1. Les boucs émissaires.
Bien des raisons ont été invoquées pour justifier l’état actuel de l’Eglise : le progrès des sciences et des techniques qui ont multiplié les moyens de « divertissement » (dans le sens pascalien) : radio, cinéma, télévision, voyages, lectures… ; l’engouement pour les sports, la vie au plein air qui éloigne les gens de l’église le dimanche ; la matérialisation progressive de tous les intérêts : progrès matériel, confort, épanouissement de la vie du corps paraissent accaparer tous les efforts de l’homme et concentrer sur eux tous leurs espoirs de bonheur ; l’apparition et la propagation des nouvelles idéologies athées et anti-chrétiennes : la foi en « l’avenir de la science » (Renan), les philosophies (A. Comte) proclamant que l’ère positiviste succède toujours aux âges religieux et métaphysique, les systèmes politico-philosophiques liés au matérialisme historique (Hegel - Engels - K. Marx).
Ces idéologies ont connu un tel essor qu’elles remplacent progressivement l’idéologie chrétienne.
2. Causes ou conséquences ?
Tous ces facteurs jouent incontestablement leur rôle dans la désaffection générale des Européens vis-à-vis de l’« Eglise », mais avant d’être cause n’ont-ils pas eux-mêmes été conséquences ?
Pourquoi les masses ont-elles tourné le dos au christianisme ? Pourquoi cette soif de « divertissement » ? Pourquoi les « chrétiens » ont-ils cherché leur bonheur dans le confort, dans l’épanouissement du corps et dans la satisfaction de toutes leurs tendances et convoitises ? Pourquoi ont-ils placé le but de leur vie dans les progrès de la science, de l’économie ou de la politique ? Pourquoi les idéologies nouvelles ont-elles été accueillies si favorablement ? Pourquoi les théories branlantes et contradictoires d’un Renan, d’un Auguste Comte1 ou d’un Engels ont-elles trouvé des adeptes alors que la Parole de Vérité en perdait ?
1 Sait-on que — comble d’ironie — Auguste Comte a fini par créer une nouvelle religion : la religion positiviste, avec temples, rites et cérémonies dont il se proclamait lui-même le Souverain Prêtre. Il y a encore aujourd’hui des adeptes de cette religion en Amérique du Sud.
Pourquoi l’appel de Karl Marx a-t-il été entendu alors que celui de Jésus-Christ ne retentissait plus qu’à peine ?
Pourquoi, sinon parce que le christianisme, qui occupait le terrain et en avait les avantages, s’était affadi et dénaturé au point de n’avoir plus de réponse valable à donner aux problèmes des hommes, plus de but désirable à offrir à leurs aspirations, parce que l’« Eglise » qui devait amener le monde à Christ à souvent creusé elle-même le fossé entre eux.
« Il ne faut pas oublier que l’Eglise a constitué de tout temps un des principaux obstacles À l’édification et au maintien d’une véritable Ekklesia… « Ecrasez l’Infâme » est aussi le cri d’une humanité écrasée par l’Eglise. Et ce cri devient comme un avertissement de Christ Lui-même à une chrétienté prête à le trahir pour l’amour de l’Eglise. » (E. Brunner.)2
2 Malentendu…, p. 146.
3. Les philosophes sont-ils les grands responsables ?
On a pris l’habitude de rejeter la responsabilité de la situation sur les philosophes du « Siècle des lumières » : honnêtement, les arguments d’un Voltaire, d’un Montesquieu ou d’un Diderot contre la foi chrétienne sont-ils si contraignants ? Quel chrétien fondé en Christ se laisserait ébranler par la lecture de leurs théories ? Si leurs attaques contre les abus de l’« Eglise » ont à peine réussi à convaincre leurs contemporains, leurs raisonnements contre la foi chrétienne se sont révélés d’une étonnante faiblesse et leurs prophéties concernant la fin du christianisme les ont discrédités aux yeux de leurs descendants.
