Ministères dans l’Église

CHAPITRE XIV

ÉVOLUTION DES MINISTÈRES

« Les inventions humaines ont corrompu l’institution divine. Le nom voirement est demeuré. Mais c’est comme quand l’étiquette demeure sur le sac d’un procès après qu’on a soustrait ou changé les pièces. »
Pierre du Moulin
De la vocation des pasteurs, (1618)
(cité Revue réformée 1961/4, p. 26).

A. Au cours des premiers siècles

Au premier siècle, nous l’avons vu, chaque Eglise avait un corps d’anciens — ou évêques — et de diacres. Au Moyen-Age, nous trou vons, d’une part, un clergé bien organisé et hiérarchisé, d’autre part, des laïcs n’exerçant plus aucun rôle actif dans l’Eglise. Comment s’est opéré ce changement ?

C’est très graduellement que l’on a passé d’un état à l’autre, mais on peut dire qu’au IVe siècle, l’évolution était pour ainsi dire achevée. Les siècles suivants ne feront que consolider et fignoler ce que l’Eglise ancienne, c’est-à-dire celle des 4 premiers siècles, avait élaboré.

L’évolution se fera sur 5 plans :

  1. Abandon du sacerdoce universel au profit de fonctions ecclésiastiques ; on verra donc réapparaître la distinction entre laïcs et clergé.
  2. Introduction d’une conception sacramentelle des fonctions et des actes ecclésiastiques.
  3. Abandon du presbytérat collectif en faveur de l’épiscopat monarchique.
  4. Hiérarchisation progressive des différentes fonctions ecclésiastiques.
  5. Renforcement de l’autorité des fonctionnaires ecclésiastiques ; leur autorité remplace progressivement celle de l’Eglise.

1. Abandon du sacerdoce universel au profit de fonctions ecclésiastiques

En-dehors des textes bibliques, des théologiens protestants et catholiques confirment la situation que nous avons décrite de l’Eglise primitive : Au début, « tout chrétien peut prendre la parole, baptiser et administrer l’eucharistie » (Choisy, 23, p. 27). « Dans les assemblées chrétiennes, la parole était aussi facile à obtenir que dans les synagogues » (Mgr. Duchesnes, 11, p. 85).

Puis une évolution lente et régulière devient évidente au cours des siècles. Dans la lettre de Clément de Rome écrite dans les années 90 à l’Eglise de Corinthe, nous trouvons les premiers indices d’une séparation entre clergé et laïcs. Les évêques et les diacres jouissent d’une autorité dans l’Eglise car ils ont été établis par les apôtres nommés eux-mêmes par Christ (I Cor. 42.1-4). « Considérons les soldats en campagne, dit-il, comme ils se montrent disciplinés, dociles, soumis aux ordres de leurs chefs. Tous ne sont pas à la tête de l’armée… mais chacun à son poste exécute les ordres de l’empereur et de ses chefs » (37.2-3). Ainsi doit-il en être dans l’Eglise où Dieu «a déterminé lui-même en son souverain bon plaisir, où et par quels ministres nous devons nous acquitter (des offrandes et du culte)… les prêtres ont leur place, les Lévites leur service, le laïc les obligations des laïcs» (40.3, 5).

Dans l’édition Foi vivante des Ecrits des Pères apostoliques, le Dominicain François Louvel note à propos de ce dernier terme : « La lettre de Clément est le premier texte chrétien où figure le mot laïcos. Les laïcs dont il est ici question sont des hommes qui appartiennent au peuple de Dieu mais qui ne sont ni prêtres ni Lévites. Comme dans les papyrus hellénistiques, il s’agit de désigner une appartenance à la masse du peuple par opposition à ceux qui le gouvernent. Le mot laïcos est très rare dans l’Eglise primitive avant le IIIe siècle (F. V., III, 79, p. 98-99).

Clément continue : « Que chacun d’entre nous, frères, à son rang, plaise à Dieu par une bonne conscience, sans vouloir franchir les limites régulières de son office (leitourgia). » S’adressant à ceux qui étaient à l’origine des dissensions, il leur demande de se soumettre aux presbytres constitués (54.2 ; 57.1). S’appuyant sur l’exemple de l’ancienne alliance, il rétablit donc dans l’Eglise la séparation entre la masse du peuple et le clergé, celui-ci jouissant d’une autorité liée à sa fonction et à son institution.

Au cours du IIe siècle, les activités cultuelles se concentrent sur les offices d’évêque, d’ancien ou presbytre et de diacre. Cette concentration fit ses preuves dans la lutte contre les hérésies, mais, d’un autre côté, elle réduisit progressivement les autres membres d’Eglise à la passivité : « Que personne ne fasse quoi que ce soit dans l’Eglise sans l’évêque » (Ignace, Smyrn. 8.1; voir Brockhaus : Amt, E.G., 78, p. 19).

Au IIIe siècle, la distinction entre laïci et clerus est d’un usage général. Seul le clergé a le droit d’expliquer l’Ecriture. Les Constitutions apostoliques (III. 10) refusent toute fonction sacerdotale aux laïcs. Le consentement de toute l’Eglise reste encore requis pour la nomination d’ecclésiastiques, l’élection ou la révocation des prêtres. D. Watson constate : « C’est au IIIe siècle que le mot kléros devint un terme consacré pour désigner ceux qui exercent une fonction officielle dans l’Eglise. Au IVe siècle, la distinction entre prêtres et laïcs fut généralement acceptée » (79, p. 249).

Mais cette évolution ne se fera pas sans réaction de la part des chrétiens. Au IIIe siècle, Tertullien écrit : « Même laïcs, ne sommes-nous pas prêtres ? Il est écrit : ‘Il a fait de nous un royaume, des prêtres pour Dieu, son Père’ (Apocalypse 1.6). Entre clercs et laïcs, la différence est constituée par l’investiture de l’Eglise qui honore les uns d’une pré séance… Mais où se trouvent réunis trois fidèles, fussent-ils laïcs, là est l’Eglise » (De exhort. castit. VII, cité Bardy, 45, p. 149).

2. Introduction d’une conception sacramentelle des fonctions ecclésiastiques

Le sens des actes symboliques institués par Jésus-Christ a rapidement évolué au IIe siècle  : le baptême devient l’acte par lequel nous sommes lavés de nos péchés : « Nous descendons dans l’eau chargés de péchés et d’ordures, et nous en sortons portant du fruit dans notre coeur » (Ep. de Barnabas M.11). C’est « le bain qui opère la conversion et la révé lation de Dieu, l’ablution qui a seul le pouvoir de purifier les hommes — à condition qu’ils se repentent» (Justin Martyr Dial. av. Tryphon 14:1; voir A. Kuen : Le baptême, 82, p. 125-129). La Cène c’est « la chair de notre Seigneur » qui est donnée à manger (Ignace, Smyrn. 7:1). «Avec ce manger et ce boire, notre chair et notre sang sont fortifiés pour notre transformation» (Justin Ire Apol. 1:65-67). Ainsi l’eucharistie devient « un sacrifice, un remède contre la mort, un spécifique pour l’immortalité » (Choisy, 23, p. 31). Or, pour présider un sacrifice, il faut un prêtre.

« Les mystères païens ont aussi contribué à introduire la notion sacramentelle dans l’Eglise. Beaucoup de nouveaux convertis venaient du paganisme où régnaient les idées propagées par les cultes à mystères selon lesquelles des hiérophants, seuls initiés, dirigeaient les actes du culte et donnaient seuls la vraie interprétation, où le rite avait une importance considérable, où la manière de l’accomplir était déterminante » (F.F. Bruce, 58, p. 72).

L’homme qui préside à des rites si importants ne pouvait être un simple chrétien. « L’évêque se détachera de plus en plus des presbytresc (anciens) et assurera seul les fonctions liturgiques : lui seul baptise, préside l’eucharistie, réconcilie les pénitents et ordonne les ministres » (J. Moingt&nbzp;: Recherches de Science religieuse, 56, 1968, p. 567-568). C’est pourquoi on lui donne le titre de pontife ou de prêtre.

Peu à peu on glisse de nouveau dans les catégories du culte de l’ancienne alliance. Déjà la Didaché (13.3) et l’épître de Clément de Rome aux Corinthiens (chap. 40 à 44) ont comparé les ministres de l’Evangile à ceux qui officiaient dans le Temple. Ignace d’Antioche a présenté l’Eglise comme un Temple vivant dans lequel l’évêque, entouré de son presbyterium et aidé par ses diacres, célèbre le culte de la nouvelle alliance (Magn. 7.2). Comme les sacrements sont de plus en plus con sidérés comme les actes liturgiques qui véhiculent le salut, il devient impérieux de bien choisir celui qui les administre. D’où un certain nombre de mesures qui vont entrer en vigueur dans les Eglises dès le IIe siècle: si l’Eglise compte moins de douze hommes, elle doit demander à des Eglises voisines d’envoyer trois hommes pour l’aider à choisir son évêque. Plus tard, ce seront trois évêques voisins qui assisteront à chaque élection d’évêque. Ainsi, l’évêque devient un fonctionnaire de l’Eglise universelle autant qu’un pasteur d’une Eglise locale.

