Comme le baptême, le repas du Seigneur est un acte symbolique, semblable à tous ceux qui jalonnent notre vie sociale.1
1 Voir ci-dessus le premier chapitre du baptême et le repas du Seigneur p. 64-66.
Toutes les paraboles reposent sur ce même principe de la représentation des réalités invisibles par les choses visibles, ainsi que certaines paroles de Jésus : « Je suis la lumière du monde » (Jn 8.12), « Je suis la porte » (10.7), « le bon berger » (10.11), « le chemin » (14.6), « le cep » (15.1). Que voulait-il dire par là ? Sa présence et son enseignement sont pour ce monde ce qu’une lumière est pour un lieu obscur. Sa personne est pour nous l’accès vers le lieu de sécurité comme la porte de la bergerie l’est pour les brebis. Il veut être pour nous tout ce qu’un bon berger est pour ses brebis, ce qu’un chemin est pour le voyageur égaré, ce que le cep est pour les sarments de la vigne.
Il est clair que la parole « Je suis le pain de vie » (Jn 6.35) doit être interprétée dans la même ligne : Je suis pour vous, sur le plan Spirituel, ce que le pain est pour vos corps. Dans tout ce discours, le langage oscille constamment du matériel au spirituel avec des parallélismes permettant d’établir les relations d’équivalence.
L’équation manger = croire est évidente si nous comparons les v. 47, 51 et 54 :
Nous pouvons de même rapprocher les v. 35 et 55 :
Les v. 40 et 54 disent aussi la même chose sous deux formes différentes :
C’est sur cette ligne du symbolisme, partout présent dans la pensée biblique, que nous trouverons la signification du repas du Seigneur et des paroles que Jésus a prononcées lorsqu’il l’a institué.
Au cours de l’histoire du christianisme, on a donné des interprétations très différentes de ces quelques mots.
Ceci
Dans « ceci est mon corps » et « ceci est la coupe de la nouvelle alliance » (Lc 22.19, 20), ceci se réfère à l’ensemble de ce que Jésus fait, à l’action symbolique qu’il accomplit devant ses disciples et qu’il leur demande de répéter plus tard : « ce que je fais représente mon corps brisé, mon sang répandu — pour vous ». La parole rapportée par Luc : « Ceci est la coupe de la nouvelle alliance conclue par mon sang » (22.20) au lieu de « Ceci est mon sang par lequel est scellée l’alliance » (Mt 26.28) confirme cette interprétation, car une coupe ne saurait se transformer en sang ni en alliance. Si nous rapprochons cette parole de celle de Mc 14.24 : « Ceci est mon sang, le sang de l’alliance, qui est répandu pour plusieurs », nous nous rendons compte qu’il s’agit, en fait, de la même parole dont chaque évangéliste a saisi et rapporté une partie.
« Ceci, c’est prendre, bénir, donner, manger et boire. Jésus ne renseigne pas sur la nature d’une substance — qui est connue — mais il explique un geste ; il ne répond pas à la question : Qu’est ceci ? mais : Que signifie ceci ? » (Markus Barth).
Est
Jésus a parlé en araméen. Or, dans cette langue et dans cette phrase, Jésus a très certainement dit : « Ceci : mon corps », sans verbe. Mais même si nous ajoutons est, cela ne signifie pas qu’il y ait identité entre les deux membres de la phrase. C’est comme, en montrant une photo, nous disons : « Ceci est ma mère, ce sont mes enfants, c’est ma maison ».
« mon corps »
Le corps représente le Moi dans sa totalité : c’est toute la personne du Christ qui sera offerte en sacrifice.
Ces paroles ont été prononcées par Jésus présent en chair et en os parmi ses disciples. Si Jésus avait transformé le pain en son corps, il y aurait eu deux corps face à face. Il ne pouvait pas non plus transformer le vin en son sang, car son sang n’était pas encore répandu. Il coulait encore dans ses artères et ses veines.
Souvenons-nous aussi que ces paroles ont été prononcées au cours d’un repas pascal dans lequel, en rompant le pain, le père de famille déclarait : « Ceci est le pain d’affliction que nos pères ont mangé lorsqu’ils sont sortis d’Egypte ». Littéralement, bien entendu, ce n’était pas le pain que les ancêtres des Israélites avaient mangé, mais cela symbolisait et représentait ce pain-là, et cela permettait à leurs descendants de partager de manière vivante l’expérience de leurs ancêtres.
L’une des dispositions fondamentales de la Loi était l’interdiction de consommer du sang (Lv 4.17 ; 17.11). Il est difficile de penser que les apôtres, des Juifs habitués à éviter par-dessus tout de consommer du sang, aient pu comprendre littéralement les paroles de Jésus et boire le vin en sachant qu’à présent, c’était du sang. A la Conférence de Jérusalem, l’abstention de consommer du sang figurera encore parmi les quatre obligations imposées même aux païens convertis (Ac 15.29). Est-il concevable qu’alors aucun des Juifs ou des païens n’ait soulevé une objection en disant que, dans le repas du Seigneur, on buvait bien son sang.
L’apôtre Paul dit : « La coupe de bénédictions que nous bénissons, n’est-elle pas la communion au sang du Christ » (1 Co 10.16) — et non : « ne contient-elle pas le sang du Christ ».
Souvent, dans l’Ecriture, le verbe être a le sens de signifie : Lorsque Joseph interprète le rêve du pharaon, il dit : « Les trois sarments sont trois jours » (Gn 40.12). « Les sept belles vaches sont sept années ; les sept beaux épis sont sept années ; les sept vaches décharnées et laides… sont sept années… » (Gn 41.26-27). Zwingli faisait déjà remarquer, que sept vaches ne pouvaient par être sept années (Ad Matthaeum Alberum p. 345).
Daniel dit de même : « Ces quatre grands animaux, ce sont quatre rois qui s’élèveront de la terre » (Dn 7.17), et Esaïe : « Tous les êtres de chair sont de l’herbe » (40.6 TOB). En citant cette parole, Pierre ne craint pas de l’interpréter pour ses lecteurs païens : « toute chair est comme l’herbe » (1 P 1.24).
Jésus disait aussi dans l’explication de la parabole du semeur : « La semence, c’est la parole de Dieu » (Lc 8.11) et dans celle de l’ivraie : « Le champ, c’est le monde » (Mt 13.18). L’apôtre Paul dit : « Ces deux femmes sont deux alliances » (Ga 4.24). Et l’apôtre Jean : « Les sept chandeliers sont les sept Eglises » (Ap 1.20). Supposer dans tous ces cas une transformation serait prouver que l’on n’a rien compris au mode d’expression biblique.
« L’intention de Jésus-Christ est de faire comprendre que le geste qu’il fait en ‘donnant’ ce pain, accomplit la même intention que tout son ministère, l’intention fondamentale que résume sa parole : Le Fils de l’homme est venu pour ‘donner’ sa vie » (F.J. Leenhardt).
Le repas du Seigneur est en premier lieu un repas symbolique, c’est-à-dire que, par ce geste, nous exprimons notre conviction profonde que nous avons autant besoin de nous nourrir spirituellement de ce que représentent ce pain et ce vin que notre corps a besoin d’aliments et de boisson.
Il faut manger pour vivre, mais l’homme ne vit pas seulement de pain. Le repas du Seigneur nous rappelle chaque fois que nous le prenons que notre esprit a aussi besoin de nourriture. Cette nourriture n’est pas naturellement en nous, elle doit venir du dehors. Comme je dois travailler pour nourrir mon corps, je dois me préoccuper de nourrir ma vie intérieure, je dois y consacrer du temps, des forces, des pensées.
