Abraham reprend son bâton de pèlerin et se rend à Guérar. Là, il retombe dans son ancien travers : « En parlant de sa femme Sara, il disait : ‘C’est ma sœur !’ de sorte qu’Abimélek, le roi de Guérar, la fit enlever » (20.2). Souvent, ce sont les fautes d’avant notre conversion qui reviennent en force sous la forme de tentations dans notre vie nouvelle. Un ancien buveur sera tenté par l’alcool, un coureur de jupons sera attiré par les femmes. Chacun de nous doit connaître son « talon d’Achille ». Pour Abraham. c’était la crainte d’être maltraité à cause de sa femme.
Depuis son départ de Harân, Abraham était obsédé par l’idée que les souverains locaux des villes inconnues dans lesquelles il allait pénétrer lui raviraient sa femme et le tueraient. C’était une peur irrationnelle, difficile à raisonner. Il a essayé de s’opposer à cette phobie, dès son départ de la Mésopotamie, en faisant passer sa femme pour sa sœur (20.13). La mauvaise expérience en Egypte ne l’a pas guéri de cette peur, et il persiste à recourir au plan établi depuis si longtemps.
Si, après l’Egypte, Abraham et Sara avaient renoncé à leur subterfuge et à ce demi-mensonge, ils ne se seraient pas retrouvés dans cette triste situation.
Le mal était resté latent. « Il n’était pas pleinement mis en lumière, n’était ni confessé ni abandonné… de sorte que le point faible subsistait… Nous ne pouvons jamais savoir ce qu’il y a dans nos cœurs jusqu’à ce que des circonstances surviennent pour le mettre à jour » (C.H. Mackintosh, p. 55). Le reproche du pharaon n’avait pas suffisamment humilié Abraham pour l’amener à une confession complète. « Il partit d’Egypte, mais la racine du mal demeurait dans son cœur, prête à produire de nouveau ses fruits amers » (Id. p. 57). Cette fois-ci, il confesse le pacte qu’il avait fait avec Sara au moment d’entrer en Canaan – et la question est définitivement réglée.
Guérar était un centre caravanier important sur la route qui menait vers l’Egypte, ainsi qu’une cité royale. Les fouilles archéologiques ont mis au jour une cité prospère de l’Age du Bronze moyen, donc du temps où Abraham était en Canaan. Elle se trouvait à 18 km de Gaza. Abraham ne voulait pas s’y arrêter longtemps, mais sa grande « maison » et ses nombreux troupeaux ne pouvaient pas passer inaperçus. Peut-être que ses victoires militaires étaient aussi devenues de notoriété publique, de sorte qu’il était considéré comme un homme important avec lequel il était bon d’avoir de bonnes relations. Celles-ci se consolidaient généralement par des mariages. Abraham n’avait pas de fille à marier, mais il avait une « sœur ». Ce qui pouvait créer une relation de parenté entre gens importants… et voilà Sara embarquée pour le harem du roi de Guérar.
Il faut croire que, malgré le fait qu’elle était presque centenaire, Sara avait encore du charme, mais « il faut noter que, dans ce chapitre, il n’est plus question de la beauté de Sara. Pour Abimélek, un mariage avec elle était envisageable à cause de la richesse de Sara et de l’alliance que ce mariage scellerait avec son ‘frère’ ; les approches futures d’Abimélek auprès d’Abraham en vue de la conclusion d’une alliance, après l’échec de cette tentative, semblent le prouver » (D. Kidner Genesis p. 117).
Depuis l’Egypte, vingt années avaient passé sans nouvelle tentation. Mais cette fois encore, Abraham agit par manque de foi, ne croyant pas que Dieu peut les protéger s’il dit la vérité. De plus, comme nous l’apprenons par la suite, il avait des préjugés négatifs au sujet de la moralité des gens du pays (« Je me suis dit : Certainement, on n’a aucun respect de Dieu dans ce pays-ci, et on me tuera à cause de ma femme », v. 11). Il semble que Sara ait aussi eu une part de responsabilité dans cette affaire, puisqu’elle a acquiescé au plan élaboré par son mari (v. 5). Normalement, les femmes mariées ne sortaient pas sans voile – ce qui n’était certainement pas son cas. De plus, elle aurait dû avertir Abimélek au moment où il l’avait fait conduire à son harem.
Comment est-il possible qu’Abraham « qui savait que l’époque approchait où Sara devait lui donner un fils, lui que nous avons vu peu de temps auparavant sur l’une des hauteurs de la foi, de l’amour et de l’intercession lorsqu’il a combattu avec Dieu pour Sodome et Gomorrhe, lui qui fut congédié honteusement par le pharaon et avait dû s’humilier parce qu’il avait fait passer sa femme pour sa sœur, refasse à présent la même faute » (O. Stockmayer p. 133).
