L’archéologie confirme la Bible

APPENDICE
Tischendorf et la découverte du manuscrit Sinaïticus

Konstantin Tischendorf est né le 18 janvier 1815 en Saxe. A 25 ans, il donnait déjà des cours à la faculté de théologie de Leipzig. C’était l’époque du triomphe du libéralisme : seules quatre épîtres de Paul étaient considérées comme venant de l’apôtre, les autres étaient des faux fabriqués au cours des siècles suivants ; les quatre évangiles étaient rejetés comme inauthentiques. Le but de vie que Tischendorf s’est fixé fut d’analyser les plus anciens manuscrits du Nouveau Testament, de prouver l’authenticité de ces écrits et de combattre ainsi ses adversaires avec leurs propres armes scientifiques.

En 1842, peu après la fin de ses études, à 27 ans, Tischendorf a publié sa première édition critique du NT. Son but était de fournir aux théologiens un texte grec basé sur la comparaison de tous les anciens manuscrits existants.

Il avait entendu que depuis le temps de Catherine de Médicis, la Bibliothèque nationale de Paris possédait le Codex appelé Ephraemi. Il avait été écrit au 5e siècle sur du parchemin. Au 12e siècle, il est tombé entre les mains d’un moine désireux de copier les Commentaires du Père syrien Ephrem mort en 373. Comme son monastère ne pouvait pas se payer de nouveaux parchemins, le moine a gratté soigneusement l’ancien texte et copié celui d’Ephrem sur ce parchemin rajeuni. A la fin du 17e siècle, on a découvert sous le texte d’Ephrem un autre qui a reparu très pâle sous l’œuvre d’’Ephrem. C’est ce que l’on appelle un codex rescriptus ou palimpseste. Plusieurs savants ont essayé de déchiffrer ce Codex sans y parvenir. Le directeur de la bibliothèque nationale, Capperonier, avait finalement déclaré qu’aucun mortel ne pourrait jamais déchiffrer le texte primitif caché sous l’œuvre d’Ephrem.

A l’âge de 26 ans, Tischendorf se met en route pour Paris où il recherche la Bibliothèque nationale et demande à voir le Codex Epraemi. Lorsqu’il manifeste l’intention de le déchiffrer, on lui répond par un sourire condescendant, car des gens compétents s’y sont essayés en vain. Récemment, on a même soumis le manuscrit à un traitement chimique pour faire mieux apparaître le texte primitif éradiqué, mais celui-ci n’est pas devenu plus lisible. En lui remettant le palimpseste, les bibliothécaires lui déclarèrent : « Les savants les plus célèbres et les plus compétents se sont essayés sur ce palimpseste sans succès… Si vous, jeune débutant, vous pensez le comprendre mieux qu’eux, tentez votre chance ! Maïs nous pouvons vous dire d’avance : vous n’arriverez à rien ! »

Tischendorf ne se laisse pas décourager : pendant deux ans il revient jour après jour à la bibliothèque pour recopier le texte que ses yeux de lynx ont réussi à discerner sous le commentaire d’Ephrem. Il examine le document lettre par lettre, supputant toutes les possibilités, jusqu’à ce qu’il arrive à une conviction. Mot par mot, ligne par ligne, feuille après feuille, il poursuit son travail pendant deux années. Lorsqu’il quitte la capitale peu après le Nouvel an 1843, il a la satisfaction de posséder tout le texte de la Bible, Ancien et Nouveau Testament, tel qu’il figurait sous celui du Père Ephrem et d’avoir, en plus, rendu accessible au monde savant celui des épîtres de Paul tel que le contenait le Codex Claramontanus qui se trouvait aussi dans cette bibliothèque.

Du jour au lendemain, il est célèbre dans le monde savant de la paléographie. Toutes les bibliothèques s’ouvrent à lui ; il voyage à Utrecht, Londres, Oxford et Cambridge, Bâle, Venise, Milan, Turin, Modane, Florence et Naples. A Rome, il se fait recevoir par le pape Grégoire XVI qui paraît disposé à lui montrer le Codex Vaticanus, mais le cardinal Mai, qui travaille lui-même à une édition du codex, ne veut pas se laisser devancer, et Tischendorf ne peut regarder le célèbre document que pendant six heures sans avoir le droit de prendre aucune note.

Premier voyage au Sinaï

Après avoir exploré toutes les bibliothèques d’Europe, Tischendorf se disait que les plus anciens manuscrits qu’il avait trouvés étaient tous venus de l’Orient : d’Alexandrie, de l’Egypte, de la Palestine. Les sièges épiscopaux et leurs bibliothèques sont détruits, mais les monastères subsistent toujours. Peut-être y trouverait-il quelque ancien manuscrit ?