« Si je mange et je bois, c’est que je ne me suffis pas à moi-même, j’ai besoin d’éléments qui viennent du dehors, que j’ab- sorbe et qui deviennent dès lors une partie de moi-même. De même, si je me présente à la Sainte-Cène, c’est que je n’ai pas en moi les forces nécessaires pour vivre la vie chrétienne ; je fais appel à Jésus-Christ afin que Lui-même vienne en moi par son Esprit pour renouveler ma vigueur. Ainsi je ne veux plus vivre de ma vie propre, je souhaite que le Seigneur vive et qu’il agisse en moi » (J.M. Nicole).2
2 Précis de doctrine chrétienne Nogent s/Marne, Institut biblique 1983 p. 276.
Jésus disait aux Juifs : « Travaillez pour la nourriture qui subsiste pour la vie éternelle et que le Fils de l’homme vous donnera » (Jn 6.27). « Mon Père vous donne le vrai pain du ciel, car le pain de Dieu c’est celui qui descend du ciel et qui donne la vie au monde » (v. 32-33). Alors les Juifs lui dirent : « Seigneur, donne-nous toujours ce pain » (v. 34). Jésus leur répond : « Je suis le pain de vie. Celui qui vient à moi n’aura jamais faim et celui qui croit en moi n’aura jamais soif » (v. 35).
Lorsque je bois de l’eau ou du vin, ce liquide va pénétrer dans toutes les parties de mon corps, véhiculé par les artères et les capillaires. Que signifie boire le sang du Christ ? Cette expression ne pouvait pas être prise dans le sens littéral — surtout pas par des Juifs. C’est donc qu’il faut prendre « boire le sang de Jésus » dans un sens métaphorique. Or, le sang parle de deux choses : il est symbole de vie (« la vie de la chair est dans son sang » Lv 17.11) et de mort (sang répandu). Boire, c’est s’assimiler ce qui est extérieur pour que cela devienne nôtre. Boire le sang de Jésus, c’est donc s’assimiler sa mort et sa vie.
Dans l’ensemble du témoignage néo-testamentaire, le sang du Christ parle surtout de sa mort sur la croix. Boire le sang du Christ, c’est donc s’assimiler sa mort pour qu’elle devienne nôtre. C’est bien ce que l’apôtre Paul a enseigné : Jésus-Christ n’est pas seulement mort pour nous, mais « si un seul est mort pour tous, tous sont donc morts » (2 Co 5.14), « nous sommes morts au péché… nous avons été baptisés (immergés) dans la mort de Jésus-Christ » (Rm 6.2-3), « J’ai été crucifié avec le Christ » (Ga 2.20 ; Ep 6.14), « Vous êtes morts » (Col 3.3).
Oui, comme le vin de la cène va pénétrer jusque dans les moindres fibres de notre être physique, la mort du Christ veut me faire mourir aux passions et aux convoitises de mon vieil homme.
Mais le sang est aussi porteur de vie. « Boire le sang » (du Christ), c’est s’assimiler la vie de Jésus. Nous ne pouvons vivre sans être nourris de la vie qui vient de lui. Nous nous approchons de la table du Seigneur pour avoir part à sa vie.
La chair, le corps de Jésus, c’étaient ses yeux qui voyaient la misère de ceux qui l’entouraient, ses oreilles attentives aux plaintes des opprimés, aux appels des malades, sa bouche qui proclamait l’amour du Père et apportait le repos à ceux qui étaient fatigués et chargés, ses mains bénissantes et guérissantes, ses pieds toujours prêts à le porter là où son aide était nécessaire. Sa chair, c’est tout son être tel qu’il a vécu parmi nous, « allant de lieu en lieu faisant du bien » (Ac 10.38).
Manger, c’est prendre quelque chose d’extérieur à nous et nous l’assimiler : cette viande ou ces légumes que nous mangerons vont constituer les cellules de notre corps. La nature et la qualité de nos aliments déterminent celles de notre corps. C’est avec raison que les Allemands disent : « Der Mensch ist was er isst » (L’homme est ce qu’il mange). Cette loi est vraie aussi sur le plan intellectuel, moral et spirituel. Si nous absorbons des lectures frelatées, des films équivoques, notre être moral se ressentira de ces « nourritures terrestres » malsaines. Si nous nourrissons notre être spirituel de l’exemple de Jésus-Christ, « nous tous qui, le visage découvert, contemplons, comme dans un miroir, la gloire du Seigneur, nous sommes transformés en son image dans une gloire dont l’éclat ne cesse de grandir. C’est là l’œuvre du Seigneur, c’est-à-dire de l’Esprit » (2 Co 3.18).
« Celui qui me mange vivra par moi » (Jn 6.57). Manger la chair du Fils de l’homme, c’est conformer sa vie à l’exemple de Jésus tel que nous l’ont laissé les évangiles. « Alors que nous étions ses ennemis, Dieu nous a réconciliés avec lui par la mort de son Fils ; à plus forte raison, maintenant que nous sommes réconciliés, serons-nous sauvés par sa vie » (Rm 5.10), sa vie qu’il reproduit en nous par son Esprit.
Dans l’épître aux Romains, l’apôtre Paul parle d’abord de la mort avec le Christ (Rm 6), puis, au chapitre 8, il dit qu’en vivant « selon l’Esprit » qui est à présent en nous, « la juste exigence de la Loi » peut être « pleinement satisfaite en nous » (v. 4).
Mais cette conformité à l’image du Christ n’est jamais automatique. Paul dit qu’il « suit l’exemple du Christ » (1 Co 11.1). Et l’apôtre Jean : « Celui qui prétend qu’il demeure en Christ doit aussi vivre comme le Christ lui-même a vécu » (1 Jn 2.6).
Dans tous les pays et toutes les civilisations, manger ensemble est une preuve de fraternité, un symbole d’union. Jésus manifeste ce désir de communion avec nous en disant : « Si quelqu’un entend ma voix et ouvre la porte, j’entrerai chez lui et je prendrai le repas du soir (la cène) avec lui » (Ap 3.20). En rapportant cette parole du Seigneur, Jean emploie le verbe deipnéô que Paul a aussi utilisé pour parler du souper au cours duquel fut instituée la cène (1 Co 11.25). Le repas du Seigneur représente symboliquement une des vérités les plus profondes de la révélation biblique : Jésus, le Fils de Dieu, veut entrer en communion personnelle avec nous, Comme un ami qui viendrait dîner avec nous.
Au cours de sa vie terrestre, Jésus a illustré cette vérité en mangeant avec ses disciples et avec ceux qui l’invitaient. Les évangélistes ne manquent pas de nous rapporter de nombreux récits de repas qui nous permettent de saisir une vérité fondamentale : Dieu s’est approché de nous et veut être en communion avec nous.
Dans les deux multiplications des pains (Mc 6.30-44 ; 8.1-9), Jésus lui-même fournissait la nourriture. Dans la cène, il veut nous nourrir Spirituellement et il désire que nous soyons en communion avec lui. Il vient manger avec nous puisque là où des chrétiens sont assemblés en son Nom, il est présent (Mt 18.20). Certes, il est avec nous tous les jours de notre vie (Mt 28.20), mais c’est au moment de la cène que nous sommes particulièrement conscients de sa présence. Elle est donc, par excellence, un moment de communion avec le Seigneur, d’où le nom qu’elle porte dans l’Eglise anglicane (Holy Communion) et dans l’Eglise catholique.
« Manger du sel avec quelqu’un, s’asseoir à sa table et recevoir son hospitalité, impliquait en même temps que vous vous engagiez à ne jamais lui faire de mal » (E. Kevan La Sainte Cène p. 40). Le Seigneur s’engage envers nous — et nous nous engageons envers lui.
Nous sommes en communion avec le Ressuscité, donc avec Celui qui a vaincu toutes les puissances hostiles, aussi celles de la maladie et de la mort. C’est pourquoi le Repas du Seigneur est un lieu de guérison — intérieure et physique. Il a été pour beaucoup une occasion de recouvrer la santé. C’est aussi le moment le plus favorable pour nous rappeler que le Christ vit en nous et veut nous communiquer sa vie divine (Ga 2.20), il est « notre vie » (Colossiens 3.4).
Déjà sous l’ancienne alliance, Dieu promettait sa présence à ceux qu’il avait choisis pour leur faire grâce : « Je serai — ou : je suis — avec toi » (Gn 26.3, 24 ; 28.15 ; 31.3…), mais cette présence n’a jamais été comprise ou réalisée sous forme matérielle, corporelle, discernable par les sens. Isaac, Jacob, Moïse, David… devaient saisir la promesse par la foi. La présence de Jésus au moment de la cène est à situer sur la même ligne que toutes les autres promesses de Dieu : il s’agit de réalités spirituelles.
