La découverte archéologique la plus sensationnelle du 20e siècle fut sans conteste celle de manuscrits de la mer Morte en 1946-47. On connaît l’histoire de ces bergers qui gardaient leurs chèvres sur les falaises dominant la mer Morte. L’un d’eux lança une pierre dans une petite ouverture ; il entendit un son aigu, revint quelque temps plus tard, se faufila dans l’ouverture et trouva une grotte contenant des poteries renfermant des rouleaux de cuir. Il fallut plusieurs années jusqu’à ce que les manuscrits parviennent à des gens capables d’en estimer la valeur et d’explorer toutes les grottes des alentours de la mer Morte. En 1956, les bergers avaient localisé 11 grottes contenant des rouleaux et trouvé des dizaines de milliers de fragments qui furent déchiffrés et publiés en 1993.
Tous ces manuscrits semblent avoir été copiés par les membres de la communauté de Qumrân dont on a découvert les vestiges sur le plateau surplombant les grottes. Des Juifs pieux s’y étaient réfugiés, loin de la « corruption » des villes, pour mener une vie d’ermites. Ils devaient être assez nombreux, à en juger par les 1000 récipients de poterie, les 210 assiettes et les 708 bols qu’on y a trouvés. Le cimetière contient 1100 tombes renfermant des squelettes masculins, les morts avaient rarement plus de 40 ans. Dans l’une des salles du monastère servant de scriptorium, on a découvert des encriers contenant encore de l’encre séchée.1
1 Voir une reproduction d’un fragment de ces manuscrits ainsi que des paysages dans lesquels ils furent découverts dans A. Millard Trésors des temps bibliques p. 163-167 et Des pierres qui parlent p. 193 et 264, 268, dans Images du monde biblique p. 127.
Les manuscrits bibliques de la mer Morte témoignent du soin minutieux avec lequel les copistes juifs ont recopié les textes tout au long des siècles. En effet, les variantes de ces textes par rapport à ceux des plus vieux manuscrits de l’Ancien Testament que nous possédions avant la découverte de ceux de la mer Morte (15e – 16e siècles) sont insignifiantes. Le travail de ces ermites et des savants qui ont déchiffré leurs textes fortifie notre foi dans la fiabilité de la Bible.
Les livres non bibliques trouvés parmi ces rouleaux nous ont fait découvrir la vie de cette communauté essénienne et les enseignements de son maître à penser : le « Maître de justice ». Dans un premier temps, certains y ont vu un inspirateur de Jean-Baptiste et de Jésus. Une étude plus approfondie a révélé des différences importantes. Pour les Esséniens de Qumrän, le messie qu’ils attendaient était un homme de guerre qui donnerait aux Juifs la victoire sur les Romains et établirait son royaume à Jérusalem. Un deuxième messie rétablirait dans le Temple un culte et des sacrifices conformes aux idées de la communauté. C’étaient les Esséniens, et non les messies, qui assuraient l’expiation des péchés du peuple par leurs souffrances et leurs œuvres justes. Ils insistaient sur un respect à 120% de la Loi, dépassant même celui que recommandaient les pharisiens. Pour eux, contrairement à Jésus, les justes devaient « haïr les fils des ténèbres ». Pour devenir un « fils de lumière », il fallait entrer dans leur communauté.
Lorsque les Esséniens furent dispersés en 68, ils attendaient toujours le messie. Ils ne l’ont pas reconnu en Jésus. Pourtant, en 1972, un chercheur espagnol prétendait avoir trouvé un fragment de l’évangile de Marc dans la grotte N° 7.2 En 1978, parmi les manuscrits en grec, le papyrologue José O’Callaghan crut pouvoir discerner quelques lettres provenant de Marc 6.52-53. En 1984, Carsten Tiede, directeur de recherche à l’université de Paderborn, a confirmé les conclusions de O’Callaghan. En 1994, la présidente de l’Association internationale des papyrologues, Mme O. Montevecchi, avec la plupart de ses collègues, confirma que le 7Q5 portant les versets 52-53 de Marc 6 est bien antérieur à l’an 50. D’ailleurs, comme les grottes de Qumrân furent définitivement fermées en 68, l’évangile ne saurait provenir d’une date postérieure.