Quand deux religions ou deux philosophies s’affrontent, la victoire appartient toujours à celle qui semble apporter le maximum de vérité. Lorsque le christianisme a entrepris la conquête du monde antique, il n’avait pas seulement à vaincre les vieilles religions mythologiques de la Grèce ou de Rome, il se trouvait en présence de religions syncrétistes qui ont conservé jusqu’à aujourd’hui leur séduction pour de nombreux christianisés ; il avait aussi en face de lui, des philosophies aussi évoluées que le platonisme, le stoïcisme et tous leurs dérivés. Pourquoi des intellectuels, des rhéteurs et même des philosophes se sont-ils tournés vers le christianisme, sinon parce qu’ils ont discerné dans le message chrétien une « sagesse » et une vie supérieures à celles que leur offraient leurs systèmes ? L’apôtre Paul n’avait-il pas eu raison d’affirmer qu’en Christ « sont renfermés tous les trésors de la sagesse et de la science » ?
A partir du moment où les chrétiens ont perdu confiance dans la puissance de la Révélation seule, pour renverser les forteresses philosophiques et « amener toute pensée captive à l’obéissance de Christ » et où ils ont créé des systèmes « théologiques » par le mélange de données chrétiennes avec des notions gnostiques, ils ont jeté les bases de la déchristianisation des masses avant même leur christianisation.
En effet, le christianisme qu’on inculquera aux prosélytes du IIIe siècle et aux masses qui, à partir du IVe siècle envahiront les rangs de « l’Eglise », devra autant au néo-platonisme et au gnosticisme qu’à la révélation de Jésus-Christ et aux écrits des apôtres. Au Moyen-Age la pensée prit la forme d’un aristotélisme chrétien alors que la vie pratique n’était plus qu’un paganisme baptisé.
La Réforme n’ébranle que faiblement l’union de la Révélation et de la philosophie. La simultanéité de la Renaissance et de la Réforme a été plus que la rencontre fortuite de deux tendances contradictoires. L’humanisme, redécouverte de l’antiquité païenne, plaçait l’Homme au centre du monde. Il a plus d’une fois influencé la Réforme qui voulait redonner à la Révélation et à Dieu leur place centrale perdue. Luther était flanqué de l’humaniste Mélanchthon, Calvin comme les principaux promoteurs de la Réforme, était formé par l’humanisme. Bien qu’en principe ils aient proclamé l’autorité exclusive de la Révélation biblique, il n’est pas difficile de démontrer l’influence inconsciente des philosophies médiévales et contemporaines sur leur pensée.
Dès que de nouveaux systèmes philosophiques poindront, les penseurs chrétiens s’estimeront obligés d’adapter la Révélation à ces systèmes, Il n’est pas étonnant que leurs théologies aient suivi la vogue bien éphémère de ces systèmes humains, discréditant la foi chrétienne elle-même aux yeux du monde. Dans ces conditions, l’enseignement chrétien n’était pas en mesure de lutter efficacement contre les attaques des philosophes et une prédication reposant sur des prémisses aussi fluctuantes ne réussira pas à retenir les fidèles dans les églises.
1. La responsabilité de la théologie.
a) Le fondement de l’Eglise.
Luther avait écrit :
« Là où tu vois qu’il n’y a pas l’Evangile (comme nous le voyons dans la synagogue des papistes et des thomistes) il ne faut pas que tu doutes qu’il n’y a pas non plus d’Eglise, même s’ils baptisaient et mangeaient de l’autel… »3
3 Ad. librum… Ambrosis Catharini, W. A. 7, 721, 4.
« De faux docteurs et baptiseurs ou de faux sacramentaires ne peuvent être ni rester dans l’Église. »4
4 Wider Hans Worst 1541, W. A. 51, 521, 19 ss.
Calvin dit de son côté :
« Si le fondement de l’Eglise est la doctrine des Apôtres et des Prophètes… si on ôte cette doctrine, comment l’édifice pourra-t-il demeurer debout ? Il est donc nécessaire que l’Eglise déchée, quand la doctrine laquelle seule la soutient est renversée. »
« Une mauvaise théologie, pense-t-il (Calvin) conduit nécessairement à une fausse Eglise, tandis que la confession de l’Evangile authentique engendre nécessairement, par la fidélité même de Dieu, une véritable communauté. » (J. de Senarclens.)5
5 De la Vraie Eglise selon Calvin, p. 17. L’auteur ajoute : « Transposé dans notre situation actuelle, ce raisonnement se traduirait comme suit : la théologie romaine ne peut engendrer que l’ecclésiologie romaine ; de même la théologie protestante moderne ne peut aboutir qu’à une Eglise multitudiniste et nationale. »
b) L’attaque du fondement.
