Je bâtirai mon Église

CHAPITRE XVI

Les remèdes à la situation actuelle

« À qui veut régénérer une société en décadence,on prescrit avec raison de la ramener à ses origines. »
(Léon XIII.)

A. REMÈDES PROPOSÉS

La crise de l’Eglise ne date pas d’aujourd’hui, elle est latente depuis le XVIe siècle, aussi a-t-on cherché depuis la Réforme à lui donner différentes solutions.

1. « Revivifier » l’Eglise.

Les conventicules piéristes (ecclesiolae in ecclesia) les « Protestantenvereine » de Richard Rothe, l’expérience de Sulze de ranimer la vie de l’église par les activités religieuses1, les rencontres amicales et les « fraternités évangéliques » furent autant de tentatives — et autant d’échecs — pour transformer l’Eglise.

1 Réforme de Sulze : voir E. Sulze : Die evang. Gemeinde (1891). Die Reform der evang. Landeskirchen nach den Grundsätzen des neueren Protestantismus dargestellt (1906).

On a cherché par différents efforts : évangélisation populaire, mission intérieure, action sociale, à rétablir le lien entre l’Eglise et le peuple qui la boudait. On dut pourtant bientôt reconnaître que le divorce entre l’Eglise et la masse des païens christianisés était bien plus profond qu’on n’osait se l’avouer et que tout nouveau rapprochement entre eux ne se ferait qu’au prix d’une concession de la part de l’Eglise, d’un renoncement à sa vocation propre et d’un alignementsur les conceptions du monde.

Actuellement encore beaucoup de chrétiens sincères cherchent lacrénovation de l’Eglise par des moyens analogues : cercles de discussion, ouvroirs, ventes de charité, patronages et groupes de jeunesse cherchent à intégrer peu à peu les indifférents à la vie de l’église ; des visiteurs de paroisse vont de foyer en foyer, s’efforçant de « relancer » les protestants inscrits en cherchant à les intéresser aux activités de l’église ; de grands rassemblements protestants et des Assemblées de l’Eglise veulent démontrer la «&nbs;vitalité du protestantisme » et redonner aux fidèles souvent complexés en face du catholicisme massifié, la conscience de leur force. La préparation de ces rassemblements, cherche à grouper des spécialistes de toutes les branches de l’économie et de la culture autour d’une confrontation des différents points de vue avec la Bible. Ce sont là certainement des expériences intéressantes, mais tous ces palliatifs ne vont pas à la racine du mal.

D’autres pensent que le renouveau de l’église est lié à un renouveau liturgique. (Pomeyrol, Taizé, Grandchamp, Berneuchen…)

Pour d’autres encore, tous les maux de la chrétienté proviennent de ses divisions et ils cherchent le remède dans la grande union de toutes les églises qui se réclament de Christ, sans ditinction. Le Conseil œcuménique des Eglises et le Concile œcuménique de l’Eglise romaine cherchent, chacun à sa manière, à apporter la solution au problème de l’Unité chrétienne. Certaines églises et quelques mouvements protestants se sentent la vocation de rapprocher les différentes branches historiques du christianisme, fût-ce par un retour des « frères séparés » dans le giron de la sainte Eglise catholique romaine. L’engouement du grand public pour ces tentatives de rapprochement encourage leurs promoteurs et risque de précipiter le mouvement.

2. Les résultats.

Il n’est pas inutile d’entendre ce que des docteurs de l’Eglise protestante pensent de ces essais. Après avoir étudié les différents systèmes de rénovation proposés, le Professeur Hilbert conclut :

« Je tiens pour extrêmement important que l’on quitte enfin cette illusion et qu’on se dise clairement et fermement : il est impossible de transformer des églises multitudinistes, dans leur ensemble, en communautés vivantes. C’est en vain que nous cherchons à donner à nos églises, qui se recrutent par voie de naissance, l’apparence — À l’intérieur comme à l’extérieur — des églises de professants ! Nous devons dire franchement et clairement que nos paroisses ne sont, malgré tout, pas de véritables églises et ne pourront jamais le devenir. »2

2 Dr G. Hilbert : Ecclesiola in ecclesia, p. 54,

3. Les causes de l’échec.

Pourquoi ? « parce que ce faux idéal conduit les églises à exiger de leurs membres une vie pour laquelle ils ne sont pas mûrs et que, par nature, ils ne pourront jamais vivre » n’étant pas nés de nouveau.cCette tentative, G. Hilbert la qualifie de Schwärmerei (illuminisme), le reproche majeur que les églises établies font généralement aux « sectes », elle ne conduit selon lui qu’à l’insuccès, aux déceptions, au gaspillage des forces et à la paralysie totale. « C’est une utopie de mettre les gens au travail avant qu’ils ne soient chrétiens, une illusion de croire que par l’activité ils deviendront chrétiens »3 et tant que les visiteurs de paroisse, les responsables des mouvements de jeunesse et de divers cercles et secteurs d’activité de l’église, ne seront pas réellement nés de nouveau, ils ne pourront pas conduire ceux dont ils s’occupent, à la véritable vie chrétienne. Et tant qu’il n’y aura pas de vrais chrétiens nés de nouveau, il n’y aura pas de véritable église chrétienne.

3 Ibidem, p. 65.

Si, par suite de la prédication fidèle et de l’activité patiente d’un pasteur converti, une ecclesiola de vrais chrétiens se constitue dans une église de multitude, ce groupe devra s’attendre aux plus grandes difficultés de la part de la majorité de l’Eglise. Bien des pasteurs en ont fait l’expérience4.

4 «&nbso;Voir A. Lüscher : Wer glaubt, der flieht nicht. — W. Ninck : Christliche Gemeinde heute, pp. 255-267.

Dans Erweckung heute le Dr O. Riecker tire les conclusions d’un réveil qui a fait irruption dans une paroisse multitudiniste :

« Dans la communauté de l’Eglise chacun a les mêmes droits. Elle est constituée par la totalité des baptisés qui se trouvent en relations plus ou moins directes avec elle et qui paient leurs cotisations. Que se passe-t-il lorsque, du sein de ceux qui ont été intégrés à l’Eglise par la naissance, se détache un groupe de gens qui sont parvenus à la vie par la nouvelle naissance ? Si on se cramponne à la régénération baptismale, un tel événement n’est pas considéré comme valable et sera refusé sous prétexte qu’il est hyper-spirituel, illuministe (schwärmerisch) et qu’il divise l’Eglise. Lorsque de telles propositions sont exprimées par les fonctionnaires ecclésiastiques dans l’exercice du ministère de la prédication, le groupe des réveillés se trouve généralement refoulé en marge de l’Eglise ou exclu. Ce fut le sort de A.H. Francke à Leipzig et de John Wesley en Angleterre. L’uniformité statique de l’Eglise ne doit pas être rompue, sa « paix » ne doit pas être compromise. Cela crée déjà de l’effervescence lorsque le pasteur défend la doctrine biblique de la nouvelle naissance, qu’il parle de ses dons et ses grâces, de sa nécessité et de sa dignité spirituelle. Mais s’il se constitue un groupe de chrétiens chez lesquels ce fait n’est pas seulement prêché, mais vécu, alors l’effervescence augmente, On accepte encore la prédication ; on la classe dans le domaine de l’expression d’opinions qui n’engagent personne — après cela viendra un autre pasteur. Mais lorsque se forme un groupe de disciples qui prouvent que tous ces thèmes sont capables de créer la vie, ils démontrent par leur seule existence, et encore plus par leur comportement, le mensonge de l’habituelle position religieuse bourgeoise, leur présence révèle qu’il existe autre chose au-delà de cette position, alors des tensions naissent. Prêcher la conversion n’obtiendra jamais un effet aussi révolutionnaire qu’un groupe de jeunes qui ne fréquentent plus le café, ne participent plus aux bals, ni aux fêtes des sociétés, qui méprisent théâtre et cinéma, mènent une vie pure et commencent à agir pour Christ. Le « monde » qui vient d’être brutalement secoué dans sa quiétude, déclare que ces « fanatiques » sont fous et s’institue par là comme norme, illégalement même comme norme ecclésiastique. Les chrétiens habitués aux compromis crient au légalisme lorsque la licence cesse et que des pas concrets vers la sanctification sont accomplis, par exemple en évitant de fréquenter les lieux où l’esprit du monde règne souverainement. Les plus gravement touchés seront les membres d’église bien fondés mais qui n’ont pas la Vie. Ils voient cette vie dans les réveillés et se trouvent placés devant le dilemne : veulent-ils la reconnaître et la rechercher ou doivent-ils sous un prétexte quelconque la décliner. Avec le Réveil s’opère une claire séparation des esprits. Ce qui est le plus douloureux pour le vieil homme, c’est que la position neutre n’est pas possible. il faut se décider. Et si on ne dit pas oui, on dit non. »5

5 Dr Otto Riecker : Erweckung heute, pp. 54-57 (Brockhaus, 1958).

« Il n’y a rien que le chrétien d’église supporte aussi difficilement que le regroupement des croyants. »6

6 Ibidem, p. 62.

« Dans la chrétienté romaine, orthodoxe ou protestante, une réforme réelle est pratiquement impossible, car si elle se faisait selon la volonté du Seigneur, la chrétienté cesserait d’exister et laisserait la place à l’Eglise de Jésus-Christ. En théorie, on peut admettre la possibilité de cette mutation radicale, au moins pour telle assemblée locale privilégiée ; mais les faits semblent nier cette possibilité. On ne voit pas dans l’histoire, de groupement local se libérant, en bloc, et cela, sans doute, parce qu’étant composé en partie, et parfois en majorité, d’inconvertis, ses transformations ne peuvent être que religieuses et non spirituelles. La seule solution au problème est que les enfants de Dieu sortent de la chrétienté. » (G. Millon.) !7

7 Combats pour l’Eglise, p. 29.

4. L’unité apportera-t-elle la solution ?

Nous avons dit ailleurs ce que les chrétiens évangéliques attendent des efforts œcuméniques actuels8.

8 Voir Que Tous soient Un (Ed. litt. biblique, Bruxelles), pp. 47-79.

Ecoutons ce que pense un docteur d’une des grandes Eglises de la possibilité de retrouver l’Ekklesia par le moyen de ces unifications :

« En insistant sur la nécessaire réunion des Eglises-corps juridiques, on surestime l’institution et l’on favorise le cléricalisme, identification erronée de l’Eglise et de l’Ekklésia. Le plus souvent là où l’on a opéré la fusion de plusieurs Eglises, la fraction la plus cléricale a pris le dessus et la moins cléricale a été battue. Ce seul fait amènerait à conclure que ce mouvement doit logiquement aboutir au triomphe de l’Eglise qui est la plus « Eglise », c’est-à-dire l’Eglise de Rome.

On cherche à unifier dans un même organisme les Corps ecclésiastiques historiques façonnés par les siècles ; combien plus important serait que les fidèles et très spécialement les personnalités en charge dans les Eglises fussent prêts à coopérer dans un esprit de communion fraternelle… »

« On a souvent entendu parler dans certains cercles œcuméniques de la « redécouverte de l’Eglise » comme du plus grand événement de notre époque. A mon avis, il ne s’agit là nullement d’une redécouverte de l’Ekklesia du Nouveau Testament, mais de quelque chose de tout différent, à savoir d’un renforcement de ce faux ecclésiasticisme dont la fin dernière — on ne s’en rend pas encore compte — ne peut être que l’Eglise romaine. » « On ne fabriquera pas une vraie Ekklesia à partir de vingt Eglises-Institution. La communauté fraternelle ne peut naître que d’une connaissance personnelle de Christ qui implique simultanément la volonté de communion fraternelle en Christ. » (E. Brunner.)9

9 Malentendu de l’Eglise, pp. 140-141, note p. 169.

Ecoutons ce que Calvin en disait voici plus de quatre siècles :

« Saint Hilaire, au livre des Conciles, use de cet exorde : à savoir que c’est un nom de belle apparence et un titre favorable que le titre d’unité, mais qu’il n’y à d’autre vraie paix en l’Eglise que celle qui est de Christ. Voilà une sentence digne d’être mise en avant chaque fois que l’on traite de réduire la chrétienté en paix et concorde, et principalement lorsqu’il est question de s’accorder en doctrine. Car, d’autant que tous les hommes craignant Dieu et de sens rassis fuient les dissensions et ont en horreur les débats contentieux, sitôt qu’on parle de les apaiser, il ne se peut faire que ce propos ne leur soit agréable. Et quel est l’homme (sinon qu’il fût du tout brutal) qui ne prête volontiers l’oreille si on délibère de pacifier l’Eglise chrétienne et qui n’y adonne son cœur ?… Mais parce qu’il y a des ennemis de la vérité, fins et cauteleux, qui s’insinuent sous cette couverture pour abâtardir la pure doctrine chrétienne, il est besoin de bien et prudemment discerner quelle paix on nous apporte. Et tout ainsi que Jésus- Christ nous recommande partout la paix, Il nous enseigne aussi que le seul lien pour l’entretenir est la vérité de son Evangile. Par quoi, il ne faut pas que ceux qui tâchent de nous détourner de la pure confession de l’Evangile nous abusent sous ce nom de concorde… » Puis Calvin s’élève contre les « bâtisseurs d’une concorde fardée qui nous laissent tellement la moitié de junte que cependant il n’y à nulle partie de sa doctrine qu’ils n’obscurcissent ou barbouillent de quelque mensonge. Et, pour bien colorer une telle malice, ils l’appellent réformation.»10

10 J. Calvin : La Vraie Façon de réformer l’Eglise (Labor et Fides, Genève, 157), p. 9.

« Le chemin vers l’unité de l’Eglise, dit K. Barth, qu’il parte d’ici ou de là, ne peut être que celui de son renouveau. Mais renouveau signifie repentance. Repentance signifie conversion : non celle des autres, mais la nôtre propre. Le problème que le Concile romain pose au Conseil mondial des Eglises n’est-il pas celui de la conversion, et donc du renouveau de nos Eglises ? »11

11 Karl Barth : Réflexions sur le IIe Concile du Vatican, p. 30.

B. NÉCESSITÉ D’’UNE SECONDE RÉFORMATION

1. Relativité de la Réforme.

Que l’Eglise du XVIe siècle ait eu besoin d’être réformée, nul ne le conteste plus, pas même les catholiques, du moins pas les plus courageux d’entre eux12. Que cette œuvre de réformation n’ait pu être achevée en quelques années, nul ne le nie, pas même les Réformateurs. Calvin écrivait :

12 « Le lecteur catholique d’aujourd’hui ne pourra pas apprendre sans honte la manière dont l’Eglise apostolique fut trahie par tous ceux qui prirent part aux trafics politiques et financiers sur les indulgences, sur la nomination au siège épiscopal de Mayence et sur l’église Saint-Pierre parce que, depuis longtemps déjà, on avait, dans l’Eglise, trahi l’Esprit des apôtres. Même aujourd’hui l’Église catholique n’est pas prête à se reconnaître coupable. » H. Küng : Structures de l’Eglise, p. 136.

