hardiesse d’Abraham reçoit une réponse précise de Dieu : il est prêt à pardonner à toute la ville s’il y trouve cinquante justes – ou même seulement dix.
Abraham se rend compte que, face à son Seigneur, il n’est que « poussière et cendre ». Néanmoins, il s’enhardit à marchander avec lui et descend jusqu’à dix justes, recevant chaque fois la même réponse : même si Dieu ne trouve qu’un petit nombre de justes dans la ville, il renoncera à exercer son jugement sur elle. Il a toléré toutes les questions de son ami – comme il tolérera les accusations de Job au sujet de sa justice (Job 42.7) : un encouragement pour nous à être sincère et franc dans nos prières.
« En priant pour Sodome, il entre pleinement dans le sens de sa vocation et de la miséricorde qui l’a atteint lui le premier » (R. Benz, p. 24).
Dieu a-t-il exaucé la prière d’Abraham ? Certainement, puisqu’il a sauvé Loth et ses deux filles. Il aurait aussi sauvé sa femme si elle avait obéi à l’ordre qui lui avait été donné. Apparemment, c’étaient les seuls justes que l’Eternel avait trouvés dans Sodome – et les membres de la famille de Loth n’ont été sauvés que grâce à leur solidarité familiale avec leur père, plutôt qu’à cause de leur piété personnelle.
Cette intercession d’Abraham pour des pécheurs était une préfiguration de celle du Christ pour nous.
Nous ne le savons pas exactement, mais « il est possible qu’il se soit arrêté au nombre dix parce qu’il avait fait un peu de calcul mental. Peut-être avait-il compté Loth, sa femme, deux fils (Genèse 19.12), au moins deux filles mariées et leurs maris (19.14) et deux filles non mariées (19.8) ? Exactement dix. Et même si les filles de 19.14 n’avaient pas encore épousé leurs fiancés et que c’étaient les mêmes que les filles de 19.8, il était plausible que deux autres ‘justes’ pouvaient se trouver ailleurs à Sodome ; donc, la ville serait sauve » (R. Youngblood The Book of Genesis, p. 176).
Mais, si Abraham a fait ce calcul, il s’est évidemment trompé. Lorsque Loth a averti ses gendres que l’Eternel allait détruire la ville, ils ont pris ses paroles pour une plaisanterie. Donc, ni eux, ni leurs femmes n’ont quitté la ville. Loth avait-il des fils, comme les anges l’ont supposé ? Si c’était le cas, ils devaient avoir eu la même réaction que ses gendres, car, en fait, quatre personnes seulement ont quitté la ville : Loth, sa femme et leurs deux filles – et trois seulement seront sauvées (19.26).
Abraham avait-il raison de s’arrêter à dix ? « Il est difficile de répondre. Il est toutefois une chose certaine pour nous qui connaissons Jésus-Christ : c’est lui le témoin parfait qui a terminé la prière d’Abraham. Il est allé jusqu’à… zéro : ‘Il n’y a pas de juste, pas même un seul… tous ont péché… et sont gratuitement justifiés par sa grâce, en vertu de la délivrance accomplie par Jésus-Christ’ (Romains 3.10, 23-24) » (R. Benz, p. 26).
Au v. 22, nous lisons que « là-dessus, ces hommes (c.-à-d. les anges) partirent en direction de Sodome, tandis qu’Abraham continuait à se tenir en présence de l’Eternel ». Abraham aurait certainement eu beaucoup à faire chez lui – comme nous – mais il est resté en présence de l’Eternel. Et c’est parce qu’il s’est tenu en présence de l’Eternel que celui-ci lui a révélé son dessein. Les anges sont des serviteurs de Dieu qui ont à exécuter sa volonté, mais la relation de Dieu avec l’homme est différente : il veut faire de lui son confident, son partenaire. Il révélera à Abraham son plan et il est prêt à le changer sur la demande de son ami. S’il n’y avait eu que dix justes à Sodome, il aurait renoncé à détruire la ville. Mais ces dix ne s’y trouvaient pas, même pas dans la plus proche parenté de Loth. Tel est le pouvoir de l’homme et de notre intercession – un pouvoir supérieur à celui des anges (qui n’auraient pu élever aucune objection à l’ordre qui leur fut donné). Le monde devient de plus en plus mûr pour le jugement, mais Dieu cherche des hommes et des femmes qui se tiennent « sur la brèche » et intercèdent dans la foi, l’amour et l’espérance pour les perdus.
