Je bâtirai mon Église

« QUE CHACUN VEILLE À LA MANIÈRE DONT IL BÂTIT… »

(1 Cor. 3.10.)

CHAPITRE XIII

Église de multitude ou église de professants ?

Dans les pages qui précèdent, la situation actuelle des églises nous plaçait continuellement devant l’alternative : église de multitude ou église de professants. Nous aimerions, dans ce chapitre, rassembler les principaux arguments en faveur de cette dernière. Tout d’abord nous résumerons ceux que notre étude a mis en lumière jusqu’ici. Ensuite nous tirerons quelques conclusions de divers aspects de la vie de l’église.

A. NATURE DE L’ÉGLISE SELON LA BIBLE

Les églises établies par les apôtres restent les modèles valables des églises de tous les temps et tous les lieux. Or tout le monde s’accorde pour affirmer qu’elles étaient des églises de professants.

I. LE NOM DE L’ÉGLISE

1. Le nom « ekklesia ».

Le sens étymologique du mot ekklesia : « appelé hors de » ne convient qu’à une église de professants. Dans l’église de multitude tous les habitants du pays font pratiquement partie de l’Eglise. Qui est encore appelé hors de ? Hors de quoi serait-il appelé ?

2. L’arrière-plan historique.

L’ekklesia politique grecque à laquelle l’église chrétienne à emprunté son nom était le rassemblement des seuls citoyens d’une ville se séparant de l’ensemble de la population. L’église multitudiniste s’identifie avec cette population et non avec l’ekklesia.

3. L’« ekklesia » juive.

Israël était un peuple « appelé hors de » j’ensemble des peuples de la terre pour être « un peuple saint appartenant à l’Eternel ».

II. ÉGLISE LOCALE ET ÉGLISE UNIVERSELLE DANS LA BIBLE

1. La première mention de l’église est liée à une profession de foi. (Mt. 16.18.)

L’Eglise véritable est composée de tous ceux qui, comme l’apôtre, confessent que Jésus est le Christ, Fils du Dieu vivant.

2. La seconde mention de l’église l’oppose au monde.

Lorsque, pour la deuxième fois, Jésus parle de l’église (Mt. 18.17), il oppose les « frères » aux « païens et aux publicains ». La règle de discipline qu’il donne à ses disciples est valable pour tout le temps de l’église. L’opposition entre les deux milieux reste constante partout où une église existera1.

1 « La distinction entre l’Eglise et le monde avait été effacée, le peuple de l’Etat était celui de l’Eglise ; les chefs de l’Etat gouvernaient l’Eglise. Or sans distinction entre l’Eglise et le monde, il n’y a pas d’Eglise. Il y a une nation. » A. de Gasparin : Paganisme et Christianisme, II, p. 7, cité par Francus, p. 290.

3. La composition de l’église locale est la même que celle de l’Eglise universelle.

L’Eglise universelle est composée des seuls croyants.

L’église locale, étant une réduction de l’Eglise universelle, devra elle aussi ne comprendre que des croyants — elle.devra du moins se rapprocher autant que possible d’une telle structure.

4. Dans la Bible, l’église est, non une institution, mais une communauté de croyants.

Dans le livre des Actes, chaque église était le résultat de l’annonce du message divin et de la conversion d’un certain nombre de païens à Jésus-Christ. Le Seigneur n’ajoutait à l’église que « ceux qui étaient sauvés » (Act. 2.47). L’église locale existe à partir du moment où il y a quelques personnes converties — et seulement aussi longtemps qu’elles sont là. L’église de multitude est conçue comme une institution indépendante des croyants et dans laquelle les chrétiens sont incorporés2.

2 « La conception de l’Eglise comme une chose en soi, comme quelque chose de saint, de divin, placé au-dessus de la foi des chrétiens individuels — voilà le pas décisif qui éloigne l’Eglise de l’Ekklesia du Nouveau Testament. » E. Brunner : Dogmatik III, p. 87.

« Ce qui distingue l’Eglise de l’Ekklesia c’est en premier lieu le fait que désormais elle n’est plus avant tout communauté de personnes, mais avant tout institution. » E. Brunner : Malentendu de l’Eglise, p. 92.

« Si l’Eglise est une Institution, alors l’Eglise romaine est la plus ecclésiastique des Eglises, l’expression idéale de l’Église. Car en elle seulement, la transformation de l’Ekklesia en Eglise a trouvé son achèvement parfait. » Ibid., p. 20.

« Il n’existe pas de passage dans le Nouveau Testament dont on pourrait déduire qu’on peut voir ou comprendre l’Eglise comme quelque chose en soi, c.a.d. autrement que comme la communion du Saint-Esprit donnée à des hommes précis et réalisée par eux. » Karl Barth : Die Schrift und die Kirche p. 24.

III. L’ÉGLISE ET LE SALUT

1. Le peuple de la Nouvelle Alliance se recrute un à un.

Par opposition au peuple de l’Ancienne Alliance, celui de la Nouvelle se recrute individuellement ; il est composé de tous ceux qui répondent oui à l’appel de Jésus-Christ. Dans l’église de multitude le mode de recrutement est « biologique » comme dans le peuple juif, l’église de professants est basée sur l’adhésion personnelle de chacun des membres qui la composent.

L’Eglise doit tenir compte du caractère individuel de l’appel de Dieu. L’Evangile que prêchaient Jésus et les apôtres contenait un appel individuel de la part de Dieu (« celui qui, si quelqu’un, quiconque, si un homme… »). L’église de multitude place tout le « peuple chrétien » au bénéfice de la grâce de Dieu, elle déclare sauvés tous ceux qui ont eu le privilège de naître dans la chrétienté et sont au bénéfice des sacrements. On y entre par voie de naissance comme dans le peuple de Dieu de l’Ancienne Alliance3.

3 « L’Eglise nationale est une église qui est retournée au niveau atteint dans l’Ancien Testament. » Schwenckfeld. cité par Broadbent : L’Eglise ignorée, p. 203.

2. Dans le Nouveau Testament le salut est lié à certaines conditions.

Le message de Jésus-Christ et des apôtres peut se résumer dans l’appel à la repentance et la foi, conditions d’une véritable conversion et de la nouvelle naissance. Jésus affirme la nécessité absolue de cette nouvelle naissance pour entrer dans le royaume de Dieu. Beaucoup d’églises multitudinistes enseignent que le nourrisson passe par la nouvelle naissance en recevant le baptême, et leur prédication souligne rarement que le salut dépend d’une repentance et d’une foi personnelles. L’Eglise de professants maintient la repentance et la foi personnelles parmi les conditions d’admission dans la communauté.

3. Les deux réponses possibles à l’appel de Dieu délimitent l’Eglise.

Le Nouveau Testament constate qu’après la prédication de Jésus et des apôtres, une sélection s’opérait parmi les auditeurs : « plusieurs crurent… les autres ne crurent point. » « Le Seigneur ajoutait à l’Eglise ceux qui étaient sauvés. » Mais l’église de multitude accepte et garde comme membres, à la fois « ceux qui croient, ceux qui ne croient pas encore et ceux qui ne croient plus. »

L’église de professants reconnaît la validité de la frontière tracée par la Bible à travers l’humanité.

Le Nouveau Testament utilise une centaine d’expressions et d’images pour opposer les deux camps qui se forment dans l’humanité en réponse à l’appel de Dieu. Il nous indique en plus une cinquantaine de caractéristiques et privilèges de ceux qui ont été régénérés, à côté d’une trentaine de traits qui décrivent ceux qui ne le sont pas. L’Eglise de multitude efface la ligne de démarcation entre les deux camps, et entretient chez tous ses membres l’illusion qu’ils ont passé au moment de leur baptême dans le camp des sauvés4.

4 « Le christianisme du Nouveau Testament repose sur l’idée que l’on est chrétien dans un rapport d’opposition, qu’être chrétien, c’est croire, c’est aimer Dieu en s’opposant au monde. » Kierkegaard : L’Instant, p. 64.

4. L’appel de Jésus-Christ et des apôtres demandait une décision personnelle.

L’éplise de professants ne recrute que des membres volontaires. On ne peut être chrétien malgré soi. L’église de multitude confère la qualité de membre à des êtres inconscients, incapables de décider librement. La cérémonie de la confirmation dans laquelle l’adolescent est appelé à ratifier le vœu qu’il était censé avoir prononcé par procuration le jour de son baptême, ne réalise pas, dans la pratique, les conditions d’un acte libre. Le libre choix, base du recrutement des églises primitives tient en fait une très petite place dans celui des églises multitudinistes5.

5 « Celui qui ne veut pas se déclarer pour Christ n’a pas sa place dans l’Eglise. L’Eglise ne peut discriminer à coup sûr la vraie foi de la fausse, mais elle peut et doit constater qui veut se déclarer pour Christ et qui ne le veut pas. » E. Brunner : Wahrheit als Begegnung, p. 185.

5. La conversion était une expérience du passé.

Les épîtres du Nouveau Testament nous enseignent que les membres des églises apostoliques avaient tous passé par une crise décisive qui avait partagé leur vie en deux codes : autrefois - maintenant. Les apôtres rappellent fréquemment aux chrétiens, membres des églises auxquelles les épîtres sont adressées, qu’ils ont passé de la mort à la vie, du camp des ennemis de Dieu à celui de Dieu. Les apôtres s’adressent à des gens qui ont choisi, ils ne les exhortent jamais à se convertir, mais à progresser dans la voie sur laquelle ils se sont engagés. Les églises de professants demandent également à ceux qui désirent être membres, de témoigner qu’ils ont passé par cette crise décisive, s’étant repentis de leurs péchés et ayant accepté, par la foi, le salut offert en Jésus-Christ. L’église de multitude (qu’un des plus grands théologiens actuels de cette Eglise appelle « la fausse Eglise, l’Eglise-illusion », à cause de ce « fait fatal que tant de gens s’attachent à cette Eglise et se comptent comme ses membres alors qu’ils n’y ont aucun droit »6), n’exige aucune expérience personnelle du salut pour l’admission. Bien souvent même on admet difficilement la légimité et l’origine divine de ces expériences7.

6 E. Brunner : Le Renouveau de l’Eglise.

7 « Dans l’église de multitude il n’y a pas de base sur laquelle on pourrait construire : il faudrait commencer par engendrer l’homme spirituel avant de pouvoir le soigner et l’éduquer. » G. Hilbert : Ecclesiola in ecclesia, p. 65.

