Les trois évangiles synoptiques nous rapportent l’institution de la cène : Matthieu (26.26-29), Marc (14.22-25) et Luc (22.15-20).
D’après l’évangile de Marc, Jésus envoie deux disciples en ville et leur fait demander au propriétaire d’une maison : « Où est la pièce réservée pour moi où je pourrai célébrer la pâque avec mes disciples ? Alors il vous montrera, à l’étage supérieur, une grande chambre aménagée. C’est là que vous ferez les préparatifs pour nous » (Mc 14.13-15). Ce texte, confirmé par ceux de Matthieu et de Luc nous apprend que le dernier repas de Jésus avec ses disciples était un repas pascal.
Au début du repas, Jésus déclare explicitement que son intention expresse a été de « manger cette pâque » avec ses disciples avant de souffrir (Lc 22.15).
Le repas pascal lui-même se déroulait en sept étapes. Le chef de famille faisait circuler plusieurs coupes de vin rouge après avoir prononcé une prière de bénédiction. On mangeait des légumes et des herbes amères. C’est avant la troisième coupe (« coupe de bénédiction ») que Jésus est intervenu dans le rite juif. Si nous combinons les indications des trois récits synoptiques et de celui de Paul dans 1 Corinthiens 11, nous obtenons le récit suivant :
« Pendant qu’ils mangeaient, il prit du pain, et, après avoir dit une bénédiction (ou : rendu grâces), il le rompit et le leur donna »
Au lieu de l’explication ordinaire que donnait le père de famille juif : « Ceci est le pain d’affliction que nos pères ont mangé quand ils sortirent du pays d’Egypte », les disciples entendirent : « Prenez, mangez, ceci est mon corps qui est donné pour vous ; faites ceci en mémoire de moi ».
« Après le souper » (Lc 22.20 ; 1 Co 11.25), au moment de la distribution de la troisième coupe sur laquelle celui qui présidait le repas prononçait la prière de bénédiction, ils entendirent : « Buvez-en tous, car ceci est mon sang, le sang de l’alliance (Matthieu, Marc), cette coupe est la nouvelle alliance en mon sang (Lc, 1 Co) qui est répandu pour vous (Lc), pour beaucoup, en vue de la rémission des péchés (Matthieu). Faites ceci, chaque fois que vous boirez, en mémoire de moi (1 Co). En vérité, je vous dis que je ne boirai plus du fruit de la vigne jusqu’au jour où je le boirai de nouveau avec vous dans le royaume de Dieu mon Père ».
Les mots « nouvelle alliance » évoquaient Jérémie 31.31-34, en particulier, la dernière promesse de ce passage : « Car je pardonnerai leurs iniquités et je ne me souviendrai plus de leurs péchés » — ce que précisaient les mots suivants retenus par Matthieu : « répandu pour beaucoup en vue de la rémission des péchés », qui faisaient aussi écho à Esaïe 53.12 : « parce qu’il s’est livré lui-même à la mort, qu’il a été mis au nombre des malfaiteurs, qu’il a porté les péchés de beaucoup d’hommes ». Celui qui boit de cette coupe en croyant ce qu’elle signifie est au bénéfice de la nouvelle alliance.
A l’interrogation muette des disciples devant ce geste nouveau qu’il introduit dans le rituel antique, Jésus répond : « Ceci : mon corps… ceci : mon sang » (parlant araméen, il n’a pas dit : ceci est, car « en araméen, on n’emploie pas le verbe être dans une phrase de ce genre » (J. Leenhardt Le sacrement de la Sainte Cène p. 33).
L’évangile de Jean ne contient pas le récit de l’institution de la cène, mais le lendemain de la multiplication des pains, Jésus a prononcé dans la synagogue de Capernaüm un discours que beaucoup mettent en rapport avec le repas du Seigneur. En effet, on y trouve des phrases comme : « Celui qui mange ma chair et boit mon sang… » qui nous font automatiquement penser à « Ceci est mon corps… ceci est mon sang ». Ces formules signifient-elles que le pain de la cène se transforme en corps du Christ et le vin en sang du Christ ?
