Avant d’examiner les implications actuelles des conclusions de notre étude nous essaierons de résumer celles-ci brièvement.
1. Ministère = service (p. 10-16).
La perspective du Corps
2. Le Nouveau Testament envisage les ministères dans la perspective du Corps, c’est-à-dire d’une pluralité de fonctions diverses et complémentaires (p. 17-30).
3. Les différents besoins (intellectuels, affectifs et physiques) de la communauté sont couverts par les contributions des différents membres (p. 30-32).
4. L’Eglise est à la fois organisme et organisation (p. 32-35).
Ancienne et nouvelle alliance
5. Sous l’ancienne alliance, les offices de sacrificateur, prophète et roi étaient réservés à des hommes choisis par Dieu. Jésus a cumulé toutes ces fonctions et les confère, par son Esprit, à tous ses rachetés (p. 36-39).
6. Sous la nouvelle alliance, il n’y a plus de prêtres à part, plus de distinction entre sacré et profane. Tous les croyants sont sacrificateurs et portent collectivement la responsabilité de la vie de l’Eglise (p. 39-50), de sorte qu’il n’y a plus de différence entre officiants et simples membres d’Eglise, entre clergé et laïcs (p. 41-43).
7. Puisque chaque croyant a reçu un ou plusieurs dons pour le service, il est aussi appelé à servir, c’est-à-dire à exercer un ministère dans lequel il engage toute sa vie (p. 50-52).
8. La croissance spirituelle et numérique d’une Eglise est fonction de sa capacité de mobiliser le plus grand nombre possible de ses membres pour qu’ils mettent au service de Dieu et des autres les dons qu’ils ont reçus (p. 53-55).
9. La fonction primordiale des responsables est de détecter et de recruter des collaborateurs en offrant une multiplicité de tâches utiles, servant en même temps de test de la disponibilité et des capacités des différents membres de l’Eglise (p. 55-62).
Ministères particuliers
10. Le sacerdoce de tous les croyants n’exclut pas les ministères particuliers dans l’Eglise: apôtres, prophètes, évangélistes, anciens, pasteurs, docteurs… (p. 63-68).
11. Le but essentiel des ministères particuliers est « le perfectionnement des saints en vue de l’œuvre du ministère » (Ephésiens 4.12), c’est-à-dire la formation des chrétiens pour qu’ils puissent exercer leurs dons dans l’Eglise au service des autres » (p. 68-69).
12. Les ministères particuliers concernent la fondation, l’édification et la direction des Eglises ainsi que la supervision des différents services pratiques (p. 69-73).
13. Dans l’Eglise, tout ministère — et spécialement tout ministère particulier — s’exerce avec l’autorité de Christ c’est-à-dire dans l’esprit qu’il a défini (p. 73-75).
14. L’Eglise reconnaît la validité des charismes exercés au milieu d’elle en conférant officiellement à leurs bénéficiaires des ministères reconnus par tous (p. 66-69, 114-117).
Diacres
15. Le diaconat est le ministère premier et essentiel dans l’Eglise ; tous ceux qui y exercent un ministère particulier (apôtres, évangélistes, anciens) sont aussi appelés diacres dans l’Ecriture (p. 76-78).
16. Les fonctions des diacres sont très variées ; ce sont plutôt des responsables de différents secteurs d’activités que des exécutants. Ils sont choisis et institués en fonction de leurs qualités morales et spirituelles (p. 78-89).
Les Anciens
17 Les termes néo-testamentaires d’anciens, d’évêques, de pasteurs et de conducteurs désignent les responsables d’une Eglise locale. Ils sont équivalents et se rapportent à différents aspects d’un même ministère (p. 90-96).
18. Dans chaque Eglise du Ier siècle, plusieurs anciens exerçaient collégialement leur ministère sans que l’un d’eux ait la prépondérance sur les autres (p. 96-100).