Dans les grandes villes, il n’y a qu’un évêque pour toutes les communautés de la cité : c’est lui qui baptise, préside l’eucharistie, admet les catéchumènes à l’Eglise, donne la confirmation… A Rome, les chrétiens se réunissaient dans une quarantaine de lieux différents. L’évêque consacrait les espèces eucharistiques qui étaient portées ensuite par les presbytres dans les différents lieux de culte. L’évolution du rôle de l’évêque est donc liée aussi à une évolution doctrinale: puisque lessymboles deviennent des sacrements, celui qui les gère doit être un personnage sacré. Nous retrouvons là le dualisme qui apparaît dans toutes les religions du monde, c’est-à-dire la distinction entre le « profane » et le « sacré » que E. Durkheim a signalé dans Les formes élémentaires de la vie religieuse (Paris, 1925). L’Eglise sera de plus en plus considérée comme l’organe qui dispense la grâce sacramentelle, la nourriture pour la vie éternelle. Ceux qui président la Sainte-Cène en sont donc tout naturellement venus à occuper le rang le plus élevé dans l’Eglise puisqu’ils disposaient des moyens de grâce.

A partir de l’an 200, le mot prêtre fut utilisé pour l’évêque, mais pas pour le presbytre. Le rôle sacerdotal de l’évêque fut justifié théologiquement par l’Ancien Testament, et par le fait qu’il représentait la fonction sacerdotale de Christ dans l’Eglise. Cyprien (210-258) mettra l’idée de la prêtrise en relation avec la célébration du sacrifice eucharistique (v. Hanson, 79).

3. Evolution vers répiscopat monarchique

Au début, nous l’avons vu, les presbytres ou évêques « apparaissent toujours ensemble sans qu’aucun d’eux n’exerce sur les autres la pré pondérance. Ils délibèrent collégialement, prennent d’accord leurs décisions et les communiquent de même » (Chan. Bardy). « Les deux termes épiscope et presbytre ont le même sens et sont interchangeables » (Id., 45, p. 40).

Cependant, il y eut, dès le Ier siècle, des hommes qui ont voulu dominer le troupeau (1&nnsp;Pierre 5.3). L’apôtre Jean signale l’ambition de Diotrèphe qui « aime à être le premier », c’est-à-dire veut tout régenter et chasse de l’Eglise ceux qui voudraient recevoir des frères qu’il n’agrée pas (3 Jean 9-10). Le premier changement qui se fera graduellement d’Orient en Occident sera l’évolution du presbytérat collectif vers l’épiscopat monarchique. Peu à peu, on voit émerger partout un homme qui prend la tête du groupe des anciens et qui, seul, portera désormais le titre d’évêque.

Les facteurs qui ont motivé cette évolution sont certainement multiples. On a cité :

  1. la nécessité d’une direction unique en cas de dangers (persécutions, circonstances nécessitant une décision rapide et une exécution ferme),
  2. pour lutter contre les hérésies, il fallait une personnalité et une autorité fortes,
  3. pour maintenir l’ordre, il était nécessaire de renforcer l’autorité de celui qui présidait le culte et, en particulier, la Sainte-Cène,
  4. il était plus facile à un homme de maintenir l’unité de l’Eglise.
  5. Le plus souvent, c’est l’évêque qui gérait les fonds de l’Eglise destinés aux œuvres de bienfaisance. Il devenait donc un homme important.
  6. C’est par les évêques que les Eglises communiquaient entre elles. L’évêque était le membre de l’Eglise le mieux connu au-dehors, il parlait et votait au nom de l’Eglise dans les conciles qui avaient lieu à partir du IIe siècle. Son renom au-dehors renforçait son autorité au-dedans.
  7. Certains auteurs du IIe siècle ont fait le parallèle avec le culte juif : au-dessus des lévites représentant les diacres et des sacrificateurs préfigurant les presbytres, il y avait le grand-prêtre. Certains évêques commencent à s’intituler summi sacerdotes ou summi pontifices. Tertullien le leur reprochera encore vivement (De Pudicit. I). D’autres se nomment « vicaires du Christ », « successeurs des apôtres », « chefs des Eglises », « Pères » ou même « Très Saints Pères » : un pas significatif vers un chef unique de l’Eglise.

Ignace d’Antioche, qui écrivit ses lettres au début du IIe siècle dans la province d’Asie exalte la personne et la fonction de l’évêque. Ses déclarations sont si étonnantes que l’authenticité des passages qui con tiennent ces allusions a pendant longtemps été mise en doute. Depuis les travaux de Zahn, de Harnack et de Lightfoot, la question est définitivement réglée et la recension moyenne contenant 7 lettres « peut être considérée comme l’héritage authentique d’Ignace » (H. Lietzmann, 36, p. 254).

Pour Ignace, l’évêque est le représentant de Dieu, image vivante du Dieu invisible (Magn. 6.1) et de l’Evêque invisible, c’est-à-dire du Christ. Quelles que soient donc ses qualités personnelles, son mérite ou son âge, ce n’est pas l’homme, c’est le titulaire d’une fonction qu’il faut respecter (Magn. 3.1-2). Son autorité dérive de la mission des apôtres (Eph. 6.1). Pour Ignace, il ne doit y avoir qu’un évêque par cité. Il écrit aux Philadelphiens : « Il y a une seule eucharistie, un seul corps du Seigneur, une seule coupe, un seul autel et par conséquent un seul évêque avec le presbytérium et les diacres » (4.1). « C’est ici la plus ancienne allusion àla triple hiérarchie dans l’Eglise. La séparation entre clergé et laïcs a commencé » (D. Watson, 79, p.275). Comme Jésus est la pensée du Père, l’évêque ne fait qu’un avec la pensée de Jésus-Christ (Aux Eph. 3.2). Il est au milieu du collège presbytéral comme Jésus-Christ — ou comme Dieu lui-même — au milieu des apôtres (Magn. 6.1 ; Trall. 2:1-2). Le presbytérium joue le même rôle dans l’Eglise locale que les apôtres dans l’Eglise universelle (Philad. 4.1).

C’est aux Smyrniotes qu’Ignace écrit avec le plus de détails au sujet du rôle de l’évêque et des diacres: «Suivez tous l’évêque, comme Jésus-Christ (suit) son Père, et le presbytérium comme les apôtres ; quant aux diacres, respectez-les comme la loi de Dieu. Que personne ne fasse en dehors de l’évêque rien de ce qui regarde l’Eglise. Que cette eucharistie seule soit regardée comme légitime, qui se fait sous la présidence de l’évêque ou de celui qu’il en aura chargé. Là où paraît l’évêque, que là soit la communauté, de même que là où est le Christ Jésus, là est l’Eglise catholique. Il n’est pas permis en dehors de l’évêque ni de baptiser ni de faire l’agape, mais tout ce qu’il approuve, cela est agréable aussi à Dieu. Ainsi, tout ce qui se fait sera sûr et légitime» (Smyrn. 8.1-9.1). A Polycarpe, il écrit que ceux qui se marient doivent « contracter leur union avec l’avis de l’évêque afin que leur mariage se fasse selon le Seigneur » (5.2).

L’évêque est, en quelque sorte, l’incarnation de l’Eglise qu’il préside, le recevoir, c’est recevoir son Eglise. (Ignace aux Eph. 1.3), le contempler, c’est voir son Eglise (Trall. 1.1), parce qu’il représente Jésus- Christ au milieu de ses fidèles (Trall. 2.1).

Jésus-Christ avait dit : « Là où deux ou trois sont assemblés en mon nom, je suis au milieu d’eux » (Matthieu 18.20). Ignace dira : « Là où est l’évêque, là est Jésus-Christ, là est l’Eglise. » On mesure le chemin par couru en quelque 70 ans. Le théologien dominicain P. Th. Camelot commente : « Naguère encore le collège des presbytres ou épiscopes (les deux termes sont primitivement synonymes) exerçait l’autorité collectivement sous la présidence de l’un de ses membres. Telle est, on le sait, la situation que décrivent les Actes des apôtres, 1 Pierre et les Pastorales. Elle est différente dans les Eglises que nous font connaître les lettres de Saint Ignace : à l’autorité du collège presbytéral ou épiscopal a succédé l’autorité monarchique d’un évêque » (58, p. 45-46; cf. Chanoine Bardy, 45, p. 40).  Naguère… », c’est-à-dire : il n’y a guère… !

La généralisation de l’épiscopat monarchique a dû être favorisée par plusieurs facteurs : le développement du ministère de présidence, la pauvreté spirituelle et intellectuelle des anciens et leur démission devant un homme doué et compétent, la diminution du zèle des fidèles, mais aussi l’ambition personnelle de certains hommes ayant l’étoffe d’un Diotrèphe. Le glissement lent mais continu tient aussi au fait que beaucoup d’évêques se sont illustrés dans la lutte contre les hérétiques ou pendant les persécutions. Ainsi leur autorité s’est imposée de plus en plus.

