Loth s’installe avec ses filles dans une caverne (quel changement !). Au lieu de rendre grâces à Dieu pour leur salut, les deux filles de Loth organisent une beuverie (influence du contexte sodomite ?). Loth se laisse enivrer deux nuits de suite. Les fruits des incestes planifiés par ses filles seront les ancêtres de deux peuplades qui donneront bien du fil à retordre aux descendants d’Abraham : les Moabites et les Ammonites (Juges 3.12-30 ; 11.4-33 ; 1 Samuel 11.1-11 ; 2 Samuel 8.2 ; 10.1-19 ; 2 Rois 3).
Les Moabites adoreront un dieu de fertilité et se livreront à des orgies qui séduiront les Israélites lors de leur exode vers la Terre promise (Nombres 25). Les Ammonites seront connus pour leur cruauté dans les guerres (Amos 1.13) et leurs sacrifices d’enfants au dieu Moloch au cours de leurs cérémonies religieuses (Lv 18.25). Cependant, le fait d’appartenir à l’une de ces nations n’excluait pas automatiquement de faire partie un jour du peuple de Dieu. L’histoire de Ruth, la Moabite, témoigne de la grâce de Dieu : par sa foi, elle mérita la faveur de devenir une ancêtre du roi David et de Jésus lui-même (Matthieu 1.5).
Les filles de Loth prétendent qu’il « n’y a pas d’autre homme dans ce pays pour s’unir à nous selon l’usage de tout le monde ». Elles croyaient qu’elles étaient (avec leur père) les seules survivantes de la catastrophe qui avait frappé Sodome et Gomorrhe, et elles voulaient assurer la survie de la race humaine. Mais Loth n’avait-il pas fui d’abord dans la petite ville de Tsoar qui devait être peuplée ? Elles conçoivent donc l’idée de s’unir à leur père pour avoir un enfant. Sachant qu’il ne consentirait pas sciemment à leur plan, elles l’enivrent. Peu de temps auparavant, leur père avait été prêt à les offrir sans leur consentement à des jeux sexuels. A présent, elles séduisent leur père malgré lui.
Le texte ne signale aucune réaction subséquente de Loth lorsqu’il apprit la grossesse de ses filles et leur origine : ni approbation, ni désapprobation. A-t-il jugé comme Juda que ses filles avaient agi d’une manière « juste » (selon les normes de l’époque qui mettaient un accent plus grand sur le côté social que sur l’éthique) ? Les Israélites qui ont lu cette histoire et ses conséquences, c.-à-d. la naissance de Moab et d’Ammon, n’ont pas dû manquer de faire le lien avec les Moabites et les Ammonites qui figuraient parmi leurs plus constants ennemis. La fin ne justifiait donc pas les moyens.
Pourquoi « Loth le juste » (2 Pierre 2.7) subit-il un sort si cruel ?
Il est vrai que Pierre donne une image assez positive de Loth : « Dieu a délivré Loth, cet homme juste qui était consterné par la conduite immorale des habitants débauchés de ces villes. Car, en les voyant vivre et en les entendant parler, cet homme juste qui vivait au milieu d’eux était tourmenté jour après jour dans son cœur intègre, à cause de leurs agissements criminels » (2 Pierre 2.7-8). C’est l’un des aspects de son caractère, ce qui lui a valu d’être sauvé de la catastrophe qui détruisit la ville. Mais, il a laissé tous ses biens derrière lui, il a perdu sa femme et tous les autres membres de sa famille, et la fin de sa vie fut misérable. Pourquoi a-t-il subi ce sort si cruel ? Si nous replaçons son histoire dans tout le contexte de la Genèse, nous voyons que ce « sort si cruel » ne s’est pas abattu sur lui au hasard sans qu’il l’ait mérité.
Ronald Youngblood note 7 étapes qui ont marqué sa chute.
1. Dans Genèse 13.10-11, « Loth regarda et vit toute la plaine du Jourdain qui s’étendait jusqu’à Tsoar : avant que l’Eternel eût détruit Sodome et Gomorrhe, elle était comme le jardin de l’Eternel, comme la terre d’Egypte. Loth choisit donc pour lui toute la plaine du Jourdain », laissant les collines arides à son oncle.
2. « Loth s’établit au milieu des villes de la plaine, dressant ses tentes jusqu’aux environs de Sodome » (13.12). N’avait-il pas connaissance de la méchanceté des citadins de ces villes, en particulier de Sodome ? Il eût été étonnant qu’il n’en sache rien (« Or, les gens de Sodome étaient pervertis, ils commettaient de grands péchés contre l’Eternel » v. 13), mais l’attrait de ce qu’il pouvait y gagner était plus fort que ses réticences. Il a donc fait taire sa conscience et s’est « établi au milieu des villes », se rapprochant de plus en plus de Sodome. « Jusque-là, il avait marché sous la protection et la conduite d’Abram au lieu de se tenir lui-même devant l’Eternel, en sorte qu’ayant perdu Abram, il se fourvoya » (C.H. Mackintosh, p. 21).
3. Lorsque les quatre rois babyloniens prirent la ville de Sodome, « ils enlevèrent aussi Loth le neveu d’Abram, avec ses biens, car il demeurait à Sodome » (14.12). Il a donc abandonné ses tentes et il est venu se fixer dans la ville perverse, malgré tout ce qu’il voyait autour de lui, comme Pierre l’a écrit.