19. Les qualifications des anciens exigées par la Bible sont d’ordre spirituel, personnel, familial et social. Paul demande de plus qu’ils soient capables d’enseigner, d’exhorter selon la saine doctrine et de réfuter les contradicteurs (p. 101-106).
20. Un ancien qui veut travailler dans une Eglise organisée sur le modèle biblique doit être capable de travailler en équipe (p. 106-107).
21. Un ancien dont un ou plusieurs enfants « tournent mal » ne doit pas nécessairement démissionner (p. 107-109).
22. Les anciens sont les bergers du troupeau de Dieu, ils sont chargés de le diriger, de veiller sur les brebis, de les nourrir et de les soigner (p. 110-114).
23. C’est Dieu qui choisit les anciens d’une Eglise. Celle-ci reconnaît le choix divin à travers les dons de certains de ses membres ; elle éprouve ces derniers et les institue dans leur charge après un temps de mise à l’épreuve (p. 118-120).
24. Les anciens sont élus par toute l’assemblée des membres de l’Eglise et institués dans leur fonction, généralement avec l’imposition des mains des autres anciens (p. 120-125).
25. Une bonne formation biblique est indispensable à tout ancien qui veut accomplir correctement sa tâche. Elle peut s’acquérir avant et après la nomination (p. 125-128).
26. La Bible ne dit pas qu’un ancien doit être nommé à vie ; les inconvénients d’une telle nomination sont nombreux ; le renouvellement périodique du mandat est préférable (p. 128-129).
27. Le ministère à plein temps a beaucoup d’avantages ; un ministère non professionnel aussi. Un conseil d’Eglise avisé saura tirer profit des avantages de l’une et de l’autre formule, quelle que soit sa situation particulière (p. 130-146).
28. Le Conseil des anciens et des diacres constitue l’organe directeur de l’Eglise qui décide des questions mineures, urgentes ou confidentielles. Il veille à la bonne marche spirituelle et administrative du Corps local. Les anciens et les diacres se répartissent les responsabilités suivant leurs dons et leurs compétences. Ils restent responsables vis-à-vis de l’Eglise qui les a délégués dans leurs fonctions (p. 147-156).
Apôtres, prophètes, évangélistes
29. Le Nouveau Testament distingue entre les Douze et les autres apôtres. Ces derniers fondaient aussi des Eglises et continuaient à les suivre, même de loin. Missionnaires et évangélistes-pionniers ont les mêmes fonctions aujourd’hui (p. 157-159).
30. A côté des prophètes chargés de transmettre les révélations constitutives de l’Eglise, il y avait un ministère prophétique d’exhortation et d’affermissement des chrétiens. Ce dernier s’est perpétué dans l’Eglise de tous les temps par le ministère de la prédication. Il serait souhaitable qu’il y ait plusieurs prophètes-prédicateurs dans chaque Eglise (p. 159-163).
31. Les évangélistes ont leur place parmi les ministères de l’Eglise locale. Ils ont la vision du salut des inconvertis et de la formation des chrétiens au témoignage (p. 163-165).
32. Les conceptions du ministère ont évolué sur plusieurs plans au cours des premiers siècles (voir détails p. 166-178). Le Moyen-Age a renforcé la structure cléricale de l’Eglise (p. 178-180) à laquelle les Réformateurs n’ont que partiellement remédié (p. 181-185). Beaucoup d’Eglises issues de la Réforme ont maintenu pratiquement la distinction entre clergé et laïcs (p. 185-189). L’histoire nous apprend que toute infidélité au modèle biblique entraîne tôt ou tard de graves conséquences (p. 190-192).
Après des siècles de chrétienté, la situation actuelle nous appelle à revoir la structure de nos Eglises et, en particulier, notre conception du ministère à la lumière de ces conclusions tirées de l’étude de la Parole de Dieu.
Notre monde occidental est engagé dans un changement culturel fondamental et irréversible. Toutes les valeurs transmises par la civilisation judéo-chrétienne sont contestées et progressivement abolies, de sorte que nous nous retrouvons peu à peu dans une situation semblable à celle du Ier siècle de notre ère.