6. Les noms des membres d’églises dans la Bible.

Le Nouveau Testament appelle les membres d’églises des « saints, des disciples, des élus, les bien-aimés de Dieu, les nôtres, les frères, la multitude de ceux qui croyaient » : tous ces noms marquent une certaine séparation et opposent ceux qui sont ainsi désignés au reste des hommes. Dans la vision multitudiniste, tous les baptisés, c’est-à-dire pratiquement tous les habitants de la chrétienté sont considérés comme « saints, disciples, élus, croyants. », ce qui ne correspond pas à la réalité8.

8 « Si la nature de l’Eglise populaire est d’être une église à recrutement « biologique » la majorité de ses membres ne seront jamais de véritables croyants. » G. Hilbert : Ecclesiola in ecclesia, p. 49.

IV. LES IMAGES DE L’ÉGLISE

1. Les images bibliques de l’église révèlent des relations personnelles et vivantes entre Christ et les membres d’église.

Ces relations ne peuvent exister qu’avec des chrétiens nés par l’Esprit à une vie nouvelle et non avec n’importe quel membre inscrit à la naissance sur un registre d’église, comme c’est le cas dans la plupart des églises de multitude.

2. Elles mettent en lumière l’identité de nature de tous les membres.

Cette identité n’existe qu’entre ceux qui, par la nouvelle naissance, ont été « rendus participants de la nature divine ». L’église de multitude, par contre, rassemble dans une même organisation des chrétiens régénérés et des inconvertis.

3. L’Eglise étant le corps de Christ ne peut comprendre des éléments qui ne sont pas en Christ.

Ces éléments que la Bible appelle sans ambage des « étrangers, ennemis de Dieu et de Christ, gens du dehors… » ne peuvent pas être considérés comme membres de l’église.

V. LES ACTES SYMBOLIQUES DE L’ÉGLISE

1. Le baptême des croyants constitue une église de professants.

Tous les membres des églises primitives étaient baptisés ; or le baptême n’était donné qu’à ceux qui avaient cru et qui avaient confessé Jésus-Christ comme leur Sauveur et Seigneur. Les églises primitives étaient donc composées uniquement de professants. Les églises multitudinistes tiennent au baptême des enfants qui leur incorpore tous les nouveau-nés de la chrétienté. La plupart des églises de professants ont réintroduit le baptême des croyants.

2. Les témoignages en faveur du baptême biblique militent pour l’église de professants.

Les Réformateurs, beaucoup de théologiens et de membres éminents des églises de multitude donnent leur faveur au baptême des croyants et affirment qu’il était le seul à être pratiqué dans l’église primitive. Ils approuvent par là le principe de recrutement des églises de professants et désavouent celui des églises de multitude dont ils font partie. Les pédobaptistes invoquent à l’appui de leur thèse l’Ancien Testament, la tradition et la paix de l’Eglise plus que la doctrine et la pratique apostoliques.

3. La signification biblique du baptême n’est conciliable qu’avec l’église de professants.

La signification du baptême telle qu’elle ressort des épîtres implique l’union du baptisé avec Christ : il est mort, enseveli et ressuscité avec lui, il est purifié de ses péchés antérieurs, il se dépouille de son vieil homme et revêt Christ, il passe avec lui à un monde nouveau. Le baptême des nouveau-nés ne signifie rien de semblable. Les églises de professants où le baptême peut conserver son sens initial, restent dans la tradition apostolique.

4. L’église de multitude ne peut se légitimer que grâce à la théorie de la régénération baptismale.

Pour être composées de membres nés de nouveau, selon la tradition apostolique, beaucoup d’églises multitudinistes ont conféré au baptême la vertu de régénérer l’enfant qui le reçoit. La théorie de la régénération baptismale n’est pas une doctrine biblique.

5. L’engagement conscient du baptême conduit à la forme d’église de professants.

La pratique du baptême telle qu’on la trouve dans les églises de professants rend à cette cérémonie sa valeur première, celle d’un engagement conscient et valable, l’expression extérieure et visible d’une expérience intérieure, la manifestation d’une décision, un témoignage, une prédication, un examen de sa foi, un acte d’obéissance.

6. La pratique biblique de la Cène n’est possible que dans l’église de professants.

Dans l’église primitive ne prenaient part à la Sainte Cène que les croyants qui persévéraient dans la doctrine des apôtres et dans une vie conforme à la Parole de Dieu. C’était comme une « participation au Corps de Christ », il était donc impensable de laisser des non-croyants, qui n’étaient pas « en Christ », participer au pain et au vin. Comme tous les membres de l’église sont exhortés à prendre part à la Sainte Cène, on peut en conclure que l’église était une église de professants. Les églises de multitude admettent à la Sainte Cène tous ceux qui en sont devenus membres par le baptême des enfants et la confirmation, qu’ils soient convertis ou non, conséquents ou non avec la foi qui leur a été enseignée9. La communauté admise à la communion se limite non à l’ekklesia, mais à la dénomination, ou dans certains cas, à une intercommunion œcuménique.

9 Le 20 mars 1831, Adolphe Monod prêcha, sur la Sainte Cène, un sermon qui fit sensation et causa sa révocation par le Consistoire.

« Ceux qui ne sont pas chrétiens par le cœur et par la vie, disait-il, devraient s’abstenir de communier. Mais où est donc l’ancienne Discipline de l’Eglise Réformée… L’Eglise dont je suis le pasteur est-elle bien la même où la communion était célébrée si saintement ?… La table, la table de mon Sauveur, sera-t-elle toujours profanée ? Les jours de communion seront-ils toujours pour un ministre fidèle, des jours de deuil, de scandale et d’angoisse ? Oh ! pour moi, j’aimerais mieux poser sur une pierre le corps de Christ, et jeter au vent le sang de Christ que de les livrer à une bouche incrédule et profane… que de les donner de cette manière. C’est désordre pur, c’est ténèbres pures, c’est incrédulité pure revêtue du nom de Christ… Ce n’est plus l’Eglise de Christ, c’est l’Eglise du Démon, c’est « l’assemblée de Satan » ! Et si quelqu’un de tes élus se réveille des pièges du diable, s’il ouvre les yeux, s’il croit en ton Fils, s’il se déclare ton enfant, s’il te rend un fidèle témoignage, on crie au fanatisme, on le méprise, on le repousse ; on rejette comme étrangers à l’Eglise ceux qui en sont les seuls membres, et l’on ne regarde comme membres de l’Eglise que ceux qui lui sont étrangers… » Cité par Wilfred Monod : La Nuée de Témoins II, p. 130-131 (Paris 1929).

B. L’ÉGLISE DANS L’HISTOIRE

1. Les églises des trois premiers siècles étaient des églises de professants.

Durant les premiers siècles du christianisme les communautés chrétiennes étaient avant tout des églises de professants. Le baptême des enfants et l’union avec l’Etat païen, aux IIIe et IVe siècles, précipitèrent leur transformation en églises de multitude. Ces dernières sont liées à l’ère constantinienne de la chrétienté, inaugurée par l’édit de Milan (313). Cette ère est révolue et les chrétiens actuels voient plus clairement que leurs prédécesseurs la nécessité d’un retour aux principes apostoliques. « L’avenir ne connaîtra que deux formes d’églises : le baptisme et le catholicisme. » (Cardinal Manning.)

2. Les Eglises fidèles du Moyen-Age étaient des Eglises de professants.

Les communautés fidèles du Moyen-Age étaient des églises de professants. L’église romaine construite sur le principe multitudiniste, persécutait ces petits groupes de croyants dont la fermeté, le caractère chrétien et la fidélité à Christ jusque dans le martyre, authentifient la foi et recommandent les principes.

3. L’Eglise de professants correspond à la vision première des Réformateurs.

Les Réformateurs n’ont, primitivement, pas voulu reconstituer des églises de multitude, Leurs premiers écrits prouvent qu’ils avaient découvert les principes de l’église de professants dans la Parole de Dieu. Malheureusement la situation politique du XVIe siècle semblait vouer la Réforme à l’échec qu’avaient connu les tentatives de réformes antérieures, si elle devait renoncer à la grande masse et au pouvoir politique. Les Réformateurs se sont trouvés dépassés et entraînés par les puissants mouvements d’émancipation contemporains. De plus, les excès de certains anabaptistes illuminés les détournèrent de la vision de l’église de professants. Mais nous ne sommes plus au XVIe siècle. La liberté religieuse dont jouissent la plupart des pays actuels permet la constitution d’églises de professants indépendamment de toute aide extérieure. Mennonites et baptistes, dont les prédécesseurs ont été confondus avec les illuminés, ont prouvé par leur vie chrétienne et leur vie d’église exemplaires, que les désordres de quelques anabaptistes du XVIe siècle n’étaient nullement imputables à leurs principes ecclésiastiques. Des voix autorisées, nombreuses, se sont donc élevées pour demander à la génération actuelle d’achever, dans l’Eglise, l’œuvre de réformation commencée au XVIe siècle.

4. Les réveils ont donné naissance à des églises de professants.

Les renouveaux et les réveils que l’Esprit de Dieu a suscités depuis le XVIe siècle au sein du protestantisme ont abouti à la formation d’églises de professants. Si, après quelques générations, certaines de ces églises sont devenues pratiquement des églises multitudinistes où la frontière entre rachetés et irrégénérés s’est peu à peu estompée, cela est dû à l’abandon des principes initiaux et au manque de vigilance des responsables d’églises.

C. LA VIE DE L’ÉGLISE

Principes et réalité.

Par différentes avenues, la Bible nous conduit à la même conclusion : les communautés fondées par les apôtres étaient édifiées sur le principe des églises de professants. L’Histoire nous apprend qu’au cours des siècles, ces communautés ont évolué vers la forme multitudiniste.

Mais, pourrait-on se demander, la forme première était-elle nécessairement supérieure à l’autre ? L’église de multitude ne permet-elle pas, aussi bien que l’église de professants, de répondre aux différentes vocations de l’Eglise ?

Pour examiner cette question on peut se placer à deux points de vue. On peut dire : Dieu a voulu que les apôtres fondent des églises de professants. Il savait pourquoi. Et même, si nous connaissons bien notre Bible et le cœur humain, nous pouvons supputer maintes bonnes raisons qui ont pu l’amener à préférer cette structure à l’autre. On peut aussi partir de la situation actuelle des églises, comparer les deux types de communautés et confronter avantages et inconvénients de chaque formule.

Chaque méthode a ses inconvénients. En partant des principes fixés par Dieu, nous avons une certitude : l’œuvre de Dieu est supérieure aux réalisations humaines, mais le pourquoi de cette œuvre reste conjectural pour nous, là où la révélation biblique ne nous l’indique pas.