Un certain nombre de privilèges se concentreront peu à peu entre les mains de l’évêque :

  1. Administrer les sacrements (baptême et Sainte-Cène) et confirmer les baptisés.
  2. Présider le clergé.
  3. Nommer les diacres.
  4. Ordonner les autres membres du clergé.
  5. Administrer les revenus de l’Eglise.
  6. Consacrer les édifices du culte.
  7. Juger les différends entre les fidèles.

Dom Gregory Dix (55) a montré que l’évêque du IIe siècle était l’héritier de toute une série de traditions d’origines diverses : ses fonctions liturgiques sont celles de l’episkopos primitif, son autorité pastorale provient de sa présidence du sanhédrin chrétien, la responsabilité spéciale qui lui incombe quant à l’orthodoxie doctrinale de son Eglise et son pouvoir d’ordination lui viennent des « successeurs des apôtres ». « Il y eut un transfert de fonctions de l’apostolat aux évêques locaux » (55, p. 119). Les évêques du IIe siècle sont donc bien plus les successeurs des Timothée et des Tite sur le plan local que des épiscopes-presbytres du Nouveau Testament.

Ainsi l’évolution vers l’épiscopat monarchique et vers la séparation entre clergé et laïcs iront de pair. La situation n’évolue pas partout à la même cadence. A Rome, par exemple, il n’y a pas encore d’évêque au-dessus des presbytres au temps d’Ignace (sa lettre aux Romains omet prudemment ce point ; l’épître de Clément de Rome (fin Ier siècle), et la Didaché (début du IIe siècle) ne font aucune allusion à un évêque unique). Après l’« indistinction des prêtres et des évêques et le gouver nement collégial de l’Eglise… l’épiscopat unitaire apparaît comme un état de fait vers le milieu du IIe siècle » (Mgr. Duchesne, 11, p. 89, 91).

« La constitution épiscopale fut l’armure solide qui permit à l’Eglise de traverser trois siècles de lutte. Mais elle résulte d’une évolution qui éloigna l’Eglise des principes de l’époque apostolique » (E. Choisy, 23, p. 29).

Lorsque la hiérarchisation touchera également les évêques et les subordonnera les uns aux autres suivant l’importance des villes où ils résidaient, le feu vert sera donné pour l’évolution vers la papauté. Mgr. Duchesne retrace cet itinéraire en quelques lignes : « L’Eglise de Dieu qui habite Rome pouvait avoir hérité collégialement de l’autorité supérieure de ses fondateurs apostoliques ; cette autorité se concentrait dans le corps de ses prêtres-évêques ; l’un d’entre eux l’incarnait plus spécialement et l’administrait » (11, p. 95). Mais lorsqu’il ajoute : « Entre ce président et l’évêque unique des siècles suivants, il n’y a pas de diversité spécifique », nous sommes en droit d’émettre des doutes.

4. Hiérarchisation des fonctions ecclésiastiques

Nous avons déjà vu que l’évêque monopolisait peu à peu toutes les fonctions liturgiques, administratives et gouvernementales dans l’Eglise. Les presbytres seront ses associés, les diacres se consacreront aux seules fonctions matérielles (v. Hermas, neuvième vision, 26.2). Déjà chez Polycarpe, ils sont subordonnés aux anciens (Goguel, 47, p. 149). La hiérarchie évêques — presbytres — diacres apparaît pour la première fois clairement dans les écrits d’Ignace : «Il y a un seul calice… un seul autel, comme un seul évêque avec le presbytérium et les diacres» (Philad. 4).

Au IIIe siècle, deux changements importants se produiront au niveau des ministères : la multiplication des ordres et leur hiérarchisation. Comme l’a noté M. Goguel, il s’agit de « deux tendances parallèles, l’une allant vers un accroissement de l’autorité des ministères ecclésiastiques, l’autre vers une diversification des fonctions » (47, p. 159). Le mot « ordre » (ordo en Occident, clerus en Orient) indique qu’il s’agit d’un rang différent, d’une classe à part. Nous trouvons, à partir de là, un ordo ecclesiasticus à plein temps payé par l’Eglise. L’évêque, les presbytres et les diacres constituent les « ordres majeurs ».

Ainsi à Rome il y avait 1 évêque, 46 presbytres et 7 diacres. A cause du récit d’Actes 6, on n’osa pas dépasser le nombre de sept pour les diacres. Mais on créa toute une série d’« ordres mineurs » composés des sous-diacres ayant sous leurs ordres des exorcistes, des lecteurs (chargés de lire et de conserver les Saintes Ecritures), des chanteurs, des acolytes (qui assistaient l’évêque lors de la Sainte-Cène et portaient le pain et le vin aux malades), des portiers (qui veillaient à ce qu’aucun profane ne s’introduise dans les réunions de l’Eglise) et même des fossoyeurs. Cette organisation était en grande partie copiée sur celle du culte dans les temples païens. Dans les grandes villes, l’évêque devenait donc un personnage très important à la tête de tout un corps de fonctionnaires ecclésiastiques.

Mais la hiérarchisation ne s’arrêtait pas à l’échelon local. Au-dessus des évêques il y avait les métropolites, et au-dessus d’eux, les patriarches — en imitation de l’organisation païenne du culte impérial. Comme l’a noté Mommsen : « l’Eglise chrétienne conquérante a pris ses armes hiérarchiques dans l’arsenal de l’ennemi. »

Ainsi, à l’inégalité des clercs et des laïcs on a ajouté celle des clercs eux-mêmes. Le Concile de Trente lancera son anathème 966 contre ceux qui disent « qu’il n’existe pas dans l’Eglise catholique une hiérarchie instituée par disposition divine, laquelle est composée d’évêques, de prêtres et de ministres ». « Si quelqu’un dit que les évêques ne sont pas supérieurs aux prêtres ou que leur pouvoir leur est commun avec les prêtres… qu’il soit anathème » (D 967).

5. Renforcement de l’autorité des fonctionnaires ecclésiastiques et substitution de cette autorité à celle de l’Eglise

Peu à peu l’autorité détenue par l’Eglise dans son ensemble passera entre les mains du clergé constitué en corps distinct des fidèles. Au début, ceux qui exerçaient un ministère particulier dans l’Eglise détenaient une autorité spirituelle liée à leur piété et leurs dons. Peu à peu, elle deviendra une autorité de droit découlant de leur titre. Elle n’est plus dépendante de l’assemblée qui les a délégués dans leurs fonc tions, mais de l’évêque qui les a ordonnés en leur imposant les mains.

Trois jalons marquent ce glissement :

  1. Au début, ils sont dépendants de l’assemblée qui les a élus et responsables devant elle (cf. Actes 6.3-6 ; 14.23 ; 2 Corinthiens 8.19). La Didaché recommande encore : « Elisez-vous des évêques et des diacres dignes du Seigneur » (15.1). Clément parle des évêques institués avec l’assentiment de toute l’assemblée (I Cor. 44.2). Plus tard, l’évêque nommera tous les membres du clergé — y compris son successeur.

  2. Dans l’Eglise primitive, l’autorité des serviteurs de Dieu était liée à leur piété et leurs dons. Ils étaient choisis à cause de leur conduite (Actes 6.3 ; 1 Timothée 3.2 ; Tite 1.5s.) et de leurs charismes. Ils restaient responsables de leur vie et de l’exercice de leur ministère devant l’Eglise qui pouvait, au besoin, les destituer.

    Vers la fin du Ier siècle, la Didaché demande aussi que les hommes choisis par l’Eglise soient « désintéressés, véridiques et éprouvés » (15.1). Clément reste dans la même ligne lorsqu’il dit qu’il serait injuste de destituer des évêques « qui ont servi le troupeau sans reproche, pleins d’humilité, de modestie et paisiblement, auxquels tous ont rendu longtemps un bon témoignage » (44.4). Hermas, un « laïc », se permet de juger les évêques et les diacres et de leur adresser des avertissements. Il réagit contre certains ecclésiastiques qui réclament trop d’honneurs (troisième vision, chap. 9).

    Déjà, au début du IIe siècle, du temps d’Ignace, l’autorité de l’évêque, des presbytres et des diacres découle de leur fonction — indépendamment de leurs dons. Ignace écrit aux Ephésiens : « Ayons soin de ne pas résister à l’évêque pour être soumis à Dieu. Et plus on voit l’évêque garder le silence, plus il faut le révérer ; car celui que le maître de maison envoie pour administrer sa maison, il faut que nous le recevions comme celui-là même qui l’a envoyé. Donc il est clair que nous devons regarder l’évêque comme le Seigneur lui-même» (5.3-6.2). Ce qui est en-dehors de l’évêque et des presbytres « ne peut être appelé Eglise » (Trall. 3.1).

    Plus tard, on dira que le comportement immoral du médecin ne diminue en rien l’efficacité de ses médicaments, celui des ecclésiastiques ne saurait donc vicier l’effet des sacrements. L’essentiel est d’avoir été régulièrement ordonné.