Presque tout a changé depuis le siècle dernier : vie de famille, éducation, relations sociales, communications, style de vie et de gouvernement… Dans tous ces domaines, les normes et les structures traditionnelles ont été remplacées par de nouvelles règles et par d’autres formes. Dans ce contexte, « toute organisation qui veut survivre doit changer. Or, les Eglises commencent seulement à se rendre compte que leur survie est en jeu » (Kilinski-Wofford, 74, p. 121). Souvent, elles font l’effet de blocs erratiques au milieu d’un paysage qui s’est transformé, elles sont comme des témoins d’un âge révolu où un seul homme tenait toutes les ficelles d’une organisation en mains. En effet, dans toutes les sociétés du monde occidental, le style de direction monarchique a cédé le pas à des formes nouvelles.
Pourquoi les Eglises restent-elles attachées à la formule monarchique et hiérarchique ? Par fidélité aux directives divines ? Nullement ! Nous avons vu, au contraire, que Jésus-Christ et les apôtres avaient institué une forme de société toute différente. Le chapitre précédent nous a montré que la structure actuelle de la plupart des Eglises a été façonnée et consolidée au cours des siècles postérieurs à l’âge apostolique. Paradoxalement, les sociétés du monde évoluent vers des structures qui rappellent celles des Eglises primitives, alors que la majorité des Eglises conservent la forme léguée par un millénaire de chrétienté.
Pourtant, des signes de changement se perçoivent çà et là : une insatisfaction croissante à l’égard du schéma traditionnel, quelques expériences marquantes pour sortir de l’ornière et pour adopter « un nouveau style de vie dans l’Eglise ». La situation de l’Eglise vers la fin du XXe siècle est caractérisée par trois facteurs pointant dans la même direction :
Notre siècle a redécouvert les laïcs, « capitaux gelés de l’Eglise ». (Gods Frozen People, titre anglais de Feu vert pour les laïcs de Gibbs et Morton, 66).
Le Dr. Visser’t Hooft, qui était à l’époque secrétaire général du Conseil œcuménique, écrivait dans sa préface à la Théologie du laïcat de H. Kraemer : «La question cruciale consiste à donner aux laïcs leur vraie place dans l’Eglise. Ce problème a une priorité sur tous les autres, car l’avenir de l’Eglise en dépend. »
D’excellentes études ont été publiées sur l’importance et le rôle des laïcs dans le Corps de Christ. Elles ont affirmé avec une unanimité impressionnante… que le laïc n’existait pas. Tout simplement parce que dans le Nouveau Testament il n’y avait pas de clerc.
Qu’est-ce qu’un laïc ? Le mot laïc a différents sens : si l’on s’en réfère à son étymologie, on peut dire que c’est un membre du laos, c’est-à-dire du peuple de Dieu — tout comme le clerc. Si l’on prend le sens officiel c’est quelqu’un qui n’est pas à plein temps au service de l’Eglise. Mais, comme le dit H. Kraemer, « dans l’usage courant, ‘laïc’ signifie : non qualifié pour parler ou juger dans différents domaines de la connaissance ou de la science. Il en est donc venu à signifier ‘ignorant, qui n’a pas étudié’. Le grec classique connaissait lui aussi une expression pour le ‘laïc’ dans le sens d’un particulier ou d’un homme ignorant, non cultivé : c’est le mot idiotès, qui s’est dévalué encore davantage que laicus comme cela apparaît dans le mot ‘idiot’. Nous le trouvons dans Actes 4.13 où il a le sens de ‘sans éducation, sans culture’ » (66, p. 29-30).