2 Manuscrits : voir une représentation du fragment de Marc dans Des pierres qui parlent p. 275.
Alan Millard dit que « deux éléments militent en faveur de son identification à une copie de Marc. A la ligne 4, trois lettres et la trace d’une quatrième pourraient constituer le milieu du mot Genézareth (autre terme pour désigner la Galilée). A la ligne précédente, un espace devant la conjonction ‘et’ indique qu’il s’agit d’un nouveau paragraphe (les scribes grecs ne laissaient pas d’espace entre les mots sauf dans ce cas).
« Ces deux lignes pourraient donc faire partie de Marc 6.53 : ‘après avoir traversé la mer, ils vinrent dans le pays de Genézareth, et ils abordèrent’, verset qui commence par ‘et’ dans l’original. Partant de là, il est possible de faire correspondre les lettres des autres lignes aux phrases qui précèdent et qui suivent Marc 6.52-53.
« Des recherches statistiques n’ont pas pu découvrir un seul autre livre avec exactement la même succession de lettres et d’espacements sur cinq lignes d’une même page ; l’identification semble donc solide. Un ordinateur a recherché en vain dans la littérature grecque un autre passage présentant la même disposition des lettres que celle que O’Callaghan a identifiée sur le papyrus ».
Fin 1994, Tiede a identifié trois fragments de Matthieu 26 sur le Papyrus 64 qu’il a daté d’avant l’an 50 (comme Mgr J.A.J. Robinson, l’abbé J. Carmignac, Bruce E. Schein et Claude Tresmontant). Malgré ces « preuves », Millard reste sceptique. On ne connaît pas, dit-il, toutes les œuvres juives rédigées entre 200 av. J.-C. et 70 après J.-C. qui ont été perdues. Il conclut « à regret que ce fragment est trop petit et ses lettres trop incertaines pour pouvoir recevoir le label d’évangile de Marc du 1er siècle » (Des pierres qui parlent p. 275-276). « A regret » parce que la présence d’une copie de cet évangile dans une grotte fermée définitivement en l’an 68 renverserait bien des théories fixant la rédaction de cet évangile après l’an 70. « Ce même verdict, dit Millard, vaut pour d’autres fragments que certains considèrent comme faisant partie de manuscrits de livres néo-testamentaires ». Il fait certainement allusion au manuscrit d’Oxford identifié comme un fragment de l’évangile de Matthieu et daté du milieu du 1er siècle.
Au début du 17e siècle, le patriarche orthodoxe de Constantinople, reconnaissant pour l’aide de l’Angleterre dans une question de prééminence sur l’Eglise romaine, offrit au roi anglais un ancien manuscrit provenant probablement d’Alexandrie et datant des années 400 à 450. Ce Codex Alexandrinus était à l’époque le texte le plus ancien de la Bible – jusqu’aux découvertes du 19e siècle.3
3 Voir une représentation du Codex Alexandrinus dans Des pierres qui parlent p. 314.
En effet, en 1843, un jeune savant allemand, Constantin von Tischendorf, qui s’était déjà fait une réputation internationale par son déchiffrage d’un palimpseste (manuscrit portant deux textes l’un sur l’autre) fut exceptionnellement autorisé, pendant six heures, à consulter un ancien codex de la bibliothèque vaticane. Il put y revenir un peu plus longuement en 1866. Finalement, en 1890, le Vatican autorisa la publication de photographies de ce manuscrit – appelé Vaticanus – datant du milieu du 4e siècle.4
4 Voir des représentations des codex Alexandrinus et Vaticanus dans A. Millard Des pierres qui parlent p.314, 318. Une page du Sinaïticus p. 331, Codex Vaticanus p. 336.
Dans sa recherche d’anciens manuscrits, Tischendorf arriva au couvent orthodoxe Ste Catherine au pied du mont Sinaï.