La méthode déductive partant de l’examen des faits concrets aboutit à des conclusions générales, vraies dans le général, mais souvent démenties par tel ou tel cas particulier. La règle est toujours nette et précise, la réalité nuancée et multiforme. Ainsi il est possible que, pour plusieurs des points examinés dans ce chapitre et dans le suivant, on puisse évoquer l’exemple d’une des églises multitudinistes démentant les critiques formulées à leur égard, et citer telle église de professants nullement conforme à son idéal. Et pourtant la règle reste vraie, car elle s’appuie sur des constatations faites sur un grand nombre de cas.

Pour limiter les inconvénients inhérents à chacune de ces deux méthodes, nous essaierons de les associer, en laissant à la seconde le soin de vérifier les conclusions de la première. En partant de la Bible d’une part, de la réalité actuelle de l’autre, nous examinerons les principes régissant les deux formes ecclésiastiques et les fruits qu’ils ont portés dans divers domaines de la vie de l’église : vie intérieure, témoignage envers le monde, place dans la société actuelle — en nous souvenant toujours du caractère relatif des conclusions auxquelles nous pourrons être amenés.

En effet, faut-il rappeler que l’Esprit souffle où Il veut et qu’une œuvre reflète davantage la valeur de ses hommes que celle de ses principes ? « Dieu, dans sa miséricorde, peut bénir même ceux qui ne sont pas fidèles sur toute la ligne — autrement qui pourrait être béni ? » (J.M. Nicole). Ainsi nous trouvons, d’un côté, des églises de structure multitudiniste qui sont vivantes, spirituelles, zêlées pour le Seigneur, et de l’autre, des églises de professants tièdes, infidèles sur bien des points, déchirées quelquefois par des luttes charnelles. Pour nous en convaincre relisons les épîtres du Nouveau Testament, ainsi que les messages aux églises de l’Apocalypse. « Il y a des églises de professants où le Seigneur est à la porte. » (G. Millon.) Comme il ne suffisait pas d’avoir Abraham dans son arbre généalogique pour faire partie de l’Israël de Dieu, il faut plus qu’une constitution d’église de professants pour être agréable au Seigneur, sinon à quoi devaient servir les épîtres adressées pourtant à des communautés de cette sorte ? Combien d’exhortations à l’amour, au zèle, à l’unité de l’Esprit au sein de la communauté locale, qui n’ont rien perdu de leur actualité — même pour des églises de professants !

Les principes sont donc inutiles ? Loin de là. Les hommes peuvent, certes, neutraliser temporairement l’effet des principes, des mauvais comme des bons : dans un système faussé, des hommes spirituels produiront des fruits spirituels — malgré le système — comme des chrétiens charnels, placés dans la meilleure organisation, parviendront à la faire dévier dans le sens du mal et de l’erreur. Mais les principes et les constitutions ont généralement la vie plus dure que les hommes. Les hommes sont caducs : ils changent, on les déplace, ils meurent. Les principes demeurent.

Combien d’églises de multitude ont connu un temps de réveil florissant : des prédications vibrantes, tout imprégnées de sève biblique, des conversions, des cercles de prière fervents, un témoignage courageux envers ceux du dehors. Que la petite communauté de professants voisine paraissait tiède et fade à côté de ce qui se passait dans la « grande Eglise » !

Puis les temps ont changé. Avec l’opposition croissante de la masse de ceux « qui sont d’aussi bons chrétiens que… », le zèle d’un grand nombre de réveillés s’est tempéré, le pasteur lui-même a peut-être dû mettre un peu d’eau dans son vin s’il voulait conserver sa place, ou bien les autorités sont intervenues par « un biais imprévu » ; le pasteur peut être déplacé, ou bien, pour ne pas aggraver les dissensions, il peut choisir un autre champ d’activité… et puis : tous les hommes sont mortels. Le temps est plus fort que les hommes, il « n’épargne pas ce qu’on a fait sans lui » (Fayolles), il fait avorter les fruits des plantes dépourvues de racines et mûrir ceux des principes solidement ancrés en lui. « Tout bon arbre porte de bons fruits, mais le mauvais arbre porte de mauvais fruits. » (Mt. 7.17-18.) Vue sous l’angle du temps, cette parole de Jésus garde toute sa vérité. Après une flambée plus ou moins brève, les principes reprennent leurs droits et on assiste dans presque tous les cas de réveil dans une église multitudiniste, à ce que les biologistes appellent un « retour au type » : les caractéristiques de l’espèce demeurent et effacent peu à peu les adaptations temporaires de l’individu.

Cette loi s’applique également aux églises de professants : après un temps plus ou moins long de léthargie, l’Esprit de Dieu peut revivifier une église. Contrairement à ce qui se passe dans ce cas dans une église de multitude, elle n’aura pas besoin de chercher longuement sa formule : le cadre est là, tout prêt à recevoir la vie nouvelle. « Le vin nouveau dans des outres neuves, alors le vin et les outres se conservent. » (Mt. 9.17.)

Cette loi s’est vérifiée dans bien des cas, dans un sens comme dans l’autre. D’où l’importance des principes et de la confrontation de leurs fruits.

I. LA VIE INTÉRIEURE DE L’ÉGLISE

1. L’église et le culte.

La première vocation de l’Eglise est de louer Dieu et de manifester sa sagesse infiniment variée devant le monde angélique (Eph. 3.10). Seuls ceux qui appartiennent à Dieu peuvent le louer, car pour l’adorer « en esprit et en vérité » il faut avoir reçu l’Esprit et la Vérité. Comment celui qui résiste à Dieu se prosternerait-il devant lui ? Les cultes d’une communauté de professants seront dénués des richesses liturgiques et artistiques de certaines grandes églises ; leurs assistants sont souvent peu nombreux ; du moins sont-ils unanimes à glorifier Celui qui les a sauvés. Ils peuvent chanter en toute vérité les cantiques d’adoration et de consécration de nos recueils. Se laissant guider et façonner par l’Esprit de Dieu, ils seront aussi les témoins de sa grâce infinie devant les puissances célestes.

2. L’église et la croissance des chrétiens.

L’église de professants peut accomplir le ministère que le Seigneur lui a confié en faveur des enfants de Dieu. L’église locale est appelée à être à la fois la famille et l’école du croyant. Dans la famille, l’enfant reçoit la nourriture et les soins qui lui permettront de croître ; à l’école, on lui donnera l’éducation et l’instruction qui feront de lui un homme mûr et utile10. Dans l’église de multitude, le ministre de la parole se trouve placé devant un problème quasi insoluble : s’il considère son auditoire comme une véritable église, c’est-à-dire une communauté de croyants11, sa prédication risque fort d’être en porte-à-faux, elle passera par-dessus la tête des auditeurs et les découragera12, Si par contre, il regarde à l’état réel de sa paroisse, il lui faudra, pour s’adapter aux besoins effectifs de ses auditeurs, se limiter à prêcher les vérités élémentaires du salut. Les vrais chrétiens réduits constamment au « lait » arriveront donc difficilement à croître. Dans l’église de professants, l’auditoire des réunions d’édification, généralement plus homogène (composé d’une majorité de chrétiens), plus régulier, de nombre réduit souvent, permet d’adapter l’enseignement et l’exhortation aux véritables besoins des croyants et de contribuer ainsi à leur croissance harmonieuse.

10 « Dieu a voulu que ses enfants soient assemblés au sein de l’Eglise, non seulement pour être nourris par le ministère de celle-ci pendant qu’ils sont encore en âge d’enfant, mais à ce qu’elle exerce toujours un soin maternel à les gouverner, jusqu’à ce qu’ils soient venus en âge d’homme, voire qu’ils atteignent le dernier but de la foi. Car il n’est pas licite de séparer ces deux choses que Dieu a conjointes, c’est que l’Eglise soit mère de tous ceux desquels Il est le Père. » Calvin : Instit. chrét. ch. I par. I.

11 « Toutes les obligations divinement imposées aux églises locales présupposent que ceux qui les remplissent sont de vrais croyants ; car ces devoirs chrétiens ne peuvent être véritablement accomplis que par ceux qui ont été vraiment convertis ; il en est ainsi de l’édification et de l’exhortation mutuelles… Si les hypocrites veulent être vraiment membres des églises locales, il leur faut premièrement « se repentir et être convertis. » (Act. 3.19.) Dr J.T. Mueller : La Doctrine chrétienne, p. 614-615.

12 Il ressort de nombreuses expériences faites dans le ministère de la cure d’âme que, même parmi les gens de l’Eglise, il en est très peu qui savent quelque chose de ce qu’on pourrait appeler l’expérience chrétienne : force de la prière, lutte pour la sanctification, découverte de la puissance de Christ et du Saint-Esprit, présence de Dieu. » E. Brunner : Situation de l’Eglise, p. 7.

3. L’église et la sanctification.

L’église est le milieu propice à la croissance du chrétien. C’est là qu’il doit trouver des forces nouvelles pour rester fidèle au Seigneur. Dans leurs épîtres tous les apôtres exhortent les chrétiens avec insistance à « ne pas se conformer au siècle présent » (Rom. 12.2) à « ne plus marcher comme les païens » (Eph. 4.17) « selon la vaine manière de vivre héritée des pères » (1 Pi. 4.18) à ne « pas aimer le monde, ni les choses qui sont dans le monde » (1 Jn. 2.15). Chacun sait combien ce non-conformisme peut être difficile et coûteux si l’on est seul à s’opposer au courant général. Les épîtres invitent les membres des églises à « s’exhorter les uns les autres » à marcher « de progrès en progrès », « d’une manière digne de la vocation qui nous a été adressée. » (V. Rom. 15.14 ; Col. 3.16 ; 1 Thess. 5.11 ; Hbr. 3.13 ; 10.25…) Si, dans son entourage familial ou professionnel, le chrétien se fait juger, mépriser ou même calomnier à cause de sa vie différente de celle de « tout le monde » (1 Pi. 4.4), il doit trouver du moins dans l’église locale des frères et sœurs qui s’efforceront, eux aussi, de marcher sur le « sentier étroit », et qui l’aident par leur exemple, leur intercession et leurs conseils.

L’atmosphère spirituelle d’une église de multitude ne facilite guère une telle exhortation mutuelle. Pour ne pas bousculer les « membres faibles du troupeau » (c’est-à-dire en fait, les inconvertis), le pasteur évitera d’insister sur la nécessité d’une vie changée, différence de celle de tout le monde13.

13 « Quand on lit certains articles théologiques actuels, on a l’impression que le principal souci de l’Eglise est d’accentuer l’impossibilité de vaincre le péché, de combattre « l’hérésie » : à savoir qu’il se produit effectivement un changement dans la vie du chrétien, et que ce changement est visible. Je ne me demande pas si cette attitude est « réformée » ou non, mais elle n’est pas biblique. » E. Brunner : Eglises et Groupes, p. 25.