Beaucoup de pasteurs pensent qu’en matière de religion, le laïc reste « un amateur, un non-spécialiste, quelqu’un qui n’y connaît pas grand-chose » (Gibbs-Morton, 66, p. 13). Alors que peut-on confier à des laïcs ? « Avant tout il est de leur devoir de ramasser beaucoup plus d’argent qu’autrefois (par des campagnes du genre « élan financier »), et de consacrer davantage de leur temps à s’occuper de la comptabilité de la paroisse, des édifices du culte, et autres tâches « matérielles », de manière à en libérer le pasteur pour lui permettre de se consacrer à des tâches plus « spirituelles », telles que la préparation du sermon dominical » (Id., Ibid., p. 15).
De telles solutions n’emballent et ne convainquent personne et l’on comprend que toutes ces études sur le laïcat n’aient pas entraîné le changement espéré.
Les circonstances et la nécessité ont fait plus que les études théologiques pour la redécouverte du rôle des « laïcs ». La crise des vocations pastorales a pris dans tous nos pays d’Europe des proportions dramatiques.
Dans toutes les « grandes Eglises » le nombre des jeunes qui se préparent au « saint ministère » a diminué de façon inquiétante. Dans l’Eglise protestante, on a fermé ou associé des facultés de théologie. Aujourd’hui même, à la radio, on annonce aux futurs étudiants qu’il n’y a que trois branches dont l’avenir ne soit pas encombré : la théologie, la physique et la chimie. Dans l’Eglise catholique, la chute des entrées en séminaire fut encore plus spectaculaire, jointe à une désertion du sacerdoce par ceux qui l’exerçaient. Ordinations sacerdotales en France en 1951 : 1028 ; en 1968 : 501 ; en 1977 : 99. De 1950 à 1976, 2500 prêtres ont quitté le ministère (la moitié d’entre eux pour se marier; I.C.I. N° 548/1980, p. 20). A Paris, les trois quarts des prêtres ont plus de 50 ans (Ibid., p. 28), dans un autre diocèse la moyenne d’âge se situe au-dessus de 60 ans.
Un phénomène nouveau apparut : des paroisses sans pasteur ou sans prêtre. De gré ou de force, les laïcs ont dû se mettre à l’ouvrage s’ils ne voulaient pas voir l’Eglise mourir. Et quel fut le résultat de cette situation ? En Savoie, une petite paroisse réformée resta durant 3 ans sans pasteur. Les anciens furent obligés de s’occuper de tout. Ils découvrirent la nécessité de leur formation biblique. L’expérience fut si positive qu’ils transmirent au synode la proposition suivante : « Chaque paroisse qui change de pasteur devrait rester un an sans pasteur — le temps de faire bien des découvertes fécondes » (cité BBW, p. 11).
En 1967 sont nés dans l’Eglise catholique les A.D.A.P. (« assemblées dominicales en l’absence de prêtre » ou « assemblées dominicales animées seulement par des laïcs »). En France, dans 83 diocèses sur 92, elles ont lieu, en moyenne, un à deux dimanches par mois. En 1973, le document « Tous responsables en Eglise ? » leur donna une véritable impulsion. En 1975, le phénomène touchait plus de 1100 paroisses, surtout dans des communes de 100 à 500 habitants. Selon les I.C.I., il s’agit d’« un phénomène destiné à s’amplifier du fait de la diminution progressive des prêtres dans les années à venir » (N° 548, p. 42).
L’expérience d’Oignies, dans le bassin minier du Pas-de-Calais est significative à cet égard. En 1973, cette petite ville de 13 000 habitants (200 pratiquants catholiques) comptait 3 prêtres. En 1978, l’un des deux qui restent annonce son départ pour raison de mariage. L’évêché fait savoir qu’il ne sera pas remplacé. Les laïcs organisent un forum sur le thème : « Où et comment voyons-nous des témoins de Jésus-Christ ? », puis ils passent aux actes en constituant, après consultation des paroissiens, une équipe de 7 responsables et 18 membres du comité pastoral. Leur liste est soumise à l’archidiacre représentant l’évêque et, le 4 mars 1979, le bulletin diocésain publie un « contrat de reconnaissance » donnant à l’équipe responsable « la coordination et la responsabilité globale de l’action pastorale » pour une période de 3 ans, il engage chacun de ses membres à suivre « une formation correspondant au service qu’il exerce ». C’est un ouvrier de 57 ans, licencié pour raisons économiques, qui préside le comité pastoral. Dans une autre paroisse du Nord, (4000 habitants, 100 pratiquants), il n’y a plus de curé. Un comité pastoral de 12 laïcs a pris toute la vie de l’Eglise en mains : ce sont eux qui animent les messes, président les funérailles, etc… (I.C.I., 548, p. 49-50). De sorte qu’une revue catholique (Panorama aujourd’hui) publie un numéro spécial sur le thème : Va-t-on vers une Eglise sans prêtres ? (15.11.82).