La perte de tous ses biens avec les gens de Sodome, lors de de l’attaque de Kedorlaomer, ne semble pas avoir amené Loth à remettre en cause son engagement avec une cité corrompue. Au contraire, on le trouve assis « à la porte » avec les gens importants de la cité.
Il ne faut pas s’étonner que les gendres de Loth n’aient pas pris ses paroles au sérieux : sa compromission avec les gens de Sodome parlait contre lui ; comment pouvaient-ils croire qu’il pensait que cette ville était si corrompue qu’elle allait être détruite après qu’il se soit identifié à elle ? D’ailleurs, lui-même sera lent à se décider à la quitter ; il faudra que les anges se fassent « pressants », puis… « comme il hésitait encore, les deux hommes les prirent de force par la main, lui, sa femme et ses deux filles, et les entraînèrent hors de la ville » (19.16).
Les anges ont dû prendre Loth par la main comme on prend de force un enfant inconscient devant un danger, car Dieu voulait épargner Loth de la catastrophe. « Si des circonstances ou des hommes nous pressent et nous poussent à nous dépêcher, demandons-nous si derrière ces appels pressants désagréables ne se cache pas la miséricorde de Dieu qui veut nous secouer de notre inertie et nous mettre en mouvement vers notre patrie céleste, de sorte que n’avons plus de paix dans notre nid. C’est la bonté de Dieu qui nous empêche de dormir et de somnoler afin de nous réveiller » (O. Stockmayer p. 128-129).
4. « Le soir, les deux anges arrivèrent à Sodome. Loth était assis à la porte de la ville » (19.1). Ce n’était pas pour prendre le frais qu’il était assis là. Nous apprenons par Ruth 4.1, 2, 11 que la porte de la ville était l’endroit où les « anciens », c.-à-d. les responsables de la cité, se réunissaient pour leurs délibérations. Donc, Loth était « monté en grade » et faisait partie des notables. Quelque temps auparavant, Abraham avait sauvé la ville et tous ses habitants de l’esclavage. Peut-être cela avait-il apporté à son neveu Loth quelque considération et l’avait fait admettre parmi les responsables de la cité. La porte de la ville était le centre des activités publiques. On y trouvait le marché (2 Rois 7.1 ; Néhémie 13.19) et le tribunal local (Deutéronome 21.19 ; 22.15 ; 25.7 ; Josué 20.4). David se rendait souvent là pour saluer les gens (par ex. 2 Samuel 19.8). Loth avait-il espéré pouvoir exercer une influence bénéfique sur ses concitoyens ? En tout cas, la suite de l’histoire montre que son « engagement politique » n’a eu aucun résultat positif : non seulement, il n’a pas freiné le déclin moral de la cité, mais ses compatriotes n’ont eu aucune considération ni aucun respect pour lui (19.9 : « Ote-toi de là ! lui crièrent-ils. Puis ils ajoutèrent : Voyez-moi cet individu, il est venu ici comme étranger et maintenant, il veut jouer au juge ! Eh bien, nous t’en ferons voir plus qu’à eux. Puis ils poussèrent violemment Loth de côté et s’approchèrent de la porte pour l’enfoncer »).
5. Devant les exigences immorales de ses concitoyens, pour sauvegarder son honneur d’hôte, il leur fait une proposition incroyable : « Ecoutez : j’ai deux filles qui sont encore vierges. Je vais vous les amener, vous leur ferez ce qui vous plaira » (19.8). Il est donc prêt à sacrifier ses propres filles pour satisfaire les désirs lubriques de ses concitoyens. « Lorsque la souveraineté de Dieu est reniée et que ses lois sont ignorées, l’anarchie règne et ce sont les hommes pécheurs qui prennent le dessus » (R. Young-blood p. 177).
6. « Là-dessus, Loth sortit et alla trouver les maris de ses filles. Allons, leur dit-il, il faut quitter ce lieu car l’Eternel va détruire la ville ! Mais ses gendres prirent ses paroles pour une plaisanterie » (19.14). Dans sa propre famille, le témoignage de Loth n’a pas eu beaucoup d’impact, à en juger par le manque de crédibilité et de force de persuasion de ses paroles.
7. « Par la suite, Loth alla habiter avec ses deux filles dans la montagne. Il s’installa avec elles dans une caverne » (19.30). Triste fin de vie ! Mais l’histoire qui se passe dans cette caverne est encore plus triste : ses deux filles le font boire jusqu’à l’ivresse (cela n’a pas dû être trop difficile) pour avoir une relation incestueuse avec lui. Davis intitule cette péricope : « La honte de Loth ». « Loth a réussi à sauver ses deux filles de Sodome, mais pas à ôter la philosophie de Sodome de l’esprit de ses filles ». (Paradise to Prison p. 206). Il s’ensuivit la naissance de deux garçons qui seront les fondateurs de deux nations figurant parmi les ennemis les plus acharnés des Israélites.
Sept étapes marquant une déchéance morale de plus en plus accentuée – et cela malgré les « tourments de son cœur intègre » ! (D’après R. Youngblood The Book of Genesis p. 154, 155, 176, 178, 179).
« L’histoire de Loth et de sa famille devrait nous rappeler que toutes nos décisions sont importantes – même celle concernant le lieu où nous voulons habiter. Notre environnement moral influence nos vies de manière significative. C’est pour cette raison, entre autres, que le Nouveau Testament exhorte constamment les croyants à cultiver la communion avec d’autres croyants » (J.J. Davis Paradise to Prison p. 207).