« Je confesse bien, quand on ne peut du premier jour obtenir une réformation entière, que c’est quelque chose d’obtenir déjà les principaux points, sans cesser toutefois de poursuivre ce qui manque. »13

13 J. Calvin : La Vraie Façon de réformer l’Eglise (Genève, 1957), p. 10.

Dans certains cas cependant on a essayé de limiter au strict minimum les changements à introduire dans l’Eglise14.

14 « La réformation anglaise a cherché à préserver autant d’éléments de l’Eglise médiévale que cela paraissait compatible avec l’élimination des abus du Moyen-Age. » Mc.Gregor : Corpus Christi, p. II. « On apprend au jeune anglican qu’à la question : où était l’Eglise d’Angleterre avant la Réformation ? il doit répondre par cette autre question : où était votre visage avant que vous ne vous soyez débarbouillé ? » Leonard Hodgson : The Doctrine of the Church as held and taught in the Church of England (Oxford, 1948), p. 7.

La Réforme n’est plus un essai de restauration de l’Eglise primitive mais un « débarbouillage » de l’Eglise romaine. C’est une thèse qui connaît une faveur croissante, surtout dans la perspective oecuménique actuelle. Voir J. Courvoisier : « De la Réforme comme Principe critique du Protestantisme » Verbum Caro, 1953, pp. 11 ss. Toute la Réforme selon cet auteur n’a voulu être qu’« une note marginale dans le contexte de l’Eglise établie, une question posée à cette Eglise » (p. 17).

On se rappelle qu’à partir de 1524, Luther a amorcé un tournant fatal dans son œuvre réformatrice, évitant avant tout de rompre avec les autorités civiles de l’Empire. A partir de ce moment il jettera l’anathème sur les promoteurs de la « Réformation radicale ». On a fait remarquer que la Confession d’Augsbourg définissait l’Eglise sans aucune mention de la Bible15. D’ailleurs Luther prétendait que l’Ecriture ne parlait pas de l’Eglise « extérieure »16 et qu’elle laissait les hommes organiser celle-ci suivant leur bon plaisir17 « renonçant ainsi expressément à tout appui scripturaire pour son église populaire »18

15 Mc Gregor : Corpus Christi, p. 8.

16 W. A. 6, 296.

17 W. A. 6, 407 ss.

18 K. Ecke : Schwenkfeld, p. 45.

Zwingli de son côté, placé devant l’alternative : anabaptistes ou Conseil de la ville de Zurich choisit de sacrifier les premiers dans espoir de gagner la masse. Calvin laissa tomber plusieurs aspects de l’Eglise apostolique pour maintenir « la paix de l’Eglise ». Devant les choix qu’ont faits les principaux promoteurs de la Réforme, on comprend le surnom d’« hommes du mi-chemin » qui leur fut donné par les fondateurs des Eglises libres19. On comprend aussi que l’idée de la nécessité d’une « seconde réformation » ou d’une continuation de l’œuvre des Réformateurs ait pris pied très tôt dans les Eglises de la Réforme.

19 Le réformateur silésien Caspar Schwenckfeld disait de Luther : « Docteur Martin nous a conduits hors d’Egypte à travers la Mer Rouge dans le désert ; il nous laisse demeurer et errer là sur des chemins raboteux en persuadant chacun que nous sommes déjà dans la terre promise. » Schwenckeld (cité par K. Ecke, op. cit., p. 34). « Malgré des progrès réels, malgré la sincérité des efforts, la Réforme du XVIe siècle est restée une « chrétienté », enfermant en elle le monde des inconvertis, associée au monde, opposée aux réformes nouvelles et trop souvent favorable aux abandons de la pensée de Christ. Elle restait donc à réformer. »

« La Réforme n’a pas su dégager l’Eglise de Jésus-Christ des structures fondamentales de la « chrétienté. » G. Millon : Combats pour l’Eglise, pp. 10, 24.

« L’œuvre de renouvellement si prometteuse de Luther s’est arrêtée à mi-chemin. » O.S. von Bibra : Préface à Schwenckfeld de K. Ecke, p. 10.

« La Réformation a restauré le centre de l’Evangime mais a manqué de rendre à l’église son caractère d’église de croyants. » H. S. Bender : These are my People, p. 75.

Alors que certains théologiens réformés (J. Courvoisier) ou luthériens (Vilmos Vatja) s’efforcent de montrer que les Réformateurs ne voulaient que purifier l’Eglise romaine des abus tout en restant dans l’Unam Sanctam catholicam, des théologiens catholiques comme H. Küng leur reprochent de ne pas être allés jusqu’au bout du chemin amorcé.

« Même des théologiens évangéliques admettent aujourd’hui que Luther et, partant, les autres Réformateurs ne s’appuyèrent pas, dans tous leurs propos et thèses, sur Paul et l’Ecriture, et qu’ils ont erré, dans cette mesure même, sur des points particuliers de la connaissance de la foi… Certes, on ne peut même pas nier que la Réformation ne nous ait pas amené cette restauration de l’Eglise au sens du christianisme primitif qu’attendait Luther… » H. Küng : Concile et Retour à l’Unité, p. 67. « Voilà pourquoi, conclut H. Küng, l’Eglise catholique devait récuser la Réforme de Luther ! » Ibid., p. 68.

Plaisanterie ? En tout cas ironie cruelle pour les théologiens protestants !

2. Nécessité d’une seconde réformation (Ecclesia reformanda quia reformata : L’Eglise qui est réformée doit être réformée).

Dans cette formule qui date probablement de Voetius et que certaines églises ont prise comme devise (en l’accentuant encore : semper reformanda : doit toujours être réformée) réside probablement le secret de la guérison de l’Eglise.

Bien des chrétiens et des hommes d’église l’ont affirmé depuis le XVIe siècle.

En 1690 déjà, John Robinson s’adressant aux Pères pèlerins, partant pour le Nouveau Monde, déplorait l’attachement inconditionnel des luthériens et des réformés aux positions de leurs fondateurs :

« Je vous adjure devant Dieu de ne me suivre qu’en tant que vous m’avez vu suivre Jésus-Christ. Si Dieu vous révèle quelque chose par un autre de ses serviteurs, soyez aussi prompts à obéir que si vous l’aviez reçu par mon ministère. Je suis absolument convaincu que le Seigneur a d’autres vérités à nous communiquer par sa sainte Parole. Pour ma part je ne puis pas assez déplorer la condition de ces églises réformées qui ont acquis une certain degré de religion, mais ne veulent pas aller au delà de leur réformation. Les luthériens ne peuvent voir que ce que vit Luther ; ils mourraient plutôt que d’accepter tel aspect de la vérité révélée à Calvin. Quant aux calvinistes, ils se cramponnent à l’héritage laissé par ce grand homme de Dieu, qui pourtant ne savait pas toutes choses. C’est une pauvreté lamentable, car, si ces hommes ont été, en leur temps, des lampes, qui brûlèrent et luirent dans les ténèbres, ils n’avaient pas encore pénétré dans tout le conseil de Dieu. S’ils vivaient de nos jours, ils seraient prêts à embrasser une lumière plus intense que celle qui les avait d’abord éclairés. Car il est impossible, en effet, au monde chrétien plongé encore si récemment dans les épaisses ténèbres anti-chrétiennes d’arriver tout d’un coup à la perfection de connaissance. »20

20 Cité par Broadbent : op. cit., p. 246.

Quelques voix du XIXe siècle.

Au XIXe siècle les hommes du Réveil et les fondateurs des Eglises libres parlaient avec force de la nécessité de continuer l’œuvre des Réformateurs.

Les partisans du Réveil de Genève au XIXe siècle « étaient persuadés que les Réformateurs n’avaient jamais eu le dessein de donner à l’Eglise une forme extérieure invariable et valable pour tous les temps, ni d’imposer à la chrétienté un organisme irréprochable et immuable, mais plutôt qu’ils avaient voulu obtenir pour l’Eglise la liberté avant tout, au lieu de la servitude romaine. »21

21 G. Ischbeck : John Nelson Darby, p. 54.

Alexandre Vinet proclamait :

« Aujourd’hui même, quelle que soit l’importance de l’événemen du seizième siècle, la Réformation est encore une chose à faire, une chose à laquelle Luther et Calvin n’ont fait que préparer un champ plus uni et une porte plus large. Ils n’ont pas, une fois pour toutes, réformé l’Eglise, mais affermi le principe et posé les conditions de toutes les réformes futures. La Réformation fut une œuvre saine et bénie, parce qu’elle ne voulut relever que de l’Evangile éternel, et ne consentit sur aucune question à remonter moins haut. Pour faire comme elle, ne vous arrêtez point à elle ; mais retournez d’un élan et sans transition à la source large et pure de toute vérité »… « Il nous faut opter, le catholicisme nous presse ; nous devons être franchement protestants. Nous avons mi beaucoup de lambeaux catholiques ; maintenant il nous faut A décidément nous habiller de neuf… »

« Le semi-catholicisme où nous faisions halte est désormais épuisé : il n’y a de vivace que le catholicisme entier et le protestantisme entier ; il n’y a de vivant que l’Evangile. »

« L’imperfection de l’œuvre réformatrice du XVIe siècle tient à ce que la doctrine de l’Eglise ne fut point approfondie ou la question ecclésiastique nettement résolue, alors que toutes les autres l’étaient. Ce que les Réformateurs, qui ne pouvaient tout faire ni tout voir, ont laissé à nos soins, c’est précisément cela. »22

22 A. Vinet : Liberté religieuse et Questions ecclésiastiques, p. 594 et p. 636. — Etudes sur la Littérature française du XIXe siècle, t. II, p. 392.

Le comte Agénor de Gasparin affirmait de son côté :

« Lorsque les Réformateurs, au seizième siècle, se sont efforcés de reconquérir le domaine du principe chrétien, ils n’y ont qu’imparfaitement réussi ; ils ont saisi le dogme ; l’Eglise leur a échappé… Il faut achever la réformation. »23

23 A. de Gasparin : Innocent III, p. 192.

« Les principes violés au seizième siècle se vengent au dix-neuvième. »

« Il est nécessaire que nous achevions de devenir protestants, afin de devenir vraiment chrétiens. »24

24 A. de Gasparin : Les Ecoles du Doute et l’Ecole de la Foi, p. 382.

Ceux qui restaient dans l’Eglise établie n’en réclamaient pas moins une réforme :

Adolphe Monod, dans son sermon sur la vocation de l’Eglise, critique ceux qui « réveillent un Luther plus luthérien que celui du XVIe siècle, et veulent à jamais fixer l’Eglise dans les pensées et les institutions d’un homme faillible qui a saintement protesté d’avance contre un si aveugle hommage. »25

25 25 Sermons choisis (Fischbacher, 1902), p. 100.

« Il y a une société sur terre qui a communion avec Jésus-Christ, qui possède Jésus-Christ, qui réalise Jésus-Christ, qui demeure en Jésus-Christ et en qui Jésus-Christ demeure. Cette société c’est Eglise. L’Eglise, mais quelle église ? L’Eglise contemporaine ? je ne sais, mais l’Eglise primitive ; l’Église telle qu’elle est ? je ne sais, mais l’Eglise telle qu’elle doit être ; l’Eglise enfin qui est l’Église et qui, si elle n’existe pas, doit être recherchée par une réforme. »26

26 Ad. Monod : Ibid., p. 83,

D’autres voix se joignirent à eux depuis lors pour exprimer le même désir :

« Il faut que la Réforme ne soit pas renvoyée au XVIe siècle, comme une insurrection une fois accomplie, mais qu’elle se renouvelle et se continue sans faiblesse, nous souvenant qu’il n’y a pas de vie saine, joyeuse, si les éléments vieillis, épuisés, ne sont pas éliminés. » (Ernest Fontanès.)

« La réformation du XVIe siècle a été absolument insuffisante, n’a été qu’une demi-réforme. Elle a été une réforme quant aux conséquences, mais non quant aux principes. » (J. Izoulet.)27

27 La Métamorphose de l’Eglise, p. 30 (cité par Francus, p. 277).

Témoignages actuels.