Cela ne s’est pas fait sans réticences : « Vous le savez, explique le Père Delaby, nous autres prêtres nous éprouvons quelque difficulté à partager notre pouvoir, et vous autres, laïcs, vous êtes plus préparés à «&nnbsp;rendre service au curé » qu’à assumer de vraies responsabilités. » En 1978 eut lieu une assemblée générale de tous les prêtres de l’archidiaconé des Mines sur le thème : « Dans une Eglise où des laïcs sont de plus en plus appelés à prendre leurs responsabilités, que devenons-nous ? » Dans le rapport préparatoire à cette assemblée, on pouvait lire sous la plume de l’archidiacre : « L’évolution des mentalités se fait… il y a davantage de laïcs à qui on fait confiance. Mais… il faut souvent qu’on soit « acculé » pour que cela se fasse » (I.C.I. 548, p. 49).
Réticence de la hiérarchie, hésitation des laïcs, surtout par manque d’habitude et de compétence. «On a souhaité que les chrétiens de viennent responsables, écrit Brigitte André dans le même numéro des LC.I.M, mais on ne leur a pas donné les moyens de cette responsabilité que représente une formation biblique, liturgique, pastorale qui soit en même temps compatible avec leur vie familiale et professionnelle… Le point d’interrogation (derrière le slogan de 1973 : Tous responsables en Eglise ?) demeure » (p. 42).
Ce qui se passe dans l’Eglise catholique reste vrai (mutatis mutandis) dans l’Eglise protestante. H. Kraemer, premier directeur de l’institut œcuménique de Bossey était bien placé pour en juger. Dans un chapitre intitulé : « Une théologie du laïcat est-elle possible ? », il constate avec quelque amertume : « A peine soulève-t-on par exemple la question de la voix et de l’autorité du laïcat dans l’Eglise tout entière, que l’on entend immédiatement aussi l’avertissement que la voix et l’autorité sacerdotales sont exclusives » (66, p. 57). Dans l’Eglise catholique seulement ? « Il vaut la peine d’étudier la question en se demandant si l’esprit et le cadre des ecclésiologies non-romaines admettent une théologie du laïcat comme une partie intégrante et non comme un appendice utile. A première vue, la réponse semble affirmative, surtout si l’on pense aux différentes ecclésiologies nées de la Réforme, qui fut si fortement animée par un esprit de révolte contre la rigide autorité sacerdotale de l’Eglise catholique romaine. Un examen plus attentif fait naître des doutes, provoqués en partie par le fait que, malgré la proclamation sincère et vigoureuse du « sacerdoce des croyants » et malgré la place et l’autorité qui fut accordée dans plusieurs ordonnances ecclésiastiques au laïcat, celui-ci est resté un élément passif » (66, p. 57).
