Lettre à un ami qui vient d’être nommé ancien dans son Eglise.
Cher frère,
Tu viens d’être nommé ancien dans ton Eglise. La tâche qui t’attend est « une œuvre excellente » dit Paul à Timothée, reproduisant sans doute une parole courante dans l’Eglise primitive. C’est aussi une responsabilité redoutable. C’est pourquoi je me permets de te livrer quelques pensées à ce sujet, ayant moi-même exercé ce ministère pendant plus d’un quart de siècle dans mon Eglise locale.
Tu connais les qualifications spirituelles que la Parole exige des anciens. Tu les as certainement relues dans 1 Timothée 3.1-7 et dans Tite 1.5-9. Si ton Eglise t’a choisi, c’est parce qu’elle estimait que tu réponds aux conditions posées par l’apôtre. Ces aspects restent évidemment prioritaires. Je voudrais simplement te faire part de quelques indications complémentaires dictées par l’expérience pratique.
Esprit d’équipe
Tu as remarqué que le mot ancien est toujours au pluriel dans la Bible (sauf, bien entendu, lorsqu’il s’agit des qualifications de l’un d’entre eux). Le Seigneur a donc voulu que plusieurs anciens portent collégialement la responsabilité d’une Eglise locale. Cette volonté divine est certainement l’une des meilleures sauvegardes d’une Eglise contre l’arbitraire, contre les décisions trop rapides et trop personnelles, inspirées par une vision unilatérale de l’œuvre de Dieu. C’est l’un des plus beaux témoignages que nous puissions apporter au monde — et l’un des meilleurs moyens d’éducation pour nous-mêmes — lorsqu’on peut travailler ensemble dans l’harmonie sans être ni de la même trempe, ni toujours du même avis. Grâce à la diversité des dons, des tempéraments, de l’expérience et de l’éducation des différents anciens, ces frères peuvent se compléter mutuellement, s’épauler et se garantir contre les risques que la particularité de chacun comporte. Il est probable que chacun sera amené, à tour de rôle, à céder devant la réticence ou le veto de ses frères, même si sa conviction est très ferme. Cela est difficile lorsqu’on est persuadé d’avoir raison. On peut même se voir confirmé dans sa conviction par le temps et par l’expérience d’autres frères. Pourtant, il est préférable de renoncer à faire triompher son avis car, comme le dit la Parole : « le salut est dans le grand nombre des conseillers » (Proverbes 11.14 ; cf. 15.22 ; 24.6).
Unité
Le salut, en l’occurence, c’est le maintien de l’unité du corps des anciens — condition de l’unité de l’Eglise. Et cette unité est bien plus importante devant Dieu et devant les hommes que le fait de progresser sur ce point précis (à supposer que, sur ce point, nous ayons effectivement raison contre tous). L’important, c’est de ne pas vouloir faire triompher son opinion, mais d’être toujours prêt à la remettre en question, à la confronter aux objections des autres, à savoir attendre, à s’informer sur tous les aspects du problème. Ce qui compte, ce n’est pas que nous ayons raison et que notre point de vue triomphe, mais que la pensée de Dieu se concrétise.
Un frère aîné nous disait qu’au fil des années, il voyait de moins en moins de ses propositions rejetées, non parce que son autorité grandissait, mais parce qu’il savait de mieux en mieux sonder le climat et attendre le moment propice pour lancer son initiative.
Il y a, certes, des convictions que nous n’avons pas le droit d’abandonner devant l’opposition de nos frères, mais si nous sommes persuadés que notre pensée correspond à celle du Seigneur et qu’il serait important que les autres anciens la partagent, nous prierons que le Seigneur lui-même les convainque et nous accorde de parvenir ensemble à cette conviction. « Si vous êtes en quelque point d’un autre avis, Dieu vous éclairera aussi là-dessus » écrivait Paul aux Philippiens (3.15). Ou bien il nous éclairera nous-même pour nous convaincre de notre erreur. Ou il nous donnera la patience d’attendre que nos frères changent d’avis, ou il affermira notre conviction de mettre en œuvre tous les moyens spirituels dont nous disposons pour que la vérité s’impose le plus rapidement possible.
