En 1688, Bossuet écrivait sa fameuse « Histoire des variations du protestantisme », face auxquelles, la vérité de l’Eglise catholique était invariable : « L’Eglise, qui fait profession de ne dire et de n’enseigner que ce qu’elle a reçu, ne varie jamais ; et, au contraire, l’hérésie, qui a commencé par innover, innove toujours », et il défiait les protestants de lui montrer « la moindre variation dans les dogmes de l’Eglise catholique depuis son origine jusqu’à nous » ; si c’était le cas, « j’effacerai toute mon histoire ». Pauvre Bossuet ! S’il revenait aujourd’hui !
En effet, depuis le 17e siècle, il y a eu J.A. Möhler et l’ancien Anglican devenu Cardinal Newman qui ont introduit dans la pensée catholique la théorie du germe qui se développe et qui justifie l’évolution du dogme. « L’application du principe d’évolution au dogme catholique et au fait chrétien en général, est l’œuvre particulière du 19e siècle» (J. Bellamy).6 L’heure devait venir où « la conception du dogme catholique comme un organisme vivant, qui se développe et grandit sans cesse à travers les âges, passerait pour une des vues les plus importantes et les plus fécondes de la science théologique » catholique (Id. p. 124). Donc chaque dogme est un organisme vivant qui se développe dans la ligne de ses prémisses et suivant un dynamisme qui lui est propre. Ce qui se trouvait « dans l’intelligence des apôtres » par « infusion de la lumière divine » (F. Marin-Sola O.P.), et qui a été transmis à leurs successeurs par la tradition orale comme saint depositum, sera explicité et défini par l’Eglise des siècles suivants. « Ce travail d’explicitation est la condition même du contenu de la révélation divine comme une chose vivante : on n’en sauve pas l’identité en le laissant inerte comme un minéral, mais en le développant comme un organisme vivant » (V. Subilia Le problème du catholicisme p. 44, citant Ch. Journet L’Eglise du Verbe incarné I p. 437).
6 La théologie catholique au XIXe siècle Paris, 1904 p. 122.
« Ainsi, déduit Subilia, à des éléments originaux et authentiques viennent s’ajouter des éléments récents et impurs, et tout se trouve justifié par référence à l’indéniable existence d’un germe initial. La démonstration la plus impressionnante du caractère discutable de cette théorie se rencontre dans le dogme marial, qui, même dans ses développements les plus imprévus, peut toujours se réclamer du germe initial, représenté par le fait que la mère de Jésus est certes nommée dans le Nouveau Testament. De cette façon, n’importe quelle hérésie, pourvu qu’elle ait un lent et imperceptible commencement, peut être présentée comme une prise de conscience, comme une explicitation d’une vérité originairement implicite, même si les phases ultimes du développement ont atteint des positions diamétralement opposées à celles du début. Comme le fait remarquer justement Brunner, ‘cette pensée ne présuppose rien moins que la démission de la notion même de vérité en face du développement de l’histoire’.7 Nous voilà donc à l’opposé de la thèse de Bossuet : l’erreur, signe de mort, est la fixité protestante avec sa fidélité à la Parole et son recours aux origines apostoliques – la vérité est l’évolution catholique, signe de vie » (V. Subilia Ibid. p. 46).
7 E. Brunner Le malentendu de l’Eglise (Neuchâtel, Ed. Messeiller 1956 p. 51. Subilia le cite d’après l’original : Das Missvertändniss der Kirche Zürich 1951 p. 47.
C’est donc l’Eglise, par son magistère officiel, qui définit en fin de compte ce qu’il faut croire, de sorte que « le binôme de l’époque du Concile de Trente, Ecriture et Tradition, est devenu dans les temps récents un trinôme : Ecriture, Tradition et magistère de l’Eglise » (Subilia p. 47). Dans Le malentendu de l’Eglise, E. Brunner a retracé le chemin par lequel l’Eglise catholique est parvenue, au cours des six siècles passés, à une complète indépendance de la révélation biblique.8 De sorte, qu’en fin de compte, c’est le pape qui définit le dogme. Pie IX l’a dit clairement dans un accès de colère en réponse à un cardinal qui objectait à l’infaillibilité du souverain pontife : La tradizione son lo, La tradition, c’est moi. Déjà Luther avait dit : « Le pape prétend que tous les droits sont dans le coffret de son cœur… et tout ce qu’il ordonne et décide dans son Eglise doit être tenu pour juste, même si cela est contraire à l’Ecriture ou à la Parole orale ».9
8 Voir A. Kuen Je bâtirai mon Eglise p. 36-38.
9 Livres symboliques Paris 1946 p. 274.
C’est sur le dogme marial que cette évolution de la doctrine est la plus manifeste et que l’Eglise a su extraire, des passages de l’Evangile qui parlent de Marie, « quelque chose de positivement créateur dans la théologie et la piété » (H. Küng Konzil und Wiedervereinigung p. 115).
« Par voie de théologie naturelle, de raisonnement et de considérations de convenances, la théologie fait sortir du dogme d’Ephèse (Marie, mère de Dieu), celui de la virginité perpétuelle (victoire sur la concupiscence), de l’immaculée conception (victoire sur le péché) et de l’Assomption (victoire sur la mort) » (M. Thurian).10
10 « Le dogme de l’Assomption » in Verbum Caro n° 17, Vol. 1951 p. 13.
Il faut dire que ce développement du dogme marial est relativement récent. La période des « Pères de l’Eglise » va du 2e au début du 7e siècle. Pendant toute cette période, « la réflexion sur Marie n’est jamais une réflexion qui prend Marie comme un objet propre et autonome. Les Pères ne traitent Marie qu’en relation avec l’Eglise et la situent dans l’économie divine. C’est entre le début du 7e siècle et le 12e siècle que la spéculation sur Marie commence à devenir autonome, que, dans la prédication apparaissent des sermons consacrés à la Vierge Marie elle-même… Marie est placée au-dessus de l’Eglise et l’éclaire. A partir du 8e siècle, on commence à envisager Marie comme ayant un rôle de maternité propre à l’égard de l’Eglise. Saint Bernard mettra Marie entre le Christ et l’Eglise. Marie devient, dans la dépendance du Christ, bien sûr, ‘une source originale de grâce pour l’Eglise’ (R.P. Congar) » (R. Mehl Du catholicisme p. 78).
« Au 16e siècle, comme le prouvent les combats spirituels des Réformateurs, l’image de Marie avait largement éclipsé la position centrale de Jésus-Christ dans la vie des croyants. Cette distorsion fut une des principales causes qui déclenchèrent le mouvement de la Réforme ».11
11 Regard sur le catholicisme contemporain Document de l’Alliance évangélique universelle p. 12.
L’introduction de nouveaux dogmes s’est faite parfois par le biais de fêtes liturgiques en l’honneur de la Vierge (l’année ecclésiastique en compte une quinzaine : Purification de la Très Sainte Vierge, Annonciation, Notre Dame médiatrice de toute grâce, Visitation à sainte Elisabeth, Assomption, Nativité de Marie, Mère de Dieu, Fête du Très Saint Nom de Marie, Fête des sept Douleurs de la très Sainte Vierge, Très Saint Rosaire, Fête de la Maternité de la Bienheureuse Vierge Marie, Présentation de la Très Sainte Vierge au Temple, Immaculée Conception : chaque mois, les catholiques sont rappelés une ou deux fois à ce que la Vierge a fait). Ainsi le peuple a parfois forcé la main à la hiérarchie pour qu’elle définisse un dogme qui était déjà entré dans la pratique des Eglises. Vox populi, vox Dei.