Aux premiers siècles, de nombreux moines et des ermites s’établirent dans l’oasis de Feiran (Rephidim) et érigèrent une modeste chapelle au pied du Djebel Musa (Mont de Moïse). Mais les nomades sauvages lancèrent constamment des attaques contre eux et nombreux furent ceux qui y perdirent la vie. La mère de l’empereur Constantin, Ste Hélène, eut connaissance de ce fait lors de son passage à Jérusalem et elle fit construire une tour-refuge au pied du Sinaï. En 530, l’empereur Justinien la protégea d’un mur d’enceinte. Cette église fortifiée devint un lieu de pèlerinage qui attira des visiteurs de tous les pays. Ce fut le « couvent Ste Catherine » dont Napoléon Bonaparte fit réparer les murs. C’est là que Tischendorf trouva le célèbre Codex Sinaïticus.5
5 Sinaïticus : voir une représentation du couvent et du manuscrit dans Des pierres qui parlent p. 317, 318, 331.
Il raconte : « J’aperçus au milieu d’une grande salle un grand panier profond rempli de vieux parchemins destinés à servir de combustibles dans les fours du monastère. Le bibliothécaire me confia que deux piles semblables de papiers qui tombaient en poussière avaient déjà été brûlées. Quelle ne fut pas ma surprise de trouver dans la pile du panier un nombre important de feuillets d’un manuscrit grec du Nouveau Testament qui me parut l’un des plus anciens que j’aie jamais vu ».6
6 Voir l’histoire plus détaillée de la découverte de ce manuscrit dans l’Appendice.
Tischendorf pensait que ce manuscrit, comme le Vaticanus, faisait partie des cinquante codex que l’empereur Constantin a demandé à Eusèbe de Césarée de faire copier pour les églises de Constantinople vers l’an 350. Les spécialistes pensent qu’ils ont plutôt été copiés en Egypte. De toute façon, un livre de cette taille ne pouvait être copié – et caché – qu’après la période de persécution de l’Eglise, c.-à-d. après 313. C’est à Constantin que nous devons l’idée de rassembler tous les écrits sacrés en un même volume et sous un même format (auparavant, on ne publiait que des livres séparés sur des rouleaux ou des parchemins).
Depuis lors, on a trouvé des manuscrits sur papyrus des quatre évangiles et des Actes, ainsi qu’un autre des épîtres de Paul et de l’épître aux Hébreux datant du début du 3e siècle (conservés à la bibliothèque Chester Beatty de Dublin). Ces écrits témoignent de la présence de chrétiens en Egypte aux 2e et 3e siècles. Ils montrent également que les chrétiens ont compris très tôt l’avantage du codex (assemblage de feuillets de papyrus écrits recto verso, comme nos livres) sur les rouleaux plus fragiles et difficiles à manier.
Une collection de papyrus avait été achetée en Egypte pour la bibliothèque John Ryland de Manchester. Le professeur Colin H. Roberts de l’université d’Oxford, occupé à identifier les textes de ces fragments, s’aperçut qu’un petit morceau de 9 × 6,2 cm portait au recto et au verso un extrait de l’évangile de Jean (Jean 18.31-33 et 37-38). Ce fragment de Rylands (P 52) a été daté par les papyrologues des années 120 à 125, c.-à-d. du règne d’Hadrien (mort en 135). Cette datation est actuellement confirmée par la majorité des spécialistes. Compte tenu du temps nécessaire entre la rédaction de l’original, celle des copies, et leurs diffusions du lieu d’origine jusqu’en Haute-Egypte, les chercheurs estiment que l’original a dû être écrit 30 à 35 ans plus tôt. L’école critique de Tübingen avait daté la rédaction de cet évangile du milieu du 2e siècle. Or, voilà que l’on trouve cet évangile (dont l’original avait sans doute été écrit à Ephèse) diffusé déjà au début de ce 2e siècle en Egypte, à quelque 160 km au sud du Caire. Un autre papyrus, déposé au British Museum et daté de la même époque, est une sorte de précis contenant des extraits des autres évangiles. (D’après Rendle Short Archaeology Gives Evidence p. 50).7
7 Voir une reproduction du fragment trouvé en Egypte et reproduisant un verset de l’évangile de Jean, dans A. Millard Trésors des temps bibliques p. 185. Fragment de Marc (?) trouvé dans les grottes de Qumrân dans Des pierres qui parlent p. 275 et Des pierres qui parlent p. 325, dans Images du monde biblique p. 176.