Le repas de la pâque était commémoratif et prophétique : il rappelait la libération du peuple d’Israël de sa servitude en Egypte et préfigurait la délivrance que le Messie viendra apporter aux siens.
La pâque était à la fois rappel du passé, certitude que l’histoire se continuait aujourd’hui, et espérance du royaume messianique. Ce jour-là, chaque Juif jetait un regard en arrière pour raconter l’histoire de sa libération, un regard au-dedans de lui pour se purifier de tout levain, un regard autour de lui pour inviter des amis et des nécessiteux à la fête, et un regard en avant vers l’ère messianique.
Après la deuxième coupe, le fils aîné de la famille demandait à son père : Qu’est-ce qui distingue cette nuit des autres nuits ? Alors le père racontait l’histoire de la servitude égyptienne et de la délivrance : « Les Egyptiens nous ont maltraités et opprimés… ». Puis il disait : « C’est en mémoire de ce que l’Eternel a fait pour moi lorsque je suis sorti d’Egypte » (Ex 13.8). Le souvenir impliquait donc une actualisation des événements rédempteurs. Gamaliel, le maître de Paul, enseignait : « Il faut que chaque génération, chaque homme, se considère comme ayant été lui-même délivré de l’Egypte. Il faut que chaque Israélite sache que c’est lui-même qui a été délivré de la servitude ». C’est bien ce que dit le texte biblique : « car c’est par sa main puissante que l’Eternel f’a fait sortir d’Egypte… nous a fait sortir d’Egypte» (Ex 13.9, 14).
« Ce qui s’était fait jadis, s’était accompli en réalité pour chacun de ceux qui en goûtent aujourd’hui les bienfaits conséquents. Tous ont été sauvés le soir de la grande évasion et tous furent alors accueillis dans la communion du peuple saint » (F.J. Leenhardt Ceci est mon corps p. 23).
Cette actualisation était concrétisée, par exemple, par les herbes amères qu’il fallait mâcher pour participer à l’amertume que les Israélites ont connue durant leur esclavage en Egypte. Elle était aussi individuelle : chacun prenait sa part du repas pascal, parce qu’il avait été personnellement l’objet de la libération initiale.
Il en est de même dans la nouvelle alliance : le Christ a été sacrifié pour nous — comme l’agneau pascal l’avait été afin que ceux qui étaient dans la maison dont le linteau de porte avait été badigeonné de son sang soient préservés de l’ange exterminateur. « Nous aussi nous avons un agneau pascal : c’est le Christ, sacrifié pour nous. Le Christ, notre pâque a été immolé » (1 Co 5.7). Sa mort allait donner le signal d’une nouvelle sortie d’Egypte et ouvrir la porte pour s’évader de l’esclavage de ce monde vers la vraie liberté.3
3 Dans Lc 9.31, dans le récit de la transfiguration, Luc nous dit que les disciples ont vu Jésus s’entretenant avec Moïse et Elie : ils parlaient ensemble « de sa mort qui aurait lieu à Jérusalem ». En grec, le mot pour sa mort est littéralement : son exode. Par sa mort, Jésus allait opérer une délivrance à un niveau bien plus profond que la libération d’un esclavage physique.
En participant au repas du Seigneur, le croyant affirme : Voilà ce que Dieu a fait pour moi lorsque Jésus a livré son corps sur la croix — exactement comme l’Israélite qui participait au repas pascal confessait qu’il se sentait impliqué dans les événements qui avaient marqué la sortie d’Egypte. Comme lui, le croyant qui participe au repas du Seigneur confesse : « C’est en mémoire de ce que l’Eternel a fait pour moi lorsque je suis sorti d’Egypte » (Ex 13.8). Il se met personnellement au bénéfice de la mort du Christ. En rompant le pain, il dit : le corps du Christ a été rompu pour moi.
« Prenez, mangez », avait dit Jésus. C’est ce geste qui donne à la participation sa valeur symbolique : il s’agit de prendre, donc de s’approprier le bénéfice du corps rompu. De même, en buvant à la coupe, le croyant dit : Je crois que le sang du Christ a dû couler pour me purifier de mon péché.
Purification
La fête de la pâque était aussi appelée « la fête des pains sans levain » (Lc 22.1). Aucune trace de levain ne devait rester dans les maisons. Paul nous donne la signification de ce rituel : « Faites donc disparaître tout vieux levain du milieu de vous afin que vous soyez — et que vous restiez — comme une pâte nouvelle, puisque, en fait, vous êtes ‘sans levain’… célébrons la fête, non plus avec le ‘vieux levain’ du mal et de la méchanceté, mais uniquement avec les pains sans levain de la pureté et de la vérité » (1 Co 5.7-8).
Dans l’Église primitive, on célébrait la cène au moins une fois par semaine. En y participant, on prenait donc l’engagement d’éliminer de sa vie « tout mal et toute méchanceté » et de vivre selon « la pureté et la vérité » au cours de la semaine suivante.
Participer au repas du Seigneur est une occasion de s’examiner devant le Seigneur : « que chacun s’éprouve soi-même » (1 Co 11.28). On ne peut concilier une participation à la cène avec une vie dans le péché sans s’attirer le châtiment du Dieu (1 Co 11.30). Avant d’y participer, faisons, comme le père de famille juif, un tour de toutes les pièces de notre maison intérieure, la lampe de la Parole à la main (Ps 119.105), pour vérifier si toute trace du « vieux levain du mal et de la méchanceté » a été éliminée.
Joie
Lors de la Pâque, le Juif priait : « Béni sois-tu, Eternel… d’avoir donné à ton peuple d’Israël ces jours de fête pour la joie ». Car la sortie d’Egypte était aussi la délivrance de l’oppression et de la peur qui avaient marqué le peuple durant quatre siècles.
Le caractère joyeux de la fête était souligné par le cadre festif, par l’usage du vin, par le chant des cantiques et par les cris de joie lancés tout au long de la soirée en souvenir de la délivrance.
Les premiers chrétiens « rompaient le pain dans les maisons et prenaient leur nourriture avec joie et dans la simplicité de cœur » (Ac 2.46).
Louange
La louange et l’action de grâces faisaient partie des différentes étapes de la pâque. La Haggada4 contient un certain nombre de prières de louange. On louait Dieu pour le pain, le vin, la joie, la libération, la Loi.
4 La Haggada est un texte en hébreu ancien utilisé pour la cérémonie de la Pâque juive.
Communion
La fête de la pâque était enfin une fête de communion : on ne pouvait pas la fêter seul ou à deux ou trois. Il fallait être au moins dix personnes. C’est pourquoi on invitait des parents, des amis, des pauvres, à se réjouir ensemble. Le repas du Seigneur est aussi un repas de communion entre membres d’un même corps, de la famille de Dieu rassemblée pour la célébration et celle qui est dispersée à travers le monde.
Chaque fête de la pâque était en même temps l’attente d’une délivrance encore plus grande que celle de la servitude d’Egypte. Aux époques où l’oppression étrangère s’est fait sentir de façon particulièrement dure — comme au temps de Jésus — le centre de gravité de la fête se déplaçait insensiblement vers l’aspect prophétique : la sortie d’Egypte était seulement une préfiguration de la grande Libération du peuple que le Messie apportera. Les Juifs espéraient, à chaque pâque, que, cette nuit-là, le Messie paraîtrait. C’est pourquoi chaque famille laissait une chaise vide pour lui lors du repas pascal.
Jésus a également rattaché la pensée de l’avenir à la coupe ; en la donnant à ses disciples, il leur a fixé le prochain rendez-vous : « Prenez cette coupe et distribuez-la entre vous » (Lc 22.17) « car, je vous le dis, je ne boirai plus désormais de ce fruit de la vigne jusqu’au jour où j’en boirai du nouveau avec vous dans le royaume de mon Père » (Mt 26.29). Il est sûr de la victoire. Ses disciples régneront avec lui et partageront sa table (cf. Lc 22.29-30).
Le centre du culte de l’ancienne alliance était constitué par les différents sacrifices. Les prêtres étaient avant tout des sacrificateurs. Le chef de la hiérarchie sacerdotale était le souverain sacrificateur, celui qui, une fois par an, pouvait pénétrer dans le lieu très saint du sanctuaire, dans la présence même de Dieu, avec le sang du sacrifice.