Actuellement ces voix se font de plus en plus fortes. Ce sont celles d’hommes bien placés pour voir l’évolution de l’Eglise :

« La réformation de l’Eglise, qui cesse de la rendre conforme à ce monde mais la transforme cet la renouvelle, ne doit jamais être envisagée comme un acte unique, définitif, mais comme une action permanente sans cesse en train de s’accomplir. » (Visser’t Hoofr.) 28

28 Renouveau de l’Eglise, p. 48

« C’est dans la branche réformée (issue de la Réformation de Zwingli et de Calvin) que, sans contredit, la conscience du semper reformanda (qui doit toujours être réformée) est restée vivante. Il est vrai que les églises réformées du continent européen sont aussi conservatrices, aussi jalouses de maintenir leur cadre traditionnel, que les églises luthériennes. Mais ce principe a trouvé ses effets dans les églises libres du Nouveau Monde. » (E. Brunner.)29

29 Dogmatik III, p. 112.

« Si la Réforme est un critère du protestantisme, elle nous invite à un examen de conscience sérieux et approfondi. Quel que soit le jugement que l’on porte sur elle, la distance que nous constatons entre ce qu’ont voulu être les Eglises réformées au XVIe siècle et ce qu’elles sont devenues de nos jours doit porter à réfléchir. »

« Il y a une façon de dire : « Nous avons les Réformateurs pour pères » qui ressemble étrangement au : « Nous avons Abraham pour père. » (J. Courvoisier.)30

30 « De la réforme comme principe critique du protestantisme », Verbum Caro 1953 III, p. 23.

« La réformation d’il y a quatre cents ans s’est arrêtée en chemin ; il faut l’achever. » (H. Venske.)31

31 Vollendete Reformation, p. 90.

« La réformation permanente de l’Eglise c’est donc l’obéissance de l’Eglise à l’Esprit, c’est accepter que Dieu fasse avancer, changer, son Eglise, que celle-ci ne soit pas installée dans une révélation qu’elle s’approprie. :» (Jacques Ellul.)32

32 Protestantisme français (Paris, 1945), p. 151.

« Nous nous rapprochons du point où les circonstances seront mûres pour une seconde réformation. » (W. Ninck.)33

33 Christliche Gemeinde heute, p. 31.

« Notre devoir, décrétait la troisième assemblée œcuménique à New-Dehli (1961) est d’examiner les structures de nos Eglises et de juger si elles aident ou entravent le travail d’évangélisation. Le scandale qui enlève à l’Evangile toute signification aux yeux des gens du monde incroyant et détourne d’une conversion éventuelle de sérieux chercheurs, n’est plus le vrai scandale de la foi : Jésus-Christ crucifié. C’est bien plutôt ce faux scandale de nos propres attitudes et structures ecclésiastiques. Voilà ce qui interdit à l’Evangile de défier le monde. » Elle reprenait ainsi une affirmation énoncée par la Commission d’études du Conseil œcuménique quelques années auparavant : « La situation de l’Eglise dans le monde actuel est si grave que beaucoup de ceux qui portent le souci de son avenir sur leur cœur, sont convaincus que seule une révolution pourra la replacer dans une position qui lui permette d’accomplir la volonté de Dieu. »

« La Réforme de notre Eglise est toujours devant et non pas derrière elle. » (Karl Barth.)34

34 Foi et Vie (1948), p. 495. La résolution de la commission d’études du Conseil œcumenique est citée d’après Dilschneider : Gefesselte Kirche, p. 166.

« Le maintien de l’Eglise et son salut se réalisent (et se réalisent seulement) par le renouvellement de l’événement qui constitue son essence, c’est-à-dire par le renouvellement de son rassemblement en une congrégation. Une église qui n’est pas en voie de se réformer constamment de cette réformation-là, conforme à sa formation, tombe irrémédiablement dans l’abîme de la non-existence, ou alors dans celui de la pseudo-Eglise ou du semblant d’Eglise. » (Karl Barth.)35

35 L’Eglise, p. 113.

« Notre fidélité à nous doit être, d’être prêts à de nouvelles réformes. » (Daniel Parker.)36

36 Devenir Témoin de l’Unité (Ed. de l’Epi, 1964).

«&nnbsp;Il s’agit de rechercher un forme nouvelle — peut-être aussi une forme ancienne oubliée — mais en tout cas une forme meilleure, mieux adaptée, plus judicieuse et plus adéquate, du comportement et de l’action de l’Eglise. » (Karl Barth.)37

37 L’Eglise, p. 127.

Voix catholiques :

On croirait entendre un écho de ces paroles du célèbre. théologien réformé dans celles du Père Hans Küng qui prône une réforme au sein de son église :

« re-formare : c’est redonner une forme primitive meilleure, former quelque chose de nouveau en transformant ce qui est dé « formé »38. En effet, la nécessité d’une Réformation semble s’imposer à l’Eglise romaine.

38 H. Küng : Concile et Retour à l’Unité, p. 7.

Le pape Paul VI ne disait-il pas dans son discours d’ouverture de la deuxième session du Concile de Vatican II :

« L’Eglise se regarde en Christ comme dans un miroir ; et si ce regard révélait quelqu’ombre, quelque déficience sur le visage de l’Église ou sur sa robe nuptiale, que devrait-elle faire d’instinct et courageusement ? C’est clair, elle devrait se réformer, ce qui constitue son devoir fondamental. »39

39 Pape Paul VI : Discours d’ouverture de la IIe session du Concile du Vatican.

H. Küng dans son ouvrage préparatoire au Concile avait écrit :

« Si nous résumons tout ce que nous avons dit sur l’Eglise en tant qu’Eglise d’hommes pécheurs, si nous résumons tout ce qui s’est passé dans cette histoire profane et pécheresse de l’Eglise : ce qu’il y a en elle d’humain et de trop humain… il n’y a plus qu’à recourir à la métanoïa, à une conversion de la pensée et de l’action… Dans la mesure où l’Eglise est déformée, elle doit se réformer : Ecclésia reformanda ! »40

40 H. Küng : Concile et Retour à l’Unité, p. 31.

Le défi de Rome.

L’œuvre de réformation interne entreprise dans l’Eglise de Rome est un défi que les catholiques n’ont pas manqué de lancer aux « réformés ».

« Il n’y a peut-être pas d’attribut plus dangereux, parmi ceux que peut se conférer une Eglise, que l’attribut « réformé ». « Eglise réformée » (que ce soit réformée-calviniste ou réformée-luthérienne) peut même facilement signifier un refus d’une plus ample réformation : nous sommes réformés. »41

41 H. Küng : Concile et Retour à l’Unité, p. 87.

Les théologiens protestants ont bien compris ce défi et l’ont transmis à leur Eglise :

« Au moment où l’Eglise romaine tente un redressement, que penser d’un protestantisme à bien des égards plus « romain » que le catholicisme lui-même ? Certes le catholicisme a intégré du paganisme dans son système mais en le contrôlant, tandis que le protestantisme, après l’avoir rejeté avec éclat, l’a manifestement repris, presque sans s’en douter, pour se laisser ronger par cette influence étrangère. » (Roland de Pury.)42 « Comment se fait-il que le protestantisme ne cherche pas, avec une énergie au moins égale à celle des Pères de Rome, un renouveau, une mise à jour, qui semble aussi souhaitable chez nous que chez eux. » (J. de Écrarstens)43

42 Cité par J. de Senarclens : La Réforme Hier et Aujourd’hui, p. 10.

43 La Réforme…, p. 12.

Dans une étude publiée en plusieurs langues après la première session du Concile, Karl Barth écrit :

« Face au mouvement de là-bas, pensons-nous, parlons-nous et agissons-nous en vue d’un mouvement qui nous serait propre, qui ne consisterait pas seulement dans la sauvegarde du fameux « héritage de la Réformation », pas seulement dans le maintien de nos propres conventions et traditions (comme si de notre côté tout était en ordre), pas seulement en toutes sortes de pourparlers actuels, d’agitations, de corrections, d’innovations, mais en l’expérience et la fécondité d’une crise fondamentale ? Sait-on en somme — dans les Eglises si vigoureuses des Etats-Unis par exemple, mais aussi de ce côté-ci de l’Atlantique — ce que pourrait être une telle crise fondamentale et jusqu’où elle pourrait mener ?… Nous-mêmes en Europe occidentale existons-nous réellement en tant qu’ecclesiae reformandae ?… N’y a-t-il pas chez nous aussi une véritable hostilité envers toute vraie inquiétude ?… Que dire du fait que Grundtvig exerce au Danc- mark une influence incomparablement plus grande que celle de Kierkegaard ? »44

44 K. Barth : Réflexions sur le IIe Concile du Vatican (Labor et Fides, oct. 1963), pp. 21-22.

Purifier l’Eglise.

Des voix s’élèvent réclamant une purification de l’Eglise de toutes les doctrines étrangères, le retour au modèle apostolique, la renonciation au système constantinien.

« Purifier l’Eglise » tel serait donc l’objectif de la Réforme, tant au XXe qu’au XVIe siècle. La purifier de toute influence étrangère à l’Evangile, qu’elle vienne directement du dehors, ou alors de ses propres traditions. Et pour cela opérer une révision systématique de ses doctrines et de ses pratiques. » (J. de Senarclens.)45

45 La Réforme…, p. 18.

« Ce qui a constitué l’Eglise à son origine, la constitue toujours de nouveau, lui confère sans cesse sa réformation. Si elle n’est pas en voie de réformation constante, cela indique qu’elle à succombé à la tentation et qu’elle n’est plus l’Eglise. » (Karl Barth.)46

46 L’Eglise, p. 121.

« Il est indéniable que les communautés du Nouveau Testament présentent de plus grandes analogies avec nos Eglises libres qu’avec nos Eglises nationales. On peut se demander si le lien établi depuis Constantin entre l’Eglise er l’Etat ne repose pas sur une immense erreur de la foi de l’Église ainsi que sur une erreur de jugement, tout aussi grande de la part de l’Etat. » (Karl Barth).47

47 L’Eglise, p. 162.

« Le retour au christianisme ne pourra se faire que par une rupture totale avec l’évolution de l’Eglise jusqu’à ce jour… » (Rendtorff.)48

48 Die Taufe im Urchristentum, p. 55.

Mais quel sera le principe de cette « seconde réformation » ?

3. Le principe d’une réforme.

Il ne saurait être autre que celui de la Réforme du XVIe siècle : sola scriptura : l’Ecriture seule, mais ce principe devra simplement être appliqué à l’Eglise comme les Réformateurs du XVIe siècle l’ont appliqué à la foi individuelle.

« Le vrai principe de la réforme, c’est le retour pur et simple à l’autorité des Ecritures. » (A. de Gasparin.)49

49 Les Ecoles du Doute…, p. 38.

Le Dr Visser’t Hooft écrit :

« Nombreux sont ceux qui ont cherché un renouveau en rompant avec la Bible ou au contraire en la complétant et en la corrigeant. Il faut pourtant admettre cette simple vérité qu’en dehors de la Parole de Dieu, il n’existe en ce monde aucune autre source de renouveau, parce que la Bible est le récit authentique de l’unique événement radicalement nouveau qui se soit produit dans le monde. Toute autre nouveauté en est dérivée, ou bien elle n’est nouvelle qu’en apparence. »50

50 W. A. Visser’t Hooft : Renouveau de l’Eglise, p. 62.

P. Jalaguier disait déja :

« La doctrine ecclésiastique du protestantisme, comme sa doctrine dogmatique, doit reproduire intégralement la doctrine biblique ; là est la condition de sa puissance et de sa durée, car là est la raison de son existence. Le protestantisme est le biblicisme, ou il n’est rien ; s’il perd cette base, il perd terre, et il dérive ou vers le catholicisme, ou vers le rationalisme, ou vers l’illuminisme. »51

51 P. Jalaguier : De l’Eglise, p. 358.

C’était ce que voulaient les hommes du Réveil du XIXe siècle :

« Notre programme est bien simple. — Ne rien inventer, retourner à l’ancien, au plus ancien ; ne pas réagir contre la Réforme, la continuer au contraire ; poursuivre la restauration de l’autorité en dépouillant ce que nous avons encore de catholique, et en nous modelant humblement sur ce que l’Ecriture a déclaré, sur ce que les apôtres ont fait. » (A. de Gasparin.)52

52 Les Ecoles du Doute et l’Ecole de la Foi, pp. 394-395.

« Achever ce qui n’a été que commencé, opérer une dernière réforme dans la Réforme, en revenant au modèle apostolique. »53

53 Idibem, p. 384.

« Ce que la Réforme a entrepris, la Réforme ne l’a pas achevé… Elle s’est arrêtée avant d’avoir retrouvé les traces de l’Eglise de Jésus-Christ. Il faut achever la Réformation. Et qu’est-ce que la Réformation ? Un retour pur et simple au christianisme primitif, au modèle apostolique. La réformation du dogme a remonté jusqu’aux apôtres ; la réformation de l’Eglise remontera jusqu’à eux. »54

54 A. de Gasparin : Luther et la Réforme au XVIe Siècle, p. 45.

C’est ce que disait aussi le grand évangéliste Ruben Saïllens qui fut en même temps le fondateur de l’église évangélique du Tabernacle de Paris :

« La Réforme fut incomplète. Elle rendit au monde la Bible, mais ne lui rendit pas l’Eglise primitive. Le protestantisme fut donc vicié dès son origine par le levain de papisme qu’il conserva : confusion de l’Eglise et de la nation :; christianisme de naissance, et non de libre choix. La religion de l’avenir ne sera ni le catholicisme, ni le protestantisme, puisque, séparés sur tant de points, ces deux systèmes religieux se ressemblent en ce qu’ils ont tous deux mutilé l’institution divine par excellence, l’Eglise de Jésus-Christ. La religion de l’avenir naîtra d’un retour pur et simple au Nouveau Testament, source de la vie individuelle et de la vie collective, code unique et toujours actuel des régénérés et de la société des régénérés. »55

55 R. Saillens : Echo de la Vérité (Janv. 1896) cité par Francus, pp. 279-280.

C. RÉTABLISSEMENT DE L’AUTORITÉ DE LA BIBLE

La première tâche qui s’impose à ceux qui veulent réformer l’Eglise est de rétablir l’autorité de la Parole de Dieu. Tout le monde semble être d’accord sur ce point. Nous avions vu56 que c’était le principe de base des Réformateurs : Verbum basis est (le fondement c’est la Parole) — sola scriptura (l’Ecriture seule). Eric Fuchs, résumant la position de Calvin dans sa préface à « La vraie façon de réformer l’Eglise »57, écrit : « La vraie façon de réformer l’Eglise chrétienne, c’est de prendre au sérieux la Parole de Dieu, coûte que coûte ». Pour Calvin le critère de la vraie Eglise est la « conformité avec l’Ecriture »58.

