Comment lire la Bible

6. UNE PARABOLE DIFFICILE

L’économe infidèle (Luc 16.1-8)

La parabole de l’économe infidèle est réputée la plus difficile à interpréter. Des livres entiers lui ont été consacrés. D’où vient la difficulté ? Jésus semble donner en exemple à ses disciples, un filou qui a volé son maître. Les théologiens les plus renommés ont proposé des explications parfois invraisemblables. N’a-t-on pas vu tour à tour dans l’intendant malhonnête : les pharisiens, les païens, Judas, le diable, les péagers, les Juifs fortunés, et l’apôtre Paul lui-même ?

En appliquant les principes généraux énoncés plus haut, il nous est certainement possible de trouver un sens plus proche des intentions véritables de Jésus.

Le contexte

D’abord le contexte général de l’enseignement de Jésus, puis celui de l’évangile de Luc qui nous le rapporte.

La parabole a été prononcée vers la fin du ministère de Jésus. Les paraboles du ministère galiléen, c’est-à-dire du début, avaient posé les principes généraux de la vie chrétienne. A présent, Jésus a devant lui des disciples déjà informés, habitués à ce genre d’enseignement et capables d’assimiler un enseignement plus substantiel. Les dernières paraboles abordent des aspects particuliers de la vie chrétienne : la vigilance, la prière, le pardon mutuel… D’autre part, Jésus sachant son sort décidé, ne ménage plus ses adversaires. Souvent les paraboles prennent un tour polémique très direct (cf. la parabole des deux fils (Mat. 21.28 ss), des mauvais vignerons (Mat. 21.33 ss), du festin des noces (Mat. 22.1 ss)). Luc nous fait connaître la réaction des pharisiens à cette parabole (16.14) : ils ont compris que Jésus les visait.

La succession des paraboles rapportées dans ces chapitres par Luc est significative : ch. 15 : la brebis égarée, la drachme perdue, le fils prodigue : toutes trois nous parlent de la vie nouvelle donnée par Dieu à ceux qui se laissent trouver par le Bon Berger, ceux qui reviennent à leur Père avec des sentiments repentants.

Après notre parabole se trouve celle du mauvais riche qui stigmatise le mauvais emploi des biens que Dieu lui avait confiés et montre que l’avenir sera fonction de l’emploi de ces biens ici-bas. Logiquement nous nous attendons, avant le cliché négatif, à un enseignement positif sur le bon emploi de la vie nouvelle et des biens que Dieu nous a confiés.

Le contexte immédiat nous donne encore plus de précisions : après la parabole, Luc nous rapporte un discours de Jésus sur l’emploi des richesses. La première phrase de ce discours reprend l’enseignement essentiel de la parabole (v. 9). La réaction hostile des pharisiens est motivée par cette explication : « les pharisiens qui étaient avares… » Le centre de gravité de la parabole paraît donc bien être l’emploi des richesses ou, d’une manière générale, des biens que Dieu nous confie.

L’interprétation de la parabole

« Un homme riche » : Dieu est le seul propriétaire de tous les biens d’ici-bas. (cf. Ps. 24.1 ; Aggée 2.8). « Avait un économe » : La vraie position du croyant est celle d’un gérant, c’est-à-dire sans en être le propriétaire. « Qui lui fut dénoncé » : notre gérance des biens du maître est constamment surveillée par des témoins invisibles et inconnus qui en font rapport au Maître. Sont-ce les anges (cf. Luc 19.24), d’autres hommes (cf. Mat. 18.31 ; Jacq. 5.4), ou les deux ?

« Comme dissipant ses biens » : L’’économe se conduit en propriétaire, il dilapide (même terme que Luc 15.13) le bien d’autrui pour sa propre jouissance.

« Il l’appela… : rends compte de ton administration » : un jour il nous sera demandé compte de notre gestion (cf. Luc 19.15).

« Car tu ne pourras plus administrer mes biens. L’économe se dit en lui-même… » : comme lui, nous ne trouvons le bon emploi de l’argent qu’à partir du moment où nous rendons compte du temps limité durant lequel la gérance des biens est encore entre nos mains. « Que ferai-je puisque mon maître m’ôte l’administration de ses biens ? » : comme le fils prodigue, il rentre en lui-même. L’appel du maître l’oblige à orienter ses pensées du présent, dans lequel il s’était si bien installé, vers le futur incertain. Le court laps de temps qui nous reste avant de comparaître devant le Maître pour lui rendre nos comptes, devra être utilisé pour assurer notre avenir « au-delà » du Jugement.

« Travailler à la terre… ? mendier… ? » : il commence par faire l’inventaire des solutions inacceptables.

Comment comprendre la solution trouvée — c’est-à-dire celle que Jésus nous recommande pour l’emploi de nos richesses ? L’’économe détient encore la gérance légale des biens ; il va se servir de sa position pour diminuer la charge des débiteurs de son maître et s’en faire ainsi des amis (« et moi je vous dis : Faites-vous des amis avec les richesses injustes… »).

Là réside donc la pointe de la parabole. Jésus nous demande d’utiliser, comme cet intendant, les richesses injustes (litt. : Le Mammon d’iniquité : toute richesse est plus ou moins entachée d’injustice) pour gagner des amis, en diminuant la charge (physique ou morale) de nos prochains (II Cor. 9.12-14 ; Phil. 1.3-8 ; 4.10, 15-19 ; Apoc. 14.13) « pour qu’ils vous reçoivent dans les tabernacles éternels quand elles viendront à vous manquer » (cf. Mat. 6.19-20 ; 19.21 ; Luc 14.14 ; I Tim. 6.18-19 ; Héb. 6.10 ; Apoc. 19.8).

Le verset 8 a souvent été présenté comme contenant la leçon essentielle de cette parabole : Jésus aurait voulu donner la prévoyance ou l’habileté de l’économe en exemple à ses disciples. La traduction de ce verset est délicate et importante. La plus convaincante paraît être celle du P. Pautrel : « le maître donna son « Vu et approuvé » à ce filou d’intendant, car le malin s’y était bien pris ».

Pourquoi réussit-il dans son entreprise ? « Car les enfants de ce siècle sont plus avisés, plus sages envers ceux de leur espèce que ne le sont les enfants de lumière ». Ils sont plus logiques, et plus conséquents. Ils ont un seul but dans leur vie : amasser le plus d’argent possible pour leur confort et leur jouissance. Ils consacrent à cette ambition toutes leurs forces, leur intelligence et leur temps.

Les enfants de lumière prétendent n’avoir qu’un but dans leur vie : servir les intérêts de Dieu. S’ils agissaient comme cet économe après la mise en demeure du maître, toute leur pensée serait reconvertie au service du royaume qui vient et leur but serait atteint bien plus rapidement.

Ainsi à partir du cliché négatif de ce film, de cet économe malhonnête qui est un véritable « enfant de ce siècle », Jésus développe une image précise de l’emploi de nos biens, de nos talents, de notre vie tout entière au service de Dieu et du prochain. Les paraboles du juge inique (Luc 18.1-7) et de l’ami importun (Luc 11.5-13) sont construites sur ce même principe du cliché négatif.

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