  3. A l’origine, l’Eglise, dans son ensemble détenait l’autorité. Tous examinaient collectivement les questions de doctrine (Actes 15.1-29) et de discipline (Matthieu 18.17 ; 1 Corinthiens 5.11-13 ; 1 Thessaloniciens 5.14 ; 2 Thessaloniciens 3.6-15) et géraient les finances (1 Corinthiens 16.1-4 ; 2 Corinthiens 8.18-24).

    Chez Clément de Rome, c’est encore un vote de l’assemblée qui tranche les différends doctrinaux, et l’hérétique est invité à agir selon la décision de la majorité (Co. 54.2). Pour Ignace, nous l’avons vu, il n’y a pas d’Eglise en dehors de l’évêque et des diacres (Trall. 3:1), « tous ceux qui sont à Dieu et à Jésus-Christ, ceux-là sont avec l’évêque » (Philad. 3.2). Cyprien en déduira la réciproque logique : « Celui qui n’est pas avec l’évêque n’est pas dans l’Eglise » (Aux Eph. 66.8). L’évêque, selon Ignace, détient la pensée de Dieu (Polyc. 5:2). Donc « restez inséparablement unis à Jésus-Christ, notre Dieu, à votre évêque et aux préceptes des apôtres. Quiconque est à l’intérieur du sanctuaire est pur ; quiconque est à l’extérieur du sanctuaire est impur ; ce qui veut dire que quiconque agit sans l’évêque, le presbytérium et les diacres n’a pas une conscience pure » (Trall. 7.1-2), « Celui qui honore l’évêque est honoré de Dieu ; celui qui fait quelque chose à l’insu de l’évêque sert le diable » (Smyrn. 9.1).

Ces cinq évolutions convergent vers un même résultat : la constitution d’un clergé hiérarchisé, détenteur de toute l’autorité dans l’Eglise et ayant le monopole de l’administration des sacrements.

B. Au IVe siècle

Au IVe siècle, lorsque les païens convertis par voie de décret impérial afflueront dans l’Eglise, ils dépendront entièrement de leurs conducteurs spirituels qui auront le monopole de tout le domaine « spirituel ». La notion de christianisme s’absorbera de plus en plus dans celle de l’Eglise visible. Hors d’elle, pas de salut. Cette formule sera répétée sous de nombreuses formes au IVe siècle. Or, l’autorité spirituelle de cette Eglise va se concentrer de plus en plus dans son clergé. Comme le dit H. Kraemer : « A partir du moment où Ignace et Cyprien eurent affirmé clairement que ‘l’Eglise est constituée par l’évêque et son clergé’, le type de pensée ‘ecclésiastique’ et ‘hiérarchique’ domina de plus en plus» (66, p. 37). Il est significatif, par exemple, que pour le Concile de Nicée, ce n’est plus l’ensemble des membres qui constitue l’Eglise, mais l’ensemble du clergé. Les évêques, dans leurs conciles, sont collectivement l’organe du Saint-Esprit. En tant qu’hommes « spirituels », ils peuvent juger toute chose et n’être jugés par personne (Canons 5 et 18 du Concile de Nicée).

D’autre part, l’Eglise s’étend et contient de plus en plus d’éléments divers mal préparés à leur vocation de chrétiens. D’où une nouvelle concentration de toute l’autorité spirituelle sur le clergé. « Le sacerdoce universel de la Nouvelle Alliance disparaît pour faire place au sacerdoce privilégié de l’Ancienne » (Chastel, 81, II, p. 128). Le clergé s’élève toujours davantage au-dessus du troupeau, et transforme le ministère en une sacrificature exclusive, en un organe indispensable par lequel les dons du Saint-Esprit doivent passer pour se répandre sur le troupeau. Au IVe siècle, l’expression « vicaire du Christ » est devenue générale ; l’évêque est appelé « un Christ terrestre », le « médiateur nécessaire entre Dieu et les hommes », « un Dieu sur la terre » : A partir du moment où il était ordonné, il ne pouvait plus être frappé d’excommunication, quelle que fût la gravité de ses fautes, ni être soumis à une pénitence publique. Un costume ecclésiastique spécial et la tonsure le distingueront extérieurement des laïcs. Les fidèles venus du paganisme transporteront sur lui les marques d’honneur qu’ils avaient l’habitude de porter aux prêtres païens. Les privilèges et les largesses des empereurs chrétiens et des fidèles feront de lui le personnage le plus considéré et le plus riche de la cité. Les évêques sont anoblis et deviennent fonctionnaires de l’Empire romain. Rares furent les chrétiens qui, dans leurs dernières volontés, n’incluaient pas un legs pour l’Eglise,afin d’acheter les prières du clergé. Au commencement du Ve siècle, l’Eglise possédera environ un dixième du territoire de tout l’Empire. Résultat : un clergé riche qui ne sera plus dépendant des offrandes du troupeau. Première conséquence : les laïcs seront complètement exclus du gouvernement de l’Eglise, en particulier de l’élection des membres du clergé. L’évêque seul disposera désormais du choix des prêtres et des diacres. Le Concile de Laodicée (357 à 367) entérine le changement et ôte ce droit à la multitude. Elle conserve encore quelque temps le droit de refuser l’évêque qu’on voudrait lui imposer, mais, peu à peu, les évêques eux-mêmes désignent leurs successeurs. Dès le milieu du Ve siècle, le troupeau est entièrement exclu du gouvernement de l’Eglise, dont le clergé seul demeure chargé. La participation des laïcs se résumera désormais aux tâches administratives et matérielles (tenue des registres, secrétariat, archives, économat, infirmerie...). Le concile de Nicée précisera que, pour remplir un office ecclésiastique quelconque, il faut avoir reçu l’ordination.

A cette époque-là, un autre changement important se produit. « Les presbytres quittent le collège presbytéral de la ville pour s’installer dans les villages. Là, ils font à leur tour, tout seuls, ce qui était auparavant réservé à l’évêque, à l’exception de l’imposition des mains ; ils célèbrent l’Eucharistie, ils baptisent, ils font figure de chefs d’Eglise. On les appela donc, comme les évêques, sacerdotes, mais on ajouta : secundi ordinis » (J. Moingt : Recherches de Science religieuse, p. 568).

Autre changement important datant de cette époque: le célibat des prêtres. Un « nouvel évangile » se répandit en Occident, « l’évangile de la virginité et de la continence » (Babut, 09, p. 60). Ses grands apôtres furent Ambroise de Milan et Jérôme. Se fondant sur la parabole du semeur, ils déclaraient que le grain qui en rapporte 100 autres ce sont les vierges, celui qui en rapporte 60, ce sont les continents et les veuves, quant aux mariés, ils sont des chrétiens de troisième ordre qui ne sauraient rapporter que 30. Beaucoup de jeunes renoncèrent au mariage pour être plus fidèles à Christ. Les jeunes gens faisant vœu d’abstinence se regroupaient en communautés monastiques, les jeunes filles prenaient le voile, insigne de la femme mariée, pour signifier qu’elles se considéraient désormais comme les épouses du Christ. Le mouvement, parti de l’Italie, gagna la Gaule et l’Espagne vers la fin du IVe siècle.

Des hommes riches et instruits se firent baptiser pour signifier leur résolution de « se donner tout entier à Dieu », ils renoncèrent à toute activité séculière, distribuèrent leurs biens en aumônes et s’assemblèrent dans des communautés pour prier et lire l’Ecriture. Comme l’élection des prêtres et des évêques se faisait encore par acclamation populaire en Gaule et en Espagne à cette époque-là, les « Priscillianistes » (du nom de l’instigateur de ces « confréries », un laïc appelé Priscillien) gagnèrent de nombreux sièges épiscopaux. Peu à peu, le célibat des prêtres s’imposa dans tout l’Empire.

C. Au Moyen-Age

Les théologiens du Moyen-Age construiront leur doctrine du sacrement de l’Ordre sur la plateforme atteinte par l’évolution des ministères à la fin du IVe siècle. Le prêtre sera essentiellement l’homme qui administre les sacrements. Les presbytres deviendront les prêtres au sens de hiereus, ayant les mêmes fonctions que les sacerdotes dans le paganisme et dans le judaïsme, c’est-à-dire qu’ils étaient « les préposés aux sacrifices cultuels des religions païennes et de l’Ancien Testament, les responsables de la sphère du sacré où l’homme entre en relation avec Dieu… Deux vocabulaires, deux mondes de signification se sont donc contaminés, puis recouverts l’un l’autre. En fait, dans la mentalité courante, et pratiquement jusqu’à nos jours, le sens sacerdotal a dominé le sens presbytéral » (B. Sesboué, M.M., 74, p. 475). « Pour la théologie de la prêtrise, estime F.X. Durrwell, cette évolution sémantique fut néfaste. La notion chrétienne du prêtre s’en trouva contaminée par les réalités toutes différentes que recouvre un même nom. Et les mots souvent corrompent la pensée. Pour retrouver et garantir la pureté de l’idée évangélique, il faudrait forger des mots nouveaux, des mots purs » (« Le prêtre dans l’Eglise », Lumen Vitae, 24, 1969, p. 114).