A Genève, dans la librairie Bodmer, se trouve le papyrus P 66 qui date de la seconde moitié du 2e siècle et contient, à de brèves lacunes près, tout l’évangile de Jean. « Il est significatif, dit Carsten Thiede, que les plus anciens manuscrits qui aient été conservés soient précisément ceux de cet évangile que l’on continue à considérer comme le moins historique et le moins crédible. Il n’est pas moins remarquable que ces anciens manuscrits correspondent presque intégralement au texte établi dans les éditions critiques du Nouveau Testament. Par exemple, les deux passages du P 52 sont identiques au iota près à l’édition actuelle ».8
8 « Die Glaubwürdigkeit der neutestamentlichen Schriften » in Factum nov.-déc. 1979 p. 19.
Cette faible distance chronologique entre la rédaction d’un texte et les plus anciens manuscrits disponibles est un fait unique dans toute la littérature antique. Le plus ancien manuscrit complet des œuvres d’Homère date du 13e siècle et accuse donc une distance de plus de 2000 ans par rapport à l’époque de sa rédaction. Nous ne possédons aucun manuscrit complet d’Eschyle ; le codex le plus important – qui a d’importantes lacunes – date du 11e siècle, donc de 1500 ans après l’auteur.
Pour le Nouveau Testament complet, nous possédons deux manuscrits du début du 4e siècle (Sinaïticus et Vaticanus) qui comprennent également l’Ancien Testament en grec.
On possède actuellement quelque 5300 manuscrits de la Bible : un autre fait unique dans la littérature mondiale. Il prouve la valeur qu’avaient ces écrits aux yeux de ceux qui les ont tant de fois recopiés. Personne ne conteste la fiabilité des faits rapportés par les œuvres de Tacite – bien que nous ne possédions qu’un seul manuscrit de chacune d’elles, le plus ancien datant du 9e siècle (800 ans après l’auteur). Du même siècle date le plus ancien manuscrit de La guerre des Gaules de Jules César dont tout le monde considère le contenu comme fiable. Pourquoi ne pas ajouter la même foi à ce que nous disent les auteurs des évangiles et des Actes ?
Ces auteurs affirment que Jésus est ressuscité des morts. On a un témoignage de ce fait dans les œuvres du Juif non-chrétien Flavius Josèphe. Dans les Antiquités juives (XVI-II, 3.3), il écrit que Jésus, le Messie, fut crucifié sous Ponce Pilate et réapparut vivant le troisième jour. Le croyait-il lui-même ou rapporte-t-il simplement ce que les chrétiens disaient ? Le fait est qu’il transmet l’information, ce qui semblait si incroyable que l’authenticité de ce passage a été mise en doute par des critiques ; mais il figure dans tous les manuscrits.
La veille de Noël 1994, le Times publiait en première page une note du papyrologue allemand Carsten Peter Thiede : « Le plus ancien fragment connu du Nouveau Testament se trouve à l’université d’Oxford. Cette découverte est la première preuve matérielle que l’Evangile selon Saint Matthieu est un témoignage oculaire écrit par des contemporains du Christ ». La datation de ces fragments de papyrus dans les années 50 était fondée sur une analyse de l’écriture grecque et sur des comparaisons avec la calligraphie d’autres documents manuscrits. Le livre de Thiede et Matthew D’Ancona (Témoin du Christ, Ed. Laffont) consacre 35 pages à la datation de ces fragments. Cette nouvelle a évidemment suscité une grande controverse puisqu’elle renversait toutes les théories critiques qui dataient cet Evangile des années 80 ou plus tard. Les avis des spécialistes (même évangéliques) sur la date de ce fragment sont encore partagés.