La peur de se faire traiter de « piétiste » ou de « mômier », « qui se croit meilleur que les autres » empêchera la plupart des membres d’exhorter et d’avertir les autres.

Privé de ces soutiens que Dieu a prévus pour lui, le nouveau converti aura bien du mal à progresser dans la sanctification.

On a parfois accusé les églises de professants de mettre l’accent trop exclusivement sur les « petits problèmes de sanctification » de leurs membres et de perdre de vue les dimensions cosmiques du salut ainsi que les grands problèmes humains.

Ces reproches s’adressent en fait à la conception piétiste de la rédemption et du monde14.

14 Voir F. Rienecker : Biblische Kritik am Pietismus (Offenbach, 1952), pp. 22-27.

Toutefois l’église de professants n’est pas nécessairement liée au piétisme. Les apôtres, fondateurs d’églises de ce type ne sauraient certes pas être taxés de « piétisme ». Et pourtant, la sanctification occupe une place centrale dans leur enseignement. N’est-ce pas le signe qu’une vie sanctifiée est le but terrestre de la rédemption et que, pour résoudre les grands problèmes du monde, Dieu a d’abord besoin d’hommes nouveaux ?

« L’église de professants n’est pas une église pure, mais une église qui veut se purifier, se sanctifier. »15

15 W. Ninck : Christliche Gemeinde heute, p. 190.

4. L’Eglise et la communion fraternelle.

L’église locale est le milieu choisi par Dieu pour nous ouvrir à la vie communautaire. C’est le cadre idéal de la communion fraternelle. Par nature, l’homme à tendance à se replier sur lui-même, au XXe siècle tout autant qu’au XIXe, car la socialisation actuelle ne touche que les aspects très superficiels de la personnalité. Derrière le masque, la personne reste enfermée dans sa solitude16. Les premiers chrétiens « persévéraient dans la communion fraternelle », « ils n’étaient qu’un cœur et qu’une âme. » Dans les épîtres, nous trouvons cent fois l’expression « les uns les autres » associée à des aspects variés de la vie fraternelle : « Aimez-vous les uns les autres, édifiez-vous, instruisez-vous, veillez les uns sur les autres, ayez soin les uns des autres, consolez-vous, accueillez-vous les uns les autres, priez les uns pour les autres. » Où, sinon dans l’église, le chrétien trouvera-t-il le milieu qui lui permette de goûter aux privilèges de telles relations, comme aussi de s’initier aux devoirs que cette vie de communauté implique ? Seul le milieu où tous les membres sont animés du même Esprit et de la même vie pourra offrir au croyant ces possibilités d’échange et de partage, d’amour et de soutien réciproques. Elles sont, sans aucun doute, l’un des plus grands privilèges du chrétien ici-bas, les arrhes de la communion parfaite dont il jouira un jour dans la présence de Dieu17.

16 Voir P. Tournier : De la Solitude à la Communauté.

17 « L’Eglise n’est pas là où il y a la communion des croyants, où il y a un lien étroit entre les fidèles et le Christ, et des fidèles entre eux ; elle n’est que là où les élus se rencontrent parce qu’ils se savent les appelés et les élus : et dès lors nous voyons immédiatement que cette Eglise est tout autre chose que ce qu’on appelle couramment chez nous l’Eglise. Les croyants se connaissent entre eux ; il y a entre eux échange réel de leur foi ; ils se réjouissent de la foi qu’ils possèdent, ils s’entraident, comme le dit Luther dans les articles de Smalkalde : « par entretien mutuel et fraternelle consolation. » La communion des saints est une communion vivante, réelle, par le Saint-Esprit, présupposant toujours la foi, grâce à laquelle ils se connaissent entre eux. » Emil Brunner : Le Renouveau de l’Eglise, p. 22.

« Les Réformateurs dans leurs commentaires sur les Psaumes et dans leurs ouvrages d’édification ont maintes fois souligné l’importance de cet échange d’expériences. Mais l’Eglise dans sa généralité en a fait bien peu usage. Il lui manquait la possibilité de le faire : la vraie communion des croyants. Et on en est venu à regarder cette mise en commun comme une spécialité des piétistes ou des sectes, alors qu’elle était le principe essentiel des communautés primitives grâce auquel cette vie, que les apôtres nomment « fruit de l’Esprit » a pu se développer. » Ibid., p. 48.

« Que la vraie église soit liée par le Saint-Esprit et la foi, qu’elle soit une communion spirituelle de frères et de sœurs — cette conviction se situe sur la ligne des Evangiles et a été énoncée clairement par Paul. » A. von Harnack : Das Wesen des Christentums (Leipzig, 1905), p. 179.

« Il est clair que l’expérience de base de la communion fraternelle aussi bien que sa croissance en profondeur et en intensité, est dépendante de la conscience d’une commune expérience de la grâce de Dieu en Christ, d’une commune réponse de la foi et de l’obéissance, d’une commune expression de l’amour chrétien. » H. S. Bender : These are my People, p. 50.

Certes le bonheur d’être ensemble pourrait faire oublier « ceux du dehors ». Les églises de professants n’ont pas toujours échappé à ce piège. Mais une église animée par le Saint-Esprit gardera sans cesse la vision du monde perdu sans Dieu et la conscience de sa vocation essentielle : l’évangélisation. L’amour fraternel est pour elle l’école de l’amour pour tous.

5. Le sacerdoce universel.

Le sacerdoce universel ne peut être effectif que dans un milieu de professants. Les apôtres en ont posé le principe : « Vous êtes un sacerdoce royal. » (1 Pi. 2.9, voir v. 5.) « Celui qui nous aime… qui a fait de nous des sacrificateurs pour Dieu son Père. » (Ap. 1.6.) Les églises médiévales l’ont aboli au profit d’un cléricalisme de plus en plus exclusif. Les Réformateurs l’ont redécouvert et réaffirmé : « Tous les chrétiens appartiennent à l’état ecclésiastique. Nous sommes absolument tous consacrés prêtres par le baptême. » (Luther.)18

18 An den christlichen Adel. W. A. 6. 407, 13 ss. Luther a affirmé maintes fois ce principe : « Le pastorat n’est pas un sacerdoce, mais seulement une des fonctions de l’Eglise dont tous les membres sont sacrificateurs et rois. »

« Les laïcs, prêtres, ducs, évêques et, comme ils disent, les ecclésiastiques et les séculiers ne diffèrent au fond que par la fonction, mais pas par le rang (Stand). Car ils sont tous de l’état spirituel, de vrais prêtres, évêques et papes. » Ibid.

« Quiconque veut être chrétien doit être assuré que nous sommes tous également prêtres, c’est-à-dire que nous avons même pouvoir à la Parole de Dieu et à chaque sacrement. »

« Personne ne peut nier que chaque chrétien possède la Parole de Dieu, est instruit de Dieu, et oint par Dieu en qualité de prêtre. S’il en est ainsi, s’ils ont la Parole de Dieu, ils ont donc l’obligation de la proclamer, de l’enseigner, de la répandre. Il est donc certain qu’un chrétien n’a pas seulement le droit et le pouvoir d’enseigner la Parole de Dieu, mais qu’il doit le faire, sinon il perdra son âme et déchoira de la grâce de Dieu. » Cité par E. Brunner : Le Renouveau de l’Eglise, p. 43.

Cependant, dans le contexte multitudiniste des églises issues de la Réforme, ce principe ne trouva aucune application pratique. « Les Eglises protestantes sont restées essentiellement des « Eglises de pasteurs ». (E. Brunner.) Et pour cause ! Celui qui ne fait pas partie du peuple de Dieu peut-il en être prêtre ? « Le caractère sacerdotal des croyants a son fondement dans la nouvelle naissance personnelle et la foi. » (Dr Manfred Jacobs.)19 Quelles fonctions sacerdotales peut-on confier à un irrégénéré ? Et puisqu’on ne doit pas distinguer entre converti et inconverti, le mieux sera de ne confier ces fonctions qu’à ceux qui auront été « régulièrement ordonnés »20. En conservant le principe multitudiniste catholique, les églises protestantes ont gardé dans leur sein, le principe même du cléricalisme, comme le faisait déjà remarquer E. de Pressensé : « Une Eglise de multitude devient fatalement une Eglise sacerdotale et cléricale, elle annule le sacerdoce universel, le plus beau privilège de la Nouvelle Alliance, ou si elle l’admet en droit, elle l’annule en fait. Du jour où l’Eglise n’est plus qu’une école, le prêtre reparaît pour la tenir, er c’en est fait d’une liberté qui nous a été si chèrement acquise par le Fils de Dieu. »21

19 Die evangelische Lehre von der Kirche, p. 430.

20 « Pour beaucoup de pasteurs le sacerdoce universel est suspect. Nous sommes au milieu d’une église de pasteurs, d’une église de théologiens. » W. Ninck :op. cit., pp. 112, 114.

21 Discours religieux (1859), p. 35.

Sacerdoce universel ne s’oppose d’ailleurs nullement à ministères spécialisés, ni à préparation sérieuse. Que de solides études bibliques, linguistiques, historiques. soient précieuses pour l’exercice des différents ministères de la parole, qui le contesterait ? N’oublions cependant pas que, tout au long de l’histoire de l’Eglise, Dieu a utilisé de nombreux hommes et femmes qui n’avaient jamais reçu ni formation théologique, ni ordination, ni consécration pastorale.

Jésus lui-même fut méprisé par les scribes parce qu’il n’avait pas fait d’études. Parmi les douze apôtres aucun n’avait suivi l’enseignement rabbinique. Les Pères apostoliques et les Pères de l’Eglise seraient presque tous aujourd’hui, rangés dans la catégorie des « laïcs ». Plusieurs de ceux qui exercèrent une influence prépondérante (Ambroise de Milan, Priscillien.) furent élevés sans préparation du laïcat à l’épiscopat. Les rares points lumineux du Moyen-Age émanent de laïcs (Pierre Valdo, François d’Assise…)

Les protagonistes de la Réforme française n’avaient pas fait d’études de théologie : Calvin, un juriste qui n’a jamais reçu de consécration ecclésiastique, a donné à la Réforme sa structure dogmatique. Guillaume Farel, ce laïque « qui n’est ni prêtre, ni moine », comme s’écriait l’évêque de Gap, a fondé de nombreuses églises et accompli l’œuvre d’un apôtre de la Réformation. C’est lui aussi qui écrivit en 1524 la première dogmatique réformée française. Théodore de Bèze, un autre réformateur, choisi comme successeur de Calvin, savant helléniste et traducteur du Nouveau Testament, commentateur, dogmaticien… n’avait étudié, comme Calvin, que le droit et les lettres. Zinzendorf, le réformateur des Frères moraves était lui aussi juriste, George Fox était berger.