Abraham oublie tous ses devoirs domestiques et reste dans la présence de Dieu, s’enhardissant de plus en plus dans ses demandes. A la fin, « l’Eternel s’en alla ». A-t-il mis fin à la conversation ? Il arrive un moment où la grâce de Dieu doit laisser place à son jugement ; Dieu est allé très loin dans sa concession ; aurait-il dû renoncer à sévir s’il y avait cinq « justes » (Loth, sa femme et ses deux filles) dans la ville ? Cela faisait plusieurs années qu’ils y habitaient et n’avaient eu aucune influence sur le reste des habitants. Il arrive un temps où notre intercession n’a plus aucun pouvoir, où aucune prière ne parvient plus jusque dans la présence de Dieu. C’est pourquoi, tant que dure le temps de la grâce, saisissons l’occasion que nous est donnée de faire appel à la bonté et à l’amour de Dieu pour un monde perdu !
A l’arrivée des anges à Sodome, Loth était assis à la porte de la ville (19.1). C’était la place des notables. Depuis le jour où il a choisi les pâturages de la plaine, il avait bien « progressé » : après avoir planté ses tentes près de Sodome (13.12), non seulement, il avait choisi d’y habiter (14.12), mais il s’y était si bien intégré qu’il faisait partie des gens importants qui jugeaient les affaires des habitants. S’était-il dit qu’il pourrait avoir une bonne influence sur ses concitoyens ? La suite du récit montre que si tel était son raisonnement, il s’est trompé (19.9) et sa situation ne lui a pas apporté le bonheur, puisque l’apôtre Pierre dit de lui qu’il « était tourmenté jour après jour dans son cœur intègre, à cause des agissements criminels » de ses concitoyens.
Une atmosphère comme celle qui régnait à Sodome exerçait même sur un croyant comme Lot une pression à laquelle il ne résistait que par un « tourment quotidien de son âme » (2 Pierre 2.7). Il n’en est pas resté complètement indemne : la suite du récit le montrera ; il faudra que les anges usent de violence pour l’arracher de la ville, son comportement dans la caverne où il s’est retiré avec ses filles montre qu’il est devenu facilement accessible à des tentations charnelles.
Loth a peut-être voulu sauver les Sodomites en devenant l’un d’eux. « En tant que chrétiens, nous n’avons pas à sauver notre monde mourant en nous rendant semblables à lui, de sorte qu’on ne puisse plus nous en distinguer. Nous ne serons pas non plus utiles à Dieu si nous nous séparons du monde au point de ne plus nous en soucier, ou de n’être pas impliqués en lui. Abram aurait pu vivre complètement isolé ; il aurait aussi été inutile. Mais sa foi l’a empêché d’aller dans ces deux extrêmes. Le Bon Berger va chercher sa brebis perdue ; ainsi, Abram poursuivit Loth : c’est son contact intime avec Dieu qui lui donna le courage et la compassion et qui lui permit de s’engager dans la bataille… Le chemin de la foi – et par conséquent de l’efficacité – se trouve entre les deux extrêmes » (D. Jackman, p. 59).
Loth est appelé « un juste » par le Nouveau Testament, il fut sauvé de la destruction de Sodome – mais de justesse. Vivre avec des incroyants ne passe pas sans laisser de traces sur le plan spirituel. Loth a voulu profiter de la fécondité des terrains entourant Sodome, mais il n’a pas pu se garder de l’influence de ses habitants ; même s’ils n’ont pas pu lui ravir sa foi, ils l’ont paralysée, de sorte que les anges devront le tirer de force de son environnement. Son exemple nous montre qu’il n’y a pas seulement des croyants et des incroyants, mais qu’il existe aussi des justes qui ont été contaminés par l’esprit de Sodome, dont les mains et les pieds sont liés et qui vivent dans un « tourment quotidien de leur âme », mais un tourment stérile (concernant leur entourage).
A cause de Loth, sa famille fut épargnée et le jugement suspendu jusqu’à ce qu’il soit en sûreté à Tsoar.