…
Pourquoi ni les études sur le laïcat, ni la crise des vocations pastorales, ni le mouvement charismatique n’ont-il réussi à changer la situation ? Parce que le problème du laïcat pose celui de la structure fondamentale de l’Eglise. Le Père Congar l’avait senti et exprimé avec franchise : « Au fond, il n’y aurait qu’une théologie du laïcat valable : une ecclésiologie totale. Les questions fondamentales sont toujours : Qu’est-ce que l’Eglise ? A quoi sert-elle ? » (cité par Kraemer, 66, p. 66). Et H. Kraemer tire de sa réflexion la déduction logique : « L’exemple fourni par le livre de Congar amène à la conclusion que si l’on refuse d’entreprendre une telle révision du système lui-même (même si ce refus est bien compréhensible dans ce cas), il en résulte une théologie du laïcat qui est un amendement à une construction eo ipso inaltérable… Une authentique théologie du laïcat ne sera toutefois possible que si la nature aussi bien que la vocation de l’Eglise, de l’ekklesia, sont considérées comme étant également importantes et essentielles » (66, p. 56 et 72).
Un autre pionnier du mouvement oecuménique, J.H. Oldham, disait : « On parle beaucoup actuellement, dans les milieux de l’Eglise, de l’importance du laïcat. Mais cette question est presque invariablement abordée de travers: en effet, ce qu’on veut dire le plus souvent c’est que davantage de laïcs devraient apporter leur soutien à l’Eglise telle qu’elle est. C’est précisément ce que ne fera pas la majorité des meilleurs laïcs qui se tiennent actuellement dans l’expectative » (Life is commitment p. 89, mis en exergue à Gibbs-Morton, 66, p. 5).
Si l’on veut que la situation change, c’est-à-dire si l’on n’acquiesce pas tacitement à la mort de l’Eglise, il faut avoir le courage de dénoncer la cause du mal et de s’y attaquer. L’une des causes profondes de la maladie dont souffre l’Eglise est le cléricalisme, c’est-à-dire la distinction entre laïcs et clercs. « On parle de la déchristianisation de la France, disait E.G. Léonard, on se plaint du nombre des protestants « non-rattachés » ; on gémit sur l’absence au culte des « hommes » et, dans les paroisses rurales, des conseillers presbytéraux eux-mêmes : l’une des raisons principales en est le relèvement de la première muraille (la distinction du laïcat et du clergé) que la Réforme avait dû commencer à abattre pour pouvoir répandre son message» (58, p. 86).
La cause du malaise c’est la distinction même entre spécialistes professionnels et profanes, clercs et laïcs, c’est-à-dire la négation même du principe biblique du sacerdoce de tous les croyants.
Robert C. Girard relève différentes contradictions entre le système clérical et le sacerdoce universel :
Le sacerdoce universel, nous l’avons vu, ne consiste pas dans la négation des ministères particuliers, par exemple de celui du pasteur, mais dans une autre compréhension de la place et de la fonction de tous les membres de l’Eglise.
C’est l’idée même d’un laïcat opposé à un non-laïcat qui fausse toute la perspective biblique. Aussi ferions-nous bien de bannir le mot laïc de notre vocabulaire, car il évoque automatiquement, par opposition, celui de clerc, de professionnel, de spécialiste ayant reçu l’ordination. Dans le Nouveau Testament, le pasteur est un laïc et tous les membres de l’Eglise sont, comme lui, des ministres.
La racine du mal, c’est la structure de l’Eglise à deux niveaux : laïcs-clercs. Mais, cette structure est elle-même la conséquence inéluctable d’une autre, sous-jacente: la structure multitudiniste, c’est-à-dire celle d’une Eglise où chrétiens régénérés et chrétiens sociologiques sont admis comme membres à part entière. Comme le disait E. de Pressensé : « Une Eglise de multitude devient fatalement une Eglise sacerdotale et cléricale, elle annule le sacerdoce universel, le plus beau privilège de la nouvelle alliance, ou si elle l’admet en droit, elle l’annule en fait. Du jour où l’Eglise n’est plus qu’une école, le prêtre reparaît pour la tenir, et c’en est fait d’une liberté qui nous a été si chèrement acquise par le Fils de Dieu » (Discours religieux, 1959, p. 35).
« Le caractère sacerdotal des croyants a son fondement dans la nouvelle naissance » (D. Manfred Jacobs, 62, p. 430). Or, dans une Eglise de multitude, comment peut-on confier des fonctions sacerdotales à quelqu’un qui ne fait même pas partie du peuple de Dieu ?