En avril 1844, il part au Caire. Il visite tous les monastères de l’Egypte qui dataient de la période faste du monachisme, mais ils avaient tous été pillés par les armées de Mahomet, de sorte qu’il n’y a rien trouvé d’intéressant. Il ne trouve là que des moines ignorants et méfiants. En quelques semaines, il a exploré tous les couvents des environs du Caire, fait un inventaire exact de leurs bibliothèques mais sans avoir pu emporter un seul fragment de manuscrit.

Son but reste le monastère copte du Sinaï vieux de 1400 ans. Pourquoi Tischendorf a-t-il donné sa préférence à cet ermitage ? Pendant les guerres menées par les armées islamiques, toutes les églises et tous les monastères ont été détruits, mais une loi de Mahomet interdit sous les peines les plus sévères de détruire une mosquée. C’est cette loi que les moines rusés du Sinaï ont utilisée pour se protéger& : sur leur toit, ils ont construit en toute hâte la coupole d’une mosquée surmontée du croissant de lune. C’est pourquoi le couvent de Sainte Catherine a survécu à toutes les guerres de destruction. Par conséquent, si d’anciens manuscrits se trouvent quelque part, c’est là que l’on devrait les découvrir.

Notre chercheur se fait introduire chez le patriarche de l’Eglise copte — qui le décourage plutôt, lui disant que la bibliothèque du couvent est murée. Tischendorf ne se laisse pas dissuader. Aujourd’hui, le voyage du Caire au Sinaï se fait facilement en car dans une journée. Rien de tel au milieu du 19e siècle : il fallait trouver des chameliers connaissant les pistes du désert, un traducteur pour leur parler, puis partir chaque matin avant le lever du soleil, se réfugier sous une tente entre 10h et 17h pour se garantir des ardeurs du soleil, dormir chaque nuit le fusil à ses côtés pendant que l’un des bédouins montait la garde.

Le 12 mai 1844, Tischendorf part avec un dragoman comme traducteur et trois bédouins. Au bout de dix jours, il atteint le couvent Ste Catherine construit en 530. Il fait le tour des murailles : nulle part, il ne trouve une porte. D’une lucarne à 10 m au-dessus du sol, on descend une corbeille dans laquelle il place sa recommandation, puis, on descend une poutre sur laquelle il est hissé vers l’entrée. Pendant plusieurs jours, il doit visiter les 22 chapelles et les innombrables salles remplies d’icônes et de lampes, assister chaque jour à quatre des huit messes quotidiennes (deux la nuit, deux le jour), avant d’être admis dans la bibliothèque. Il y découvre, dans un désordre innommable, quelque 500 manuscrits syriens, arabes et géorgiens, mais rien d’intéressant. Il continue à chercher, à noter tout ce qu’il trouve sous des montagnes de poussière. Au moment où, découragé, il veut quitter la bibliothèque, il découvre, dans une remise, une immense corbeille à papier remplie de papiers destinés à alimenter le fourneau du couvent ; parmi eux, Tischendorf voit 129 parchemins couverts de lettres grecques. Il y reconnaît un texte de la Septante datant des années 350 : le plus vieux manuscrit biblique connu à l’époque.

Les moines ont subitement pris conscience de la valeur de ces parchemins et refusent de les donner à leur hôte. Après de longues négociations, il peut emporter 43 feuilles et copier les autres. Avant de partir, il recommande instamment au bibliothécaire Cyrille de prendre bien soin des 86 parchemins restants et de chercher d’autres qui leur ressemblent. Il lui dit aussi qu’il veut parler de sa découverte au tsar de Russie, le chef suprême de l’Eglise orthodoxe, qui témoignerait certainement sa bienveillance au couvent.

Rentré à Leipzig en 1845, il déchiffre ses trouvailles, les date et les publie — sans révéler où il les a trouvées, de peur qu’un autre chercheur ne le devance et ne réussisse à sortir du couvent les 86 manuscrits restants. Sa renommée est assurée du jour au lendemain dans le monde scientifique de tous les pays.