Jésus-Christ fut le souverain sacrificateur choisi par Dieu pour faire l’expiation des péchés de toute l’humanité. Il a également accompli sur la croix tout ce que les divers sacrifices représentaient.
La mort du Christ est au centre du christianisme primitif. Si notre Nouveau Testament ne contenait pas les évangiles, ce que nous saurions de Jésus d’après les Actes et les épîtres se résumerait presque entièrement à sa mort et sa résurrection. C’étaient là les deux événements marquants pour l’histoire de l’humanité et pour notre foi.
L’apôtre Paul écrit aux Corinthiens : « Je n’ai pas eu la pensée de savoir parmi vous autre chose que Jésus-Christ, et Jésus-Christ crucifié » (1 Co 2.2). En résumant sa prédication, il leur dit : « Je vous ai enseigné avant tout, comme je l’ai aussi reçu, que le Christ est mort pour nos péchés, selon les Ecritures, qu’il a été enseveli, et qu’il est ressuscité le troisième jour… » (1 Co 15.3). L’objet de la foi des chrétiens, c’est « Jésus notre Seigneur, livré pour nos fautes et ressuscité pour que nous soyons déclarés justes » (Rm 4.25).
Dans Rm 3.21-26, l’apôtre Paul explique le rôle du sacrifice du Christ pour notre rédemption : « C’est lui que Dieu a offert comme une victime destinée à expier les péchés (litt. : moyen de propitiation) pour ceux qui croient en son sacrifice ».
Jésus a souligné cette vérité lors de l’institution de la cène : « Ceci est mon sang, le sang de l’alliance qui est répandu pour plusieurs pour la rémission des péchés » (Mt 26.28).
L’apôtre Paul a développé cette doctrine du salut par la mort du Christ dans la plupart de ses lettres : « Le Christ, au temps marqué, est mort pour des pécheurs » (Rm 5.6) ; Dieu a « livré son propre Fils pour nous tous » (Rm 8.32). « Vous ne vous appartenez pas à vous-mêmes. Vous avez été rachetés — et à quel prix ! » (1 Co 6.19). « Le Christ, notre agneau pascal, a été sacrifié » (1 Co 5.7). « Le Christ a été fait péché pour nous afin que nous devenions en lui justice de Dieu » (2 Co 5.21), il « nous a rachetés de la malédiction de la loi, étant devenu malédiction pour nous » (Ga 3.13) ; il « s’est livré lui-même à Dieu en offrande et en sacrifice, dont le parfum plaît à Dieu » (Ep 5.2). « Il s’est donné lui-même pour nous, afin de nous délivrer de l’injustice sous toutes ses formes » (Tt 2.14).
L’épître aux Hébreux le confirme : Jésus « a souffert la mort pour tous » (2.9) puisqu’« il n’y a pas de pardon sans que le sang soit versé » (9.22). Par sa mort, il nous a « obtenu un salut éternel » (9.12), il « s’est offert une seule fois pour porter les péchés de plusieurs » (9.28).
L’apôtre Pierre rappelle le même message à ses lecteurs : « Vous avez été libérés de la manière futile de vivre que vous aviez héritée de vos ancêtres. par le sang précieux du Christ, comme d’un agneau sans défaut et sans tache » (1 P 1.18-20). « Il a porté lui-même nos péchés en son corps sur la croix… lui, par ses blessures vous avez été guéris » (2.24). « Le Christ a souffert la mort pour les péchés une fois pour toutes, lui l’innocent, il est mort pour des coupables » (3.18).
Quant à l’apôtre Jean, il montre clairement que notre vie nouvelle découle de la mort du Christ dont « le sacrifice… nous purifie de tout péché » (1 Jn 1.7). « Il a apaisé la colère de Dieu contre le mal en s’offrant en sacrifice pour nos péchés, et pas seulement pour les nôtres, mais aussi pour ceux du monde entier » (2.2 ; cf. 4.10).
Dans l’Apocalypse, les quatre êtres vivants chantent leur hommage à l’Agneau sur le trône en disant : « Tu es digne… car tu as été mis à mort et tu as racheté pour Dieu, par ton sang répandu, des hommes de toute tribu, de toute langue, de tout peuple et de toutes les nations » (5.9 ; cf. v. 6, 12).
Nous sommes donc là dans le lieu très saint du message biblique que la cène nous rappelle régulièrement. Les textes relatifs à la cène utilisent des termes du vocabulaire sacrificiel : sang, corps, donné, versé, pour vous, pour plusieurs, pour la rémission des péchés (cf. Ex 24.6-8 ; 6">Lv 2.2, 9, 16 ; 4.5-7, 16-18, 34 ; 17.11, 14 ; 24.7 ; Nb 10.10). Les écrivains inspirés emploient ces termes lorsqu’ils parlent du sacrifice de Jésus sur la croix (cf. Hé 9.11-28 ; 10.4-10, 19-20 ; 13.11-13 ; 1 Jn 1.7 ; 1 P 1.18-19). Le lien entre la cène et le sacrifice du Christ est donc évident.
Sous l’ancienne alliance
Dans les sacrifices autres que l’holocauste, seule une part de la viande était consumée. Dans le sacrifice d’action de grâces ou de communion, l’animal ou le gâteau était partagé entre Dieu, les sacrificateurs et la famille de l’offrant (Lv 7.11-15, 31-36). En fait, le sacrifice était offert à Dieu qui, en retour, invitait à sa table les sacrificateurs et les adorateurs.
Ce repas soulignait plusieurs vérités :
La cène : un repas sacrificiel ?
Nous pouvons tirer de l’image du repas sacrificiel de l’ancienne alliance différentes leçons, parallèles à celles que nous venons de relever et applicables à la cène :
5 Au cours des siècles, la messe, centrée autour de l’eucharistie, est devenue un sacrifice répétant celui du Christ et le moyen d’obtenir le pardon et la réconciliation. « Par sa mort, disait-on, Jésus-Christ n’a expié que le péché originel, mais il a institué la messe pour être un sacrifice pour les autres péchés ». Cette évolution aboutit à nier la suffisance du ministère et de la mort du Christ. D’autre part, un sacrifice exige un sacrificateur : cette doctrine est à l’origine du cléricalisme et du sacramentalisme dans l’Eglise romaine.
Du début à la fin, de Genèse 17 à Apocalypse 21, l’un des grands thèmes de la Bible est l’idée d’une alliance. Elle est mentionnée 286 fois rien que dans l’Ancien Testament. Nous appelons en fait la Bible l’Ancien et le Nouveau Testament, ce qui signifie : l’ancienne et la nouvelle alliance.
La notion d’alliance domine toute la politique de l’ancien Moyen-Orient.6
6 Voir les exemples de traités d’alliance relevés par E. Zimmerlin dans Le repas du Seigneur p. 123-124.
Jésus a rattaché la cène à cette notion lorsqu’il a dit : « Cette coupe, est la nouvelle alliance en mon sang qui est répandu pour vous » (Lc 22.20 ; 1 Co 11.25). « Ceci est mon sang, le sang de l’alliance, répandu pour plusieurs » (Mt 26.28 ; Mc 14.22). Matthieu ajoute : « pour la rémission des péchés ».
Le repas du Seigneur est « un moyen de nous donner l’assurance que nous sommes vraiment acceptés comme membres du peuple de Dieu sur la base de ce que Jésus a fait pour nous » (I.H. Marshall Last Supper and Lord’s Supper p. 149). Participer au repas du Seigneur peut donc confirmer et fortifier notre foi.
L’alliance ancienne à laquelle se réfèrent Jérémie et Jésus pour lui opposer la « nouvelle alliance » est celle du Sinaï. Les Juifs ayant rompu cette alliance, par leurs infidélités, les prophètes annoncent une nouvelle alliance pour la remplacer (Jérémie 31.31-33 ; cf. Esaïe 55.3 ; Jérémie 32.40 ; Ezéchiel 37.26-28).