William Booth qui a créé l’Armée du Salut était dans les affaires, comme George Williams, le fondateur de l’Union chrétienne de jeunes gens. L’évangélisation, de Félix Neff aux pionniers de l’évangélisation moderne (J. Vetter, E. Schrenk, F. Binde, E. Keller, R. Saillens...) doit beaucoup aux laïcs. Les grands revivalistes du siècle passé, C. Finney et D. L. Moody étaient des laïcs.

La mission reçut son impulsion décisive d’un pauvre savetier, William Carey. Certains de ses représentants les plus illustres (Hudson Taylor, A. Judson, W. Bramwell, Ch. Studd…) n’avaient jamais fait d’études spécialisées.

Parmi les prédicateurs célèbres, Spurgeon n’avait pas fréquenté d’école biblique, le Dr Martin Lloyd Jones est un médecin. Cela ne veut pas dire qu’ils aient méprisé les études : Spurgeon a fondé une école biblique (comme d’autres laïcs : le Dr P. de Benoit, Rees Howells, M. et Mme Wasserzug, E. Sauer…)

En Orient le christianisme doit ses réveils les plus authentiques et ses mouvements les plus efficaces à des laïcs tels que T. Kagawa, le Sadhou Sundar Singh, Bakht Singh, W. Nee, K. Urchimura…

Et comment oublier que le livre chrétien le plus répandu après la Bible a été écrit par le chaudronnier J. Bunyan, que l’un des plus grands écrivains chrétiens de langue française est le mathématicien et physicien Blaise Pascal, que parmi les meilleures traductions allemandes de la Bible se trouve celle de l’ancien proviseur H. Menge… sans parler des nombreux laïcs qui jouent dans le monde chrétien actuel un rôle de premier plan.

Cette fonction des laïcs sera certainement encore plus grande dans le monde de demain22 .

22 V. M. Gibbs - T. R. Morton : Feu vert pour les Laïcs (Delachaux et Niestlé, 1966). — J. Mott : Liberating the Lay Forces of Christianity (New York, 1932). Voir bibliographie dans Religion in Geschichte und Gegenwart, t. IV, p. 206. On sait que depuis quelque temps ces problèmes préoccupent les catholiques (« les laïcs sont l’Eglise » ; Pie XII. Dans cette question du laïcat « il ne s’agit de rien moins que de la question du fondement, de l’essence et de la forme de l’Eglise » ; Père Y. Congar : Jalons pour une Théologie du Laïcat, 1953). Il faut se garder des illusions sur ce point ; le sacrement de l’Ordre tracera toujours dans l’Eglise romaine une frontière infranchissable entre clergé et laïcs. Le sacerdoce universel tel que nous le présente le Nouveau Testament ne saurait donc y être appliqué. Dans la mesure où la pensée protestante demeurera dans le sillage du cléricalisme catholique, les églises de la Réforme resteront, elles aussi, imperméables à la véritable sacrificature universelle.

6. La direction de l’église.

L’église de professants peut appliquer les principes bibliques de la direction de la communauté. Dans le Nouveau Testament, les fonctions d’ancien et de diacre émanaient toujours de l’église et s’exerçaient sous son contrôle constant. L’église élisait souvent par un vote à main levée (Act. 14.23 : cheirotoneo)23 ceux qui. étaient appelés à diriger et à servir. Au fur et à mesure que la proportion de membres inconvertis augmentait, l’église se rendit compte des dangers de cette procédure : le presbyterium (c’est-à-dire l’ensemble des anciens) n’allait-il pas devenir le reflet exact de la composition hétérogène de l’assemblée, et la direction de l’église n’allait-elle pas échapper elle-même aux vrais chrétiens lorsque ceux-ci seraient en minorité ? Il fallut donc abandonner les principes apostoliques et recourir à la nomination des responsables par voie d’autorité supérieure24. Les églises de la Réforme ont réintroduit le principe de l’élection des membres du conseil presbytéral, et quelquefois du pasteur, mais le multitudinisme ne facilite guère la tâche à ceux qui sont appelés à prendre en mains les responsabilités ecclésiastiques. Combien de pasteurs spirituels ont usé le plus clair de leurs forces dans la lutte contre un conseil presbytéral en majorité irrégénéré. Et qui dira les souffrances secrètes des conseillers presbytéraux chrétiens obligés de s’opposer sans cesse aux conceptions mondaines et charnelles de leurs collègues et d’une fraction importante de l’église ?

23 « Cheirotonein n’a absolument rien à voir avec l’imposition des mains. C’est le terme technique qu’on emploie pour élire, désigner à une fonction, et l’idée de base n’est pas celle d’imposer la main, mais celle de lever la main, façon usuelle de donner sa voix à un candidat. » E. Brunner : Malentendu de l’Eglise, p. 100. Ce terme ne se rencontre que deux fois dans le N.T., ici et dans 2 Cor. 8.19 : « Nous envoyons le frère. qui a été choisi par les églises pour être notre compagnon de voyage dans cette œuvre de bienfaisance… »

« Probablement tout ce que veut dire ce passage est que les apôtres ont présidé l’assemblée dans laquelle on a élu les anciens. » (Barnes : Notes on the N.T.) Voir aussi les notes de Calvin, Doddridge, Schleusner… sur ce point.

D’autres éxégètes sont moins affirmatifs et pensent que ce terme pourrait également signifier : nommer, choisir, désigner. Les catholiques et les anglicans les traduisent par : instituèrent, ordained… Les différentes conceptions de l’église et du ministère se cristallisent autour de ce terme.

24 « Au temps des premiers chrétiens les églises agissaient, c’est pourquoi le ministère agissait, au second siècle les églises s’endormaient, leur vie de foi était paralysée, alors naquit la fonction ecclésiastique qui agissait à la place de l’église. » Thimme : Kampf um die Kirche.

Dans les églises de professants qui marchent selon le modèle biblique, les anciens et les diacres sont des membres de l’église. Leur spiritualité, leurs dons et leur dévouement les ont désignés à l’attention de leurs frères et sœurs et ils se sont vu déléguer ces fonctions après un temps d’épreuve (2 Tim. 3.10). Comme l’église est constituée de chrétiens régénérés, le discernement des qualifications essentielles pour le service chrétien est relativement facile et le choix peut se faire sans les rivalités et les jalousies qui accompagnent toute élection dans le monde. Ceux qui sont élus se savent responsables devant Dieu et devant l’église locale du service qui leur est confié. Ils savent : aussi longtemps qu’ils seront fidèles au Seigneur, ils pourront compter sur la confiance et l’appui des membres spirituels de l’église.

Ce programme idéal est-il facile à appliquer ? Bien naïf qui oserait le prétendre ! Ce serait compter sans la malignité de l’adversaire de tout ce qui vient de Dieu.

L’expérience nous apprend, hélas que c’est de la pluralité même dans la direction de l’église que viennent souvent les difficultés. « Lorsqu’il y a deux étoiles au ciel, le ciel devient trop petit ». En fait ce n’est pas le principe qui est en cause ; il est biblique, donc conforme au plan de Dieu. Par contre le caractère charnel et le manque de maturité des chrétiens chargés des responsabilités de l’église sont les facteurs de bien des échecs du programme divin. (V. 1 Cor. 3.3-4.)

Mais l’expérience nous apprend aussi que là où des hommes ont laissé clouer à la Croix, avec Christ, leurs opinions personnelles et leur volonté de pouvoir, ils ont découvert un épanouissement, une sécurité et des richesses que le « système monarchique » n’aurait jamais pu leur donner.

7. Les ministères dans l’église.

L’exercice des ministères bibliques n’est possible que dans une église fidèle aux principes bibliques. Le Nouveau Testament énumère une vingtaine de ministères différents que le Saint-Esprit accorde aux divers membres de l’église : l’enseignement, l’exhortation, l’évangélisation, la distribution des secours, la présidence, les dons miraculeux, le discernement des esprits, etc. (V. Rom. 12.6-8 ; 1 Cor. 12 ; Eph. 4.1-16 ; 1 Pi. 4.10-11.)

Cette liste n’est pas limitative, au contraire ; comme dans le corps humain chaque membre et chaque organe a sa fonction, ainsi « la manifestation de l’Esprit est donnée à chacun pour l’utilité commune » (1 Cor. 12.7)25 , Ce « chacun » ne peut évidemment désigner ici que les membres effectifs du Corps de Christ, car on imagine difficilement que le Saint-Esprit puisse accorder des dons spirituels à ceux qui ne se sont jamais ouverts à son influence et qu’il n’a pas régénérés. — Comment le Saint-Esprit s’y prendra-t-il dans une église de multitude, pour accorder un don à chacun de ceux qui sont nés de nouveau sans faire apparaître cette frontière qu’il ne faut pas voir centre vrais chrétiens et inconvertis ? Comment une église dépourvue de discernement spirituel distinguera-t-elle les dons d’origine divine des dons naturels dont la brillance éclipsera facilement l’humilité des premiers ? L’église qui laisse au Saint-Esprit la liberté d’appliquer son programme et qui reconnaît les dons qu’il accorde, en ne confiant qu’à leurs seuls bénéficiaires ses ministères et fonctions, cesse d’être une église de multitude. L’application de ces directives exige beaucoup de sagesse et d’autorité, comment le nier ? Trop souvent on confond inspiration et improvisation, ministère de la parole et tribune libre.26

25 « Celui à qui on ne confie aucune activité dans l’Eglise ne l’aimera pas ; celui qui ne donne pas ce qu’il a reçu ne le verra jamais fructifier. Pour que devienne fécond ce que nous avons reçu, il nous faut le donner. :» E. Brunner : Renouveau de l’Eglise, p. 43.

26 C. H. Mackintosh, l’un des pionniers des « assemblées de frères » du siècle dernier confessait à la fin de sa vie : « Malheureusement, nous voyons souvent des gens se lever dans nos réunions, que le simple bon sens — pour ne pas parler de spiritualité — devrait retenir sur les sièges. Nous avons souvent pensé qu’une catégorie d’ignorants, qui s’écoutent volontiers parler, considèrent la réunion comme un endroit où ils peuvent se faire valoir sans passer par l’école et les études. » Cité par G. Ischbeck : J. N. Darby (Ed. Vie et Liberté Lausanne, 1937), p. 104.

Mais l’Eglise où le Saint-Esprit peut exercer son autorité au travers d’hommes spirituels, est l’objet de bénédictions plus nombreuses et variées que celle qui en est réduite au ministère d’un seul homme.