La parole prophétique de Calvin ne devait trouver que trop tôt son accomplissement dans les Eglises de la Réforme parce que l’avertissement de Luther n’a pas été pris au sérieux.
Des théologiens soucieux d’accommoder l’Evangile aux goûts du jour attaquèrent l’authenticité de la Bible, la divinité de Jésus-Christ, la véracité de tous les récits miraculeux. Pour certains d’entre eux les treize épîtres de Paul étaient des faux, Jésus n’était plus qu’un Rabbi parmi d’autres, dont les disciples un peu trop enthousiastes avaient fait, après sa mort, un faiseur de miracles et un ressuscité.
Ce qui était catastrophique, ce n’est pas que des hommes aient pu professer de telles doctrines — il y eut de tout temps des incrédules et des ennemis du christianisme6 — mais qu’une Eglise qui se disait chrétienne accueillit de tels hommes en son sein et leur confiât la formation des futurs conducteurs d’églises, voilà ce qui n’aurait jamais dû se produire. Des générations de pasteurs ont été marquées par l’enseignement de chefs de file négateurs contaminant ensuite des pays entiers.
6 Dietrich Bonhoeffer disait : « Depuis l’expulsion d’Adam hors du paradis, tout homme nait avec cette question que Satan a semée dans le cœur d’Adam. C’est la question première de toute chair : « Dieu aurait-il dit ? » Dietrich Bonhoeffer : Tentation, p. 17 (Labor et Fides, Genève, 1961).
c) Les répercussions.
Par une enquête menée dans un certain nombre de paroisses d’Allemagne, le Dr Bergmann a découvert qu’« avant l’irruption du rationalisme théologique il y avait une vie ecclésiastique intense ». Les cultes du dimanche attiraient tant de monde qu’il a fallu partout construire des galeries dans les temples. Durant la semaine avaient lieu un ou deux cultes supplémentaires. Depuis la Réformation jusque vers 1750, la Sainte Cène était célébrée chaque dimanche, ou au moins une fois par quinzaine. Que se passa-t-il après l’arrivée des pasteurs libéraux ? Les cultes de semaine disparurent, les réunions de prière tombèrent, l’église se vidait même le dimanche, la Sainte Cène ne fut plus célébrée qu’une fois par mois, puis une fois par an, « en souvenir du fondateur de la religion », le nombre des participants fondit presque à zéro. Dans une petite ville de Frise où il y avait 3000 à 4000 participants à la Cène avant la crise libérale, il n’en restait plus qu’une vingtaine en moyenne. Les archives nous disent même qui étaient ces participants : c’étaient les confirmants de l’année et leurs mères7.
7 G. Bergmann : Die Aufgabe des Volkes Gottes heute, pp. 14 ss.
Dans les pays de langue française la situation n’est pas plus brillante. Dans une conférence consacrée à l’Eglise protestante au XIXe siècle le pasteur A. Gaillard nous dit : « le protestantisme français sort plus affaibli du XVIIIe siècle que de deux siècles de persécutions. Le déisme a remplacé l’Evangile jusque dans les chaires chrétiennes. On prône la « fraternelle réunion de tous les cultes ». Même les sermons du célèbre Paul Rabaut ne sont que des discours de morale. La prédication fidèle, inconnue dans les églises officielles, s’est réfugiée dans de petits groupes piétistes : les moraves, les méthodistes, ceux-ci se voient reprocher, par Paul Rabaut de prêcher la mort et la résurrection de Jésus-Christ. »
A Genève « la compagnie des pasteurs » se mit en guerre contre ceux qui proclamaient la divinité éternelle de Jésus-Christ et le salut gratuit par la foi en lui. « Alors commencèrent les séparations et les dissidences. »8
8 S. Samouélian : Aperçu historique des Eglises de Professants, p. 17.
Dans d’innombrables paroisses protestantes de France, de Suisse et de Belgique se reproduisit ce que le Dr Bergmann avait constaté en Allemagne : peu après l’arrivée d’un pasteur libéral, les paroisses se vidaient et l’on put assister à toutes les phases de la démonstration : une paroisse florissante avec un pasteur fidèle à la Bible, à côte d’une paroisse libérale morte — la déchéance de la première avec l’arrivée d’un pasteur moderniste et même le renouveau de vie d’une communauté décimée sitôt que la Parole de Dieu y retentit de nouveau dans sa pureté.