Le deuxième voyage au Sinaï

En 1854, il repart au Sinaï. Où sont ces parchemins qu’il a laissés là ? Personne ne s’en souvient. Il conjure en vain le vieux bibliothécaire Cyrille, met tout le couvent sens dessus dessous : aucune trace de ces précieux parchemins ! Il doit repartir bredouille. Il explore les couvents du Caire, d’Alexandrie, de Smyrne, de Jérusalem et de Laodicée. Partout, il trouve des manuscrits grecs, coptes, syriens, arabes. Au couvent du Mont Athos, il découvre 16 palimpsestes et 3 manuscrits onciaux (en majuscules) du 9e siècle. Pendant les cinq années suivantes, il va déchiffrer tous ces trésors — tout en repensant constamment à ces 86 parchemins qu’il avait vus au Sinaï. Il se dit qu’un autre chercheur doit avoir réussi à se les approprier et doit prochainement les publier. Il attend, puis lâche un ballon-sonde en publiant le lieu où il a découvert les 43 premières feuilles : aucun écho de nulle part. Alors sa conviction est faite : ces manuscrits se trouvent toujours là-bas. Il doit les trouver !

Mais cette fois-ci, il veut mieux se préparer. Il connaît la vénération des moines coptes pour le tsar. Il prend contact avec l’ambassade russe de Dresde et laisse entendre qu’il fera cadeau de ses trouvailles au tsar. Ses plans parviennent jusqu’au tsar Alexandre II qui lui envoie une somme rondelette pour ses projets. Toute la famille impériale s’intéresse à ce projet ; en particulier, le grand-duc Constantin, le frère de l’empereur, s’enthousiasme pour lui. Cette fois-ci, Tischendorf sera l’envoyé du tsar.

Le troisième voyage au Sinaï

En 1859, il repart pour son troisième voyage et se rend directement au Sinaï où il est accueilli comme une vieille connaissance par l’archimandrite. Il passe tout le couvent au peigne fin, trouve quelques petites choses qui lui avaient échappé, mais aucune trace des 86 parchemins. Après une semaine, il s’apprête à repartir, commande les bédouins et leur chameaux. Il sait que c’était sa dernière visite au couvent Sainte Catherine. Il a 45 ans ; plus tard, il ne pourra plus se permettre les fatigues liées à une expédition à travers le désert. De plus : il n’a plus rien à y chercher, ayant exploré tous les endroits susceptibles de recéler des manuscrits. Avant de partir, il veut encore une fois gravir la montagne où, selon la tradition, Moïse a reçu les dix commandements. Il y va avec l’intendant du couvent, un jeune Athénien avec lequel il s’entretient amicalement. Au retour, celui-ci l’invite à prendre un rafraîchissement dans sa cellule et lui dit : « Tu cherches des manuscrits. J’en ai un grec, peut-être t’intéressera-t-il ? ». Il prend dans un coin un paquet enveloppé d’un tissu rouge et l’ouvre ; devant les yeux ébahis de Tischendorf, il y a là non seulement les 86 parchemins qu’il cherchait partout, mais 346 feuilles contenant tout le Nouveau Testament.

D’un coup, Tischendorf est parvenu au but de l’œuvre de sa vie. Il essaie de se maîtriser pour que sa grande joie ne gâte pas toute l’affaire. Rentré dans sa cellule, il examine sa trouvaille en détail. Il y a là, d’une part, tout le manuscrit de la version grecque de l’Ancien Testament, la Septante, dont il avait déjà emporté une partie ; il y a le Nouveau Testament complet – alors que les manuscrits alexandrins et même le Codex Vaticanus ont tous des lacunes. Avec les écrits bibliques, il trouve aussi l’Epître de Barnabé, un livre considéré pendant longtemps comme faisant partie du Nouveau Testament et dont le texte grec avait disparu. Il découvre Le Pasteur d’Hermas que beaucoup d’Eglises du 4e siècle comptaient encore parmi les textes inspirés.

Après une nuit sans sommeil, il commence à marchander avec les moines : il offre de l’or, invoque l’autorité du tsar, propose d’emporter le manuscrit au couvent du Caire, mais tombe sur un refus global : « Si ces feuilles sont si précieuses, alors elles appartiennent au couvent ! ». De plus, ils ne peuvent rien décider car leur archimandrite est parti au Caire. Tischendorf y va directement et trouve le supérieur à une réunion avec d’autres archimandrites. Ils consentent à faire transférer les précieuses feuilles au couvent-mère du Caire.

Au consulat de Russie, on signe un contrat : Tischendorf pourra recevoir huit feuilles à la fois pour les copier ; lorsqu’il les rapportera, il en recevra huit autres. Pendant deux mois, il travaille dans sa chambre de l’Hôtel des Pyramides. Il engage deux compatriotes connaissant le grec : un médecin et un pharmacien. Les trois copient sans se lasser les 110000 lignes de la Bible du Sinaï avec les innombrables annotations que contient le manuscrit et les corrections du texte proposées. Sur un grand nombre des 346 feuilles, ils trouvent plus de cent corrections (12000 en tout).