Les formules utilisées sont absolues et entraîneraient, si elles se rapportaient à la cène, des conclusions démenties par le reste du Nouveau Testament : « Si vous ne mangez la chair du Fils de l’homme, et si vous ne buvez son sang, vous n’avez point la vie en vous-mêmes » (Jn 6.53). Le seul moyen nécessaire et suffisant pour être sauvé serait-il donc la participation à l’eucharistie ? Même les catholiques n’ont encore jamais tiré des conclusions aussi absolues de ces versets, puisqu’ils considèrent d’autres sacrements — le baptême par exemple — comme nécessaires et suffisants. Dans le même discours, d’ailleurs, Jésus indique un autre moyen d’avoir la vie éternelle : venir à lui, croire en lui (v. 29, 35, 40). C’est ce que confirment les autres passages de l’évangile et les autres auteurs du Nouveau Testament (Jn 1.12 ; 3.16, 36 ; 6.47 ; 20.23 ; Ac 16.31 ; Rm 1.16 ; 3.21-26 ; Ep 2.8 ; Hé 4.3 ; 1 P 2.7…).
Des théologiens catholiques comme A. Feuillet (Le discours sur le pain de vie) et le Père Léon-Dufour (Le partage du pain eucharistique) qu’il cite disent : « Dans la perspective des auditeurs immédiats du Sauveur, le discours en son entier ne vise que la foi en la personne de Jésus, véritable pain céleste ; même les (versets 48-58 doivent être compris de cette façon : la chair et le sang désignent alors la personne concrète du Fils de Dieu incarné, voué à la mort, tandis que le couple manger la chair/boire le sang, à comparer avec venir à moi = croire en moi du (v. 35, n’exprime pas deux actes distincts, mais simplement l’adhésion à la personne entière du Christ ».1
1 A. Feuillet, Le discours sur le pain de vie p. 113 et X. Léon-Dufour Revue des Sciences religieuses 1958 p. 481-523 : « Le Mystère du pain de vie ».
Le langage symbolique de Jean 6 et l’acte symbolique de la cène se référent tous deux aux mêmes réalités spirituelles.
| Réalité spirituelle |
Jésus : pain de vie ------- Le repas du Seigneur
L’Apocalypse ne fait pas non plus directement allusion au repas du Seigneur, mais les hymnes que nous y trouvons étaient probablement chantés par les chrétiens du premier siècle au moment de la cène (Ap 1.6 ; 5.9-10, 12).
La fraction du pain faisait partie des quatre éléments constitutifs de la vie de l’Eglise primitive : « Ils persévéraient… dans la fraction du pain » (Ac 2.42).
L’expression « fraction du pain » se rapportait au geste par lequel commençait tout repas dans les familles juives : « le chef de famille étant assis, prenait le pain et prononçait la bénédiction, ensuite il rompait le pain avec ses mains (donc sans le couper avec un couteau) ; enfin il distribuait les morceaux aux convives ».2
2 X. Léon-Dufour, Le partage du pain eucharistique selon le Nouveau Testament, Parole de Dieu, Paris 1982, p. 30.
D’après le verset 46, ces repas communautaires, pris dans les maisons des uns et des autres, étaient quotidiens. Ils étaient caractérisés par la joie (litt. la jubilation).
Dans Ac 20.7-12, le premier jour de la semaine, les disciples étaient réunis à Troas avec l’apôtre Paul. Le rapprochement de ce texte avec 1 Co 16.2 a fait penser que, très tôt, le dimanche est devenu « le jour par excellence du culte de l’Église parce qu’il est le jour anniversaire de la résurrection » (Ph. Menoud La vie de l’Eglise naissante p. 36 ; cf. Ap 1.10). Les chrétiens étaient rassemblés « pour rompre le pain », mais l’enseignement qui l’introduisait était si long que le repas a été renvoyé jusqu’après minuit (v. 11).
Dans sa première épître aux Corinthiens, l’apôtre Paul fait plusieurs fois allusion au repas du Seigneur. Dans 1 Co 5.7b-8a, il dit : « Le Christ, notre pâque, a été immolé, célébrons donc la fête… ». Cette allusion de Paul au Christ, notre pâque, se réfère — comme la cène — à la mort du Christ, immolé pour notre salut. Cette parole est un rappel évident de l’institution de la cène et de la mort expiatoire de Jésus au moment où les agneaux de la pâque étaient immolés dans le Temple.
Dans 1 Co 10.16, Paul demande : « La ‘coupe de reconnaissance’, pour laquelle nous remercions Dieu, ne signifie-t-elle pas que nous sommes au bénéfice du sacrifice du Christ qui a versé son sang pour nous ? Et le pain que nous rompons, ne signifie-t-il pas que nous sommes au bénéfice du corps du Christ offert pour nous ? ». L’idée centrale de ce verset est que la participation à la cène nous met en communion avec le Christ.3 Paul en tirera la conséquence au v. 21 : Vous ne pouvez être en communion à la fois avec le Christ et avec les démons.