Au XIIe siècle, un théologien, Gratien, décrit l’Eglise comme formée de deux genres (généra) ou de deux peuples (populi). L’un des genres se consacre à l’office divin, à la contemplation et à la prière, tout en étant libre de toute préoccupation temporelle: c’est le clergé. L’autre genre peut posséder des biens temporels, se marier, cultiver la terre : ce sont les laïcs. Ils peuvent aussi obtenir le salut s’ils ont évité le vice en faisant le bien. Mais c’est plutôt comme une sorte de concession envers la faiblesse humaine qu’on leur accorde ce privilège.

Durant le Moyen-Age, le niveau spirituel et intellectuel des prêtres s’abaissera de plus en plus. Bientôt ils seront choisis parmi les serfs qui seront affranchis en entrant dans les ordres. L’affranchissement deviendra un privilège accordé pour assurer le recrutement dans les ordres. Désormais l’influence des prêtres dans l’Eglise sera pratiquement nulle, seuls les évêques auront encore quelque chose à dire. L’autorité de ces derniers s’accroît, non seulement par l’abaissement du niveau des prêtres, mais aussi par l’opulence et les faveurs accordées par les princes, par le nouveau rôle qu’ils sont appelés à jouer dans l’Etat et par les plaids épiscopaux, c’est-à-dire les tribunaux qu’ils président.

Les fausses décrétales d’Isidore apparues entre 829 et 845 qui devinrent la base du droit canonique d’Occident nous donnent une idée de la considération dont jouissaient les évêques : « Les évêques sont les envoyés de Dieu, les yeux que l’Eternel s’est choisis, ceux dont Il a dit : Qui vous écoute m’écoute. Les laïcs ne doivent jamais se mêler de juger des évêques, mais tant qu’ils n’errent pas dans la doctrine, les supporter, quelles que soient leur vie et leurs mœurs. »

Il faut dire aussi que, durant tout le Moyen-Age, l’évêque joua un rôlepolitique de premier plan : comme grand propriétaire terrien, administrateur, arbitre entre les autorités civiles, juge, financier… Aussi, certaines grandes familles veillaient-elles jalousement à ce que cet office ne leur échappe pas — quitte à nommer des enfants au siège épiscopal (les « princes-évêques »). Comme l’évêque était davantage un politicien qu’un pasteur, l’appelation « prêtre » passa peu à peu exclusivement à ceux qui étaient les véritables préposés aux fonctions liturgiques et sacramentelles, c’est-à-dire aux pasteurs des paroisses (v. Hanson, 79).

Mais d’un autre côté, les évêques voient aussi certaines catégories d’ecclésiastiques et de laïcs se soustraire à leur autorité :

  1. Le clergé régulier, c’est-à-dire les abbés, prieurs, supérieurs des couvents et des différents ordres qui se multiplient. Leur indépendance est un privilège qu’ils tiennent des papes ou de certains évêques eux-mêmes.

  2. Ceux qui avaient fait des dons à l’Eglise pour fonder ou construire de nouvelles églises. Pour encourager ces dons, on leur avait donné certains droits dans la nomination des prêtres : ils pouvaient présenter — ou parfois même nommer — leurs candidats (amis, parents, protégés). Ces prêtres refusaient donc l’obéissance aux évêques qui n’étaient pour rien dans leur nomination. Le plus grave c’est que ces privilèges étaient héréditaires et affectaient donc une partie du clergé séculier durant des générations.

  3. Les chapelains royaux. Cette anarchie dans le clergé augmentera l’autorité des papes, suivant le principe éprouvé : diviser pour régner.

Durant tout le Moyen-Age, le refuge de ceux qui voulaient vivre selon l’Evangile était le monastère. Les couvents n’étaient pas, au départ, des associations de religieux : « les premiers monastères étaient presque entièrement composés de laïcs » (Gibbs-Morton, 66, p. 41). C’est là aussi que la Bible a été conservée et recopiée ; c’est de là que partaient beaucoup d’essais de rénovation de l’Eglise.

D’autres tentatives de réforme plus radicales mirent les structures mêmes de l’Eglise romaine en question. Elles ne nous sont connues que par les actes des procès d’excommunication qui les obligeaient à vivre dans la clandestinité. Autant dire qu’elles n’apparaissaient pas sous un jour très favorable. Pourtant, derrière les protestations des Pauliciens, Bogoumiles, Lollards, Béghards… on devine des essais de rétablissement du ministère évangélique tel qu’il nous apparaît dans le Nouveau Testament.

Comme le dit Y. Congar (66, p. 113), les « hérésies » qui se sont développées à partir du XIIe siècle (Valdo, Wyclif, Hus) et qui triompheront dans la Réforme du XVIe siècle se caractérisent par le fait qu’elles mettent en question le salut même de l’Eglise caractérisé par la croissance de l’appareil clérical (cité M. Horisberger, 83, p. 9).

La tentative de réforme qui eut le plus de retentissement au Moyen-Age fut celle de Pierre Valdo et des Pauvres de Lyon ; un mouvement essentiellement laïc — qui par un miracle obtint pour peu de temps l’autorisation du pape de prêcher l’Evangile — dont les «barbes» sillonnèrent toute l’Europe pour répandre la Parole de Dieu.

D. Au temps de la Réforme

Les déviations du ministère ecclésiastique furent l’une des causes de la Réforme. A côté de la redécouverte du salut par la foi, celle du sacerdoce universel fut, selon l’historien E.G. Léonard, « l’autre base, trop souvent méconnue du protestantisme » (58, p. 50).

1. Luther

« Dans l’un de ses premiers écrits, adressé A la noblesse chrétienne, Luther se représente « p;abattant les trois murailles opposées par le catholicisme à la vérité : la distinction du clergé et du laïcat, le monopole du clergé sur l’explication des Ecritures, le monopole des autorités ecclésiastiques sur la convocation des grandes assemblées chrétiennes connaissant la foi et la constitution de l’Eglise» (E.G. Léonard, 58, p. 50).

Il y dit: « On a inventé que le pape, les évêques, les prêtres, les gens des monastères seraient appelés état ecclésiastique, les princes, les seigneurs, les artisans et les paysans état laïque, ce qui est certes une fine subtilité et une belle hypocrisie. Personne ne doit se laisser intimider par cette distinction, pour cette bonne raison que tous les chrétiens appartiennent vraiment à l’état ecclésiastique, il n’existe entre eux aucune différence, si ce n’est celle de la fonction, comme le montre Paul en disant (1 Corinthiens 12.12ss) que nous sommes tous un seul corps, mais que chaque membre a sa fonction propre, par laquelle il sert les autres, ce qui provient de ce que nous avons un même baptême, un même Evangile et une même foi, et sommes de la même manière chrétiens, car ce sont le baptême, l’Evangile et la foi qui seuls forment l’état ecclésiastique et le peuple chrétien… Nous sommes absolument tous consacrés prêtres par le baptême, comme le disent saint Pierre (1 Pierre 2.9) : « Vous êtes un sacerdoce royal et une royauté sacerdotale » et l’Apocalypse (5.10) : « Tu as fait de nous par l’effusion de ton sang des prêtres et des rois » (p. 83-85 de la trad. Gravier, dans l’édition Aubier, Paris, 1944).

Il imagine que des « laïcs pieux » soient menés en captivité ou dans le désert et chargent l’un d’eux de baptiser, de célébrer la Cène et de prêcher. « Cet homme, dit Luther, serait vraiment un prêtre, aussi authentique que si tous les évêques et tous les papes l’avaient consacré… C’est ainsi que, dans l’antiquité, les chrétiens choisissaient dans la masse des fidèles leurs évêques et leurs prêtres» (W.A., VI, 61, cité dans Strohl, 34, p. 196-197).

Dans son écrit sur La Liberté chrétienne (W.A., VII), il réaffirme : « Rois, nous sommes aussi prêtres. La dignité sacerdotale dont nous sommes revêtus, dignité plus excellente que la royauté elle-même, nous donne le droit de nous présenter devant Dieu, d’intercéder pour nos frères, de les instruire, d’exercer en un mot notre charge sacerdotale, de laquelle tout incrédule est exclu» (cité dans Strohl, 34, p. 78 ; voir d’autres citations dans A.K., 67, p. 272-273).

Pour Luther, « le ministère n’est qu’une délégation à une activité spécialisée dans la communauté, souhaitable mais non indispensable, les cérémonies d’institution n’ont aucune sorte d’importance» (E.G. Léonard, 58, p. 54).