56 Se reporter aux citations pp. 22-24, 30.

57 Genève 1957, p. 7.

58 Voir Institution, livre IV, ch. I, 10-12.

« L’Eglise premièrement constituée par les Apôtres est un exemple singulier de la vraie Eglise, lequel il nous faut ensuivre, si nous ne voulons grandement errer et faillir. »59

59 Calvin : Epître à Sadolet. Trois traités (Je sers, 1934), p. 53. « Premièrement nous protestons que pour la règle de notre foi et religion nous voulons suivre la seule Ecriture sans y mêler aucune chose qui ait été controuvée (c.à.d. inventée) du sens des hommes sans la Parole de Dieu : et ne prétendons pour notre gouvernement spirituel recevoir autre doctrine que celle qui nous est enseignée par cette Parole, sans y ajouter ni diminuer, ainsi que le Seigneur le commande. » 1er Article de la Confession de Foi de 1537.

1. La parole de Dieu est le seul fondement de l’Eglise.

P. Jalaguier opposait le catholicisme au protestantisme sur la question du rapport Ecriture-Eglise :

« Le catholicisme pose d’abord l’Eglise, et arrive à la Bible par l’Eglise ; le protestantisme pose avant tout la Bible, et arrive à l’Eglise par la Bible, parce que pour lui, la Bible seule est le dépôt de la Parole divine et la règle souveraine de la foi. » (P. Jalaguier.)60

60 De l’Eglise, p. 265,

Parmi les théologiens actuels, Karl Barth est celui qui, le premier, a insisté sur l’importance d’une nouvelle écoute de la Parole. Inlassablement il rappelle que hors de l’obéissance à la Parole il n’y a pas de salut pour l’Eglise.

« Il ne saurait être question d’une autorité ecclésiastique qui serait autre que la Parole de Dieu dans son témoignage biblique. »61

61 Karl Barth : L’Eglise, p. 122; voir aussi pp. 129 et 149. « L’Eglise de chaque époque subsiste ou tombe dans la mesure où elle se fonde sur le témoignage biblique de la révélation, qui reste normatif aujourd’hui comme il l’était du temps des pères. » « La source ultime et la norme finale c’est Celui-là seul qui a dit une fois pour toutes : « Celui gui vous écoute, m’écoute. » Die Schrift und die Kirche (Zollikon, 1947), p. 17.

Si l’autorité de la Bible est enlevée à l’Eglise, que reste-t-il ? « une fumée Pieuse et toutes sortes d’odeurs religieuses et morales ». Ibid.

« L’Eglise ne peut jamais et nulle part se défendre contre une interrogation que lui pose le témoignage biblique : pourquoi elle agit de telle façon et si elle ne ferait pas mieux de faire autrement. » Ibid., p. 16.

« L’objection fondamentale que l’on doit faire aux constitutions papales, mais aussi épiscopales et presbytériennes-synodales, c’est qu’elles ne favorisent pas la disponibilité, l’ouverture d’esprit et la liberté de la congrégation en face de la Parole de Dieu, ni la réformation de l’Eglise, mais elles leur font obstacle. Tous ces chemins sont arrivés aujourd’hui à leur point final. Les discussions entre les représentants de ces formes ccclésiastiques sont d’ores et déjà frappées de stérilité. » L’Eglise, p. 124.

« La Réforme nous a tout enlevé et ne nous a cruellement laissé que la Bible. »62

62 Karl Barth : Parole de Dieu et Parole humaine, p. 140.

« Est-ce que la vraie séparation entre nous n’est pas dans toutes les « Eglises », celle qui divise une pensée biblique et une pensée humaniste non biblique. »63

63 Foi et Vie (1948), p. 494.

Beaucoup de théologiens actuels affirment comme lui la nécessité de renoncer à tous les fondements, autres que l’Ecriture, sur lesquels on a essayé d’édifier les Eglises au cours des siècles.

2. Revenir à l’étalon biblique.

Emil Brunner écrit :

« Les signes de la vraie Eglise d’aujourd’hui, nous ne pouvons pas les connaître à la lumière des confessions de foi des Réformateurs, mais uniquement à la clarté de la Bible. »64

64 Emil Brunner : Les Eglises, les Groupes et l’Eglise de Jésus-Christ, p. 10.

« La notion de l’Eglise qui a cours en pays protestant ne vient pas seulement du Nouveau Testament, mais aussi de l’inflation de l’Eglise sous Constantin, en 312. C’est pourquoi nous devons toujours nous demander ; que faut-il garder, que faut-il rejeter de l’héritage de Constantin ? Nous, les églises multitudinistes, sommes-nous fidèles à l’Eglise du Nouveau Testament ? Cette forme qui date des troisième et quatrième siècles, est-elle encore justifiée, et dans quelle mesure ? »65 « Le caractère d’authenticité de l’Eglise, son message et son enseignement doivent être mesurés à l’étalon biblique. »66

65 Emil Brunner : Eglises et Groupes, p. 39.

66 Ibid., p. 10.

Ecoutons ce que dit F. J. Leenhardt :

« Le problème de l’Eglise nous rejette inévitablement sur le problème de l’enseignement biblique. C’est sur le terrain des textes que doit être tranché le problème de l’autorité et de la mission de l’Eglise. La Réforme s’est placée sur ce terrain. Elle s’est prévalue de l’avantage d’être une restauration de l’Eglise originelle telle que l’Ecriture, autorité reconnue de tous, la faisait connaître dans la théorie et dans les faits. :»67

67 F. J. Leenhardt : « Des Raisons et de la Façon d’être Protestant » Verbum Caro (1953), p. 30.

3. S’adapter au plan et à la Parole de Dieu.

Le Dr W. A. Visser’t Hooft dit :

« C’est précisément en s’adaptant constamment au plan et à la parole de Dieu que l’Eglise acquiert la véritable stabilité et la vraie continuité. Il y a une vérité et un défi lancé à toutes les Eglises du monde dans cette phrase tirée des documents constitutionnels de l’Eglise de l’Inde : « Les Eglises unies reconnaissent que l’Eglise doit toujours être prête à se corriger et à se réformer selon l’enseignement des Ecritures tel que le Saint-Esprit le leur révélera. »68

68 Visser’t Hooft : Renouveau de l’Eglise, p. 57.

Mais cet appel à l’Esprit ne risque-t-il pas d’ouvrir la porte à toutes les interprétations humaines ? Ecoutons la précision donnée un peu plus loin :

« Tous les appels à l’Esprit qui veulent laisser de côté le témoignage historique de l’action de Dieu, soit l’Ecriture Sainte, sont bien plus des appels à l’esprit de l’homme que des appels au Saint-Esprit. »69

69 Ibid., p. 62.

« Une Eglise qui ne fait plus à la Bible la première place dans sa vie… est tentée de considérer sa propre existence comme une fin en soi. Elle perd ainsi la faculté de se soumettre à une critique d’elle-même et de se renouveler. »70

70 Ibid., p. 63.

Roger Mebl écrit :

« Le premier devoir des Eglises dans les années qui viennent sera de prendre acte de la rupture qui s’est faite entre la foi chrétienne et la civilisation occidentale, sécularisée ici et refusée là, et de ne pas rêver d’une impossible restauration de la chrétienté. Comme au temps de la Réforme leur devoir n’est pas tant de chercher des modèles dans l’Eglise du Moyen-Age que dans l’Eglise primitive qui, sans avoir d’appuis sociologiques très précis, bénéficiant tout au plus d’une certaine inquiétude religieuse, fut une église en étonnante expansion missionnaire. »71

71 R. Mehl : « L’Eglise de l’Avenir », Revue de l’Evangélisation (1961), p. 471.

4. Rechercher une plus grande fidélité à la Parole de Dieu.

G. Casalis affirmait dans son rapport à l’Assemblée plénière du protestantisme français à Montbéliard (1960) : « Il faut y revenir sans cesse : prêcher c’est être lié à la Vérité et, par elle, c’est s’engager dans une ascèse qui conduit à rechercher toujours une fidélité plus grande à la Parole, un accord plus intime avec l’Ecriture. Je n’hésite pas à dire que la première des tâches d’avenir de nos églises est leur tâche permanente de veiller avec un soin jaloux à la pureté de leur message. Et ici .comme ailleurs, nul privilège ne tient, les laïcs sont avec les pasteurs, dans chaque paroisse comme dans chaque conseil, responsables de cette tâche essentielle. »72

72 Rapport de la Xe Assemblée du Protestantisme, p. 73.

« Evidemment, constate P. Courthial, c’est une grande originalité, parmi les hommes, même d’Eglise, que de vouloir n’être pas original, que de s’appliquer à être fidèle dans son cœur, sa pensée, ses actes à la seule Vérité de Dieu révélée. La démangeaison permanente des hommes, depuis l’erreur fatale de l’incrédulité d’Adam, c’est de mettre en doute la Parole de Dieu, de s’en ériger les juges et de s’écarter d’elle. »73

73 P. Courthial : « Actualité et catholicité de la Réformation », Rev. réf. (1962), III, p. 15.

5. L’autorité de la Parole de Dieu.

C’est sur ce point que les difficultés naissent et que les esprits se séparent. Dans quelle mesure les théologiens protestants — même ceux que nous avons cités — sont-ils prêts à identifier la Parole de Dieu avec le témoignage biblique comme le faisait le professeur Lecerf :

« On doit maintenir intégralement l’identification de l’Ecriture avec la Parole de Dieu. »74

74 A. Lecerf : Introduction à la Dogmatique réformée, t, II, ch. IV (Paris, 1938), pp. 153-159, cité par F. Gonin : Alliance évangélique (oct. 64), p. 7.

Car que devient l’autorité de la Bible séparée de celle de la Parole de Dieu ? N’est-ce pas dans les attaques de la « haute critique » contre l’authenticité et l’inspiration des Ecritures qu’il faut voir l’origine de la crise d’autorité de la Bible dans le protestantisme actuel ? Au point que certains se demandent ce qui légitime encore l’ancienne « religion du Livre » :

« Le protestantisme se justifie-t-il par l’autorité de l’Ecriture dont on se rend compte de plus en plus qu’elle n’est guère mieux respectée chez nous que chez beaucoup d’autres ? » (J. de Senarclens.)75

75 La Réforme Hier et Aujourd’hui, p. 10.

6. L’autorité de la Bible d’après des théologiens catholiques actuels.

Certains théologiens d’« ailleurs » sont, sur ce point que l’on considère traditionnellement comme le critère distinctif du protestantisme par rapport au catholicisme, en train de nous donner des leçons.

Déjà au Concile du Vatican I, on avait entendu des voix courageuses demander le retour à l’autorité de la Bible. En plein concile, Mgr Strossmayer, évêque de Bosnie, se leva :

« Retournons à l’enseignement des apôtres, demanda-t-il, puis- qu’en dehors de cela, nous n’avons qu’erreurs, ténèbres et fausses traditions. Mettons à profit notre raison et notre intelligence pour prendre les apôtres et les prophètes comme nos maîtres infaillibles en ce qui concerne la question des questions : « Que dois-je faire pour être sauvé ? ». Lorsque cela sera acquis, nous aurons établi le fondement ferme et inébranlable de notre système dogmatique sur le roc durable et incorruptible des Saintes Ecritures divinement inspirées. … Arrêtez-vous, vénérables frères, sur cette pente odieuse et ridicule. Sauvez l’Eglise du désastre qui la menace, demandant aux Saintes Ecritures seules, la règle de foi que nous devons croire et professer. »76

76 Ein Bischof gegen die Unfehlbarkeïit des Papstes. Rede des Bischofs Strossmayer auf dem Vatikanischen Konzil im Jahre 1870 (Münich).