Que restait-il du message biblique ?
« Un Dieu sans colère conduisait l’homme sans péché dans son royaume, sans jugement, par les bons soins d’un Christ sans croix. »9 Il ne faut pas s’étonner si ce message n’attirait plus personne et si ceux qui avaient faim et soif de nourriture spirituelle abandonnaient les églises officielles pour les communautés dissidentes.
9 H. Richard Niebuhr : The Kingdom of God in America (Chicago, 1937).
« On à mauvaise grâce d’attendre que le peuple d’église soit fidèle à son église quand ces représentants officiels ont cessé d’être fidèles à Jésus-Christ et de le suivre comme chef de l’Eglise. »10 En accueillant les théologies négatrices, l’Eglise fermait la porte au Saint-Esprit.
10 Dr Gerhard Bergmann : Die Aufgabe des Volkes Gottes heute, p. 25.
« Là où la Parole de Dieu est critiquée — et ne fut-ce que par la plus minime concession à la théologie libérale — le Saint-Esprit ne peut pas agir ; parce que le Saint-Esprit conduit dans toute la vérité (Jn. 16.13) et pas dans la critique. » (A. Lüscher.)11
11 Laodizäa die Christuslose Endkirche (1939).
C’est un théologien qui fait cet aveu :
« Personne n’est en si grand danger de devenir incapable de percevoir le mystère divin que les théologiens. Le temps n’est pas loin où nous constaterons quelle folie fatale c’était de penser pouvoir sortir la Parole de Dieu confiée à l’Eglise de l’enceinte de l’église qui prie, et de la traiter comme n’importe quel autre objet de la recherche humaine, de la manier professionnellement. » (W. Stählin.)12
12 Cité par W. Ninck : Chrisiliche Gemeinde heute, pp. 129-130.
d) Les vogues théologiques.
Le Père Congar a sévèrement remarqué que les protestants sont étonnamment disponibles et toujours prêts à s’embarquer dans les derniers bateaux sortis des chantiers universitaires. L’histoire de l’Allemagne religieuse aux XIXe et XXe siècles donne de nombreuses confirmations de cette versatilité.
« Le protestantisme a multiplié les papes au lieu de les supprimer. »13
13 F. J. Leenhardt : Verbum Caro, pp. 40-31.
« On me rétorquera, écrit Werner Ninck, que l’enseignement a été purifié par la théologie dialectique. Mais pourquoi l’église ne commence-t-elle pas à refleurir ? Peut-être parce qu’à la parole — malgré cette purification — il manque le Saint-Esprit qui seul peut faire naître la foi. »14
14 W. Ninck : op. cit., p. 90.
Emil Brunner avoue :
« Les puissants mouvements de renouvellement de la théologie (Barthisme) n’ont jusqu’à présent rien changé de décisif, même pas dans la prédication. »15
15 E. Brunner : Dogmatik III, p. 122.
Le Barthisme lui-même, en niant le caractère absolu de la vérité et en tous cas que l’Ecriture soit en elle-même vérité absolue, est resté dans la lignée de Hegel et du pragmatisme relativiste. A l’opposition de l’« un ou l’autre » on a substitué la dialectique qui essaie de concilier « l’un et l’autre » (Van Dusen). Ainsi « on ne trouve pas chez les néo-modernistes de distinction radicale entre un individu perdu et un individu sauvé »16, « ils s’adressent au monde comme s’il était l’Eglise et à l’Eglise comme si elle était le monde ». La Bible n’est pas la Parole de Dieu ; pourtant on fait comme si elle l’était ; (imaginons qu’on détruise un pont, dit F. Schaeffer, puis qu’on s’élance dans le vide comme si le pont existait toujours). Chacun décide ce qui est Parole de Dieu. Par ce côté, le Barthisme qui était parti en guerre contre le subjectivisme libéral, est resté lui-même subjectiviste et a préparé le terrain aux théologiens existentialistes qui se perdent dans la subjectivité pure. Au nom de leur sentiment intérieur de la vérité, R. Bultmann et son école décident ce qui est vrai ou faux dans la Bible, rayant pratiquement tout le surnaturel biblique, c’est-à-dire pratiquement toutes les doctrines apostoliques essentielles17.