8. L’église et la doctrine.

Une église composée de croyants majeurs résistera mieux aux hérésies anti-bibliques qu’une église de multitude. Celui que Dieu a régénéré par son Esprit est aussi conduit par ce même Esprit dans le discernement de la vérité (v. 1 Cor. 2.16 ; 2 Tim. 2.7 ; 2 Jn. 1.2). Jésus a dit des brebis du Bon Berger qu’elles « le suivent parce qu’elles connaissent sa voix. Elles ne suivront pas un étranger ; mais elles fuiront loin de lui, parce qu’elles ne connaissent pas la voix des étrangers. » (Jn. 10.4-5.) Dieu ne veut pas que ses enfants restent « flottants et emportés par chaque vent de doctrine, à la merci de ceux qui par leur art de présenter leurs inventions, cherchent à entraîner dans les séductions de l’erreur. » (Eph. 4.14.) Il a promis de conduire ceux qui suivent Christ, dans la lumière et « dans toute la vérité. » (Jn. 16.13.)

L’église de croyants n’acceptera donc pas n’importe quel enseignement. Si on trouve, dans les milieux de professants, une assez grande variété doctrinale dans les domaines où la Bible ne nous donne pas toutes les précisions que nous désirerions, cependant, on s’y oppose généralement, plus que dans les églises multitudinistes, aux systèmes théologiques qui sapent l’autorité de la Parole de Dieu, nient la divinité de Christ ou dévalorisent son œuvre rédemptrice.

Dans les églises de professants de type congrégationaliste, les serviteurs chargés de l’enseignement sont nommés par l’assemblée et restent sous son contrôle. Une église composée de vrais croyants ne confiera jamais le ministère de l’enseignement à l’adepte d’une théologie qui nie tout surnaturel et raie pratiquement tous les articles du symbole des apôtres.

L’histoire prouve que les églises de professants restées fidèles à leurs principes, ont offert le plus de résistance aux modes théologiques négatrices, alors que les grandes églises peuplées d’inconvertis sans discernement spirituel les ont vu déferler sur elles en vagues successives.

Les communautés de croyants sont aujourd’hui encore des îlots de défense de la doctrine biblique. Il n’est pas étonnant qu’elles attirent à elles les chrétiens attachés à la Parole de Dieu, qui veulent « persévérer dans la doctrine des apôtres ».

La faiblesse des églises de professants sur le plan doctrinal est souvent le travail d’amateur, la superficialité, la schématisation simpliste, surtout là où le ministère de la parole est confié à des « laïcs ». La défiance envers la « théologie » engendre fréquemment le mépris de toute étude biblique approfondie, de toute exégèse sérieuse. Des « docteurs » improvisés tranchent, avec une assurance que l’ignorance seule peut donner, les problèmes dogmatiques et exégétiques les plus délicats. Les églises évangéliques ont un urgent besoin de docteurs « donnés par Dieu » (Eph. 4.11) qui, aux qualifications spirituelles, ne craignent pas de « joindre la science » (2 Pi. 1.5) pour pouvoir réfuter victorieusement les affirmations fallacieuses d’« une science qui n’en mérite pas le nom » (1 Tim. 6.20, trad. Buzy).

9. L’Eglise et l’unité.

Dans l’église locale, l’unité chrétienne dont parlent Jésus-Christ et les apôtres n’est réalisable que dans une église de professants. En effet, le Nouveau Testament nous invite à être un avec les autres membres de l’église, et à ne pas avoir de communion avec les incroyants et les faux chrétiens. Dans l’église de multitude ces deux commandements sont inconciliables : les chrétiens ne peuvent obéir simultanément aux deux.

Dans l’église de professants, le chrétien apprend à connaître la véritable unité en Christ qui le met à l’abri des contrefaçons de l’unité chrétienne. La chrétienté mondiale à aujourd’hui la « nostalgie de l’unité ». Le mouvement œcuménique et le Concile œcuménique viennent répondre à ces aspirations, mais l’unité qu’ils proposent n’est pas celle que Jésus et ses apôtres ont enseignée27. La véritable unité chrétienne n’est réalisable qu’entre enfants de Dieu. Elle peut trouver une expression concrète, dans une église locale de professants, par la victoire quotidienne sur tous les agents diviseurs qui l’assaillent. Le chrétien qui aura réussi à « conserver l’unité de l’Esprit » avec les frères et sœurs qu’il côtoie chaque semaine, réalisera sans peine cette même unité avec les frères d’ailleurs qu’il rencontre à l’occasion. L’expérience de cette véritable unité spirituelle en Christ étanchera parfaitement sa soif d’unité et le préservera des compromis de l’unité factice. Effectivement les vraies églises de professants sont peu nombreuses au sein du Conseil œcuménique des Eglises et elles y restent le plus souvent dans l’espoir louable, mais sans doute utopique, d’influencer les grandes églises par leur présence et leur témoignage. Cependant, reconnaissons-le, face aux réalisations œcuméniques, les rapprochements entre églises de professants restent encore bien timides et sporadiques. D’accord sur l’essentiel, ces églises compromettent souvent leur unité dans le témoignage et dans la collaboration par un attachement exagéré à des particularités d’importance secondaire.

27 Voir : Que Tous soient Un, chap. III, pp. 47-79 pour la démonstration de cette assertion.

10. La discipline dans l’église.

Dans l’église primitive, on pouvait excommunier ceux dont la vie ne correspondait plus à la profession de foi et qui ne persévéraient pas dans la doctrine des apôtres. Il n’aurait donc jamais été question de considérer comme membres ceux qui étaient encore étrangers à la vie chrétienne et ne croyaient pas à l’enseignement apostolique. Dans les églises de multitude, la discipline ecclésiastique est pratiquement inexistante. Elle s’applique tout au plus aux niches scandaleux28. Mais les églises de professants aussi doivent veiller à ce que le relâchement progressif de la discipline ne les transforme pas peu à peu en églises de multitude.

28 Comme le remarque Chr. Stoll (Kirchenzucht, pp. 40-41) : « La discipline ecclésiastique est un bon fruit à un arbre sain on ne peut pas redresser une église tombée en ruines en réintroduisant la discipline ou en la maniant avec une sévérité accrue, mais en accomplissant correctement les premiers devoirs de l’église. nous ne pouvons voir une discipline évangélique correcte que là où existe une église évangélique correcte. »

« Le Système des églises de professants assure l’exercice de la discipline ecclésiastique qui est presque impraticable dans les églises d’Etat. » (Philip Schaff : Church and State in the United States — G. P. Putnam’s Sons. N.T. (1888), p. 81.)

11. L’église et l’argent.

L’église de professants peut appliquer le programme financier biblique. On sait l’importance des problèmes d’argent dans le monde, même dans le monde chrétien.

L’Eglise primitive était une Eglise pauvre, mais chacun mettait à part le premier jour de la semaine « ce qu’il pouvait, selon sa prospérité » (1 Cor. 16.2), les croyants donnaient de bon cœur (2 Cor. 9.7), selon leurs possibilités pour couvrir les besoins matériels de la communauté et pourvoir aux besoins des saints. S’étant « d’abord donnés eux-mêmes à Dieu » (2 Cor. 8.5) il ne leur était pas difficile de donner aussi une part de leurs biens dont ils se considéraient les gérants (Act. 4.32). Le problème est tout différent pour celui qui ne s’est jamais donné à Dieu : seul propriétaire et bénéficiatre des biens dont il dispose, il cherche son bonheur dans l’accroissement des richesses matérielles et dans les jouissances que l’argent peut procurer. C’est à regret qu’il se séparera donc d’une partie de ses biens, il en donnera le moins possible, juste ce qu’il faut pour ne pas perdre ses droits dans l’organisation religieuse dont il fait partie. Ainsi les organisations multitudinistes sont toujours à court d’argent, toujours obligées de mendier et de multiplier les expédients qui font appel à l’attrait du plaisir et à la vanité autant qu’à la générosité. Ces moyens sont inévitables dans une église où un grand nombre de membres portent encore dans leur cœur l’amour du monde et vivent selon la convoitise des yeux, la convoitise de la chair et l’orgueil de la vie, parce qu’ils n’ont jamais été saisis par l’amour de Dieu. On peut leur appliquer la parole de Jésus : « Là où est ton trésor, là aussi sera ton cœur », ou sa réciproque tout aussi vraie : « Là où est ton cœur, là aussi sera ton trésor ». Si on veut faire délier les bourses, il faut faire appel à ce qui parle au cœur naturel. Mais ces moyens ne peuvent se prévaloir d’aucun précédent biblique (à moins qu’on ne se réfère aux ventes du temple dont les bénéfices étaient aussi destinés à renflouer les trésors sacrés, mais c’est peu probable, vu le manque d’appréciation manifeste de Jésus à leur égard. Voir Mc. 11.15-18 ; Jn. 2.13-17.) Ces moyens dégradent l’Eglise aux yeux du monde parce qu’ils sont copiés sur ses méthodes et qu’ils font appel à lui pour combler les besoins d’une communauté qui se dit différente de lui.

Sur qui l’église de professants peut-elle compter pour ses besoins financiers ? Sur le Saint-Esprit qui a accès dans le cœur de tous les membres ; Lui seul peut vaincre la cupidité naturelle et faire s’épanouir la générosité allant jusqu’à la complète abnégation. Sous son influence, la faiblesse numérique des églises de professants sera largement compensée par la libéralité de tous 29.

29 Les statistiques américaines constatent que dans certaines dénominations d’églises libres la moyenne des dons annuels par membre s’élevait en 1963 par exemple à plus de 350 dollars (quelque 1500 F.) !

II. LE TÉMOIGNAGE ENVERS LE MONDE

1. Eglise de professants et mission.

Partout où l’Evangile s’implante : en terre païenne ou dans des régions catholiques, il donne naissance à des églises de professants. En terre missionnaire, les églises évangéliques de professants sont les plus nombreuses, la majorité des missionnaires ne sont pas rattachés au Conseil international des missions qui a fusionné avec le Conseil œcuménique des Eglises30. Même les missions issues d’églises multitudinistes constituent en terre païenne des communautés du type « église de professants » appliquant quelquefois le baptême des croyants par immersion, alors que l’église qui les envoie pratique le baptême des enfants par aspersion. Les nouveaux convertis s’inspirent tout naturellement du modèle biblique et forment des églises qui ressemblent aux églises apostoliques31. « Là où l’évangile de Paul est fidèlement annoncé se constituent aussi des communautés du type paulinien. » (G. Nagel : Der grosse Kampf.) Là où, sans intermédiaire humain, des hommes se sont convertis par la seule lecture de la Parole de Dieu, on a retrouvé par la suite une communauté de professants organisée sur le type biblique 32.