Voici ce que dit, plus près de nous, H. Küng :

« A quelle règle doit se conformer l’action, dans la rénovation de l’Eglise ?… La règle à laquelle nous devons constamment nous en remettre pour notre action, c’est Jésus-Christ, le Seigneur de l’Eglise, qui manifeste ses exigences à l’Eglise de tous les siècles dans son Evangile. »77

77 H. Küng : Concile et Retour à l’Unité, p. 49.

« Ce n’est pas un modernisme opportuniste, ni un traditionalisme opportuniste, mais la fidélité à l’Evangile de Jésus-Christ qui demeure l’attitude fondamentale et correcte, pour la rénovation de l’Eglise. »78 « Ni les catholiques ni les protestants ne devraient se tenir pour dispensés de s’aligner sans cesse sur l’Eglise apostolique. Ni l’appel à la tradition catholique, ni l’appel à la Réforme évangélique ne dispensent de se renouveler sans cesse dans la réalisation de ce qui est essentiel quand on se veut apostolique : l’accord réel avec le message apostolique. »79

78 H. Küng : op. cit., p. 50

79 H. Küng : Structures de l’Eglise, p. 139.

« L’unité, la sainteté et la catholicité ne sont l’unité, la sainteté et la catholicité de l’Eglise de Jésus-Christ que si elles reposent sur la base sur laquelle Jésus-Christ a voulu fonder son Eglise : sur les Apôtres. Ce n’est que dans le témoignage apostolique que nous écoutons le Seigneur glorifié. C’est pourquoi le témoignage apostolique a, dans l’Eglise et envers elle, une valeur normative unique, permanente et irremplaçable. »80

80 Ibidem, p. 140.

« Contrairement à toutes les déclarations doctrinales, même les plus solennelles, de l’Eglise et conformément à la définition vaticane, seule la Sainte Ecriture est une parole de Dieu inspirée (dont Dieu Lui-même est l’auteur). »81

81 Ibidem, p. 148.

Le père dominicain F. Refoulé écrit de son côté :

« Le mouvement œcuménique ne progressera, pensons-nous, que dans la mesure où théologiens catholiques et protestants auront le courage de confronter leurs théologies respectives à l’Ecriture prise dans sa totalité sans exclusivité. »82

82 F. Refoulé O.P. : Revue d’Histoire et de Philosophie religieuse (1964), p. 470.

En face de telles prises de position on comprend la question de Karl Barth :

« Ne devrions-nous pas nous décider à prier… pour qu’on en vienne à un renouveau chez nous… à une nouvelle écoute de la Parole de Dieu chez nous, et pour parler avec J. Chr. Blumhardt, à une nouvelle effusion du Saint-Esprit. »83

83 Réflexions sur le IIe Concile du Vatican, pp. 28-29.

Ou, comme l’écrit le pasteur Courthial :

« Le mouvement véritable de la Réformation « démasque » la Parole de Dieu, ramène à la Parole de Dieu, nous fait fuir les modes théologiques comme la peste. »84

84 P. Courthial : Revue réformée (1962), III, p. 20.

On ne peut que souscrire à toutes ces déclarations, de quelque bord qu’elles viennent et souhaiter que les Eglises dont relèvent ces théologiens suivent les conseils de ceux auxquels elles ont confié la mission de veiller à leur orientation. Cependant, lorsqu’on mesure la distance qui sépare les Eglises actuelles de leurs modèles, on est en droit de se demander si ceux qui parlent de soumettre toutes les institutions et pratiques de l’Eglise à la norme biblique, se rendent compte de l’ampleur du défi que leur lance cette Parole dont ils veulent rétablir l’autorité. Est-ce que les églises actuelles sont prêtes à accomplir la révolution que la mise en pratique de ces conseils déclencherait ?

D. RESTAURATION DE L’ÉGLISE SELON LA BIBLE

1. Une situation analogue à celle de l’Eglise primitive.

Que signifient concrètement pour l’Eglise ce rétablissement de l’autorité des Ecritures et l’abolition de toutes les normes étrangères ? Ne sera-ce pas purement et simplement un retour au type d’église apostolique, c’est-à-dire à l’église de professants ? Aucune époque depuis le IVe siècle n’a sans doute été plus favorable à une telle restauration de l’église apostolique.

Au fur et à mesure que s’écroulent les derniers bastions de la « chrétienté », nous nous retrouvons dans un contexte très proche de celui de l’Eglise primitive.

« Notre situation, écrit E. Brunner, se distingue de celle de tous les siècles de christianisme qui nous précèdent en ceci que nous nous trouvons en face d’un sécularisme complet…

Notre situation ressemble à celle de l’Eglise des trois premiers siècles, car en face de celle-ci se dressait aussi un monde consciemment et résolument non-chrétien. C’est aujourd’hui comme alors, malgré les différences, la situation d’une Eglise essentiellement missionnaire, dans un tout autre sens qu’au Moyen-Age ou au temps de la Réforme. »85

85 Emil Brunner : Le Renouveau de l’Église, p. 32.

« Si les chrétiens ne forment aujourd’hui qu’un tout petit troupeau dans un monde étranger à Christ, alors notre situation est analogue à celle de l’église primitive. » (W. Ninck.)86

86 Christliche Gemeinde heute, p. 162.

« Nos enfants et nos petits-enfants se trouveront devant une situation qui était celle de la primitive Eglise, obligée de confesser sa foi dans un univers culturel et philosophique qui n’était pas du tout prêt à entendre ce message. C’est au prix d’une étonnante et forte simplicité qu’ils ont réussi à se faire entendre… » (R. Mehl.)87

87 « L’Eglise de l’Avenir », Rev. Evangélisation (1961), p. 482.

L’une des principales objections à la restauration d’églises semblables à celles que nous trouvons dans le Nouveau Testament était : « Nous ne sommes plus en situation missionnaire. » Cet argument est aujourd’hui caduc.

2. Que l’Eglise soit l’Eglise !

Il y a plus d’un siècle déjà Adolphe Monod disait :

« Nous nous plaignons que l’Eglise contemporaine est sans prise sur les masses, et il ne lui manque peut-être pour les remuer profondément, que de redevenir ce qu’elle fait profession d’être, l’Eglise chrétienne. »88

88 A. Monod : « La Vocation de l’Eglise », Sermons choisis, p. 96.

Est-ce dans ce sens qu’il faut entendre le mot d’ordre lancé par la conférence d’Oxford : « Que l’Eglise soit l’Eglise » et ces paroles du secrétaire général du Conseil œcuménique des Eglises ? :

« La vraie question n’est pas si le monde veut faire une place à l’Eglise, mais plutôt si l’Eglise est vraiment l’Eglise. La vraie question n’est pas si les conditions extérieures à l’Eglise justifient une attitude optimiste ou pessimiste quant à l’avenir de l’Eglise, mais plutôt si l’Eglise est vivante de la vie qui lui est propre. Les pires conditions ne pourront pas tuer une Eglise vivante. Les meilleures conditions ne pourront pas ressusciter une Eglise morte. » (W. A. Visser’t Hooft.)89

89 « L’Eglise à la croisée des chemins » (Foi et Vie, Mai-juin 1939).

« Le devoir essentiel de l’Eglise et le plus grand service qu’elle puisse rendre au monde consiste en ceci… à être la communauté des chrétiens ». (Visser’t Hooft.)90

90 None other Gods (Harper N. Y., 1937), p. 70.

Ou ce mot de Karl Barth ? :

« Ce qui reste possible aujourd’hui ce sont des restaurations, mais plus des réformations. »91

91 Karl Barth : « Die Kirche — die lebendige Gemeinde des lebendigen Herr Christus », in Schrift und Kirche, p. 43.

Ou encore la conclusion du livre « Structures de l’Eglise » du théologien catholique H. Küng :

« Aujourd’hui la tâche de la théologie devrait être de restituer aux structures originelles le libre jeu que les vicissitudes des temps ont jeté dans l’ombre et dans l’oubli. »92

92 Op. cit., p. 449.

C’est en tout cas là l’opinion du Dr Otto Riecker :

« La vie de l’Église dépend d’une chose : de sa rentrée dans la ligne biblique ».

et du professeur Littell :

« Au lieu d’une réformation permanente, il nous faudrait une restitution permanente (de l’ordre primitif). »

3. Progrès de la conception de l’église de professants.

Les circonstances elles-mêmes semblent pousser les églises dans la voie d’un retour au type d’église des premiers siècles.

« D’une manière générale, nos Eglises ont évolué plus ou moins nettement vers le type de communauté qu’on a l’habitude d’appeler Eglise de Professants. » (P. Lestringant.)93

93 « Les membres de l’Eglise » in Revue de Théol, et Philos. (1939), p. 206.

« La situation actuelle est caractérisée par un progrès de la conception des églises de professants. » (A. Adam.)94

94 Religion in Geschichte und Gegenwart, t. II, col. 1112.

« L’opposition entre Eglise de multitude et Eglise de professants tend à devenir un legs périmé du passé » (R. Mehl.)95

95 « Membre d’Eglise » Verbum Caro (1958), p. 182.

« Les églises de professants sont actuellement la forme numériquement la plus importante du protestantisme. » (E. Brunner.)96

96 Dogmatik III, p. 105,

« La conception de l’« Eglise de professants » s’étend de nos jours considérablement, et même dans les milieux luthériens où elle est représentée par plusieurs petites dénominations, comme l’Eglise de l’Evangile du Christ, piétiste, et l’Eglise luthérienne libre, qui, dans son souci de l’orthodoxie, remonte en cette matière jusqu’aux idées primitives du Réformateur. Les Eglises réformées ont commencé à s’y entrouvrir par la distinction de leurs fidèles en simples paroissiens et en « responsables » signant une profession de foi et seuls admis à participer à la direction des communautés. Une manifestation plus explicite de la même tendance les fait se détacher progressivement du baptême des enfants pour adopter la doctrine et la pratique du baptême d’adultes, sur demande et profession de foi expresses… Ce rétrécissement du protestantisme sur l’Eglise de pro- fessants est un phénomène général qui affecte tous les christianismes minoritaires. » (E.G. Léonard.)97

97 Le Protestant français, pp. 149-150 (PUF 1955).

« Les historiens récents ont reconnu que l’animosité traditionnelle envers les pionniers des églises de professants était due plus à la politique et à la politique ecclésiastique qu’à quelque autre raison.&nbs;» (F.H. Littell].)98

98 Von der Freiheit der Kirche, p. 10.

« Nous nous trouvons sans aucun doute à un grand tournant de l’histoire de l’Eglise ; de l’Eglise populaire vieux style vers l’église-communauté. » (H.S. Venske.)99

99 Vollendete Reformation, p. 96.

4. Eglises minoritaires.

L’Eglise de demain sera « une humble église… une église minoritaire. » (R. Mehl.)100

100 « L’Eglise de l’Avenir », Revue d’Evangélisation N° 98, p. 483.

« Mieux vaudrait pour l’Eglise évangélique que sa masse fondit jusqu’au dixième ou au centième ; elle redeviendrait alors une lumière pour tous les peuples, au lieu que sa vie est continuellement ébranlée et ravagée par l’espèce innombrable de ceux qui… voudraient la trouver et la rendre, publiquement ou secrètement, différente de ce qu’elle ne peut qu’être à jamais en vertu de son origine. » (Karl Barth.)101

101 L’Eglise, p. 14.

« Peu importe que cette Eglise soit peu nombreuse, pourvu qu’elle soit solidement nourrie de la vérité et engagée dans l’action par la puissance même de l’Evangile. » (J. de Senarclens.)102

102 De la Vraie Eglise selon Calvin, p. 46.

La vérité a toujours été servie et portée par le petit nombre : les trois cents hommes de Gédéon, les sept mille qui n’avaient pas fléchi les genoux devant Baal, les trois hommes restés fidèles à l’Eternel à Babylone…

Dans le Nouveau Testament encore nous trouvons la vérité du côté des minorités: douze apôtres, cent vingt disciples, douze convertis à Ephèse, « quelques-uns » à Athènes ; et, comme nous l’avons déjà dit, que représentaient même les trois mille du jour de la Pentecôte en face des quelques centaines de milliers de Juifs qui peuplaient la ville ce jour-là, sinon une poignée en face d’une écrasante majorité ?

« Ceux qui connaissent la véritable Eglise ne seront jamais le grand nombre, mais une petite minorité. » (Karl Barth.)103

103 L’Eglise, p. 62.

«&nsbp;Rien n’empêche l’Eternel de sauver au moyen d’un petit nombre. » (1 Sam. 14.6.)

« Ne crains point, petit troupeau, car votre Père a trouvé bon de vous donner le royaume. » (Luc 12.32.)

« L’Eglise ne formait dans l’humanité qu’une imperceptible minorité, et cette proportion entre les vrais croyants et les non-croyants est demeurée la même dans tous les temps et dans tous les lieux. » (F. Godet.)104

104 Commentaire sur l’Evangile de Jean, t. II, p. 58.

« Jésus préférait de beaucoup un petit noyau d’hommes affermis dans la foi, et résolus d’accepter les renoncements qu’elle impose, à ces multitudes dont le lien avec Lui n’était qu’apparent. »105

105 Id. in loc. cit., p. 469.

« Toutes les grandes choses ont eu de petits commencements. » (A. Vinet.)106

106 Liberté religieuse et Questions ecclésiastiques.

« Sans les hommes qui ont osé être seuls contre tous, personne n’aurait bougé :;: le succès n’absout rien ; le succès ne prouve rien. En tout cas il ne prouve pas la justice ; le succès n’est pas le doigt de Dieu. » (Agenor de Gasparin.)107 Ce qui a été vrai dans le passé l’est encore aujourd’hui.

107 Les Droits du Cœur.

« La vérité est comme une de ces inscriptions tumulaires sur lesquelles tout le monde passe en allant à ses affaires, et qui vont de jour en jour s’effaçant davantage, jusqu’à ce qu’un ciseau secourable vienne en approfondir les traits dans la pierre usée, tellement que tout le monde soit forcé de l’apercevoir et de la lire. Ce ciseau est entre les mains d’un petit nombre d’hommes qui se tiennent obstinément baissés vers l’antique inscription, au risque d’être foulés sur le marbre par les pieds inattentifs des passants ; c’est-à-dire que cette vérité tombée dans l’oubli, ce devoir sacré tombé en désuétude, trouvent un témoin dans la personne de quelque homme qui n’a pas cru, sans autre examen, que tout le monde eût raison, précisément et uniquement parce que c’est tout le monde. » (A. Vinet.)108

108 Nouv. Discours sur quelques sujets relig. (Payot Lausanne 1938), p. 12.

Saurons-nous être de ceux-là ?

« Le monde vit et agit par un petit nombre. » (Albert Bessière.)109 N’ayons donc pas peur de « sortir du camp en portant son opprobre » (Hbr. 13.13).