16 Francis A. Schacffer : Néo-modernisme ou christianisme (Ed. Maison de la Bible), p. 27.
17 V. G. Bergmann : Alarm um die Bibel (Gladbeck). — F. Rienecker : Stellungsnahme zu Bultmann’s Entmythologisierung (Brockhaus). F. Schindelin : Es begann in der Ewigkeit (Gladbeck). La théologie d’un Bultmann est « un produit de l’existentialisme moderne, mais on essaiera vainement d’amener les hommes de notre temps à se donner à Christ ou de créer une église vivante avec cela ». Prof. Karl Heim à la fin de sa vie : Ich gedenke der vorigen Tage, p. 318. « La théologie bultmanienne et post-bultmanienne menace la substance la plus intime de l’Eglise de Jésus-Christ dans toutes les confessions… Le rationalisme a déjà une fois conduit l’Eglise au bord de l’abîme. Il n’en sera pas autrement avec le néo-rationalisme si nous ne prenons pas résolument position contre lui. » Dr Gerhard Bergmann : Die Aufgabe des Volkes Gottes heute, pp. 121-122.
On commence à s’apercevoir après la publication des livres de l’évêque Robinson jusqu’où mènent ces thèses délétères. J. P. Gabus écrit à propos de ces livres :
« Il est à craindre que nos églises protestantes aient, en cette deuxième partie du XXe siècle, à affronter de pénibles combats contre ces formes nouvelles d’un Evangile complètement sécularisé, qui ne manqueront pas de susciter des adeptes enthousiastes. Il est désormais clair que l’école de Bultmann n’aura, hélas, servi qu’à susciter un néo-libéralisme. »18
18 J. P. Gabus à propos de Honest to God et God is no more (CPED, Nos 83-84). A propos du livre de l’évêque Robinson, le philosophe anglais Alasdair Mc Intyre dit : « Dr Robinson est athée. C’est ce qui impressionne d’abord dans son livre. Mais il n’est pas seul. Le succès de son livre laisse supposer qu’une combinaison entre un vocabulaire religieux et un athéisme solide a pas mal d’attrait.
» Cet assentiment nous dévoile un aspect de Ja situation théologique actuelle et on peut se demander : Toute la théologie protestante actuelle ne serait-elle pas athée ? » Cité par Diskussion zu Robinsons Gott ist anders (Chr. Kaiser Verlag). Voir aussi M. B. Schlink : Und keiner wollte es glauben (Brockhaus 1965), pp. 50-70.
Essayons de faire encore un pas de plus : pourquoi la théologie a-t-elle une si grande importance dans les Eglises de la Réforme et comment peut-elle exercer une aussi large influence ?
a) Intellectualisation de la foi.
A la première de ces questions on peut répondre, avec l’évêque Newbigin, que le ministère de la parole et l’accord doctrinal ont certainement une place trop grande dans les églises protestantes.
« La parole, dit Luther, est l’unique marque permanente et infaillible de l’Eglise. » Cette position a eu comme conséquence logique d’accorder à la rectitude doctrinale une place de plus en plus importante.
« Le véritable caractère de cette union mutuelle des croyants en Christ est faussé d’une façon désastreuse lorsqu’on la comprend comme un accord doctrinal. »19
19 L. Newbigin : L’Eglise, pp. 67-68.
L’évêque Newbigin parle de « superintellectualisation du contenu du mot foi ».
C’est le « malentendu de la foi » que dénonce aussi E. Brunner et dont nous avons parlé plus haut20.
20 Voir pp. 70-71 et le chapitre « La foi » dans « Il faut que vous naissiez de nouveau ». En dénonçant ici l’intellectualisation de la foi, nous n’entendons emboucher ni la trompette du libéralisme (ou néo-libéralisme), ni celle du sacramentalisme qui ont comme leitmotiv commun la dénonciation de la foi-notitia, cause de tous les maux. Il est certain que, du point de vue biblique, la foi a un contenu intellectuel et quelques textes bibliques prennent le mot foi dans un sens intellectualiste (Jq. 2.19 par ex.), mais ce n’est là qu’un aspect de la foi, et pas le plus important, or c’est celui qui a été retenu exclusivement dans bien des cas.