L’Eglise de professants est une condition nécessaire d’application du principe biblique du sacerdoce de tous les croyants. Est-elle une condition suffisante ? Certes non : le cléricalisme menace tous les milieux, le manque de formation ne préserve pas de l’ambition et l’instinct de domination fleurit partout. Il trouve un allié naturel dans la passivité de beaucoup de membres d’Eglise : si certains hommes aiment bien diriger, d’autres sont heureux qu’on les laisse tranquilles devant leur télé. La formule biblique du sacerdoce de tous les croyants débouchant sur une pluralité de ministères complémentaires se maintient seulement par une vigilance permanente et une constante remise en question sous la conduite du Saint-Esprit.
La vie qui nous est proposée par la Parole de Dieu n’est pas naturelle au cœur de l’homme — ni sur le plan individuel ni sur le plan collectif. C’est la raison des nombreux conseils et avertissements que nous y trouvons. Pour la vie d’Eglise, Dieu nous propose une formule de gouvernement très différente de celle des sociétés humaines : au lieu d’un homme qui dirige, elle prévoit plusieurs responsables qui servent. L’Eglise n’est pas vue comme un ensemble d’administrés menés par un directeur, mais comme un corps où chaque membre est un organe important ayant un rôle vital à jouer.
Cette formule est si peu naturelle que le mot ministère lui-même, qui voulait simplement dire : service, désigna bientôt de nouveau la classe de ceux qui dirigeaient la communauté. Le cléricalisme menace tous les milieux religieux. J’ai connu un groupe de jeunes chrétiens qui ont par couru sur ce point, en quelques années, le chemin de l’Eglise du Ier au IIe siècle, leurs conducteurs s’arrogeant une place et une autorité qui faisaient penser à celles de l’évêque d’Ignace d’Antioche. Chaque assemblée a besoin de s’examiner périodiquement à la lumière de la Parole de Dieu.
Le seul moyen de remédier à la situation actuelle est de rétablir l’autorité de la Parole de Dieu pour tout ce qui concerne la structure de l’Eglise aussi bien que ses ministères.
La Confession de foi de La Rochelle le rappelait aux Eglises de la Réforme : « Ni l’antiquité, ni les coutumes, ni la sagesse humaine, ni les conciles, ni rien d’autre ne doivent être opposés à l’Ecriture ; au contraire, toutes choses doivent être examinées, réglées et réformées selon elle, parce qu’en elle est la source et la règle de toute vérité religieuse. »
Ce qui était vrai au XVIe siècle, — ce qui aurait dû l’être de tout temps — l’est tout particulièrement aujourd’hui à cause des conditions dans lesquelles les chrétiens sont appelés à vivre. « C’est l’exemple biblique qui doit nous servir de règle, car nous nous trouvons aujourd’hui, à maint point de vue, dans la même situation que l’Eglise primitive » (H. Kraemer, 66, p. 76).
Dans la réformation nécessaire des Eglises, la question des ministères occupe une position cruciale, car la forme du ministère détermine le style de vie de toute la communauté.
J.W. Hurston (78, p. 1) attribue la croissance phénoménale de l’Eglise du Plein Evangile de Séoul (env. 250 000 membres en 1983) à deux facteurs : la direction des groupes par des collaborateurs laïcs et l’utilisation des maisons particulières pour les rencontres. Ces deux principes commandaient la vie des Eglises au cours des premiers siècles. Ils s’imposent chaque fois que l’Eglise entre dans une phase de persécution. Pourquoi ne pas en tirer profit pour la vie habituelle de l’Eglise en faisant confiance au Saint-Esprit qui vit en chaque membre de l’Eglise, en leur donnant une formation adaptée à leurs responsabilités dans le Corps de Christ et en suivant le plus près possible les directives que Dieu nous donne dans sa Parole au sujet des ministères ?