109 L’Evangile du Chef, p. 44.

Quelques chrétiens convaincus et décidés à réaliser le plan de Dieu avec l’aide du Saint-Esprit feraient certainement plus que beaucoup de conciles, de synodes et de réunions de Conseils.

Ne serait-ce pas le moment de se rappeler ce qu’écrivait Adolphe Monod il y a plus d’un siècle : « Wesley ne demandait que dix vrais méthodistes pour renouveler la face de l’Angleterre… avec dix vrais protestants je ne désespérerais de rien non plus pour l’Eglise réformée de France ! »

« L’Eglise, une Eglise nouvelle, est partout attendue, partout appelée »110

110 Adolphe Monod : Sermons choisis, p. 100.

5. Les droits de la Vérité.

a) Sommes-nous dans l’Eglise de Jésus-Christ ?

Les églises de l’avenir seront des églises minoritaires. Mais encore faut-il que cette minorité soit celle que Dieu appelle son « petit troupeau ». Il ne suffit pas d’être dans la minorité pour être dans le plan de Dieu, pas plus qu’il ne suffit d’être méprisé ou persécuté pour avoir son approbation. Le petit troupeau de Jésus-Christ est composé des brebis du Bon Berger qui obéissent à sa voix.

Seule l’Eglise qui persévère dans l’enseignement des apôtres, dans la vraie communion fraternelle, dans la fraction du pain telle que le Seigneur l’a instituée, et dans les prières conformes à la volonté de Dieu, demeure au bénéfice des promesses du Seigneur et de l’assistance du Saint-Esprit.

« L’Eglise seule, mais pas l’Eglise multitudiniste, est au bénéfice de la promesse du Seigneur que « les portes de l’enfer ne prévaudront point contre elle. » (H. Venske.)111

111 Vollendete Reformation, p. 91.

« La promesse que les portes de l’Enfer ne prévaudront pas contre elle ne s’adresse pas à n’importe quelle société qui s’intitule « Eglise » ; elle est faite au corps que Jésus-Christ appelle « mon Eglise ». La question que chacune des parties de l’Eglise ou chaque Eglise particulière doit se poser avec crainte et tremblement est la suivante : « Sommes-nous véritablement dans l’Eglise de Jésus-Christ » ?… Le vrai danger que court l’Eglise n’est donc pas de subir la persécution, mais de penser que sa qualité de vraie Eglise de Jésus-Christ va sans dire et de s’endormir dans cette sécurité trompeuse. Là encore l’histoire de l’Eglise donne un enseignement précieux, elle rappelle qu’au cours des siècles d’importantes Eglises chrétiennes ont complètement ou presque complètement disparu. » (Visser’t Hooft.)112

112 Renouveau de l’Eglise, p. 45.

Sommes-nous véritablement dans l’Eglise de Jésus-Christ ? » « On ne nous demande pas d’adhérer aveuglément à ce qui se prétend Eglise. Au contraire, on nous le défend. « Qu’a de commun un homme chrétien avec cette contrefaite obéissance, laquelle, au mépris de la parole de Dieu, vient servir et obéir aux hommes ? » (J. de Senarclens.)113

113 De la Vraie Eglise selon Calvin, p. 31. Calvin : Ep. à Sadolet, p. 70.

« Il nous faut examiner par cette preuve que Dieu nous baille (la Parole) toute congrégation qui prétend au nom d’Eglise, comme on éprouve l’or à la touche. » (Calvin.)114

114 Institution IV, 1, 11.

Cette organisation ecclésiastique à laquelle nous appartenons peut-être depuis notre naissance, est-elle une véritable église de Jésus-Christ conforme à ce que la Bible nous présente sous cette définition ? Et si la réponse à cette question devait être négative, que devrions-nous faire, sacrifier « l’Eglise » ou sacrifier la Vérité ?

b) Faut-il sacrifier la Vérité a l’Unité ?

Le chrétien qui vit dans l’un des grands systèmes multitudinistes se demandera certainement si, en sacrifiant une partie de la vérité, il ne sera pas plus utile à Dieu qu’en prenant une attitude trop abrupte. Grâce à quelques compromis avec l’erreur il se maintiendrait en place, conservant ses avantages et son influence. Ne pourrait-il pas faire plus de bien en apportant la vérité dans son milieu qu’en s’en retirant ? La tentation est subtile, mais elle n’est pas nouvelle. Il suffisait que le chrétien persécuté par Rome sacrifiât quelques grains d’encens à l’empereur pour qu’il conservât la vie — que le protestant du XVIe siècle assistât à la messe pour qu’on le laissât en paix — que les anabaptistes et leurs héritiers spirituels renoncent au baptême des croyants pour qu’ils puissent échanger leur vie de bêtes traquées contre une existence bourgeoise, peut-être influente au sein d’une organisation ecclésiastique. Pourquoi n’ont-ils pas fait ces « petits » sacrifices ?

Luther s’écriait : « Maudits soient l’amour et l’unité à cause desquels la Parole de Dieu doit être mise en jeu. »

Calvin aussi trouve en face de lui les « moyenneurs », qui par d’habiles compromis, voulaient maintenir leur place et leur influence dans l’Eglise romaine. Qu’en dit-il ?

« Je sais bien ce qu’ils pensent : à savoir qu’en reculant d’un pas ils avanceront de trois ou quatre quand l’occasion s’offrira. Mais d’où leur viendra si soudain cette occasion qu’ils espèrent ? Je vois que maintenant ils s’éloignent du chemin, et je ne puis espérer qu’en courant à travers champs ils parviendront au but ; il est plutôt à craindre que Dieu ne se montre juge contre leur déloyauté, en leur tant la moitié qu’ils pensent retenir. »115

115 J. Calvin : La Vraie Façon de réformer l’Eglise (Genève, 1957), p. 10.

La grande tentation c’est de sacrifier une partie de la vérité à l’unité. Cette tentation, si elle est particulièrement forte à l’heure actuelle, n’est pas neuve non plus. Tous ceux qui ont remis en lumière une des vérités dont nous vivons aujourd’hui, ont eu à l’affronter.

Alexandre Vinet nous avertit :

« En vain l’on invoquerait, contre sa conviction et contre son devoir, l’intérêt de la paix et de la communion humaine. Ce que notre Maître est venu apporter parmi les hommes, est-ce la paix ou l’épée ? La véritable paix n’est-elle pas, selon la parole du prophète, un fruit de la justice, et y a-t-il justice à retenir la vérité captive ? Quelle paix d’ailleurs et quelle communion que celle qui se fonde sur l’équivoque et la dissimulation ? Et combien la guerre sainte de la lumière contre les ténèbres n’est-elle pas meilleure et plus charitable qu’une telle paix ?

» En vain l’on chercherait à se persuader qu’on servira mieux l’intérêt de la vérité en en sacrifiant une partie, pour rester uni à ses frères, qu’en se séparant d’eux pour la maintenir tout entière. Raisonnement pervers. Car d’abord, qui vous assure qu’ayant sacrifié la vérité sur un point, vous ne la sacrifierez pas sur tous les autres ? Quand est-ce que s’arrêtera pour vous la nécessité ou la convenance de céder ?… Vous voulez, par un peu de dissimulation rendre service à vos semblables ; mais de tous les services que vous pouvez leur rendre, le plus grand est celui que vous leur refusez, le plus grand est de leur apprendre que la conscience est quelque chose, c’est-à-dire qu’elle est tout…

» N’usez point de fraude contre vous-mêmes ; ne vous laissez pas faire la loi par la multitude : Dieu est plus grand que la multitude. Ne vous dites pas : Je suis un grain de sable ; comment résisterai-je à cette tempête de l’opinion qui soulève et tourmente dans l’air cette poussière dont je fais partie ? Imperceptible grain de sable, vous pèserez comme un rocher, c’est-à-dire de tout le poids de la vérité, sur ce terrain qu’emporte l’ouragan. Vous avez un garant qui vous répond de tout. Osez, sur sa parole, être sage tout seul. »116

116 Nouveaux Discours (Lausanne 1938), pp. 24-25, 28.

A. de Gasparin engagé dans une lutte analogue affirmait :

« Notre unité ne s’établira pas, ainsi qu’on nous le propose quelquefois, aux dépens de la vérité ; elle s’établira par la vérité plus sérieusement reconnue. »117

117 Les Ecoles du Doute et l’Ecole de la Foi, p. 396.

M. Antonin le répète un siècle plus tard :

« Il ne faut jamais sacrifier la Vérité à l’Unité ; car la Vérité c’est Dieu même. C’est au nom de l’unité qu’on a, dans tous les temps, et surtout en France, persécuté par le fer et par le feu, les témoins de la Vérité, les hommes de l’Esprit. « Achète la Vérité et ne la vends pas » fût-ce pour gagner ce bien si précieux qu’est l’unité. C’est un calcul trompeur qui aboutit à la ruine de l’Evangile et de l’Eglise. »118

118 M. Antonin : Union des Eglises libres évangéliques de France, p. 46.

c) Vérité ou charité ?

La vérité a des droits prioritaires sur nous si nous nous disons disciples de Celui qui est « venu pour rendre témoignage à la vérité » (Jn. 18.37) qui s’est identifié avec la vérité (Jn. 14.6) et qui nous a promis son Esprit pour nous conduire dans la vérité (Jn. 16.13).

Voulons-nous participer au péché — et au jugement — de ceux « qui retiennent injustement la vérité captive » (Rom. 1.18) ? « Retenir la vérité captive, disait Vinet, c’est retenir captif Dieu lui-même. »119 C’est pourquoi «&nsbp;fussions-nous seuls à être vrais, nous sommes tenus de l’être. »120

119 Essai sur la Manifestation des Convictions religieuses (Paris, 1842) p. 115.

120 Ibid., p. 32.

« Le devoir de qui possède la vérité c’est de la dire avec ou sans espérance. aucune parole de vérité ne demeure absolument sans effet. »121

121 Ibid., p. 45.

La mode actuelle, il est vrai, n’est pas particulièrement favorable à cette proclamation de la vérité. L’heure est aux dialogues avec toutes les déviations du christianisme pour essayer de découvrir des parcelles de vérité çà et là. Pourtant, comme le disait déjà Vinet : « De tous les lambeaux de vérité qui pendent à toutes les erreurs, on ne fait pas la vérité. La vérité est comme la robe du Seigneur, elle n’a point de couture. »

Dans la recommandation apostolique de « professer la vérité dans la charité » (Eph. 4.15) on insiste tant sur la charité qu’on en oublie de professer la vérité et comme le disait encore Vinet, qu’« il n’y a pas de charité pour les idées ».

« Il y en a moins encore pour les principes » ajoute Francus, « il n’y en a aucune pour les institutions qui vicient le sens religieux… C’est une charité supérieure qui ordonne de découvrir en le qualifiant sans ménagement, et de combattre en face, et de forcer dans ses retranchements ultimes, l’’Ennemi juré des âmes… car il n’est pas de tort qui puisse être fait à une âme, comparable au tort de lui laisser croire, ou de lui faire croire qu’elle est chrétienne, quand elle ne l’est pas. »122

122 Op. cit., p. 11.

Où serions-nous aujourd’hui sans le courage de ces hommes du XVIe siècle qui ont osé, seuls contre tous, ares les droits inviolables de la vérité ? « Vous demandez de la douceur et des ménage- ments, s’écriait Luther. Je vous entends. Mais existe-t-il quelque commune mesure entre un chrétien et un hypocrite ?… Mon opinion c’est qu’on doit tout reprendre, tout censurer, tout confondre, ne prendre égard à rien, ne rien excuser, tant que la Vérité ne se dresse pas debout, sur la place, libre, pure et nue ! »123

123 Cité par Francus : Op. cit., p. 9.

E. CONCLUSIONS PRATIQUES

Le moment est venu de tirer de ces témoignages et de ces expériences des leçons concrètes pour notre attitude et notre action.

Quelle est donc la tâche immédiate qui s’impose à nous ?

Résumons les diverses constatations que nous avons faites en examinant la Parole de Dieu et la situation présente :

  1. La norme de l’Eglise c’est la Bible.
  2. Dans la Bible nous ne trouvons que des églises de professants.
  3. Les églises de multitude sont liées au système constantinien-théodosien de la « chrétienté ».
  4. L’ère de la chrétienté est révolue.
  5. Les églises européennes restées en grande partie fidèles au système multitudiniste traversent une grave crise alors que les églises américaines édifiées sur le principe des églises de professants connaissent depuis un siècle un essor croissant.
  6. Même dans les églises de multitude les conducteurs les plus clairvoyants dénoncent le système multitudiniste et demandent une réforme et une restauration des églises de type biblique.
  7. Au XXe siècle l’Eglise se retrouve dans des conditions semblables à celles du Ier siècle, c’est-à-dire face à une population et une civilisation non-chrétiennes.
  8. Tous les essais de revivifier les églises multitudinistes et de les transformer progressivement en églises de professants ont échoué.

Que devons-nous donc faire pratiquement pour accomplir la volonté de Dieu et rendre à l’Eglise sa vraie nature ?

1. Accepter pratiquement l’autorité de la Parole de Dieu.

Puisque le fondement de toute vie chrétienne individuelle et collective est la Parole de Dieu, commençons par rétablir pratiquement son autorité sur nous et parmi nous. Rétablir l’autorité de la Parole de Dieu sur nous, c’est commencer par la lire et l’étudier :

« La lecture, l’étude et la méditation personnelles de la Bible pourront seules nous délivrer des modes théologiques qui sont un des fléaux du protestantisme depuis deux cents ans. » (P. Courthial.)124 Lisons-la comme le Testament de Dieu, c’est-à-dire comme l’expression suprême de sa volonté pour nous, en étant prêts à obéir à tout ce que Dieu nous montrera par elle. Cette parole nous enjoint d’« éviter l’hérétique » (1 Tim. 6.3-5). L’hérétique c’est littéralement « celui qui choisit » parmi les doctrines bibliques celles qui lui conviennent tout en rejetant les autres. L’apôtre Paul aurait classé dans cette catégorie les théologiens qui déclarent irrecevables certaines vérités bibliques, et tous ceux qui ne persévèrent pas dans tout l’enseignement des apôtres. Il faut certes éviter de tomber dans l’étroitesse et le sectarisme, sachant qu’un accord doctrinal total est du règne de l’utopie125.