Si par foi on entend « acquiescement intellectuel à la doctrine correcte », définir cette doctrine devient la tâche la plus importante de l’Eglise et c’est le théologien qui détient les clés du royaume.
b) Eglises mineures.
Comment des théologiens niant les vérités bibliques ont-ils pu acquérir un crédit aussi étendu dans les Eglises ?
Pourquoi des incroyants ont-ils pu occuper des postes dirigeants dans l’Eglise et des chaires dans les eue de théologie ? Comment se fait-il que les membres croyants des églises n’aient pas réagi vigoureusement contre ces influences délétères de leurs docteurs ?
Si nous cherchons la réponse à ces questions, nous sommes conduits vers une autre cause plus profonde et plus ancienne de la crise actuelle et qui n’est autre que Le maintien de la situation constantinienne et théodosienne de l’Eglise de la contrainte.
Cette situation a pendant longtemps masqué la réalité en intégrant d’office tous les nouveaux citoyens du monde christianisé dans l’Eglise.
c) Le système constantinien.
« L’Eglise nationale réformée, issue de l’Eglise nationale constantinienne, ne s’est pas rendu compte que sa situation et sa tâche changeaient au moment où disparaissait la contrainte de l’Etat en matière confessionnelle. Pendant plus de mille ans l’Europe a connu cette contrainte religieuse. L’Etat exigeait l’appartenance à l’Eglise par le moyen du baptême et par le respect d’un minimum de pratiques ecclésiastiques. De ce fait, il y avait équivalence et identification entre le peuple de l’Etat et le peuple de l’Eglise… par une étrange fiction, tous les membres de l’Etat, en tant que baptisés, étaient des chrétiens. »21
21 E. Brunner : La Situation de l’Eglise. — Par exemple à Zurich, ne pouvait devenir citoyen jusqu’en 1789 que celui qui était baptisé réformé. Quand on était admis pour la première fois à la Sainte-Cène, on était également inscrit sur la liste des recrues de l’armée. W. Ninck : op. cit., p. 149.
« Jusqu’en plein milieu du XIXe siècle il était impensable qu’un homme n’appartint à aucune église. »22
22 H. Liermann : Religion in Geschichte und Gegenwart, t. III, 343.
Les grandes églises étant peuplées d’une majorité d’inconvertis sans discernement spirituel, il n’était pas difficile à un prédicateur doué de leur faire accepter n’importe quelle doctrine.
Comme les pasteurs étaient tout-puissants dans leurs paroisses, et qu’ils étaient nommés par le gouvernement ou avec son appui, les églises furent à la merci de tous les enseignements nouveaux que les professeurs des facultés théologiques — étatisées également — déversaient sur leurs disciples.
Les croyants, réduits au rôle d’auditeurs, n’avaient aucun moyen d’intervenir activement dans la vie de leur église. Leur nombre, de toute façon, n’était jamais bien grand : « depuis Théodose il n’y a plus de mission en Europe puisque tous sont chrétiens. »23
23 E. Brunner : Dogmatik III.
« L’Evangélisation a disparu de l’Eglise. »24 N’ayant rien à dire dans leur église, dispensés par les subventions de l’Etat de faire des sacrifices pour l’entretenir, les « laïcs » se désintéresseront de plus en plus d’elle, en laissant toute la responsabilité de son destin entre les mains des « spécialistes ».
24 W. Ninck, p. 59.
b) Feu la chrétienté.
Cependant deux guerres mondiales, le progrès des sciences et le brassage des civilisations ont fortement ébranlé le système constantinien de la « chrétienté ». L’homme d’aujourd’hui s’est libéré de toutes les contraintes qui pesaient sur lui — en premier lieu de la contrainte religieuse qui s’exerça dès sa naissance.
C’est un fait unanimement reconnu que « nous ne vivons plus en régime de chrétienté ».25
25 R. Mehl : Verbum Caro (1958), p. 179.
On parle de « la fin du concept de chrétienté », de « la débâcle de la chrétienté »26, de « post-chrétienté ». Dans les années qui viennent « le processus de désintégration de la chrétienté médiévale s’achèvera en Europe »27.