Cependant, lorsqu’il s’agit de mettre ces principes en pratique, Luther rencontra toute une série d’obstacles :

  1. La doctrine du sacerdoce universel s’applique à de véritables chrétiens ; or, dans les Eglises passées à la Réforme, souvent pour des raisons politiques, il fallait d’abord évangéliser pour que des chrétiens naissent d’En-Haut. Luther avouait, à l’occasion : « Parmi mille (paroissiens), on trouve à peine un vrai chrétien. Nous ne sommes presque que des païens portant le nom de chrétiens » (W.A., 10.11.11s). « Je n’ai pas encore les personnes qu’il faudrait » pour mettre en pratique les principes d’Eglise exposés dans la Deutsche Messe » (v. A.K., 67, p. 209-220). En fait, la doctrine du sacerdoce universel n’est applicable que dans des Eglises de professants.

  2. Les désordres auxquels donnèrent lieu les théories des anabaptistes spiritualistes et révolutionnaires (à ne pas confondre avec les ana baptistes bibliques, cf. A.K., 67, p. 244-245) servirent à Luther de repoussoir — et peut-être de prétexte — pour revenir à des formes d’organisation éprouvées par le temps.

  3. L’obstacle majeur fut l’opposition des gouvernements : alarmés par des théories qu’ils jugeaient trop révolutionnaires et dangereuses, ils demandèrent des garanties aux nouvelles Eglises et à leurs conducteurs. Ces garanties seront, d’une part, les études théologiques, d’autre part, l’ordination en accord avec les autorités civiles. « Au moment de construire sa communauté chrétienne, dit E. Brunner, Luther fut obligé d’avoir recours à la coopération de l’Etat et à des formes juridiques. Il laissa les princes organiser l’Eglise et lui donner un régime juridique» (E. Brunner, 56, p. 121).

    Il faut dire aussi que les princes et les magistrats politiques, sans l’aide desquels la Réforme ne pouvait se faire, tendaient à jouer un rôle de plus en plus important dans la conduite des affaires intérieures de l’Eglise. Celle-ci ne vit d’autre moyen de se défendre contre une ingérence indue dans sa vie que la décision de laisser tout le côté « spirituel » entre les mains des spécialistes, c’est-à-dire des théologiens.

    En fait, comme le dit Ch. Fueter : « Les circonstances historiques furent plus fortes que les postulats évangéliques de Luthe » (43, p. 93).

  4. Pratiquement, nous dit E.G. Léonard, Luther s’est désintéressé de la réalisation de ses conceptions ecclésiastiques, laissant faire Mélanchthon, ses autres disciples et les princes, sur des modèles totalement différents de ceux qu’il avait prônés (58, p. 54).Ainsi, « la Réforme luthérienne a aboli la hiérarchie sacerdotale, mais elle l’a remplacée en partie par l’office du gouvernement ecclésiastique des théologiens. Au lieu de l’opposition ‘laïc — prêtre consacré’ il y aura celle entre laïc et théologien régulièrement ordonné » (L. Rott : Presbyter, E.G., 78, p. 421).

    «Luther a remplacé l’office de prêtre par celui de prédicateur chargé aussi de l’administration des sacrements… Bien que la Réformation ait repensé la question du ministère à la lumière du Nouveau Testament, les structures du ministère ecclésiastique telles qu’elles s’étaient développées dans l’Eglise catholique romaine sont restées pratiquement inchangées : on a maintenu une « classe spirituelle » particulière d’ecclésiastiques, formée par des études théologiques et chargée de fonctions officielles, une classe distincte des « laïcs » ; on a maintenu la concentration des charges dans la personne du pasteur : prédication, enseignement, administration des sacrements, cure d’âme, actes ecclésiastiques, discipline ; on a con tinué à exclure la paroisse de la participation active à l’organisation du culte » (U. Brockhaus, Amt, E.G., 78, p. 19).

2. Calvin

Calvin s’est appuyé sur la liste d’Ephésiens. 4.11 pour définir les ministères donnés par Christ à l’Eglise, mais, estimant que les Eglises étaient par tout « dûment ordonnées » c’est-à-dire fondées et établies, il décréta que les trois premiers ministères de cette liste avaient disparu, n’ayant plus de raison d’être. Il n’a donc retenu que les fonctions de pasteur et de docteur comme « offices ordinaires » de l’Eglise. Il a pris ailleurs les offices de presbytre (ou ancien) et de diacre. Pour ces deux derniers, il trouva les fonctions dans la liste de Romains 12 : le gouvernement et le « soin des pauvres» parce que selon lui c’était les seuls dons utiles pour l’Eglise de son temps : « Que cet état n’ait point été pour un seul âge, l’expérience le démontre. Il faut donc tenir cet office de gouvernement nécessaire pour tout le temps » (Inst. IV, 3, 8). Par conséquent, c’est sur un raisonnement pragmatique, sur une «&nnsp;théologie de l’expérience », qu’est fondé le système ministériel réformé séparant le pasteur des anciens. Le premier concentre en sa personne les offices de berger, docteur et gouvernant alors que les anciens sont dévolus essentiellement au « soin des pauvres » et aux besoins matériels de l’Eglise.

« L’erreur de Calvin, dit H. d’Espine, a été de faire de la charge d’ancien une charge distincte de la charge de pasteur, alors que, d’après les Actes et les épîtres, ce sont les anciens qui sont les pasteurs, chargés de paître le troupeau. Calvin a ainsi positivement créé une charge dont on chercherait en vain le prototype dans le Nouveau Testament, celle du pasteur, seul berger, seul conducteur du troupeau paroissial, assisté, il est vrai, lorsqu’il s’agit de « corriger les vices », par un « conseil de bons prud’hommes ». Lorsqu’on considère, d’autre part, que Calvin réserve absolument à ce « pasteur » l’administration des sacrements, que ce pasteur est seul consacré à son ministère par l’imposition des mains, et que sa charge seule est une charge à vie, on ne s’étonne pas qu’avec le temps, le pasteur ait été considéré comme un « clerc » et les anciens comme des laïcs » (44, p. 37).

On doit constater, dit E.G. Léonard, que « le laïc Calvin donna fréquemment dans le cléricalisme, tandis que le clerc Luther poussait parfois, sur le terrain ecclésiastique, le laïcisme jusqu’aux abords de l’anarchie» (58, p. 55).

Ainsi on rétablit, dans les Eglises de la Réforme, le système clérical que l’on avait théoriquement répudié. Etienne Chastel, qui fut professeur d’histoire ecclésiastique à la faculté de théologie de Genève, écrivait, il y a un siècle : «Tout en continuant à repousser le sacerdoce papiste, on établit dans les confessions de foi que le ministère sacré, en tant que fonction, était d’institution divine, que Jésus lui-même avait établi des charges spéciales pour la dispensation des sacrements et, avant tout, pour l’enseignement de l’Evangile ; que ce ministère ne devait pas appartenir à chacun, mais seulement à celui qui en aurait la mission légale, constatée par une consécration solennelle (Confession Helvétique, 18:8)... Non seulement on exclut la multitude de l’exercice du ministère sacré, mais encore on ne lui accorda qu’une part assez indirecte dans le choix de ses pasteurs et dans l’administration de l’Eglise » (Histoire du christianisme, 81, IV, p. 234).

Un essai de mise en pratique du sacerdoce universel fut tenté à Strasbourg par le Réformateur Martin Bucer. A partir de 1538, il insista sur le devoir de tous les chrétiens de participer à la cure d’âme. Dans les « communautés chrétiennes » rassemblant les « paroissiens pieux volontaires », on devait élire deux ou trois des « meilleurs hommes » comme anciens ayant pour tâche de surveiller la communauté, l’Eglise et… les pasteurs. Le Conseil de la Ville s’opposa à la tentative. Après le départ de Bucer, douze anciens laïcs prirent en main la direction de la fraternité, mais les pasteurs convainquirent ses membres de retourner dans leurs paroisses et tout ce beau départ se perdit dans le sable (voir A.K., 67, p. 230-233).

Jacques de Senarclens écrit au sujet des ministères : «Chassez le naturel, il revient au galop… Le monde reprit ses ‘droits’ dans la théologie, les communautés solides furent rapidement dissoutes dans l’institution, et le fidèle redevint sans tarder un laïc. Ainsi en sommes-nous revenus à peu de chose près au corpus christianum » (J. Eilul : Appel aux laïcs, 50, p. 8).

Dans sa Théologie du laïcat, Hendrik Kraemer constate : « La place responsable des laïcs dans l’Eglise et le principe du sacerdoce universel des croyants furent des éléments importants du mouvement réformateur. Et pourtant, après que la Réforme eut pris pied dans les différents pays du continent européen, nous voyons qu’en général les laïcs passèrent au second plan et que le ministère ou le clergé, bien que pour des motifs et dans des formes différentes, fut rétabli comme l’« office » et le corps représentant l’Eglise. L’Eglise des pasteurs commence à se développer» (H. Kraemer, 66, p. 8).