Dans la nouvelle alliance, Dieu promet de mettre sa loi « au-dedans d’eux » ; de l’écrire « dans leur cœur » (31.33). Esaïe met la nouvelle alliance en liaison avec le don de l’Esprit (59.21) et Ezéchiel précise : « Je mettrai en vous un esprit nouveau, j’ôte- rai de leur corps le cœur de pierre, et je leur donnerai un cœur de chair afin qu’ils suivent mes ordonnances et qu’ils observent et pratiquent mes lois » (11.19-20). « Je mettrai mon esprit en vous, et vous vivrez… Je traiterai avec eux une alliance de paix, et il y aura une alliance éternelle avec eux » (37.14, 26 cf. Es. 32.40).
Or, le don de l’Esprit était lié à la mort du Christ, il ne pouvait pas être répandu avant que Jésus ait été glorifié (Jn 7.39). La conclusion de la nouvelle alliance annoncée par Jésus était donc directement liée à l’effusion du sang du Christ.
Chaque fois que nous buvons le vin de la cène, nous nous rappelons que l’Esprit de Dieu fait pénétrer les effets de la mort du Christ dans toutes les fibres de notre être pour que nous mourions aux « œuvres de l’homme livré à lui-même » et que nous marchions « selon l’Esprit » (Rm 8.4), comme le Christ a marché, c’est-à-dire pour que sa chair devienne notre chair, sa vie notre vie.
Une autre caractéristique de la nouvelle alliance est une relation intime entre Dieu et les membres de son peuple : « Je serai leur Dieu et ils seront mon peuple ».
La prophétie de Jérémie se termine par l’annonce du pardon des péchés qui motive toutes ces bénédictions : « Car je pardonnerai leur faute et je ne me souviendrai plus de leur péché » (Jérémie 31.34).
Ainsi les caractéristiques de la nouvelle alliance sont :
Toutes ces caractéristiques sont liées à la mort du Christ rappelée par le vin de la cène. Boire à la coupe c’est dire par ce geste symbolique que :
D’après le sens premier et habituel de l’expression en français, Jésus a institué ce repas symbolique pour que nous nous souvenions de lui, que nous n’oubliions pas que notre foi ne repose ni sur une doctrine ni sur une morale, mais sur la personne de Jésus-Christ et son œuvre.
« En mémoire de moi » nous préserve des deux grands dangers opposés qui guettent les chrétiens : le subjectivisme et l’activisme. L’apôtre Paul disait : « Je n’ai pas jugé bon de savoir autre chose parmi vous, sinon Jésus-Christ, et Jésus-Christ crucifié » (1 Co 2.2 ; cf. Ga 6.14). La cène concentre chaque fois notre message sur le thème central de l’Evangile : « Le Christ est mort pour nous » (Rm 5.8).
Mais elle est bien plus qu’une cérémonie commémorative dans le sens que nous donnons à cette expression aujourd’hui. Pour saisir le véritable sens que Jésus entendait donner à la formule : « en mémoire de moi », il faut la replacer dans le contexte du repas pascal et dans celui de toute la pensée de l’Ancien Testament.
Lors de son institution, Dieu a commandé : « Vous conserverez le souvenir de ce jour (ou, plus littéralement : ce jour-là sera pour vous un mémorial : le zikkaron) et vous le célébrerez par une fête en l’honneur de l’Eternel » (Ex 12.14).
« La mémoire cultuelle juive n’est pas qu’un simple souvenir, ni un mémorial (au sens de monument commémoratif), mais une action qui, en l’évoquant, actualise tel ou tel acte de Dieu » (X. Léon-Dufour).7 C’est dans cette perspective d’une actualisation des événements qu’il nous faut comprendre la substitution de « en mémoire de moi » aux paroles d’explication de la pâque : « en mémoire de ce que l’Eternel a fait pour moi lorsque je suis sorti d’Egypte ».
7 « Les deux mémoires des chrétiens » in La mémoire et le temps Genève, Labor & Fides 1991.
Lorsque Joseph a demandé à l’échanson du pharaon incarcéré avec lui : « Souviens-toi de moi quand tout ira de nouveau bien pour toi », il a précisé le sens de sa demande : « Aie la bonté de parler en ma faveur au pharaon pour me faire sortir de cette prison » (Gn 40.14).
« Souviens-toi de tout le chemin que l’Eternel ton Dieu t’a fait faire » débouche sur : « Tu observeras les commandements de l’Eternel, ton Dieu, pour marcher dans ses voies et pour le craindre » (Dt 8.2, 6).
« Souvenez-vous du Seigneur grand et redoutable » signifie : Comptez avec son aide, confiez-vous en lui.
Quand le brigand sur la croix a dit à Jésus : « Souviens-toi de moi quand tu viendras dans ton règne », il impliquait dans sa demande : « Agis en ma faveur. Sauve-moi ! »
Ainsi, faire ceci (c’est-à-dire prendre le repas du Seigneur) « en mémoire de lui » signifie d’abord nous souvenir de ce qu’il a fait pour nous. Ce rappel stimule notre courage et notre sanctification : « Si Dieu n’a pas épargné son propre Fils mais qu’il l’a livré pour nous tous, comment ne nous donnera-t-il pas aussi toutes choses avec lui » (Rm 8.32). « Pensez à celui qui a enduré de la part des hommes pécheurs une telle opposition contre lui, pour que vous ne vous laissiez pas abattre par le découragement » (Hé 12.3). « Ainsi donc, puisque le Christ a souffert dans son corps, armez-vous aussi de la même pensée. En effet, celui qui a souffert dans son corps a rompu avec le péché » (1 P 4.1).
Lorsque le croyant de l’ancienne alliance priait : « Eternel, souviens-toi de moi ! », il voulait dire : agis en ma faveur. Pour Anne, « Souviens-toi » signifiait : Accorde-moi un fils (1 S 1.11), pour Ezéchias : Guéris-moi (2 Rois 20.3 ; Esaïe 38.3) ; pour Asaph, « Souviens-toi de ton peuple » (Ps 74.2) impliquait : Rétablis-le ; pour Jérémie, « Souviens-toi de ce qui nous est arrivé » (Lamentations 5.1) débouche sur « Renouvelle nos jours comme autrefois » (v. 21).
En disant : « Souviens-toi », le croyant rappelait à Dieu ses promesses (Ps 119.41, 49, 76). Il se basait sur ce qu’est Dieu (Ps 25.6-7). De même, Jésus n’a pas dit : Faites ceci « en mémoire de ce que j’ai fait » mais « de moi ». L’être inclut le faire, mais le dépasse. Participer à la cène, c’est se rappeler tout ce que Jésus-Christ est pour nous. « Il est fidèle et juste pour nous pardonner nos péchés et, par conséquent, il nous purifiera de tout le mal que nous avons commis » (1 Jn 1.9). Il est le chemin (Jn 14.6) : par sa mort, nous avons accès auprès du Père (Hé 10.19). Il est la résurrection et la vie (Jn 11.25) : si nous mourons avec lui — comme nous le déclarons en buvant ce vin — nous ressusciterons avec lui ; oui, dès à présent, nous pouvons vivre d’une vie nouvelle. Il est Lumière: sa mort est la victoire sur toutes les puissances des ténèbres. Il est le pain de vie qui nourrit notre âme. Il est la source d’eau vive qui étanche toutes nos soifs.
On ne prend jamais la cène pour soi, tout seul (« avec le Seigneur »). Elle est toujours communion au corps du Christ (dans les deux sens de l’expression). Dans tout repas en commun des familles juives, le père de famille prenait la miche en main, prononçait sur elle la prière de bénédiction, en rompait un morceau, le donnait à son voisin, qui le passait plus loin jusqu’à ce que chacun ait reçu le sien, puis tous mangeaient leur part. 1 Co 10.17 se comprend mieux si nous gardons cette image en tête : chaque participant prenait conscience que ce morceau qu’il absorbait était un fragment de ce qui, un instant auparavant, constituait encore une seule miche. La nourriture qui les constitue, chacun d’eux, est une : ils sont donc fragments de l’Un. Ce pain unique est toujours là, mais en eux qui, maintenant, se trouvent unis par lui.
Dans la prière sacerdotale qui clôt cette dernière rencontre de Jésus avec les siens, il insiste sur la nécessaire unité de ceux qui croiront : « Que tous soient un; comme toi, Père, tu es en moi, et moi en toi, qu’eux aussi soient un en nous, afin que le monde croie que tu m’as envoyé… qu’ils soient un comme nous sommes un » (Jn 17.21-22).