26 Leslie Newbigin : voir à ce sujet le chapitre qu’il y a consacré dans L’Universalisme de la Foi chrétienne (Labor et Fides, Genève), pp. 13-17, et dans L’Eglise, pp. 11 ss.
27 R. Mehl : « L’Eglise de l’Avenir », Revue de l’Evangélisation, N° 98, p. 469.
« Nous semblons toucher à la fin de cette période inaugurée par Constantin, et la mise en question de la foi chrétienne par toutes sortes de fois nouvelles, est un immense appel au Saint-Esprit. » (Roland de Pury.)28
28 La Maison de Dieu, p. 19.
Karl Barth parle de « la ruine manifestement proche des derniers bastions de l’idée du corpus christianum… »29
29 Karl Barth : L’Eglise, p. 117. — Corpus christianum est une expression due à K. Ricker et qui désigne la chrétienté comme le « corps chrétien » en se basant uniquement sur le fait qu’elle est composée de baptisés.
On assiste bien par-ci par-là À quelques réviviscences specraculaires de cette idée. L’Eglise catholique en particulier ne peut se résigner à divorcer d’avec le monde qui l’a si bien servi.
« La chrétienté actuelle essaie de « renouer le dialogue avec son ancien partenaire »… des encycliques comme Pacem in terris de Jean XXIII et Ecclesiam Suam de Paul VI illustrent les tentatives actuelles de rapprochement et d’association de la chrétienté et du monde. »30
30 G. Millon : Combats pour l’Église, p. 26.
Les différents œcuménismes se situent sur la même ligne et sont des « faits de chrétienté » (Millon) qui n’intéressent que de loin l’Eglise de Jésus-Christ.
L’avenir révélera si ces efforts sont les derniers soubresauts de la chrétienté agonisante ou les premiers signes de vie de ces grands systèmes politico-religieux que l’Apocalypse nous annonce pour la fin des temps.
Avec la chrétienté le fondement de l’église multitudiniste s’évanouit. « Le temps de l’Eglise multitudiniste protestante est passé. Elle fut un idéal impossible qui a fini son temps. » (Erich Steinbach.)31
31 Cité par W. Ninck : Die christliche Gemeinde heute, p. 27.
« La prétendue « Eglise populaire » (Volkskirche = Eglise de multitude) n’a pas de promesse dans la Bible, pas d’accomplissement dans l’histoire, pas de signification dans le présent. »32
32 Past. Lic. Hildebrandt (Berlin 22. 4. 1934).
« Honnêtement on ne peut considérer les masses des églises populaires que comme un champ de mission. »33
33 Martin Kähler : Zur Bibelfrage (1907), p. 99.
Un fait vient corroborer cette explication de la crise des Eglises en Europe. C’est la situation des Eglises en Amérique. Dès leur fondation, les églises américaines ont récusé le principe constantinien en vigueur dans nos pays et se sont constituées sur le principe du volontariat et de la liberté. Or, les églises « fondamentalistes » du Nouveau Monde ignorent la crise que traversent actuellement celles du Vieux Continent. A la place de la dépopulation des Eglises, on assiste là-bas à une fréquentation très régulière des lieux de culte et à une croissance continue du nombre de membres des églises.
1. Le langage des statistiques.
Pour l’ensemble de l’Amérique, les statistiques nous apprennent que 36 % des protestants vont à l’église chaque semaine et 62 % fréquentent au moins une fois par mois leur lieu de culte.
Depuis l’indépendance des Etats-Unis, les églises sont en croissance constante. À la fin du régime des églises d’Etat, coïncidant avec la fin de la période coloniale, 5 % de la population fréquentaient régulièrement un culte.
En 1800 la proportion était remontée à 6,9 %, en 1850 : 15,5 % ; en 1900 : 35,7 % ; au recensement de 1926 plus de 50 % déclaraient appartenir à une église. De 1926 à 1934 le nombre des membres d’églises a augmenté de 32,8 % alors que l’augmentation générale de la population n’était que de 13,9 %34.
34 D’après Kenneth S. Latourette : A History of the Expansion of Christianity (Harper N. Y., 1945), t. IV, p. 117 et Information Bulletin of the Federal Council of Churches (déc. 1945), cité dans F. H. Littell : Freiheit der Kirche, p. 14.