30 Des statistiques publiées par le Conseil international des Missions, il ressort que l’expansion du christianisme est portée principalement par les églises de professants autant en ce qui concerne les finances qu’en ce qui concerne le nombre des missionnaires engagés. (Voir Interpretative Statistical Survey of the World Mission of Christian Church.)

Aux Etats-Unis par exemple le National Council of Churches of Christ (NCC) rattaché au Conseil oecuménique représente 61,7 % de la population protestante, les missionnaires issus du NCC ne constituent toutefois que 34,7 %.

« Depuis l’époque des anabaptistes Georges Blaurock (1525) et Paul Gerock (1550) en passant par William Carey à Londres (1792) et Samuel F. Mills à Boston (1810) c’est un axiome dans les églises de professants que la mission chrétienne fait partie de la responsabilité de chaque membre d’église. » F. H. Littell : Freiheit der Kirche, p. 18.

D’après un article du Dr Eugène Smith paru dans The ecumenical Review de janvier 1963 (pp. 182-191) les églises rattachées au National Council of Churches comptent 40 millions de membres aux Etats-Unis, les églises non rattachées en comptent 24. Les premières avaient en 1960 : 10 324 missionnaires et les autres 16 066. Le nombre des missionnaires des églises du NCC avait augmenté entre 1952 et 1960 de 4,5 %, celui des missionnaires non-affiliés au Conseil œcuménique de 149,5 %. L’augmentation des dons pour la même période se traduit respectivement par 50,5 et 167,3 %. D’après des statistiques récentes, 62 % des missionnaires protestants dans le monde sont issus d’églises non rattachées au Conseil œcuménique.

31 L’évolution de l’Alliance chrétienne et missionnaire (CMA) est significative à cet égard : cette société missionnaire née de la collaboration de chrétiens anglicans, presbytériens, méthodistes et baptistes s’est trouvé posée devant un grave problème sur le champ missionnaire : quelle forme d’église donner aux communautés nées de leurs efforts d’évangélisation ? Les différents missionnaires se mirent d’accord pour prendre les églises apostoliques comme seuls modèles, Par une sorte de choc en retour se constituèrent aux Etats-Unis, des centaines d’églises CMA sur le même type pour soutenir l’effort missionnaire de cette Alliance.

32 « Le Dr Alberto Diaz raconte la fondation de l’église baptiste à Cuba : « Les croyants désiraient adopter une organisation ecclésiastique mais ne furent pas satisfaits par celles des églises qui les entouraient ou qu’elles connaissaient. Ils se mirent par conséquent à étudier eux-mêmes, avec prière, le Nouveau Testament pour voir s’ils y trouveraient un modèle d’église. A la suite de cette étude, ils adoptèrent une organisation très simple ; élection d’un pasteur et de diacres, ordonnances diverses telles qu’elles se trouvent dans le Nouveau Testament. Ils ignoraient avoir formé une église baptiste cet furent très par la suite, de découvrir en Amérique et en Angleterre de nombreux chrétiens appelés Baptistes avec lesquels ils étaient pleinement d’accord. Les frères cubains avaient organisé une église baptiste deux ans avant de savoir qu’ils étaient baptistes » What Baptists stand for, p. 30 (London, 1953).

Quant aux convertis issus du catholicisme, ils éprouvent souvent beaucoup de peine, après avoir découvert dans la Bible les vrais principes d’église, à s’adapter à un système ecclésiastique protestant trop différent de l’image biblique.

Aussi l’expérience prouve qu’ils s’intègrent généralement plus rapidement dans une église de professants qui peut justifier toutes ses pratiques par la Parole de Dieu.

2. L’adaptation de l’Eglise aux circonstances.

Le rassemblement des croyants est la formule d’église la plus souple, celle qui s’adapte à toutes les conditions, tous les régimes, toutes les situations. Quand l’église de multitude est privée du nombre, elle se sent gauche et frustrée, elle végète comme une plante transplantée dans un sol qui ne lui convient pas. Le véritable rassemblement chrétien par contre commence avec les « deux ou trois assemblés » au nom de Christ comme le disait déjà Tertullien : « Là où il y a deux ou trois personnes même laïques, rassemblées au nom de Christ, là est l’Eglise ». La communauté de professants n’a pas à avoir de complexe de minorité. Au contraire, elle sait que le Seigneur et la Vérité se sont toujours trouvés du côté du « petit troupeau » et que dans l’esprit d’humilité réside son salut. Lorsque l’église croît, elle cherchera à recréer aussi souvent que possible les conditions du groupe restreint où la communion et les échanges fraternels gardent une intensité et une efficacité que n’atteindront jamais les grands rassemblements. Elle multipliera les cellules de prière et les groupes bibliques de quartiers d’autant plus facilement qu’elle peut compter sur les dons et l’action du Saint-Esprit dans tous ses membres. Point n’est besoin de vastes édifices pour commencer : la formule apostolique de l’« église qui est dans la maison » (Rom. 16.5 ; 1 Cor. 19.19 ; Col. 4.15) convient encore parfaitement à toutes les églises à leurs débuts. Le lieu de réunion s’agrandit avec la communauté et les besoins matériels croissants sont couverts par le nombre croissant des membres. D’ailleurs lorsque la communauté aura atteint des dimensions telles qu’il lui faudra chercher abri dans de vastes édifices, il serait souhaitable qu’elle se pose la question si le Seigneur ne désirerait pas la voir se fractionner plutôt que de s’agrandir encore.

La forme d’église néo-testamentaire est aussi celle qui s’adapte le plus facilement aux conditions géographiques, ethniques et politiques diverses dans lesquelles l’Evangile est appelé à s’implanter parmi « des hommes de toute tribu, de toute langue, de tout peuple et de toute nation » (Ap. 5.9). Combien de difficultés de l’œuvre missionnaire eurent comme seule cause la volonté de plaquer des organisations ecclésiastiques européennes dans un cadre qui n’était pas fait pour elles. « L’œuvre a besoin d’une forme d’institution qui puisse être rapidement plantée, prendre racine immédiatement et se développer du premier coup dans chaque sol et sous chaque climat. La simplicité de l’assemblée apostolique répond à ces conditions. » (H. G. Lang.)33

33 The Churches of God (London, 1959), p. 33.

C’est aussi la forme d’église qui résiste le mieux aux persécutions.

3. Eglise et évangélisation.

Dans les églises de multitude, l’évangélisation n’est pas facile. Son but est d’amener les inconvertis à la conversion et la nouvelle naissance ; mais tous ceux qui fréquentent l’église ne sont-ils pas chrétiens et régénérés depuis leur baptême ? Ne sont-ils pas au bénéfice de tous les « moyens de grâce » de l’Eglise ? Ne les exhorte-t-on pas chaque dimanche comme s’ils étaient tous chrétiens ? Répondre à un appel à la conversion ne serait-ce pas renier l’enseignement reçu depuis l’enfance dans l’église ? Aussi comprend-on fort bien que nombre d’églises multitudinistes ne fassent jamais d’évangélisation — lorsqu’elles n’y sont pas franchement hostiles. En tous cas, les églises qui prennent le dogme de la régénération baptismale au sérieux, ne peuvent envisager l’évangélisation que comme un aspect de leur vocation pédagogique auprès des chrétiens déjà nés de nouveau qui leur sont confiés.

Mais la réalité correspond-elle au dogme ? Ne risque-t-on pas de créer et d’entretenir dans l’esprit des bons paroissiens, l’illusion fatale qu’ils sont en règle ? que sans jamais prendre personnellement position pour ou contre Christ, sans se repentir et accepter personnellement la mort expiatoire de Christ par la foi, ils participeront à toutes les bénédictions promises aux croyants et sont héritiers du royaume de Dieu34.

34 « L’Evangile est prêché de telle manière que l’inconverti se sent constamment à l’aise, même s’il ne songe pas le moins du monde à se convertir. » F. Hübmer : Weltreich und Gottesreich, p. 111.

Dans l’église de professants au contraire, pour devenir membre, il faut faire profession de foi, généralement lors de son baptême. Aussi longtemps qu’on ne l’a pas fait, on sait que quelque chose n’est pas en ordre, qu’un pas reste à faire. On se sait spécialement concerné par l’évangélisation qui explique à tous les non-convertis ce que Dieu donne et exige.

L’expérience prouve que dans les pays où la majorité des églises sont du type « églises de professants », les efforts d’évangélisation sont beaucoup plus nombreux, plus faciles et plus féconds35.

35 « Si l’on entend par Eglise de multitude une Eglise qui s’adresse aux multitudes, qui s’efforce de les rassembler comme Jésus-Christ s’efforçait de rassembler autour de lui les brebis dispersées d’Israël, nous déclarons hautement que nous nous attachons de cœur à une telle Eglise, et que rien ne nous est plus odieux que l’étroitesse de certaines sectes chrétiennes, qui, se résignant à la perdition du monde, s’asseoient en quelque sorte sur ses ruines, non pour y pleurer comme le prophète des Lamentations, mais pour y goûter, dans des conventicules intimes, la manne d’une fraternité égoïste et sans expansion. Mais si l’on entend par Eglise de multitude une Eglise qui n’impose aucune condition sérieuse à ceux qui frappent à sa porte, ou pour mieux dire qui ne leur donne pas même la peine d’y frapper, mais qui enclôt dans un cadre indéfini, quiconque y a été placé par le hasard de la naissance, non, une telle Eglise n’est pas la nôtre parce qu’elle n’a aucun rapport avec celle qu’a définie Saint Paul. » E. de Pressensé : Discours Religieux, p. 34 (Paris, 1859).

III. L’ÉGLISE DANS LE MONDE ACTUEL

1. Une église minoritaire.

L’église de professants est une église minoritaire. Ce que beaucoup lui reprochent comme une tare est en fait sa gloire et sa sauvegarde. Dans l’Ancienne Alliance déjà la vérité se trouvait généralement du côté du petit nombre. Au fur et à mesure que nous passons de l’Ancienne à la Nouvelle Alliance nous assistons à une « réduction progressive »36 aboutissant finalement à l’Unique Reste, Christ, dépositaire de toutes les promesses divines. Autour de lui se groupe le « petit troupeau » de disciples exposés à la pression du grand nombre. La Pentecôte crée une église nombreuse, mais qu’est-ce que trois mille âmes sinon une minorité, dans la grande ville qui accueillait pour la fête plus de cent mille Juifs et prosélytes ? Tout au long des Actes, l’Eglise sera les « quelques-uns qui crurent » et qui trouvent place dans une maison ou une salle d’école. Durant trois siècles l’église restera minoritaire et ce fut son salut. Le jour où la faveur impériale y attira le grand nombre, elle perdit à la fois sa pureté, sa puissance et son caractère essentiel d’« appelée hors de ». « Si le sel perd sa saveur avec quoi la lui rendra-t-on ? » L’esprit de majorité ouvrit la porte aux tentations de la sécurité charnelle, de l’abus du pouvoir, de la répression, voire de l’oppression des minorités. Quand on se sent dans le courant du grand nombre, le courage s’émousse, l’embourgeoisement gagne, le témoignage perd sa raison d’être.