3. Les différents types d’organisation ecclésiastique

Les différentes Eglises issues de la Réforme adoptèrent grosso modo trois systèmes de gouvernement ecclésiastique : le régime épiscopal, presbytérien ou congrégationaliste, suivant le point d’évolution de l’Eglise ancienne où elles cherchèrent leur modèle.

a) Eglises de type épiscopal

Certaines de ces nouvelles Eglises remontèrent à l’époque antérieure à celle de l’établissement de la papauté et prirent l’Eglise du IVe siècle comme modèle ; elles substituèrent donc à la monarchie le gouvernement de type aristocratique et laissèrent à la tête des Eglises des évêques et des archevêques auxquels elles conservèrent à peu près les mêmes attributions que du temps d’Ambroise et d’Augustin. Ce fut le cas par exemple de l’Eglise d’Angleterre et de celle de Suède. Celles du Danemark, de Norvège et de Moravie adoptèrent également l’épiscopat. Parfois les chefs de l’Eglise prirent les titres de surintendants, inspecteurs ou visiteurs ecclésiastiques, mais, dans d’autres pays, ils conservèrent ou reprirent le titre d’évêque.

b) Eglises de type presbytérien

La plupart des Eglises réformées remontèrent à une époque plus ancienne et allèrent chercher leur modèle de gouvernement ecclésiastique au IIe siècle. Ce fut le cas des Eglises dites presbytériennes qui décrétèrent une égalité parfaite entre tous les ministres de l’Evangile. C’est le type d’Eglise que nous trouvons au IIe siècle à partir d’Ignace d’Antioche (évêque, presbytres, diacres, fidèles). Le gouvernement de l’Eglise était remis entre les mains de l’assemblée des ecclésiastiques et des laïcs qui leur étaient adjoints, c’est-à-dire au consistoire. Celui des Eglises d’une région relevait des colloques ou des synodes provinciaux ou nationaux au-dessus d’eux. Ainsi dans le régime presbytérien le lien entre les diverses Eglises s’établissait au moyen d’une hiérarchie d’assemblées représentant des associations d’Eglises de plus en plus nombreuses, alors que, dans le système épiscopal, il était constitué par une hiérarchie d’ecclésiastiques supérieurs les uns aux autres en pouvoir : prêtres, évêques, archevêques.

c) Eglises de type congrégationaliste

D’autres Eglises remontèrent encore plus haut et prirent modèle sur les Eglises apostoliques des premiers temps. Ce sont les Eglises de type indépendant ou congrégationaliste. Le premier qui proposa ce système fut un Anglais nommé Brown. Pour lui, tous les membres de l’Eglise étaient parfaitement égaux; ils pouvaient tous également, lorsqu’ils y étaient appelés par la communauté, et sans formation théologique préalable, exercer les fonctions ecclésiastiques ; la communauté avait le droit d’admettre ou d’exclure souverainement ses membres et ses ministres du culte. Lorsque l’Eglise devenait trop nombreuse pour continuer à se rassembler dans le même local, elle se divisait, mais aucune des communautés formées par ces partages n’exerçait sur les autres un droit quelconque de juridiction ; elles vivaient ensemble sur le pied d’Eglises sœurs ; en cas d’erreurs ou d’hérésie, elles s’adressaient des avertissements, si l’une d’elles refusait d’accepter les mises en garde, on rompait le lien de communion avec elle. Les droits des pasteurs se limitaient à la communauté qui les avait élus, le seul lien entre les Eglises était celui de la communion fraternelle.

La lutte entre ces trois systèmes de gouvernement ecclésiastique occupe une bonne part des annales de l’histoire religieuse des pays où la Réforme a pris pied, mais on peut dire que la plupart des « grandes Eglises » s’en tinrent aux deux premiers types de gouvernement, le modèle congrégationaliste n’étant généralement adopté que par des Eglises de professants. Elles restaient aussi dans la ligne cléricale défi nie au XVIe siècle, renforcée plutôt par les siècles d’orthodoxie qui suivirent : les pasteurs gardaient le monopole de la proclamation de la Parole de Dieu et de l’administration des sacrements. Jusqu’au siècle dernier, il était sévèrement interdit aux laïcs de commenter la Bible dans des réunions ou de distribuer la Sainte-Cène. La police veillait strictement au respect de ces règlements dans les pays luthériens. Seule était tolérée dans des réunions non présidées par un pasteur — si celles-ci étaient permises — la lecture d’un sermon imprimé rédigé par un pasteur régulièrement consacré. Aujourd’hui encore, l’office de « lecteur » confié à des laïcs dans certaines Eglises historiques (par manque de vocations pastorales), consiste à lire un sermon composé par un pasteur ; quant à la présidence de la Cène, elle reste généralement réservée aux ministres régulièrement consacrés.

4. Dans l’Eglise catholique

Du côté de l’Eglise romaine, on assista, avec le Concile de Trente à un durcissement de la notion cléricale du ministère, « en définissant l’eucharistie comme un sacrifice, dit M. Horisberger (83, p. 11), Trente a voulu donner une définition essentiellement sacerdotale et sacramentelle du ministère, définition qui devait faire contrepoids à la compréhension réformée qui mettait l’accent sur un simple ministère de la prédication ; le ministère est organisé en fonction du sacerdoce ; tout converge vers lui ; il est lui-même un sacrement. Ainsi, au simple ministère, c’est-à-dire au sens propre, au simple service (dont celui de la Parole est le plus élevé pour Luther et pour la Réforme de manière générale), Trente oppose le sacerdoce, qui peut exister en dehors de la prédication et même en dehors de l’église-communauté des fidèles, et qui est conçu sous le mode du pouvoir: celui d’offrir le sacrifice du « vrai corps et sang du Christ » et de remettre ou retenir les péchés. Le double pouvoir confère au ministère sacerdotal et à l’autorité qui lui est liée un caractère nettement sacral (le prêtre est « ministre du sacré », médiateur entre Dieu — contenu dans l’eucharistie — et les hommes) ainsi que judiciaire au sens plein du terme.

Le refus de prendre en considération l’apport de la Réforme, et même, l’opposition à sa « théologie de la Parole » aura pour conséquence « une sacerdotalisation et une sacralisation unilatérale du ministère dont l’autorité sera fondée essentiellement sur le sacrement de l’ordre » (83, p. 11-12).

E. Depuis le XVIe siècle

a) Le piétisme s’est élevé contre le monopole des pasteurs et contre la passivité des autres chrétiens qui en découlait. En 1675, Spener, le promoteur du mouvement piétiste, demanda à tout chrétien d’exercer le sacerdoce dans sa famille et dans les petites communautés constituées au sein des paroisses (ecclesiolae in ecclesia). A côté des cultes, on organisa des rencontres où tous pouvaient participer à la lecture de la Bible et à l’entretien fraternel. Dans les communautés moraves (Herrenhut réorganisées par Zinzendorf), on mit en place toute une série de ministères sur le modèle du Nouveau Testament.

Wesley essaya de combattre le cléricalisme en créant des classes bibliques dirigées par des prédicateurs laïcs. Mais peu à peu, l’Eglise méthodiste mit toujours plus d’accent sur la formation de ces prédicateurs qui redevenaient des pasteurs dans le sens habituel du mot.

b) Au XIXe siècle

Le grand historien de l’Eglise J. Neander (1789-1850) réagit contre la situation de son temps en jalonnant l’évolution du cléricalisme à partir du IIe siècle. Il montrait que, dans l’Eglise primitive, « l’office de l’enseignement n’était pas attribué à un homme ou à plusieurs ; mais tout fidèle qui s’y sentait appelé pouvait dire, dans l’assemblée de l’Eglise, un mot pour l’édification commune » (Allgemeine Geschichte der christlichen Religion und Kirche, I, p. 227). A. Vinet le cite abon damment dans sa Théologie pastorale (1850, 42, p. 33, 227s) pour montrer que, très tôt, se manifesta dans l’Eglise une tendance à faire des pasteurs une caste spéciale (42, p. 32-33, 376-382). Mais il ne réussit pas non plus à renverser le mouvement.

A la même époque, Merle d’Aubigné et le Comte Agénor de Gasparin essayèrent de s’attaquer au système clérical dans l’Eglise protestante. Dans L’Eglise selon l’Evangile (1879), ce dernier affirme qu’au Ier siècle « tout ancien était pasteur » (p. 245). Il y avait une seule charge d’ancien non divisible en anciens qui enseignent et anciens qui gouvernent (contre Calvin), tous les anciens étaient institués par imposition des mains. Il n’existe, selon lui, que trois solutions :

  1. la romaine où tous les anciens sont des clercs,
  2. la protestante qui partage les anciens en deux classes : clercs et laïcs,
  3. et la scripturaire : tous les anciens sont des laïcs.

H. d’Espine (44) reprendra la plupart de ses thèses.

Il fallut attendre la naissance du Mouvement des Frères au XIXe siècle pour redécouvrir une structure d’Eglise conforme à la doctrine du sacerdoce universel, (voir A.K. : G. Müller : L’audace de la foi, p. 81-95) c’est-à-dire des assemblées où « chacun des frères a l’occasion d’exhorter ou d’enseigner les autres s’il estime avoir quelque chose à dire qui puisse faire du bien aux auditeurs » (G. Müller :Narrative I, Londres, 1895, p. 67-69).