Comment cette unité se réalisera-t-elle ? Par l’habitation du Christ en chacun des membres du corps : « Moi en eux et toi en moi, afin qu’ils soient parfaitement un » (v. 23). Or, cette habitation du Christ dans le croyant est précisément l’une des vérités que la cène symbolise : comme le pain pénètre en nous et devient os de mes os, chair de ma chair, ainsi la vie du Christ veut pénétrer mon être intérieur et le reconstituer pour qu’il soit de plus en plus conforme à celui de mon Seigneur. Donc mes relations avec mes semblables seront transformées. Si je les aborde avec « les sentiments qui étaient en Jésus-Christ », plus de dissension entre nous, plus de jalousie ni d’incompatibilité.
Les premiers chrétiens persévéraient « dans la communion fraternelle, dans la fraction du pain » (Ac 2.42). Ce n’est pas par hasard que les deux sont juxtaposés. H. Barbier (Essai historique…) traduit même : « ils s’attachaient avec constance… à la communion par la fraction du pain » (p. 46).
Cette unité rappelée par chaque repas et vécue au long de la semaine est un avant-goût de celle dont jouiront les rachetés durant l’éternité : avec le Seigneur et entre eux. C’est pourquoi « tout repas du Seigneur préfigure la communion, le rassemblement dernier du peuple de Dieu » (Von Allmen Essai sur le Repas du Seigneur p. 63).
Puisque la participation au repas du Seigneur représente aussi l’unité de tous les participants, il faut que le symbole soit vrai, que signification et réalité se correspondent, qu’il n’y ait rien qui sépare les communiants.
Le premier obstacle à l’unité est la rancune : si l’on a quelque chose contre son frère ou si le frère a quelque chose contre nous. Aussi, dès la fin du premier siècle, on a rapporté à la cène l’avertissement de Jésus adressé à ceux qui venaient apporter une offrande au Temple : « Si tu présentes ton offrande à l’autel et que là tu te souviennes que ton frère a quelque chose contre toi, laisse là ton offrande et va d’abord te réconcilier avec ton frère ; puis viens et présente ton offrande » (Mt 5.23-24). « Celui qui a un différend avec son compagnon, commente la Didachè8 ne doit pas se joindre à vous avant de s’être réconcilié, de peur de profaner votre sacrifice, car voici ce qu’a dit le Seigneur : ‘Qu’en tout lieu et en tout temps, on m’offre un sacrifice pur’ » (14.2-3).
8 Texte de la fin du 1er siècle intitulé « Doctrine du Seigneur transmise aux nations par les douze apôtres ».
Il serait grave de participer à la Table du Seigneur avec quelqu’un que nous n’inviterions pas à notre table ou dont nous n’accepterions pas une invitation à dîner. Car la cène est un repas en commun, et, puisque c’est un repas symbolique, c’est d’autant plus important, car tout ce que le repas signifie y est impliqué.
Chaque service de sainte-cène est une occasion de s’examiner, aussi sous le rapport de la communion fraternelle : N’ai-je rien contre un frère ou une sœur ? Personne, dans l’Eglise, n’a-t-il rien contre moi (Mt 5.23) ? Serais-je prêt à inviter à ma table tous ceux qui prendront tout à l’heure la cène avec moi, ainsi que tous les autres membres absents de l’Eglise ? Pour marquer l’unité avec les membres absents de l’Eglise, on avait l’habitude, aux premiers siècles, de porter le pain et le vin aux malades et aux isolés (Justin Martyr : 1ère Apologie 65.5 ; 67.5).
E. Guers demandait à ceux qui participaient à la cène de se poser les questions : « Suis-je en paix avec mes frères, non seulement avec ceux qui rompent avec moi le pain du Seigneur dans la même chapelle ou la même chambre, mais encore avec tous les autres ?… Est-ce que je leur pardonne les torts qu’ils peuvent avoir à mon égard ?… La cène que je célèbre est-elle réellement une communion ? » (La cène du Seigneur p. 67). Nous pouvons ajouter : N’ai-je rien contre mes parents à cause de l’éducation que j’ai subie, contre mes enfants à cause des difficultés qu’ils me causent, contre les responsables de mon Eglise à cause de leur manière de la diriger ?
La prière que les chrétiens de tous les temps ont associée au repas du Seigneur est celle que le Seigneur lui-même a enseignée à ses disciples (Mt 6.9-13). Dans la quatrième demande, nous prions : « Donne-nous notre pain quotidien ».
Immédiatement après cette requête, nous demandons : « Pardonne-nous nos offenses comme nous pardonnons aussi à ceux qui nous ont offensés » (Mt 6.12). C’est la seule demande que le Seigneur commente : « Si vous pardonnez aux autres leurs fautes, votre Père céleste vous pardonnera aussi. Mais si vous ne pardonnez pas aux hommes, votre Père céleste ne vous pardonnera pas non plus vos fautes » (v. 14-15).
À diverses reprises, Jésus revient sur cet impératif : « Si vous avez quelque chose contre quelqu’un, pardonnez, afin que votre Père qui est dans les cieux vous pardonne aussi » (Mc 11.25). « Pardonnez et l’on vous pardonnera » (Lc 6.37).
Le repas du Seigneur nous rappelle la dette immense dont Jésus nous a libérés, mais ce pardon généreux nous engage à pardonner à notre tour à tous ceux que nous côtoyons. Notre pardon n’est pas la condition du pardon divin, mais il est, si l’on peut dire, la conséquence sine qua non, c’est-à-dire que si nous ne tirons pas cette conséquence de notre pardon, celui-ci devient nul et non avenu. Jésus nous enseigne que le pardon n’est pas un processus à sens unique, que nous accepterions toujours de la part de Dieu et que nous n’accorderions que selon notre bon plaisir.
Il existe des Eglises où des membres prennent la cène ensemble tous les dimanches mais où, depuis des années, certains ne se parlent plus à cause d’une vieille brouille jamais réglée, d’une affaire d’héritage ou de différences de conceptions doctrinales.
C’était le cas à Corinthe (1 Co 11.18). Il est même possible que les quatre fractions prenaient la cène, chacune dans son coin. Paul les reprend : « Le Christ a-t-il été divisé ? » De plus, les riches mangeaient leurs provisions sans se soucier des besoins des frères pauvres. Le scandale des Corinthiens était leur indifférence aux besoins des frères. C’est ce que Paul appelle « manger et boire sans discerner le corps du Seigneur ». Et cela, c’est manger et boire un jugement contre soi-même (v. 29), parce que, symboliquement, on exprime que l’on est un avec tous les frères et sœurs de l’Eglise, mais, par les faits, on dément ce que l’on affirme par le rite. Or, le Seigneur punit ceux qui mentent. « C’est pour cela qu’il y a parmi vous beaucoup d’infirmes et de malades et qu’un grand nombre d’entre vous sont morts » (v. 30).
Participer au repas du Seigneur est aussi un engagement envers les autres membres du Corps: celui qui rompt le pain avec moi, qui boit à la même coupe n’est plus un étranger dont la destinée peut me laisser indifférent : c’est un frère. Or, « nous avons de lui (du Seigneur) ce commandement : Que celui qui aime Dieu aime aussi son frère… Si un homme riche voit son frère dans le besoin et qu’il lui ferme son cœur, comment l’amour de Dieu demeurerait-il en lui ? » (1 Jn 4.21 ; 3.17).
Puisque ce pain que nous rompons est le symbole de notre communion au corps du Christ (1 Co 10.16-17), le frère a été racheté par le même sacrifice que moi, participe à la même Vie, au même Esprit, à la même vocation que moi. S’il agit d’une manière que je ne comprends pas, c’est à son Maître qu’il aura à en rendre compte (Rm 14.4 ; 6.12). C’est ce qui nous maintient dans l’unité malgré les divergences passagères.
Il ne faut donc pas qu’une divergence de doctrine sur des points mineurs, autres que les doctrines fondamentales au sujet de Jésus, le Christ, mort pour nos péchés et ressuscité pour notre justification, nous empêche de prendre la cène avec un frère. Dans toutes les Eglises primitives, il y avait des divergences d’opinions sur des questions relativement secondaires (Rm 14 ; 1 Co 7.8-10 ; ch. 11 ; Ga 3.4…).