Tischendorf doit interrompre par deux fois ses travaux pendant plus de trois mois pour se rendre à Jérusalem et à Constantinople afin d’appuyer l’élection d’un archevêque de l’ordre du Sinaïtes (c.-à-d. des différents monastères rattachés au couvent du Sinaï) favorable au transfert du manuscrit au tsar de Russie.

En effet, tous ces archimandrites sont réunis parce qu’il s’agit d’élire l’archevêque des Sinaïtes. La majorité a désigné un nommé Cyrille, mais le seul qui puisse ratifier ce vote est le patriarche de Jérusalem – qui n’aime pas Cyrille, donc qui ne donne pas son approbation. Aussi longtemps qu’il n’y a pas d’archevêque, aucune décision ne peut être prise au sujet du manuscrit. Tischendorf le sait ; il prend contact avec Cyrille et lui promet d’appuyer sa candidature auprès du tsar s’il lui promet de donner son accord au transfert du codex au tsar de Russie. Il ne s’agit plus de vente du manuscrit, mais d’un don. Pourquoi ? Parce qu’un jour, des savants britanniques sont venus au couvent du Sinaï et ont proposé une somme astronomique pour l’achat du codex. Les moines leur ont répondu qu’ils préféraient le donner au tsar, au vénéré chef suprême de leur Eglise, plutôt que de le céder aux Anglais.

Tischendorf a eu connaissance de ce fait et l’a habilement exploité. Il apprend aussi par hasard que le grand-duc Constantin est en visite à Jérusalem. Sans hésiter, il s’y rend et expose au prince héritier l’intérêt de la chose. Celui-ci lui promet d’exercer une pression sur le gouvernement turc pour que celui-ci raisonne le patriarche de Jérusalem afin qu’il ratifie l’élection de Cyrille.

Les jeux diplomatiques se mettent en branle, mais à Constan- tinople, le gouvernement turc hésite et traîne l’affaire en longueur. C’est la confusion totale : les moines sinaïtes ne savent pas quel est leur supérieur, l’élection du patriarche est trouble – comme le sort du Sinaïticus. Alors Tischendorf part sans hésiter à Constantinople. Il loge chez l’ambassadeur de Russie – qui accentue la pression. Les Turcs redoublent d’amabilité, mais ne font rien et laissent traîner l’affaire pendant des mois. Alors l’ambassadeur russe prend l’affaire en mains : il adresse une lettre au nom du tsar au couvent du Sinaï en leur donnant l’assurance que le gouvernement russe interviendrait dans l’élection de l’archevêque en faveur des Sinaïtes. Il propose que le codex Sinaïticus soit prêté au tsar. Si une donation ne devait pas se faire par la suite, il serait rendu au couvent. Avec cette assurance, Tischendorf retourne au Caire et, le 28 septembre, on lui remet tout le codex – qu’il va apporter au tsar après l’avoir montré à plusieurs souverains.

La donation formelle et définitive du précieux manuscrit au tsar n’a jamais eu lieu. Le couvent continue à en réclamer le retour.

La publication du Sinaïticus

La lecture du fameux codex n’a rien de commun avec celle de nos bibles. D’abord, le texte n’est pas divisé en chapitres et versets (les premiers datent du 13e siècle de notre ère, les seconds du 16e). Les mots se suivent sans séparation, sans signe de ponctuation et sont tous écrits en majuscules, dans quatre colonnes.1 La technique photographique de l’époque ne permettait pas encore une bonne reproduction des pages du codex. Il fallait donc créer des lettres d’imprimerie reproduisant fidèlement celles du manuscrit. Comme Tischendorf avait remarqué que trois ou quatre copistes s’étaient succédé, il fallait graver et couler quatre séries de caractères différents pour rester fidèle à l’original. En plus, on avait besoin de caractères plus petits de trois sortes : pour les notes marginales, les 16000 corrections et les annotations. Les lettres du manuscrit principal étaient séparées par des espaces variables ; pour les reproduire, il fallait insérer entre les caractères de petites feuilles métalliques (environ 2500 par page pour les quelque 1200 espaces).

1 Voir les reproductions sur les sites Sinaïticus d’Internet (ou sur les maquettes de Lettres pour notre temps et Messages pour notre temps).