124 Revue réformée (1962/3), p. 20.

125 Voir : Que Tous soient Un, pp. 75-78.

Il faut toutefois se garder avec autant de soin d’un latitudinarisme doctrinal qui nous laisserait à la merci de toutes les séductions de l’Ennemi. La Parole de Dieu nous demande de nous distancer et même de nous séparer de tous ceux qui enseignent de fausses doctrines126. Dans sa préface à l’ouvrage classique de la conception multitudiniste de l’Eglise, le Dr De Félice écrivait :

126 Voir Gal. 1.89 ; Rom. 16.17-18 ; 2 Tim. 3.5-6 ; Tit. 3.10-11 ; 2 Jn. 7-11.

« Si l’Eglise a le droit, a le devoir même d’exiger une soumission relative réelle du fidèle, celui-ci, de son côté, doit avoir le droit de se séparer d’une Eglise dans laquelle il ne recevrait plus la nourriture spirituelle qu’il juge nécessaire à son âme, ou dans laquelle son salut lui semblerait compromis, ou, enfin, qui lui paraîtrait professer l’erreur et non la vérité. »127

127 P. Jalaguier : De L’Eglise, p. XX.

Voilà un langage que l’on n’entend plus guère aujourd’hui, pourtant la vérité a toujours les mêmes droits, l’erreur conserve toute sa puissance de séduction. Pouvons-nous rester impunément sous l’influence d’un enseignement qui sape les fondements de notre foi et substitue un « autre Evangile » à celui qui peut seul nous sauver ? L’expérience prouve, hélas, le contraire, et la parole du grand prédicateur C.H. Spurgeon garde toute son actualité :

« Le devoir certain d’un croyant sincère envers les hommes qui professent d’être chrétiens, tout en mutilant la parole de Dieu et en rejetant les fondements de l’Evangile, est de « sortir du milieu d’eux ». Faire des compromis avec l’erreur rend le meilleur des hommes impuissant à exercer quelqu’action utile contre elle. »

On a tellement répandu l’idée que les Réformateurs n’auraient jamais quitté l’Eglise romaine si on ne les avait pas mis à la porte, que tout le monde à fini par le croire. Récemment, dans une conférence donnée dans la cathédrale de Genève, le professeur J. de Senarclens a osé détruire ce mythe :

« Pour Calvin, l’hérétique ou le schismatique n’est pas celui qui se sépare de l’Eglise établie, mais celui qui s’écarte de l’Evangile. Il ne se fait donc aucun scrupule à quitter lui-même une Eglise qu’il juge hérétique et sectaire, pour rejoindre le Christ. Au contraire, déclarera-t-il, il nous était nécessaire de nous éloigner d’eux pour approcher de Christ. » (Inst. IV, 2, 6).

Ailleurs il se prononce dans le même sens : « Il ne faut pas craindre, écrit-il, qu’en nous retirant de la participation de ces sacrilèges, nous fassions divorce avec l’Eglise de Dieu. » (IV, 2, 2.) En quittant l’Eglise officielle, Calvin a donc la conscience parfaitement nette. « Au regard de ce qu’ils m’ont objecté, que je me suis séparé de l’Eglise, en cela ne m’en sens rien coupable » (Epître à Sadolet p. 83). Il le fait sans arrière-pensée et bien avant qu’on le mette à la porte — et ceci pour rejoindre la vraie Eglise, pour s’approcher du Christ. » (J. de Senarclens.)128

128 De la Vraie Eglise selon Calvin, p. 29.

Il serait facile de montrer que Luther n’a pas agi autrement. « L’homme qui tient sa doctrine pour vraie et certaine, écrivait-il à Mélanchthon, ne peut rester dans la même bergerie que celui qui soutient une doctrine opposée. »

« Divorcer avec l’erreur n’est donc pas une faute, mais un devoir d’obéissance. » (J. de Senarclens.)129

129 Ibid., p. 30

2. Primauté de la nouvelle naissance.

La Bible nous présente l’église comme une société de croyants convertis, nés de nouveau. C’est donc par la conversion et la nouvelle naissance qu’il nous faut commencer si nous voulons édifier l’église. Par notre propre conversion peut-être si nous ne sommes pas réellement nés de nouveau, sinon toutes nos connaissances religieuses et bibliques — ou théologiques — comme toute notre piété et tous nos efforts, seront vains.

« S’approprier un salut personnel est le commencement du véritable christianisme et de la vraie église, chaque croyant vivant doit prendre une valeur propre, comme une pierre d’un édifice. » (K. Ecke.)

Si nous sommes chrétiens, Dieu nous demande de témoigner de Jésus-Christ et de prêcher hardiment la repentance et la foi pour amener d’autres à la nouvelle naissance. Nous pouvons le faire par le ministère de la parole si Dieu nous a confié cette responsabilité ; nous pouvons aussi le faire par l’humble témoignage d’« un à un », par la distribution de traités, le prêt de livres, l’invitation à des réunions et par tous les autres moyens que l’amour des âmes perdues nous inspirera130.

130 Voir G. Verwer : La Page imprimée. — Wade C. Smith : Venez et Voyez. — R. Torrey : Comment amener des Ames à Christ, — Paget Wilkes : Le Dynamique du Service chrétien.

« Dans la situation constantinienne de l’Eglise, avoue le Professeur E. Brunner, la conversion à Christ n’est pas réellement possible, puisque chaque homme est un chrétien baptisé. Voilà pourquoi il n’y est presque jamais question de conversion. Cependant, plus la situation se manifestera comme une situation missionnaire — aussi en Europe — plus la théologie elle-même devra de nouveau prendre au sérieux la notion biblique de la conversion. »131

131 Dogmatik III, p. 312.

A nous de commencer par accorder une réelle attention à ces notions de conversion et de nouvelle naissance.

3. Regroupement des vrais croyants.

Là où se trouvent deux ou trois chrétiens, là est l’Eglise. Quelque nombreuse et ancienne que soit la congrégation religieuse qui s’intitule l’Eglise, quelque vénérables et imposants que soient ses édifices, quelqu’influents que soient ses conducteurs, aux yeux de Dieu l’église véritable est là où deux ou trois vrais croyants sont assemblés au nom de Christ.

« L’Eglise, disait Luther, est là où le Saint-Esprit donne la foi à des hommes et les sanctifie par elle. Là où tu entends la Parole de Dieu et où tu vois qu’on la croit, la confesse et la met en pratique, à, n’en doute pas, il faut qu’il y ait une véritable église… un saint peuple chrétien même s’ils sont en petit nombre. »132

132 W. A. 50. 509-653 « Von Konzilien und Kirchen ».

« Ces hommes du XVIe siècle, écrit Karl Barth, devaient chercher et trouver la véritable église à l’extérieur, hors des murs de Jérusalem, à l’écart de l’ancienne Eglise, de l’Eglise du passé révolu qui, récusant et laissant déchoir son Saint des saints, ne pouvait plus être pour eux que l’Eglise de l’illusion et de l’imposture, l’Eglise de l’Antichirst. »133

133 l’Eglise, p. 4.

Si nous avons compris cette vérité, notre tâche sera de travailler au regroupement des enfants de Dieu afin qu’ils puissent s’édifier, s’exhorter et s’encourager mutuellement. Les nouveaux convertis ont besoin de cette communion fraternelle pour croître.

« L’Eglise de Christ est, et reste, le corps de Christ auquel n’appartiennent que les « saints élus » qui de tout cœur se repentent et croient. C’est avant tout de cette conception, qu’on peut appeler révolutionnaire mais qui est surtout fondamentale et essentielle, qu’il faut partir pour envisager la tâche de l’Eglise au temps présent. » (Emil Brunner.)134

134 Le Renouveau de l’Eglise.

Nous joindre à une église.

S’il existe dans notre localité une telle église à laquelle n’appartiennent en principe que « ceux qui de tout cœur se repentent et croient », notre devoir est de nous joindre à elle et de lui apporter le concours de nos forces et des dons que le Seigneur nous a confiés pour l’édification commune.

Nous aurons nous aussi besoin de tous les ministères que Dieu a accordés à son Corps « pour le perfectionnement des saints afin que tous soient convenablement équipés pour leur service et que chacun soit rendu capable d’exercer son ministère en vue de l’édification du corps de Christ. » (Eph. 4.12.)

Ne nous imaginons pas que nous pourrons croître harmonieusement dans la foi si nous méprisons le plan de Dieu et négligeons les moyens de grâce qu’il met à notre disposition. Ne cherchons pas l’église parfaite ou pure : elle n’existe pas ici-bas. Ne nous laissons donc pas arrêter par quelque imperfection mineure, par des habitudes qui nous paraissent étranges ou par la présence de personnes peu sympathiques au premier abord, si le fondement du rassemblement et les doctrines essentielles sont conformes à la Bible. Si nous nous joignons à cette église, nous pourrons y apporter notre collaboration et aussi par notre influence la modifier dans le sens qui nous paraît plus conforme à la volonté de Dieu.

Ou rejoindre une église.

S’il n’existe pas de communauté de croyants là où Dieu nous a placés, peut-être faudrait-il, avant de s’enliser dans la solitude spirituelle ou de s’engager dans un travail de pionnier, se demander si on ne pourrait pas envisager un changement de résidence pour se rapprocher d’une église de croyants vivante. Le tison solitaire s’éteint loin du foyer, il n’est pas conforme au plan de Dieu qu’un chrétien reste isolé ; en nous baptisant de son Esprit au moment de notre nouvelle naissance, Dieu fait de nous un membre du Corps de Christ — et un membre est fait pour vivre dans un corps. Ne soyons pas présomptueux en pensant que nous arriverons à tenir et à croître seuls. Ne le soyons pas non plus en nous imaginant qu’il nous sera facile de constituer une communauté de croyants Ià où nous vivons, surtout si nous sommes nouveaux convertis et que nous n’avons aucune expérience de la vie d’une église de croyants. N’oublions pas que c’est Dieu qui désigne à chaque membre sa place dans le corps. Sommes-nous certains qu’il nous a appelés à fonder et à organiser un corps local ?

Ne sous-estimons pas non plus les efforts que fera l’Adversaire pour empêcher la formation d’une église conforme au plan de Dieu. C’est certainement ce qu’il hait le plus. Une église morte et formaliste ne le gêne guère, mais qu’un groupe de vrais croyants se constitue quelque part, qu’il se mette à témoigner de Jésus-Christ et à s’édifier en s’inspirant du modèle biblique, il peut être certain d’être la cible de toutes les attaques de l’Ennemi : injures, calomnies, mépris, menaces… rien ne leur sera épargné. Sommes-nous prêts à faire face à toutes les difficultés qui viendront assaillir le groupe de croyants du dehors, comme à tous les dangers de divisions et de déviations que l’Adversaire ne manquera pas de susciter à l’intérieur ? Lorsque l’apôtre Paul écrivait à Timothée que le surveillant (évêque) d’un rassemblement de croyants ne devait pas être un nouveau converti, il donnait, sous l’inspiration du Saint-Esprit, un conseil que la sagesse et l’expérience ont maintes fois confirmé. L’apôtre Paul formait d’abord — soit sur place, soit dans son équipe missionnaire — les chrétiens qui se verraient confier les responsabilités de la direction d’une église. Il serait souhaitable que tous ceux qui acceptent cette lourde charge aujourd’hui bénéficient d’une formation analogue en vivant durant quelque temps dans une église vivante, y accomplissant le ministère que l’assemblée leur aura confié.

Ou constituer une église.

S’il nous est absolument impossible de nous rattacher à une église de croyants après notre conversion, Dieu le sait. Pour répondre à une situation extraordinaire, il peut aussi donner des qualifications et des grâces inhabituelles. S’il est dans son dessein qu’un témoignage collectif s’établisse là où nous vivons, il conduira toutes choses, nous pourrons alors avancer sans crainte en nous appuyant sur sa Parole et en nous confiant en son Esprit.

Commençons humblement par témoigner autour de nous pour amener d’autres à devenir disciples de Jésus-Christ. Lorsque nous serons à deux, nous pouvons commencer à prier et à méditer la Bible ensemble. Longtemps nous resterons peut-être une « église de maison » comme la plupart de celles que nous rencontrons dans le livre des Actes. Dieu ne méprise pas le temps des petits commencements. Plus ces débuts seront humbles et modestes, mieux ils échapperont aux attaques de l’Adversaire et à la haine des ennemis de l’Evangile. Si nous entrons dans l’Eglise de Jésus-Christ, le mieux est de nous faire le plus rapidement possible à l’idée que nous pénétrons dans le clan des minorités.