La seule condition nécessaire et suffisante pour participer à la cène, c’est de croire que Jésus est mort pour mes péchés et de persévérer dans cette foi et dans ce qu’elle implique pour la marche quotidienne. Chercher l’identité de vues sur tous les points est un piège qui mène facilement à une sorte de dictature « spirituelle » et intellectuelle ou (et) à la division. Au cours des siècles, d’innombrables doctrines sont devenues tour à tour des pommes de discorde. Autour de la table du Seigneur, on oublie toutes les différences, on est rassemblé autour du même Seigneur, autour du symbole de son sacrifice pour nous, et on ne veut « savoir autre chose… sinon Jésus-Christ, et Jésus-Christ crucifié » (1 Co 2.2). C’est ce qui permet de recevoir à la table du Seigneur tout enfant de Dieu qui confesse Jésus comme Sauveur et Seigneur et qui marche conformément aux enseignements bibliques.
Dans l’Eglise ancienne, on avait l’habitude de se donner le « baiser de paix » avant de prendre le repas du Seigneur ensemble : celui qui présidait embrassait le frère à côté de lui, qui transmettait le baiser à son voisin, etc. Les femmes en faisaient de même de leur côté. Ainsi on se savait englobé dans cette chaîne d’affection qui embrassait toute l’Eglise : on était de la famille, un avec tous.
On pourrait associer à la cène « un symbole approprié à notre culture » de notre unité et de notre amour mutuel : une poignée de mains (H. Marshall Last Supper and Lord’s Supper p. 157) ou un geste d’affection : se regarder les yeux dans les yeux au moment de passer le plat ou la coupe, se dire un verset ou un mot d’encouragement. bref quelque chose qui concrétise ce « lien qui nous unit en Christ ».
Dans l’Église primitive et pendant toute l’histoire de l’Eglise, l’offrande (d’argent) était associée à la cène. Elle concrétisait l’unité avec tous les membres du Corps. Calvin disait : « La fraternité autour de la table du Seigneur nous engage à porter les fardeaux les uns des autres : comme nulle partie de notre corps ne peut souffrir aucune douleur que le sentiment n’en soit répandu en toutes les autres, aussi nous ne devons endurer que notre frère soit affligé de quelque mal, duquel nous ne portions pareillement notre part par compassion » (Institution Chrétienne livre IV, p. 391-392).
Y était aussi associée : la prière d’intercession pour tous les membres du Corps qui passaient par un temps d’épreuve : les malades, les prisonniers, les personnes âgées, les solitaires et les délaissés ainsi que ceux qui étaient partis au loin pour le service du Seigneur.
La pâque se terminait toujours par le chant du Hallel c.-à-d. des Psaumes 114-118 qui exprimaient clairement l’attente du Messie. Le repas de la pâque était considéré comme une préfiguration du festin dans le royaume de Dieu, où le Messie servira son peuple (cf. Esaïe 25.6-9).
La pâque, qui était un rappel de la délivrance du pays d’Egypte, était aussi une actualisation de la délivrance finale. C’est pourquoi, chaque année, tout au long des siècles, les Juifs dispersés à travers le monde se séparaient après le repas pascal en disant : « L’an prochain à Jérusalem ».
Jésus a souvent comparé le Royaume de Dieu à un grand festin. C’est ce banquet qu’il évoquait lorsqu’il prédisait que « des hommes viendront de l’Orient et de l’Occident, du Nord et du Midi, et prendront place à table dans le Royaume de Dieu » (Lc 13.29 ; cf. 22.30).
Au début du repas pascal, Jésus a dit à ses disciples : « Je vous le déclare : jamais plus je ne mangerai (la pâque) jusqu’au jour où tout ce qu’elle signifie sera accompli dans le Royaume de Dieu » (Lc 22.15). Avant de mourir, Jésus parle déjà de ce jour où il retrouvera la communion de table avec les siens dans le Royaume de son Père, lorsque la libération que symbolisait la pâque sera pleinement réalisée pour le peuple de Dieu de tous les temps.
L’Apocalypse fait écho à cette espérance par l’une de ses sept béatitudes : « Heureux les invités au festin des noces de l’Agneau » (Ap 19.9). L’Agneau, c’est celui qui a été immolé pour notre salut, mais un jour, il recevra solennellement son Epouse en vue de leur union éternelle. La cène anticipe ce moment où nous serons « pour toujours avec le Seigneur ». « La cène jette un pont entre la vie terrestre de Jésus et sa seconde venue. Lors de chaque repas du Seigneur, on réactualise la première cène et, par la préfiguration, on anticipe le festin final » (H. Sasse, 38 p. 31, 33).
Un certain nombre de textes peuvent évoquer ce parallèle entre la cène et le festin dans le Royaume de Dieu : Mt 8.11 ; 22.1s. ; 25.10, 21, 23 ; Mc 10.37 ; Lc 12.35s. ; 13.29 ; 14.15s. ; 22.30 ; Ap 19.6-9. L’apôtre Paul rappelle aussi cet aspect lorsqu’il évoque le repas du Seigneur : « Chaque fois que vous mangez de ce pain et que vous buvez de cette coupe, vous annoncez la mort du Seigneur, et ceci jusqu’à son retour » (1 Co 11.26).
Le repas du Seigneur est à la fois proclamation du retour du Seigneur et prière pour lui demander de revenir. Cela correspond aux deux sens possibles de l’exclamation Maranatha qui concluait les repas du Seigneur dans l’Eglise primitive (1 Co 16.22) : Marana tha : Seigneur, viens ! ou Maran atha : le Seigneur vient. « A la fin de l’Apocalypse (22.20), nous avons comme une traduction de ce Maranatha avec, de nouveau, ce double sens de la promesse certaine du retour du Christ et de la prière instante pour ce retour : ‘Le Témoin de ces choses dit : Oui, je viens bientôt. — Amen, viens, Seigneur Jésus !’ » (M. Thurian, 63 p. 218).
D’un côté, nous appuyant sur les promesses de Jésus, nous proclamons, au repas du Seigneur, la certitude de son retour qui changera toutes choses et nous introduira en sa présence : « Ainsi, nous serons pour toujours avec le Seigneur » (1 Th 4.17). D’un autre côté, nous appelons de nos vœux et de nos prières ce retour où il nous apportera le salut complet et définitif, où il révélera sa véritable nature au monde, où il établira son règne et délivrera la création du joug qui pèse sur elle.
Puisque la cène était un repas avec le Seigneur présent et l’anticipation de son retour, les premiers chrétiens « rompaient le pain dans les maisons et prenaient leurs repas dans la joie » (Ac 2.46). C’est cette présence du Seigneur qui donnait aux repas des premiers chrétiens leur caractère festif et joyeux.
Le banquet messianique sera un repas de joie : « Entre dans la joie de ton Maître » (Mt 25.21, 23). On mangera et on boira à sa table (Lc 22.30), avec les patriarches (Mt 8.11) et tous les prophètes (Lc 13.28). Nous retrouvons les mêmes promesses dans Ap 3.20 ; 19.7, 9, 17ss. Le Seigneur lui-même servira les siens (Lc 12.37 ; Ap 2.7). Tous les méprisés y viendront (Mt 8.11 ; 22.9ss. ; Lc 13.29; 14.13, 21, 23) et se réjouiront.
« Chaque fois que vous mangez de ce pain et que vous buvez de cette coupe, vous annoncez la mort du Seigneur » (1 Co 11.26).
C’est pourquoi le repas du Seigneur est toujours accompagné d’un commentaire, ou du moins de la lecture des paroles d’institution par lesquelles Jésus a expliqué le sens du symbole. Cela peut aussi être une occasion de rappeler aux chrétiens l’un ou l’autre aspect de la mort du Christ.