3 E. Zimmerlin fait remarquer que, « dans le texte grec, il n’y a pas d’article devant ‘communion’. Cette différence est importante. Paul ne parle pas de ‘la communion’, mais simplement de communion, d’une occasion de communion, parmi les autres » (Alliances et cène p. 19).
L’apôtre commence par la « coupe de bénédiction (ou : de reconnaissance) ». C’était la troisième coupe dans le repas pascal, celle sur laquelle le père de famille prononçait la prière de bénédiction que nous avons évoquée à propos du récit de l’institution. Les chrétiens prononcent à leur tour leur prière de reconnaissance sur elle.
Dans la symbolique biblique, la coupe représente le destin, y boire signifie : partager ce destin. Puisque le Christ est mort pour nous, puisque nous acceptons de partager son destin, c.-à-d. d’être morts avec lui, nous ne pouvons plus demeurer sous la domination des démons qui régissent ce monde. Pour les Corinthiens, cela signifiait : ne plus participer aux repas sacrificiels païens ; pour nous : ne plus nous conformer aux impératifs du monde (Rm 12.2).
« Le pain que nous rompons n’est-il pas la communion au corps du Christ ? »
Si la communion au sang du Christ représente la participation à la réconciliation acquise par sa mort, la communion au corps du Christ « est la participation à sa personne elle-même, l’assimilation de la substance même de son être… Dans le corps, représenté par le pain, nous nous approprions le Christ vivant en nous (cf. Ga 2.20) » (F. Godet).
« Comme il n’y a qu’un seul pain, nous tous, malgré notre grand nombre, nous ne formons qu’un seul corps, puisque nous partageons entre tous ce pain unique. » (v. 17).
De la communion de chaque fidèle avec le Seigneur, Paul déduit leur communion entre eux : le lien qui les unit à Jésus, comme à leur chef commun, les unit aussi les uns aux autres comme membres du même corps.
« Pensez à ce qui se passe dans le peuple d’Israël, j’entends Israël au sens national : ceux qui mangent les victimes offertes en sacrifice ne sont-ils pas au bénéfice du sacrifice offert sur l’autel ? » (v. 18). L’Israélite qui était en communion avec l’autel ne pouvait pas participer en même temps aux sacrifices offerts à des divinités païennes. C’est ce que Paul précisera dans les v. 19-22. Cet avertissement concerne aujourd’hui toutes les formes d’occultisme par lesquelles nos contemporains manifestent leur foi dans les démons : le recours aux voyantes, aux cartomanciennes et aux pratiques spirites pour connaître l’avenir, le port d’amulettes et de « médailles miraculeuses » pour préserver des dangers, etc. On ne peut affirmer à la fois avoir une pleine confiance en Dieu pour le présent et l’avenir, et recourir à ces pratiques.
1 Co 11.20-34 contient le développement le plus important des épîtres sur le repas du Seigneur et le plus ancien parmi les documents du Nouveau Testament :
« Ainsi, lorsque vous vous réunissez, on ne peut vraiment plus appeler cela « prendre le repas du Seigneur », car, à peine êtes-vous à table, que chacun s’empresse de manger ses propres provisions, et l’on voit des gens manquer de nourriture pendant que d’autres s’enivrent. S’il ne s’agit que de manger et de boire, n’avez-vous pas vos maisons pour le faire ? Ou bien traitez-vous avec mépris l’Eglise de Dieu et avez-vous l’intention d’humilier les membres pauvres de votre assemblée ? Que puis-je vous dire ? Vais-je vous féliciter ? Certainement pas. Car voici la tradition que j’ai reçue du Seigneur, et que je vous ai transmise : le Seigneur Jésus, dans la nuit où il fut livré pour être mis à mort, prit du pain, et, après avoir prononcé la prière de reconnaissance, il le rompit en disant : « Ceci est mon corps : il est pour vous ; faites ceci en souvenir de moi. » De même, après le repas, il prit la coupe et dit : « Cette coupe est la nouvelle alliance scellée de mon sang ; faites ceci, toutes les fois que vous en boirez, en souvenir de moi. » Donc, chaque fois que vous mangez de ce pain et que vous buvez de cette coupe, vous annoncez la mort du Seigneur, et ceci jusqu’à son retour. C’est pourquoi quiconque mangerait le pain ou boirait de la coupe du Seigneur d’une manière indigne se rendrait coupable envers le corps et le sang du Seigneur. Que chacun donc s’examine sérieusement lui-même et qu’alors il mange de ce pain et boive de cette coupe. Car celui qui mange et boit sans discerner ce qu’est le corps se condamne lui-même en mangeant et en buvant ainsi. C’est pour cette raison qu’il y a parmi vous tant de malades et d’infirmes, et qu’un certain nombre sont morts. Si nous discernions ce que nous sommes, nous ne tomberions pas sous le jugement. Mais les jugements du Seigneur ont pour but de nous corriger afin que nous ne soyons pas condamnés avec le reste du monde.