Pourquoi le principe du sacerdoce universel de tous les croyants ne fut-il « jamais appliqué de façon vraiment effective en Europe » ? H. Kraemer qui fait cette constatation dans sa Théologie du laïcat (66, p. 41) analyse très lucidement les causes de l’échec :

  1. Dans une Eglise vieille de plusieurs siècles, « chrétien baptisé » est loin d’être synonyme de chrétien réellement croyant.

  2. Dans une Eglise qui pendant des siècles maintient ses membres dans un état d’immaturité spirituelle, ceux-ci ne pouvaient pas agir comme des personnes spirituellement adultes.

  3. Tout en éliminant radicalement la distinction entre clergé et laïcat, la Réforme a souligné fortement la prééminence du ministère de la prédication et la juste administration des sacrements. L’une comme l’autre exigeait un corps de personnes compétentes et formées. La prédication présupposait une formation théologique ; l’administration des sacrements une ordination régulière (66, p. 42-43). On retrouva donc par un « biais imprévu » (dont A. Vinet prétendait que c’était « l’art clérical ») la distinction entre clergé et laïcat.

Au XXe siècle, les grandes Eglises ont redécouvert le rôle des laïcs. C’est même un théologien catholique, le Père Y.M. Congar, qui a posé les premiers Jalons pour une théologie du laïcat. Hendrik Kraemer qui a dirigé de 1948 à 1955 l’institut œcuménique de Bossey a consigné ses thèses sur l’engagement du laïc pour le renouveau de l’Eglise dans sa Théologie du laïcat (1958). Deux anglicans, Gibbs et Morton, ont donné le Feu vert pour les laïcs (1955-66).

Mais suffit-il de faire quelques ajustements de détail pour remédier à une situation vieille de plus de 17 siècles ? Ne s’agit-il pas d’une question fondamentale touchant aux structures mêmes de l’Eglise ?

Dans l’Eglise romaine, malgré les espoirs suscités par Vatican II, les positions de Trente et de Vatican I sont « conservées, approfondies, prolongées… Entre clercs et laïcs, il restera toujours une différence essentielle résidant dans le pouvoir sacré du clergé pour former et conduire et pour « représenter » le Christ et le peuple au moment de l’offrande du sacrifice eucharistique. Les fidèles n’ont rien à dire tant au niveau du gouvernement, qu’au niveau de l’enseignement qu’à celui de la célébration du sacrement » (M. Horisberger, 83, p. 59-60). La notion de la hiérarchie-médiatrice reste inchangée. « Rome ne peut comprendre l’autorité sur un autre mode que celui d’un pouvoir venant de Dieu (via la succession apostolique)» (Id., p. 62). On voit pourquoi la conception du ministère est un tel obstacle dans les entretiens œcuméniques. Dans les deux petites paraboles du vieil habit et des vieilles outres, Jésus nous a prévenus qu’on ne pouvait pas simplement « rapiécer » de vieilles structures ni contenir le vin nouveau dans les anciens cadres. « Pour du vin nouveau, disait-il, il faut des outres neuves. »

Serons-nous prêts à relever son défi ?

F. Tirer les leçons de l’Histoire

Bien sûr, l’Histoire nous apprend… que l’Histoire n’a rien appris à personne. Mais elle nous apprend aussi que les chrétiens ont, sur bien des points, fait exception aux règles générales. Peut-on espérer que, dans ce domaine, les chrétiens du XXe siècle sauront tirer de l’évolution des ministères à travers les âges, les leçons qui s’imposent ?

1. Première leçon : si nous voulons nous conformer au plan de Dieu, il nous faut retourner jusqu’aux sources, à « la foi transmise aux saints une fois pour toutes » (Jude 3). S’arrêter en deçà, c’est trouver la pensée divine déjà mêlée à des conceptions humaines.

Dès les premiers documents faisant suite aux écrits normatifs rassemblés dans le Nouveau Testament (Epîtres de Clément de Rome, de Barnabas, d’Ignace, Didaché), nous constatons des glissements de pensée qui annoncent des déviations dangereuses. Tous les retours en arrière partiels qui se sont arrêtés au IIe siècle ont gardé des germes dangereux qui se sont rapidement développés dans le même sens qu’alors : vers le cléricalisme, le sacramentalisme, la hiérarchisation des fonctions et la concentration des pouvoirs entre les mains d’un homme ou d’une classe.

La Réforme, en particulier, n’a été qu’un retour partiel vers les sources sur le plan ecclésiastique. Les successeurs des Réformateurs n’ont pas continué l’œuvre de réforme amorcée. Le protestantisme actuel porte les conséquences de leur inconséquence : la fidélité à la « tradition protestante» a remplacé le principe posé : Ecclesia reformata semper reformanda (une Eglise réformée qui se réforme sans cesse).

2. Abandonner pratiquement le sacerdoce universel des croyants, là où il existe, c’est donc préparer, pour la génération suivante, une Eglise semblable à celles dont l’Histoire nous présente les travers. Cette conclusion apparaît clairement dans les cinq évolutions signalées au cours des premiers siècles de notre ère qui ont partie liée : le sacramentalisme entraîne le cléricalisme, qui commande à son tour le pouvoir monarchique, le renforcement de l’autorité du clergé et la hiérarchisation des fonctions ecclésiastiques. Qui ne veut pas cette fin, cherche les moyens de l’éviter.

C’est toujours pour de « bonnes raisons » qu’une évolution s’est faite. D’ailleurs, les solutions nouvelles trouvées n’avaient pas seulement des inconvénients; pourtant leurs avantages ne justifient pas l’abandon des principes bibliques. Souvent, à plus ou moins brève échéance, ces avantages se sont révélés moins importants et moins durables qu’ils ne paraissaient au premier abord. Après une génération, ils n’arrivaient plus à contre-balancer les conséquences négatives des innovations (comme ces médicaments, souverains contre les malaises de la grossesse, dont on vient de découvrir qu’ils avaient entraîné, chez les filles en gestation alors, des malformations graves qui ne se sont révélées qu’au moment où elles étaient elles-mêmes enceintes). Une structure ne devrait donc pas être jugée sur ses avantages apparents immédiats mais sur sa fidélité au modèle divin. Dieu sait ce qu’il fait et pourquoi il le fait.

4. Une évolution se fait en général insensiblement. Par des aménagements successifs, on arrive à une nouvelle situation et c’est seulement après une ou deux générations que l’on peut évaluer le chemin parcouru. Rappelons-nous que tout ce qui est grand a été fait par apports successifs.

Natura non facit saltus disait Leibnitz (la nature ne fait pas de sauts brusques). L’Histoire pas non plus. Tout ce qui est grand et imposant s’est fait par petits à-coups. Veillons donc aux petits changements introduits dans la structure des ministères. Leur direction est plus importante que leur valeur unitaire. Une petite modification en entraîne généralement une autre, et au bout de 10 ou 20 ans, on ne reconnaît plus la communauté. C’est sur ce point que s’avèrent indispensables les conseils d’anciens ayant à la fois le recul nécessaire pour juger sainement des choses et le courage de faire les innovations qui s’imposent.

5. Les questions de vocabulaire ne sont pas déterminantes, certes, mais elles sont loin d’être négligeables. Jésus savait pourquoi il demandait à ses disciples de refuser certaines appellations (Matthieu 23.10) : les titres concrétisent des fonctions et commandent des attitudes (chez ceux qui les portent comme chez ceux qui leur sont subordonnés). Là aussi, nous avons tout intérêt à nous en tenir aux noms que la Parole de Dieu emploie pour les ministères particuliers et à leur signification originelle.

6. Les époques de plus grande pauvreté matérielle et intellectuelle furent souvent celles qui virent la plus grande expansion de la foi chrétienne. Gibbs et Morton (66, p. 33-39) ont noté qu’au début il n’y avait ni édifices cultuels, ni clergé professionnel, ni enseignement théologique systématique, ni rôle social de l’Eglise. Et pourtant, c’est durant cette période qu’elle a fait le plus de progrès. Nous considérons beaucoup de choses comme indispensables à la vie et à la croissance de nos Eglises. Peut-être notre richesse en choses secondaires nous empêche de rechercher les vrais, les seuls biens essentiels.

7. Sur le plan spirituel, il n’y a jamais de solution « une fois pour toutes ». Un retour même total aux principes bibliques ne garantit jamais l’avenir. La pente « naturelle » incline dans le sens que nous trouvons dans toutes les religions du monde : distinction entre profane et sacré, constitution d’une caste sacerdotale, renforcement du pou voir de cette caste, concentration entre les mains d’un homme, hiérarchisation de toutes les fonctions. « Qu’il n’en soit pas ainsi parmi vous ! » a dit Jésus. Le maintien des normes bibliques exige que nous ramions sans cesse à contre-courant si nous voulons parer à la dérive des Eglises post-apostoliques. Seule une vigilance constante préserve de réveils douloureux. Prenons à cœur les leçons de l’Histoire. Nous avons une grande responsabilité dans le gouvernement de l’Eglise et dans la direction qu’elle prendra pour l’avenir. Sachons donc nous remettre régulièrement en question d’un commun accord.

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