Dans l’Eglise primitive et l’Eglise ancienne, les incroyants n’assistaient pas au repas du Seigneur. Mais, d’après le Nouveau Testament, le monde des anges et des démons participe activement à tout ce que Dieu fait dans son Eglise (Mt 18.10 ; 1 Co 11.10 ; Hé 1.14 ; 1 P 1.12). Selon la volonté de Dieu, l’Eglise de Jésus doit servir de leçon de choses pour le monde des anges, afin qu’ils apprennent ce dont la grâce de Dieu est capable (Ep 3.10). Nous pouvons donc dire que lorsque l’Eglise se rassemble autour de la table sainte, les yeux du monde invisible sont tournés vers elle, et que la célébration de la cène devient pour ces hôtes invisibles l’annonce de la grâce de Dieu et de son salut.
Cependant, dans la célébration « ouverte » actuelle de la cène, le repas du Seigneur peut aussi devenir un moyen d’évangélisation en proclamant à ceux qui y assistent que Jésus est mort pour des pécheurs — donc aussi pour eux.
Pour l’Eglise rassemblée, le repas du Seigneur constitue une confirmation de son salut. « Aussi réellement que tu romps à présent le pain, aussi réellement Jésus est mort pour toi sur la croix. Aussi réellement que tu bois le vin, aussi réellement Jésus a répandu son sang pour toi, pour te purifier de tout péché » (F Laubach Das Abendmahl p. 19).
La pâque rappelait tous les ans aux Israélites ce que l’Eternel avait fait pour eux. Comme la pâque, « la cène a, de même, vocation de transmettre les aspects fondamentaux de la nouvelle alliance. Le pain nous rappelle plus particulièrement la personne de Jésus, ses souffrances et sa mort à la croix. Le vin nous rappelle le sang de l’alliance qui est répandu pour beaucoup, pour le pardon des péchés. Le repas du Seigneur déclare dans les termes les plus clairs que le centre de l’Evangile est la mort de Jésus. C’est aussi une annonce de la nouvelle alliance conclue par Dieu avec toute l’humanité à la croix de Golgotha » (F. Laubach Ibid. p. 16-17).
Le cérémonial de la fête contribue à graver l’enseignement dans la mémoire des participants. On peut même dire comme I. Howard Marshall que « le repas du Seigneur va plus loin que la prédication de la Parole. La prédication peut n’être qu’une offre (de la grâce); l’action du repas du Seigneur comporte comme élément indispensable la réception du pain et de la coupe par les participants. En mangeant le pain et en buvant à la coupe, ils expriment leur acceptation de tout ce que signifie le corps et le sang de Jésus ; manger et boire est l’expression extérieure de leur foi en Jésus, tout comme le baptême d’eau est une expression extérieure de leur désir d’être purifié spirituellement de leurs péchés et de recevoir l’Esprit… La participation au repas du Seigneur indique que le croyant dépend constamment de Jésus et de son pardon » (Last Supper and Lord’s Supper p. 149).
« Pareils au soldat romain, dont le sacramentum était un serment de fidélité à l’empereur, nous y proclamons notre loyalisme sans réserve à notre Seigneur, nous confessons notre foi en lui » (P. Maury « La Sainte-Cène » p. 75).
La cène nous transmet les trois dimensions du message de l’Evangile : le regard vers le passé, le présent et l’avenir.
La cène, centre du culte, nous rappelle que notre salut a son fondement dans un fait, et un fait du passé. Nous confessons donc notre enracinement dans l’histoire: c’est d’autant plus nécessaire à souligner que notre temps a tendance à se détacher du passé. Mais la cène oriente surtout nos regards vers Jésus-Christ et son œuvre de rédemption accomplie pour nous. L’Apocalypse nous dit qu’« il nous aime, il nous a délivrés de nos péchés par son sacrifice, il a fait de nous un peuple de rois, de prêtres au service de Dieu son Père » (1.5-6). Il a été « mis à mort » et par son « sang répandu », il a racheté des hommes de tous les peuples de la terre (5.9) qui ont « lavé leurs vêtements dans le sang de l’Agneau » (7.14). « Vous annoncez la mort du Seigneur » dit Paul à tous les membres de l’Eglise de Corinthe : la prédication dont il est question est le fait de tous ceux qui prennent la cène.
Nous souvenir de Jésus-Christ ressuscité d’entre les morts signifie le contempler tel qu’il est actuellement, « couronné de gloire et d’honneur » (Hé 2.9). Par la foi nous voyons notre Seigneur qui s’est donné pour nous dans sa gloire céleste tel que l’Apocalypse nous le présente. La première vision de Jean est une vision du Christ dans toute sa gloire (1.12-20). Il se trouve au milieu des chandeliers d’or (représentant les Eglises), vêtu d’une longue tunique et portant une ceinture d’or sur la poitrine : c’était là le vêtement du grand-prêtre (Ex 28.4 ; 29.5). Il se présente donc d’emblée à nous dans cette qualité.
D’autre part, il est aussi appelé Roi des rois (19.16). Durant toute l’ancienne alliance, ces deux fonctions ne pouvaient être cumulées par un seul homme, mais Jésus est à la fois « grand-prêtre pour l’éternité » (Hé 7.20-28) et Roi éternel.
Dans Ap 14.14, nous le voyons assis sur une nuée blanche et le front ceint d’une couronne d’or. Dans 19.11-16, il nous apparaît comme « Roi des rois et Seigneur des seigneurs », couronné de nombreux diadèmes, suivi des légions célestes et prêt à exercer sur la terre « l’ardente colère du Dieu tout-puissant ». Il est le « Souverain des rois de la terre » (1.5) destiné à « diriger toutes les nations avec un sceptre de fer » (12.5). Il est « le témoin digne de foi, le premier-né d’entre les morts et le souverain des rois de la terre » (1.5), « le Premier et le Dernier, le Vivant » (1.17-18), celui qui détient les clés de la mort et du séjour des morts (1.18), le Fils de Dieu (2.18), qui est « saint et véritable », il est « celui qui tient la clé de David, qui ouvre et personne ne peut fermer, qui ferme et personne ne peut ouvrir » (3.7), « le lion de la tribu de Juda, le rejeton de la racine de David » (5.5), qui reçoit l’adoration des vingt-quatre anciens et des quatre êtres vivants, entouré de myriades d’anges. Il apparaît comme Souverain universel, car c’est lui qui régit la progression de l’histoire (Ap 5.6-12).
Ce rôle de Souverain universel est aussi en parfait accord avec ce que Jésus a dit lui-même au moment de quitter ses disciples : « J’ai reçu les pleins pouvoirs dans le ciel et sur la terre » (Mt 28.18). C’est la foi que confesse l’apôtre Paul : Dieu « a fait siéger (le Christ) à sa droite, dans le monde céleste. Là le Christ est placé bien au-dessus de toute Autorité, de toute Puissance, de toute Domination et de toute Souveraineté : au-dessus de tout nom qui puisse être cité, non seulement dans le monde présent, mais aussi dans le monde à venir. Dieu a tout placé sous ses pieds » (Ep 1.20-22 ; cf. Ps 8.7 ; Ph 2.8-11).
Le regard vers le Christ glorifié fait jaillir de nos cœurs l’adoration. C’est ce Christ glorifié qui m’invite à sa table, à prendre un repas avec lui. Cette pensée suscite en nous une profonde reconnaissance pour sa grâce.
Le regard vers le présent comprend aussi un regard autour de nous, vers les frères et sœurs, objets de la même grâce que nous, qui prennent ce repas avec moi, avec lesquels je forme un même corps. Est-ce que je vis concrètement tout ce que cela implique ?
Jésus-Christ est non seulement le Souverain de tout l’univers, il en est l’héritier légitime, le propriétaire : « Toutes choses m’ont été données par mon Père » disait-il (Mt 11.27 ; cf. Colossiens 1.16 ; Hé 1.2). « Tout ce qui est au ciel et tout ce qui est sur la terre doit être réuni sous le gouvernement du Christ » (Ep 1.10).
Pour nous, ses rachetés, il apparaîtra comme notre Sauveur et notre Seigneur, celui en qui nous avions depuis longtemps placé notre espoir. Il sera aussi celui qui affranchira la création tout entière « de la puissance de destruction pour qu’elle accède à la liberté que les enfants de Dieu connaîtront dans la gloire » (Rm 8.21), celui qui créera « de nouveaux cieux et une nouvelle terre où la justice habitera » (2 P 3.13).