« Ainsi donc, mes frères, lorsque vous vous réunissez pour le repas en commun, attendez-vous les uns les autres. Si quelqu’un a particulièrement faim, qu’il mange d’abord chez lui afin que vos réunions n’attirent pas sur vous le jugement de Dieu. »
1. Le moment de ce repas
L’Eglise de Corinthe le célébrait le soir, sans doute par souci de fidélité (tout extérieure) à son institution, mais probablement aussi parce que c’était le seul moment où toute l’Eglise pouvait être rassemblée.
2. La manière de le célébrer
La cène était célébrée au cours du repas d’agape et l’encadrait.
3. Le déroulement du repas du Seigneur
4. Différentes significations
Elles sont relevées par l’apôtre :
5. Les conséquences d’une célébration indigne de la cène
Au v. 27, Paul avait dit que celui qui mange et boit sans discerner le corps « se rend coupable envers le corps et le sang du Christ ».
Derrière les symboles du pain et du vin, nous voyons ce qu’ils représentent : le corps de Jésus cloué sur la croix, son sang répandu pour nous. Nous ne pouvons donc pas traiter ces matières comme des choses profanes : nous en goinfrer ou nous enivrer avec (v. 21). « Ceux qui mangeaient et buvaient à satiété à Corinthe ne distinguaient plus le corps du Christ, donné pour eux et représenté dans le pain, d’une nourriture ordinaire. Mais ils ne différenciaient pas non plus l’Eglise d’autres rassemblements où l’on pouvait regarder avec indifférence la faim des autres et faire honte à ceux qui n’avaient rien » (W. De Boor Der erste Brief… p. 195).
A Corinthe, à la suite de leur participation inconséquente, beaucoup de chrétiens sont devenus infirmes ou malades et un grand nombre sont même morts (v. 30).
Sur quoi devra porter cet examen ? Sur nos dispositions vis-à-vis de la mort du Christ que ces éléments représentent : est-elle l’unique source de notre salut ? Sommes-nous aussi d’accord avec le corollaire que l’apôtre expliquera ailleurs aux Corinthiens : « Si un seul est mort pour tous, tous sont donc morts. Il est mort pour tous afin que les vivants ne vivent plus pour eux-mêmes, mais pour celui qui est mort et ressuscité pour eux » (2 Co 5.14, 15). Sommes-nous donc prêts à interposer le souvenir de la mort du Christ entre nous et le péché au moment de la tentation ?
Je m’approche du Seigneur, présent spirituellement à cette table : ai-je marché d’une manière digne de lui ces derniers jours ? Je confesse par ma participation que je forme un seul corps avec mes frères et sœurs présents ou absents. L’ai-je démontré concrètement dans mes relations avec eux durant la semaine passée ? Jésus s’est livré sans réserve pour moi, qu’en est-il de ma consécration à lui ?
Et si j’ai conscience, sur l’un ou l’autre point, d’avoir manqué à mes engagements, je demande pardon à Dieu et je prends la résolution de changer d’attitude dans la semaine à venir. « Et qu’ainsi il mange du pain et boive de la coupe » : l’aboutissement de cet examen de soi ne doit pas être l’abstention de la cène — à moins de découvrir quelque problème non réglé, une inimitié à aplanir d’abord — mais la participation avec la ferme volonté d’exprimer dans ma vie d’aujourd’hui et de demain ce que j’exprime symboliquement par ma participation à ce repas.
Car, participer à la cène, c’est non seulement confesser sa dépendance de la mort de Jésus pour son salut, c’est également s’engager, à cause de cette mort qui fut aussi « notre mort au péché » (Rm 6.3-11 ; cf. Col 2.11-12 ; Ga 2.20 ; 5.24 ; 6.14), à renoncer aux sollicitations de ce péché. « Car si, après avoir reçu la connaissance de la vérité, nous vivons délibérément dans le péché, il ne reste plus pour nous de sacrifice pour les péchés. La seule perspective est alors l’attente terrifiante du jugement. » (Hé 10.26-29).
Se juger ou se discerner, c’est reconnaître ces tendances profanes en nous et leur opposer un non catégorique, c.-à-d. refuser de pécher volontairement lorsque la tentation se présentera. En nous jugeant ainsi, nous rendrons le jugement et les corrections du Seigneur inutiles (v. 31-32).