Tout cela devait se faire en un temps limité, car le tsar voulait que l’ouvrage soit terminé pour le millième anniversaire de la fondation de la monarchie russe. Après Pâques 1862, les trois in-folio comprenant les livres de l’Ancien et du Nouveau Testa- ment, l’Epître de Barnabé et Le Pasteur d’’Hermas sortaient de presse. Le 6 octobre de la même année, Tischendorf partait à St Petersbourg avec 31 caisses contenant les 1232 volumes de la reproduction du Sinaïticus ; 223 d’entre eux furent envoyés comme cadeau du tsar aux principales bibliothèques de la chrétienté, l’un d’eux prit évidemment le chemin du couvent Ste Catherine, accompagné d’un don d’or de la famille impériale, 77 furent donnés à Tischendorf pour être vendus à son profit.

En 1933, les Anglais, craignant que le précieux original du codex ne soit pas en sécurité chez les Soviets, ont organisé une souscription publique et l’ont racheté pour deux millions de schillings afin de l’exposer au British Museum (où j’ai pu le contempler avant son transfert à la British Library, la bibliothèque nationale de Grande Bretagne).

Quelle est l’importance de ce manuscrit ?

Dans un chapitre de ses Tischendorf-Erinnerungen, Ludwig Schneller, le gendre de Tischendorf, essaie de répondre à cette question.

Les calligraphes alexandrins qui ont recopié ce manuscrit ne savaient pas le grec. Cette ignorance, loin d’être un handicap, favorisait plutôt une reproduction fidèle, car ils n’étaient pas tentés, comme les copistes grecs, de corriger le texte selon leur compréhension ou d’harmoniser celui des évangiles.

Le Sinaïticus permet de constater quel texte était considéré comme inspiré au 4e siècle. Ainsi les versets 9 à 20 de Marc 16 ne s’y trouvent pas (pas plus que dans le Vaticanus). Dans Jean 5.3b-4 : « ils attendaient le bouillonnement de l’eau… de sa maladie » ne figurent ni dans le Sinaïticus, ni dans l’Alexandrinus, le Vaticanus ou le palimpseste déchiffré par Tischendorf à Paris (ni dans les papyrus trouvés depuis lors). Les mots à Ephèse manquent dans l’adresse de l’épître aux Ephésiens, ce qui appuie l’idée qu’il s’agissait d’une lettre circulaire. Ces anciens manuscrits nous aident donc à déterminer l’authenticité du texte biblique. Dans toutes les éditions critiques du Nouveau Testament grec, les variantes du Sinaïticus (nommé aleph) sont citées, avec celles des manuscrits A, B, C et autres, pour déterminer avec le plus de probabilité possible la teneur du texte original.

Dans l’Epître de Barnabé (écrit vers 120), il est dit : « Gardons-nous de ne pas être trouvés, comme il est écrit, beaucoup d’appelés, mais peu d’élus ». Les mots en italiques ont été contestés par l’Ecole critique. Ils prétendaient qu’ils ne se trouvaient pas dans l’original de cette Epître, mais avaient été ajoutés par le traducteur latin. La découverte de l’original grec a réfuté cette allégation et démontré que vers l’année 120, l’évangile de Matthieu où se trouvaient ces mots était considéré par l’Eglise ancienne au même titre que les Ecrits inspirés de l’Ancien Testament — une constatation applicable aussi aux trois autres évangiles.

« Pour le chrétien et le lecteur de la Bible, le résultat le plus important est que le texte des écrits bibliques tel qu’il nous apparaît dans le Codex Sinaïticus fut transmis d’une manière bonne et fiable » (Professeur Dr O. Paret dans la préface de L. Schneller Tischendorf-Erinnerungen p. 8).

Tischendorf a inséré les variantes relevées dans le Sinaïticus dans la 8e édition de son Nouveau Testament grec. Il a rédigé des commentaires de toutes les corrections et annotations qu’il y a trouvées. En plus des éditions du texte biblique, il a publié quelque 70 autres livres.

Le 7 décembre 1874, il succomba à une attaque cardiaque après une année de maladie, âgé de près de 60 ans, entouré de trois fils et cinq filles. Dans son testament, il disait : « Dieu m’’a donné une vie heureuse, richement bénie. Qu’il veuille aussi mettre sa bénédiction sur ce que je laisse à mes successeurs : c’est son œuvre. Dans mon travail scientifique, je n’avais pas d’autre but que la vérité ».

(D’après L. Schneller Tischendorf-Erinnerungen Lahr-Dinglingen (Baden) St. Johannisdrucker 1954) et G.S. Wegener 6000 Jahre und ein Buch Kassel, Oncken-Verlag 1958).

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