La croissance de certaines églises basées entièrement sur la confession personnelle de la foi est encore plus spectaculaire. En 1850 il y avait 700.000 baptistes aux Etats-Unis, en 1900 ils étaient 4,8 millions et en 1950 18,5 millions, ce qui représente un accroissement de 2600 %. C’est d’autant plus significatif que ces chiffres ne comprennent pas, comme les statistiques des églises multitudinistes, les enfants et les indifférents baptisés qui ont négligé de donner leur démission par la suite. Ce ne sont pas non plus des totaux basés sur d’énormes paroisses citadines comptant plusieurs milliers de paroissiens : la moyenne des membres d’une église est inférieure à 20035.
35 D’après Religion in Geschichte und Gegenwart, article : « Baptisten ». — Notons que même en France les églises baptistes ont triplé leurs effectifs entre 1945 et 1964. J. P. Benoît : Dénominations et Sectes, p. 43.
2. Quelques conclusions.
Le Professeur E. Brunner relève la profonde différence entre les situations européenne et américaine :
« Voici un fait positif d’une haute importance : à la même époque où les églises d’Europe sont entrées en crise, les églises des Etats-Unis d’Amérique nous montrent une image toute opposée. Là-bas, à la place d’un exode massif hors de l’Eglise, on constate une forte croissance du nombre de ses membres. Pendant que les églises européennes perdent de plus en plus de terrain, on assiste là-bas à un accroissement étonnant de l’intérêt et à la participation du peuple à la vie de la communauté… Les églises d’Amérique ont été préservées d’«&nbs;ecclésiasticisme ». La tradition constantinienne-théodosienne a été radicalement balayée, de sorte qu’il n’existe que des membres volontaires. La crise de l’église est un phénomène spécifiquement européen. »36 Cela nous montre, ajoute-t-il, que l’origine de la crise n’est à chercher ni dans le progrès scientifiques puisque nulle part plus qu’en Amérique on ne trouve une foi si naïve dans la science, ni dans les progrès de l’esprit rationnel : c’est là-bas que le rationalisme a été le plus radical. « L’église d’Europe aurait tout intérêt à chercher la cause de la crise en elle-même et non dans un facteur qui lui soit extérieur. »37
36 E. Brunner : Dogmatik III, pp. 118-119.
37 Ibidem, p. 119.
Karl Barth de son côté constate que les églises congrégationalistes ont mieux résisté que les églises presbytériennes et épiscopales au courant rationaliste au XVIIIe siècle, « ce sont elles qui ont modelé l’Amérique qui cependant ne manque pas d’ordre et qui ont créé les jeunes églises dont le dynamisme nous confond souvent aujourd’hui. »38
38 Karl Barth : L’Eglise, p. 105.
Ce fait nous démontre aussi combien peu est fondé l’argument de ceux qui prétendent péremptoirement que le principe des églises libres conduit inévitablement à un effritement et à une désagrégation de l’Eglise et que seule l’Eglise-Institution est capable de maintenir la continuité.
Au siècle dernier déjà E. de Pressensé s’écriait :
« Ne sommes-nous pas en droit de dire au système que nous combattons : Vous avez eu l’Europe à vous depuis des siècles ; qu’en avez-vous fait ? Et si vous aviez été seuls à agir, où en serait-elle aujourd’hui ? Là même où vous avez enseigné dans les meilleures conditions, sur le sol qui fut le berceau de la Réforme, dans cette Allemagne où vous n’avez que trop régné, vous êtes obligés d’avouer qu’un paganisme réel supplante de plus en plus dans les masses un christianisme fictif. Aux fruits on reconnaît l’arbre. Ceux que porte, sous nos yeux, l’arbre planté par vos mains, sont amers et empoisonnés. »39
39 E. de Pressensé : Discours Religieux, 1re série, pp. 36-37 (Paris 1859).
« Qui sait si, un jour, quand les Eglises nationales du vieux monde s’effondreront, la forme congrégationaliste ne s’implantera pas aussi chez nous ? » écrivait en 1901 Friedrich Loofs. Karl Barth, qui cite cet avis, ajoute pour conclure son rapport sur l’Eglise en vue de la Conférence d’Amsterdam, « Ce « qui sait ? » pourrait bien être prophétique »40.
40 L’Eglise, p. 105.