« Dans sa Deutsche Messe, Luther a défendu cette idée (de former des cellules chrétiennes et de cultiver la vie de la communauté chrétienne) et en a formulé les lignes directrices. Malheureusement, l’Eglise officielle a toujours combattu la formation de ces cellules chrétiennes, où elle voyait des conventicules. Nous ne pouvons pas nous payer le luxe de combattre ce besoin, ni de l’ignorer. C’est au contraire une nécessité urgente…

» Luther, dans ses articles de Smalkalde, qui constituent son unique testament, a précisé cette tâche sous le mot d’ordre suivant : mutua conversatio et consolatio fratrum, explication pratique de l’Ecriture avec mise en commun des expériences, exhortation mutuelle et consolation fraternelle. Dans la fraction réformée, Wesley a voulu et réalisé quelque chose de semblable. » (E. Brunner.)135

135 La Situation de l’Eglise, p. 21.

« Ces groupes sont une réalisation de cette idée que Luther n’a jamais abandonnée, même s’il n’a pas eu la possibilité de la mettre en pratique. » (E. Brunner.)136

136 Eglises et Groupes, p. 24.

4. Laisser Jésus-Christ bâtir son église.

Ces petits groupes constituent la véritable église locale de Jésus-Christ. C’est une pensée avec laquelle il nous faudra nous familiariser. Elle nous permettra de nous attendre à la réalisation de toutes les promesses de Jésus-Christ à son église.

Il a promis de faire des dons aux hommes (Eph. 4.8), d’accorder « à chacun (des croyants) la manifestation de l’Esprit pour l’utilité commune » (1 Cor. 12.7). Nous avons le droit de demander à Dieu d’accomplir sa promesse. Il accordera « à l’un une parole de sagesse, à l’autre une parole de connaissance par le même Esprit » (1 Cor. 12.8), d’autres recevront peut-être un ministère d’exhortation, de direction (Rom. 12.8) d’évangélisation ou peut-être même un don miraculeux. L’Esprit ne serait-il plus libre de distribuer ses dons « à chacun en particulier comme il veut » (1 Cor. 12.11) ?

La nouvelle naissance et les dons du Saint-Esprit sont les deux fondements du sacerdoce universel. Le pasteur G. Casalis soulignait à Montbéliard (1960) : « la nécessité de prendre enfin au sérieux dans la pratique la grande affirmation du sacerdoce universel, que Luther avait sans doute lancée comme une boutade, et que nos églises, prisonnières qu’elles étaient des schémas idéaux de chrétienté, n’ont jamais vraiment traduite dans les faits. »137

137 Xe Assemblée du Protestantisme : Rapport p. 98.

Cependant, l’exercice de ce sacerdoce universel, conformément à l’exemple de l’Eglise primitive, ne peut se faire que là où l’église locale est composée de croyants, qui ont reçu de Dieu des dons et des vocations pour l’édification de tous.

Si Dieu peut agir dans ce petit groupe par le moyen d’hommes consacrés qu’il utilise comme ses instruments et ses porte-parole, l’œuvre prospérera : des âmes assoiffées de vérité et de vie seront attirées, des nouvelles naissances se produiront, des vies seront transformées, des chaînes brisées, des torts réparés. Là où l’Evangile est à l’œuvre, des changements visibles se produisent qui ne peuvent manquer d’attirer l’attention de ceux du dehors et de l’Adversaire138.

138 Klaas Sluys raconte la naissance et le développement d’une église de laïcs en plein terrain catholique. Sans pasteur, cette communauté a grandi et s’est affermie, comptant après peu d’années quelques centaines de membres. K. Sluys : Das Wunder von Boechout (Brunnen-Verlag, Giessen-Basel, 1963). Cette expérience flamande n’est pas seule dans son genre, il y aurait bien des exemples à citer, même dans nos pays de langue française.

Les chrétiens qui s’engagent dans la voie de l’obéissance à toute la volonté de Dieu — y compris celle concernant l’église — doivent compter avec l’opposition du monde et des institutions ecclésiastiques.

« Le monde à coutume d’appeler hérétiques, séducteurs, imposteurs, médisants, ceux qui s’efforcent de répandre dans les âmes le pur évangile et veulent ainsi obéir à Dieu. »139

139 Cette phrase a été prononcée il y a plus de quatre siècles par Nicolas Cop, recteur de l’Université de Paris lors du discours de rentrée des Facultés (1er nov. 1533). Son véritable auteur était le jeune Jean Calvin, l’ami du recteur. Cité par J.P. Benoît : Dénominations et Sectes, p. 7.

« Tous ceux qui veulent vivre pieusement en Jésus-Christ seront persécutés. » (2 Tim. 3.12.)

Cette loi reste toujours valable, avec cette différence que la persécution la plus dure vient le plus souvent de ceux qui se disent chrétiens.

« Le plus grand ennemi du message évangélique et de la fraternité fondée en Christ n’a pas été le monde incrédule et hostile, mais toujours à nouveau le cléricalisme, le faux ecclésiasticisme sacerdotal. »140

140 E. Brunner : Malentendu de l’Eglise, p. 146. — L’original est bien plus agressif encore que la traduction : « die falsche, klerikale, pfäffische Kirchichkeit. »

Les anabaptistes, Schwenckfeld, Lasco, Labadie, Spener et tous ceux qui ont voulu rétablir l’église apostolique, en ont fait l’expérience douloureuse. Il en est hélas encore souvent ainsi !

Les calomnies, les accusations d’orgueil spirituel, de sectarisme ne manqueront pas. Les « bons membres d’église », ébranlés dans leur quiétude par la présence de chrétiens vivants réagiront fréquemment par un raidissement de leur « conscience ecclésiale »141.

141 Il faut relire comment les pasteurs A. Lüscher : Wer glaubt der flieht nicht, et O. Riecker : Erweckung heute, décrivent les conséquences du réveil et la constitution d’un groupe de vrais chrétiens dans le cadre d’une église officielle. Voir aussi Van Zeijl : Wenn Gottes Winde wehen.

C’est là l’épreuve décisive de la sincérité et de la véritable ouverture d’esprit des chrétiens membres des églises de multitude qui appellent de leurs vœux une réforme de l’Eglise.

Le Pasteur Venske écrit :

« Le système multitudiniste a, depuis les jours de l’Empereur Constantin, une longue tradition derrière lui. La Réformation n’a pas apporté en cela de modification fondamentale. Il n’a pas été donné à Luther de réaliser ses bons projets de former des noyaux d’église de croyants conscients de leur vocation d’évangélisation. Nous traînons ce qui existe et le soignons d’une génération à l’autre. Beaucoup soupirent, mais personne ne croit que cela puisse jamais changer.

» C’est là qu’il faut faire le premier pas en avant. Il s’agit de surmonter cette paralysie de la pensée. Luther en tout cas ne souffrait pas de cette paralysie, sinon nous serions encore catholiques romains.

» On doit pouvoir attendre de nous que nous soyons joyeusement prêts à changer nos pensées. »142

142 H. Venske : Vollendete Reformation, p. 91.

« Nous ne voulons pas une renaissance théologique luthérienne qui ne ferait que reprendre de vieilles formules, mais une révolution religieuse analogue à celle de Luther, qui témoignerait de sa fidélité au Réformateur en sortant de son ornière, en faisant autrement qu’il ne fit. Une telle attitude seulement pourrait arrêter le désastre et imprimer au fleuve un nouveau cours. » (Walter Nigg.)143

143 Cité par Dilschneider : Gefesselte Kirche, p. 166 (Ed. Verlagswerxk, Stuttgart, 1953).

En conclusion de son livre « Le Malentendu de l’Eglise », le Professeur E. Brunner disait : « Nous devons donc rester ouverts à l’éventualité qu’il soit dans la volonté de Dieu de briser l’ancien cadre des Eglises qui contenait l’Ekklésia, ou tout au moins de créer — comme cela se produit de nos jours — des cadres tout nouveaux…

» Avec le concours des Eglises ou sans leur concours, ou même contre elles si c’est nécessaire, Dieu fera de l’Ekklésia un peuple de frères. En acceptant ou en refusant de s’ouvrir à cette réalité, les Eglises décideront de leur avenir. »144

144 E. Brunner : op. cit., p. 148.

De telles affirmations sont fort encourageantes — à condition de ne pas rester de simples déclarations verbales ! De nombreux croyants au sein des Eglises historiques partagent ces aspirations ; beaucoup d’entre eux pensent qu’il serait temps d’« abandonner toutes les formes du ghetto institutionnel » pour retrouver l’image authentique de l’Ekklésia telle que Dieu l’avait créée.

Leurs vœux rejoignent ceux de leurs frères des églises de professants qui cherchent de leur côté, à travers bien des imperfections et des vicissitudes, à réaliser la volonté de Dieu concernant l’Eglise.

Dans toutes les Eglises et communautés vivent, côte à côte, « ceux qui veulent sérieusement être chrétiens », comme disait Luther, et ceux qui, tout en cherchant à bénéficier des avantages d’une religion, ne sont nullement décidés à accepter le « joug » et « l’opprobre de Christ ». En général, le fossé qui les sépare n’est pas apparent. D’autre part, la frontière entre Eglises de professants et Eglises de multitude est souvent elle-même incertaine.

Cependant, l’évolution œcuménique, le rapprochement avec Rome, la constitution de grands systèmes ecclésiastiques et, peut-être, la venue de temps plus difficiles pour les chrétiens (v. Apoc. 13.7, 15), placeront chaque croyant et chaque église devant la nécessité de prendre plus nettement position. A mesure que nous nous rapprocherons de « la fin des temps », l’identification de la « pseudo-Eglise » (K. Barth), de l’« Eglise-Illusion » (E. Brunner) avec le monde se parachèvera. Alors sa véritable nature se manifestera et les différences entre elle et l’Ekklésia apparaîtront clairement. Peu à peu, bien des illusions tomberont et les yeux de beaucoup de chrétiens seront dessillés. La ligne de démarcation, jusque-là invisible, entre les vrais disciples et les chrétiens de nom paraîtra au grand jour. Finie alors la quiétude confortable des positions mitoyennes ! Il faudra se décider et choisir : suivre le courant syncrétiste qui mène à Babylone ou retourner aux sources, à la Croix et à la Jérusalem des premiers temps de l’Eglise. « L’un ou l’autre », comme le répétait inlassablement Kierkegaard. C’est sans doute pour ces temps-là que l’Esprit de Dieu fait retentir l’appel pressant : « Sortez de Babylone, mon peuple, afin que vous ne participiez pas à ses péchés » (Apoc. 18.4). « Nous avons voulu guérir Babylone, mais elle n’a pas guéri, abandonnons-la.. fuyez de Babylone, de peur que vous ne périssiez dans sa ruine » (Jér. 51.9, 6).

Ce jour-là certainement, dans toutes les Eglises et communautés, les croyants « nés de Dieu » comprendront qu’ils ne pourront subsister et vaincre qu’en unissant leurs efforts pour construire l’Eglise suivant le plan de Dieu.

Quelle sera aujourd’hui, dans cette perspective, notre attitude pratique ?

Continuerons-nous, après avoir vu le dessein de Dieu concernant l’Eglise, à rester en marge du plan divin ? Nous contenterons-nous d’adhérer intellectuellement à la vérité et de dénoncer les déviations ? Dieu ne se satisfait pas de paroles ou d’engagements platoniques. Il attend de nous des actes (Mt. 7.21 ; 23.3 ; Luc 6.46-48 ; 11.28 ; Jq. 1.22 ; 1 Jn. 2.3 ; 3.18). C’est sur notre attitude pratique que nous serons jugés (Rom. 2.2, 6, 13) et notre responsabilité sera proportionnelle à notre connaissance de la volonté divine (Luc 12.47-48). « Si vous savez ces choses vous êtes heureux, pourvu que vous les pratiquiez » (Jn. 13.17). « Si quelqu’un sait ce qui est bien, et ne le fait pas, il commet un péché » (Jq. 4.17). Ces principes s’appliquent aussi à notre engagement et à notre vie dans l’Eglise.

Aujourd’hui encore comme aux siècles passés, Jésus-Christ veut bâtir son Eglise. Il a besoin, pour cela, de pierres vivantes prêtes à se laisser façonner et utiliser par lui, où et comme il lui semblera bon. Sommes-nous prêts à cela ?

Devrons-nous attendre, après avoir reconnu la volonté de Dieu, que les autres arrivent aux mêmes convictions que nous, que les grandes masses s’ébranlent et que les cadres organiques se transforment ?

« Heureux, disait il y a plus d’un siècle, Adolphe Monod, ceux qui, devançant les temps de l’Eglise, feront entre eux tout ce qu’ils auraient à cœur de voir faire à l’Eglise ! Heureux ceux qui formeront une sainte alliance pour entrer à plein dans la vie chrétienne, et qui sauront se fier, pour le développement de leur œuvre naissante, à ce Dieu puissant qui, des douze apôtres. est arrivé à cette Eglise de Jérusalem que vous souhaitez de reproduire au milieu de nous. »145

145 « Sermon sur la Vocation de l’Eglise » (1849). Sermons choisis (Paris, 1902), p. 98.

L’Histoire nous apprend que partout où l’idéal d’église apostotolique a été réalisé, il a conquis rapidement du terrain.

Si nous sommes fidèles là où le Seigneur nous a placés, alors nous verrons peut-être aussi se réaliser cette vision prophétique d’Adolphe Monod :

« Partout je vois poindre sur l’horizon un peuple de Dieu petit par le nombre, mais grand par la foi et par l’amour, qui se détache des positions anciennes, et qui se tient prêt pour l’Eglise spirituelle, fraternelle, missionnaire, des temps à venir. Oh ! puisse l’Esprit divin rapprocher des âmes droites et fidèles, qui s’ébranlent de toutes parts, qui se cherchent comme en tâtonnant dans les ténèbres, qui se combattent peut-être, faute de se connaître ! Puisse se resserrer la sainte milice des enfants de Dieu, rassemblés, non pas au nom de l’indifférentisme qui efface les doctrines essentielles de l’Evangile, mais au nom de la Foi commune qui les fait prédominer sur tout ce qui est secondaire, humain et local ! »146

146 Adolphe Monod : « Sermon sur la vocation de l’Eglise » (1949). Sermons choisis, p. 102.

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