Après la piété personnelle et les qualifications morales exigées par l’apôtre Paul, l’aptitude à travailler en équipe — ou son apprentissage — me paraît la condition la plus importante d’un ministère béni d’ancien dans une Eglise.
Communion fraternelle
Pour que la collégialité apporte à chaque ancien les bénéfices spirituels que le Seigneur avait en vue, il est important que les réunions d’anciens se déroulent sur un plan personnel et fraternel. Nous avons constaté combien il est facile et tentant de glisser peu à peu vers le style « relations d’affaires » et d’oublier la communion fraternelle dont nous avons tous un grand besoin. Combien il est important que les autres anciens ne soient pas pour nous seulement des collègues, mais des amis, des frères. La spiritualité n’exclut pas l’amitié, au contraire, celle-ci est nécessaire à notre progrès spirituel. Pour ne pas se laisser déborder par les questions à régler, on peut réserver toujours un premier temps des rencontres au « partage » fraternel afin de prier les uns pour les autres.
Il serait bon d’insérer aussi dans le programme annuel quelques réunions entre les anciens et leurs familles. Toute l’Eglise en bénéficiera : plus les anciens formeront une unité homogène et indivisible, moins le diabolos, le diviseur aura de chances de semer la zizanie dans le Corps de Christ. C’est pourquoi il est si important que les anciens prennent au sérieux la recommandation de Paul : « Ne reçois pas d’accusation contre un ancien, si ce n’est sur la déposition de deux ou de trois témoins » (1 Timothée 5.19) et qu’ils renvoient les critiqueurs directement à l’intéressé.
Critiques
A propos de critiques : autant te familiariser tout de suite avec l’idée que tu seras critiqué. C’est le lot de tous ceux qui occupent un poste de responsabilité. Le défaut de la cuirasse de bien des chrétiens est leur susceptibilité. C’est une faiblesse incompatible avec la fonction d’ancien. Si tu entends que l’on a critiqué ta manière de faire ou les décisions que tu as prises, qu’on a relevé des aspects négatifs de ton caractère ou de ton comportement, essaie de voir la part de vérité contenue dans ces propos, prends-les en considération, mais sans te sentir attaqué. Plutôt qu’une manifestation de malveillance à ton égard, vois-y le désir d’avoir des anciens parfaits. Puis remets l’affaire entre les mains du Seigneur; il fait souvent triompher la vérité dès ici-bas et défend l’honneur de ses serviteurs lorsqu’il l’estime nécessaire. Mais, après tout, pouvons-nous espérer marcher sur un chemin parsemé d’honneurs en suivant un Maître qui fut constamment calomnié ?
D’autres fois, il est vrai, lorsque l’honneur de Dieu et le renom du ministère chrétien sont en jeu, il sera bon de rétablir simplement la vérité. L’apôtre Paul l’a fait quand cela était nécessaire (dans 2 Corinthiens par ex.). Que le Seigneur t’accorde sa sagesse pour discerner quand il vaut mieux parler et quand il est préférable de se taire. Tes collègues pourront aussi, dans ces cas, te conseiller utilement.
Veille sur toi-même
J’aimerais te laisser encore le conseil que Paul donne à Timothée : « Veille sur toi-même et sur ton enseignement » (1 Timothée 4.16). Avant de dire : « Fais », l’apôtre dit : « Sois » (v. 12). Nous avons à veiller sur nous-mêmes avant de veiller sur notre enseignement et sur notre acti vité. Partout, l’être a priorité sur le faire (cf. Actes 20.28 ; Tite 2.7), sinon nos auditeurs nous crieront: Ce que tu es parle si fort que nous ne pouvons entendre ce que tu dis. Veiller sur notre esprit (notre lecture personnelle de la Bible et notre vie de prière), sur notre âme (nos pensées, notre vie affective, notre volonté: maîtrise de soi, et sur notre corps (ni le négliger ni le laisser nous dominer).