36 O. Cullmann : La Royauté de Christ et l’Eglise.

L’histoire des religions atteste le fait : tous les groupes religieux minoritaires sont des groupes dynamiques, conquérants, dont le niveau moral et spirituel dépasse celui du groupe majoritaire auquel il fait face. A plus forte raison, les églises chrétiennes qui ont la vérité avec elles, bénéficieront-elles des avantages de la minorité. Le chrétien membre d’une église de professants se sentira constamment obligé de lutter, de témoigner, de défendre des couleurs contestées ; il se sait le point de mire de beaucoup, l’honneur de l’église et le salut de plusieurs dépendent de sa conduite ; quel meilleur stimulant pourrait-il souhaiter pour sa marche chrétienne ? (1 Pi. 2.12.) L’église, dans son ensemble, doit combattre, évangéliser pour survivre, vaincre les préjugés, le mépris et l’ostracisme du grand nombre ; quoi de plus propre à l’attacher à son divin chef ?

« J’en conviens, il manquera toujours aux églises qui se fondent sur la foi et non sur une institution théocratique un certain air de grandeur et de majesté. Elles auront moins d’éclat que d’autres, elles seront moins admirées, car elles ne présenteront jamais le beau spectacle d’un peuple entier qui a l’apparence d’être chrétien. Mais je m’en console en pensant que le même contraste s’est présenté il y a dix-huit siècles. Très certainement les hommes qui jugent des choses au point de vue extérieur, admiraient autant à Jérusalem la synagogue qu’ils méprisaient la chambre haute. D’un côté, était une tradition glorieuse, une organisation importante, le sacerdoce, l’autorité, les multitudes, de l’autre côté était le petit nombre, la faiblesse, l’absence de crédit et l’enthousiasme, toujours ridicule pour la sagesse mondaine. Et pourtant de ce temple il ne devait pas rester pierre sur pierre, et de cette chambre haute partirent les vainqueurs du monde !

« Ils l’ont vaincu, parce qu’ils n’en étaient pas ; ils étaient vraiment le corps de Christ, une sainte société de croyants, unie étroitement à son chef, vivant en lui, le faisant vivre en elle… »37

37 E. de Pressensé : Discours religieux, p. 44 (Paris, 1859).

2. L’Eglise et l’Etat.

Les églises de professants sont des églises séparées de l’Etat. Certaines églises multitudinistes le sont aussi, il est vrai, mais la séparation s’est généralement accomplie contre leur gré ; comme leurs paroisses englobent pratiquement l’ensemble de la population, elles se sentaient autorisées à bénéficier au même titre que les autres services publics, des subsides de l’Etat. L’attrait d’une fonction officielle et la possibilité de recourir à l’appui du « bras séculier » ont, hélas, conservé jusqu’en plein XXe siècle leur séduction pour beaucoup de « fonctionnaires ecclésiastiques ». La tentation du pouvoir ou, du moins, de l’action politique reste un piège dangereux pour les églises majoritaires. D’autre part, les vastes bâtiments, les grandes œuvres sociales et les organismes ecclésiastiques de direction et de coordination engloutissent des sommes considérables qu’il est difficile d’obtenir de la libéralité spontanée de gens pour lesquels la religion est un souci mineur. Les deniers publics apportent une heureuse (?) solution à la difficulté, de sorte que, là même où, par suite des circonstances extérieures, l’église de multitude avait acquis sa liberté par rapport à l’Etat, les autorités religieuses ont profité du premier revirement politique pour réclamer le rétablissement du régime d’union avec l’Etat. Mais, dans l’ensemble, la séparation de l’Eglise et de l’Etat a fait évoluer les églises de multitude vers l’église de professants. Puisque la qualité de membre d’église entraîne des obligations financières (autres que symboliques), l’ajustement entre l’appartenance à l’église et l’intérêt qu’on lui porte se fait de soi-même. Seule la crainte plus ou moins superstitieuse de la susceptibilité divine, crainte jointe à celle de se voir refuser le rehaussement cérémonial des grandes heures de l’existence (naissance d’un enfant, mariage, enterrement), empêche beaucoup de païens christianisés de couper définitivement les liens avec l’organisation religieuse. Certains pays qui ont su habilement répondre à ces deux inquiétudes, ont vu les chrétiens de nom quitter l’église en masse. Dans les régimes où l’Eglise n’a pas le vent en poupe et où l’habit chrétien n’a plus la cote, la situation se clarifie d’elle-même. Si nous en croyons l’Apocalypse, cet état de fait est plutôt appelé à s’étendre et à se durcir, on peut donc s’attendre dans l’avenir à voir la frontière entre l’Eglise et le monde se préciser notablement. On peut regretter que ce soient des considérations financières et des pressions politiques qui poussent aux réformes que seuls la réflexion biblique et l’examen de conscience de l’Eglise auraient dû inspirer.

« Partout où vous trouverez une religion d’Etat vous trouverez une Eglise qui a renié son principe fondamental et qui de la Nouvelle Alliance retombe à l’Ancienne. » (E. de Pressensé.)38

38 Discours religieux, p. 32 (Paris, 1859).

« Vu dans la perspective des églises libres, l’héritage constantinien-théodosien des églises de la Réforme en Europe est, il faut le reconnaître, une vraie malédiction. Du point de vue du Nouveau Testament, l’église de professants est certainement un essai plus heureux de reconstituer l’ekklesia chrétienne primitive que ne le sont les institutions ecclésiastiques européennes. » (E. Brunner.)39

39 Dogmatik III, pp. 102-103.

3. L’Eglise de l’avenir.

L’église de professants est l’église de l’avenir. L’église de multitude est née avec le système constantinien de la chrétienté. Tous les observateurs attentifs s’accordent pour dire que ce système a vécu.

« L’Eglise multitudiniste ne peut faire ses preuves comme Eglise cléricale, que si elle est en même temps Eglise d’Etat »,40 or l’union entre l’Eglise et l’Etat ne subsiste plus que dans quelques rares îlots.

40 G. Hilbert : Ecclesiola in ecclesia, p. 51.

Dans l’Europe Occidentale, nous assistons à l’agonie prolongée de la chrétienté, entre-coupée de quelques sursauts de vie que certains prennent pour une promesse de renouveau. Mais on n’arrête pas la marche du temps et l’Eglise catholique elle-même, dernier fief du christianisme médiéval, avoue la « désaffection religieuse des masses » et la « paganisation de l’Occident ».

« Vers quelle église allons-nous ? » Des esprits clairvoyants comme le Professeur R. Mehl répondent sans hésiter : vers une « église minoritaire », « nous allons vers une humble église ». 41

41 Revue de l’Evangélisation, n° 98, p. 483.

Nous assistons, comme le disait le Professeur E. G. Léonard, à un « glissement général vers l’église de professants ». C’est un point sur lequel nous reviendrons plus loin.

Ce glissement est surtout important sur le plan mondial, comme le constate Kenneth S. Latourette :

« C’est de l’aile radicale que la majorité des missionnaires qui annoncent le christianisme protestant dans d’autres pays sont venus. Cela signifie que le protestantisme mondial des décades qui viennent sera plus proche du christianisme d’avant la Réformation (c’est-à-dire du christianisme primitif et de celui des chrétiens fidèles du Moyen-Age) que ne l’a jamais été jusqu’à présent celui de l’Europe Occidentale et des Iles Britanniques. Cette tendance se renforcera probablement si les « jeunes églises » en territoire non-occidental continuent à croître. »42

42 Kenneth S. Latourette : « A Historian looks ahead : The future of christianity in the Light of its Past », in Church History (1946), p. 14.

Nous ne sommes pas ici en face de détails secondaires, c’est autour de ces trois derniers points que s’est cristallisée la lutte entre l’Eglise et les régimes totalitaires ; l’attitude de l’Eglise à leur égard sera déterminante dans le conflit à venir entre l’Eglise et le monde.

Tous les Etats, qu’ils soient d’est ou d’ouest, exercent une emprise de plus en plus totale sur la masse, l’argent et le pouvoir sous toutes ses formes.

Si l’Eglise fixe ses ambitions sur les mêmes objectifs, le conflit sera inévitable. Si, par contre, elle ne touche qu’une minorité, si elle se contente des moyens modestes que ses membres mettent à sa disposition pour ses besoins matériels, pour l’évangélisation, et le secours aux indigents, si celle démontre par les faits qu’elle n’entend exercer aucune influence politique et que sa seule ambition est de changer des hommes pour en faire des ouvriers plus consciencieux, des pères et mères de famille plus dignes, de meilleurs citoyens, alors, dans bien des cas, l’église pourra continuer à mener une « vie paisible et tranquille, en toute piété et honnêteté » (1 Tim. 2.2).

Un grand nombre d’églises derrière le rideau de fer et le rideau de bambou en ont fait l’expérience, ces dernières années. Cela ne veut pas dire que l’épreuve leur fut évitée, mais du moins, si elles ont souffert, c’est « comme chrétien et non comme s’ingérant dans les affaires d’autrui » (1 Pi. 4.15-16).

Le conflit s’est déplacé vers le véritable centre de gravité de la lutte séculaire entre l’Adversaire de Dieu et le « peuple des saints du Très-Haut ». Ce conflit ne se relâchera pas, bien au contraire, les cycles d’épreuves par lesquels l’Apocalypse voit passer l’Eglise des temps de la fin vont en s’intensifiant à mesure qu’on s’approche du dénouement. Le feu par lequel certaines églises ont déjà dû passer, montre que seules des églises fondées sur la Parole, des églises qui peuvent compter sur la fidélité et la persévérance de chacun de leurs membres, parviendront à traverser victorieusement la tribulation. Ce jour-là, tout vernis chrétien se craquèlera, le faux semblant tombera, et le simili-christianisme des pseudo-chrétiens brûlera comme étoupe au feu, Mais l’Eglise bâtie par le Seigneur sur le Roc subsistera et « les portes de l’enfer ne prévaudront point contre elle ».

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