Abraham n’a pas réfléchi au-delà de son égocentrisme : il n’a pas pensé aux promesses de Dieu quant à sa descendance, à tout le plan divin qui risquait d’être compromis par son insouciance.
A cette occasion, Abraham a décidé de suivre le conseil de sa sagesse plutôt que de se confier en Dieu. Cette manière de faire a terni la gloire de Dieu devant les païens. « L’un des principaux moyens par lesquels le diable attaque l’honneur et la gloire de notre Dieu, c’est l’inconsistance morale et le péché toléré dans leurs propres vies par ceux qui professent servir Dieu » (D. Jackman, p. 140).
C’est l’occasion pour Dieu d’intervenir afin de sauver l’avenir du peuple élu. Il fallait que cette affaire fût réglée publiquement ; c’est pourquoi Abimélek convoqua ses familiers et demanda à Abraham de justifier sa conduite (v. 8-9). Abraham doit lui confesser que, déjà en quittant Our, sa femme et lui avaient convenu de se présenter comme frère et sœur. Cette fois-ci, le lien avec le péché est rompu et nous n’entendrons plus parler d’un faux pas semblable par la suite. Pour nous aussi, la solution consiste dans une rupture radicale avec nos anciens péchés. Par les cadeaux qu’Abimélek fit à Abraham, l’affaire fut officiellement réglée et le roi lui permit de s’installer sur son territoire (v. 14-15). Dieu avait présenté Abraham au roi comme un prophète (v. 7) ; le patriarche participe à la réconciliation en priant pour Abimélek et les siens (v. 17-18).
Pourquoi Abimélek fait-il ces cadeaux à Abraham alors qu’il se sait innocent ?
Abimélek laisse à Abraham les cadeaux qu’il lui avait offerts pour « acheter » sa « sœur », car il ne veut pas s’en faire un ennemi. Il « prit des moutons, des chèvres et des bovins, des serviteurs et des servantes et en fit cadeau à Abraham ». Il lui donna en plus « mille pièces d’argent » comme « couverture des yeux » (kipper, l’expression qui sera utilisée plus tard pour l’expiation, par laquelle le péché est « couvert » par le sang de la victime).
Cette pratique est connue ; d’après une loi assyrienne des 15e au 12e siècles av. J.-C., si quelqu’un a pris la femme d’un autre en voyage sans savoir qu’elle était une femme mariée, « il jurera (qu’il ne le savait pas) et paiera deux talents de plomb au mari ». Prendre avec soi en voyage une femme sans le consentement de son mari était considéré comme un crime, même s’il n’y avait pas d’implication sexuelle. Tel était le cas d’Abimélek : s’il avait pris Sara dans son palais, même s’il ne savait pas qu’elle était la femme d’un autre, et sans avoir de relation sexuelle avec elle, il aurait commis une faute.1
1 Pour le v. 16, voir l’entrée sur Genèse 20.16 dans l’EDB I.
« Ce chapitre 20 est un commentaire éloquent de la patience de Dieu envers ses serviteurs. En dépit du fait qu’Abraham ait perpétué une demi-vérité pendant 25 ans, Dieu a toléré, pardonné et était prêt à répondre à la demande d’Abraham. Cependant, il n’a pas ignoré son péché. Bien au contraire, il a exposé sa tromperie plusieurs fois, l’avertissant des conséquences sérieuses de son péché » (J.J. Davis Paradise to prison p. 212).
Nous avons de la peine à croire qu’Abraham qui a atteint des sommets de foi dans les chapitres précédents, qui savait que Sara portait en elle le fils de la promesse, ait accepté de l’exposer à un abus par les gens de Guérar – alors qu’il avait dû encaisser les reproches du pharaon pour un comportement identique. Si la Bible était une hagiographie exaltant la foi de ses héros, c’est là une histoire qu’elle aurait certainement passée sous silence. Mais elle est la « Parole de vérité » qui nous montre la réalité telle qu’elle est.
Le péché d’Abraham contient un certain nombre d’avertissements : c’est peu après avoir vécu la présence et l’aide de Dieu qu’il fut tenté – comme Pierre qui renia son maître après la communion particulière qu’il avait eue avec lui lors du souper dans la chambre haute. C’est entre l’annonce de la naissance de leur fils et cette naissance qu’Abraham a risqué de tout faire échouer. On peut certainement y voir un piège de Satan au moment opportun (pour lui). Toutes les victoires de la foi qu’Abraham avait remportées ne lui ont pas servi à résister à cette tentation. Quelles que soient nos expériences positives passées, elles ne nous garantissent pas la victoire lors de tentations futures. Spurgeon disait que « chaque fois que, dans la Bible, quelqu’un fait une bêtise, c’est un vieux » — et bien souvent un vieux croyant !