Nous avons besoin de veiller sur nous-mêmes parce que nous sommes des hommes comme les autres, avec toutes les virtualités de péché en nous. Le serviteur de Dieu peut bien reprendre à son compte les vers de Térence : « Je suis homme, et rien de ce qui est humain ne m’est étranger. »
En tant que chrétiens, nous avons un Adversaire : « Le diable rôde comme un lion rugissant » (1 Pierre 5.8). Et en tant que serviteur de Dieu nous devons veiller encore plus: l’Adversaire vise toujours en premier lieu les capitaines. S’il peut faire tomber l’un d’eux dans un péché public, il paralysera tout un secteur du combat et causera un grand scandale parmi les chrétiens aussi bien que parmi les gens extérieurs à l’Eglise. Puis il se chargera lui-même gratuitement de la publicité.
Veille sur ton enseignement
Timothée avait été à bonne école : auprès de l’apôtre Paul lui-même — et pourtant, il doit veiller sur son enseignement. On est frappé, en lisant ces dernières lettres de Paul, de l’importance qu’il donne à la doctrine et à l’enseignement. C’est que toute notre foi repose sur la connaissance de Dieu, et celle-ci nous vient par l’enseignement. Si notre connaissance est tant soit peu faussée, nous risquons d’être orientés sur une voie de garage. Le ministère de l’enseignement dans une Eglise locale est un privilège redoutable. Car si un mauvais exemple moral peut être néfaste — ô combien ! — il sera du moins facilement reconnu comme tel. Mais qui détectera les déficiences ou les déviations légères d’un enseignement donné par un « spécialiste » ? Combien facilement pouvons-nous être entraînés à mettre notre compréhension de la Parole à la place de ce qu’elle affirme, prendre notre interprétation de l’Ecriture pour seule valable, nos préférences affectives pour l’accent mis par Dieu lui-même sur tel ou tel aspect de la vérité !
Combien nous avons besoin d’humilité, d’ouverture et de l’aide de nos frères pour l’exercice de ce ministère — surtout lorsqu’il s’agit de questions controversées. L’une des meilleures sauvegardes contre une accentuation unilatérale d’un aspect de la vérité reste toujours la lecture cursive de toute la Parole de Dieu : s’en imprégner en parcourant à grands traits l’ensemble de ses livres préserve d’une vision déformée de la part de l’homme ou de celle de Dieu, de l’oeuvre du Saint-Esprit, du rôle des expériences, des actes symboliques, etc… En restant ouvert aux interprétations divergentes de nos frères (de ceux que Dieu a placés à côté de nous et de ceux de l’Eglise universelle qui se sont exprimés dans des écrits), on est préservé du sectarisme qui ne voit plus qu’un côté des choses.
A présent, je voudrais te souhaiter beaucoup de satisfactions dans ce ministère car, sans conteste, c’est une source de joie profonde et durable de savoir que l’on travaille pour le Seigneur à une œuvre que le temps ne dévalue pas. Joie aussi de voir des personnes s’épanouir, approfondir leur relation avec le Seigneur et être libérées des liens qui les empêchaient d’avancer. Joie de l’amitié fraternelle au service d’un si bon Maître. Joie surtout de savoir que son travail s’insère à la bonne place dans le plan de Dieu. Car l’Eglise locale reste la pièce maîtresse de l’œuvre de Dieu.
« Ainsi, mes frères bien-aimés, restez fermes, ne vous laissez pas ébranler, marchez de progrès en progrès, soyez toujours actifs, travaillez sans relâche pour le Seigneur. Vous savez bien que la peine que vous vous donnez au service du Seigneur n’est jamais perdue si vous œuvrez en communion avec lui » (1 Corinthiens 15.58 P.V.).
Que le Seigneur bénisse ton ministère et le fasse contribuer à sa gloire.
A. K.