Nous avons vu dans la première partie ce que nous dit l’Evangile au sujet de l’annonciation : « Je te salue » a été compris comme une «&nbs;salutation réservée à Marie : c’est l’ange qui s’incline devant sa souveraine » (Chanoine Auzet). Mais Jésus salue avec les mêmes mots « Marie de Magdala et l’autre Marie » (Matthieu 28.1, 9 – qui ne sont pas ses souveraines !).
Marie est saluée par l’ange comme étant l’objet de la grâce de Dieu. Lorsque Jérôme a traduit la Bible en latin, il a rendu kecharitoménè (graciée, bénéficiaire d’une grâce) par gratia plena (pleine de grâce). Cette traduction « surcharge arbitrairement le verbe grec qui est passif : ‘Chairé, kecharitoménè’ Salut, ô toi qui as reçu une grâce », qui as eu le bonheur d’être l’objet de la bienveillante attention de Dieu. Mais « cette salutation n’implique en aucune façon que Marie puisse dispenser les grâces dont elle a été si abondamment dotée » (G. Miegge La Vierge Marie p. 28).
Le terme grec kekaritômenè est le participe passé passif du verbe karitou qui veut dire : grâcier, faire grâce, accorder une faveur. Marie doit se réjouir parce qu’elle a trouvé grâce auprès de Dieu.
Selon Arndt & Gingrich, le mot signifie « accorder une faveur à ». Dans Ephésiens 1.5-6, qui est le seul autre emploi du mot dans tout le NT, il est utilisé pour la grâce accordée à tous les chrétiens : « Puisqu’il nous a aimés, Dieu nous a destinés d’avance à être ses enfants qu’il voulait adopter par Jésus-Christ. Voilà ce que, dans sa bonté, il a voulu pour nous afin que nous célébrions la gloire de sa grâce qu’il nous a accordée en son Fils bien-aimé ». Si nous déduisons de Luc 1.28 que Marie a été conçue sans péché, qu’elle a vécu sans péché et qu’elle fut transférée au ciel, ne pouvons-nous pas faire la même déduction pour tous les chrétiens ? Or, la Bible enseigne que nous avons tous été conçus dans le péché (Psaume 51.7 ; Romains 3.23). Marie n’y fait pas exception. Si elle avait besoin d’être sauvée (elle parle de Dieu, son « Sauveur »), comment peut-elle être associée au Christ comme co-rédemptrice pour sauver les hommes ?
L’expression « pleine de grâce » est bien employée plusieurs fois dans le Nouveau Testament, mais pas pour Marie. Jean 1.14 : « Celui qui est la Parole est devenu homme et il a vécu parmi nous. Nous avons contemplé sa gloire, la gloire du Fils unique envoyé par son Père : plein de grâce et de vérité ! ». Luc emploie souvent l’expression « plein de… » : « Pour nous, Dieu a fait naître parmi les descendants du roi David, son serviteur, un Libérateur plein de force » (Luc 1.69). « La reine du Midi est venue du bout du monde pour écouter l’enseignement plein de sagesse de Salomon. Or, il y a ici plus que Salomon ! » (Luc 11.31). « Voilà pourquoi mon cœur est plein de joie… » (Actes 2.26). « Ils élurent Etienne, un homme plein de foi et d’Esprit Saint » (Actes 6.5). Mais Luc ne l’applique jamais à Marie.
La traduction « pleine de grâce » se fonde, non sur le sens habituel du mot kecharitômenê mais sur une notion de la grâce spécifique à la théologie romaine. Pour justifier cette plénitude de grâces en Marie, on nous dit : « La grâce et la vérité sont venues par le Christ » (Jean 1.17). « La bienheureuse Vierge Marie étant plus près du Christ que personne, puisqu’il a pris en elle son humanité, a donc reçu de lui une plénitude de grâce qui dépasse celle des autres créatures » (Le P. Garrigou-Lagrange La Mère du Sauveur et notre vie intérieure Lyon 1941 p. 62). Lorsque l’ange Gabriel a dit à Marie : « Le Seigneur est avec toi », c’est comme s’il lui disait : « Tu es plus intime que moi avec Dieu, car il va devenir ton fils, car je ne suis que son serviteur » (Id. p. 63).
« C’est sur ces mots (pleine de grâce) que les catholiques ont bâti leur doctrine de la grâce unique accordée à Marie avec toutes les implications et tous les corollaires qui s’ensuivent » (D.F. Wells Revolution in Rome p. 117).
Pourquoi Marie est-elle « bénie entre les femmes » ? Elisabeth le dit dans Luc 1.45 : « Tu as cru à l’accomplissement de ce que le Seigneur t’a annoncé » (contrairement à Zacharie, son mari). Jésus dira plus tard : « Bénis soient ceux qui n’ont pas vu et qui ont cru » (Jean 20.29).
A l’annonce d’une prochaine maternité, Marie répond : « Comment cela peut-il se faire puisque je suis vierge ? ». Matthieu justifie cette naissance virginale en citant la prophétie d’Esaïe 7.14 d’après la version grecque de la Septante. En effet, l’hébreu ne porte pas bethula : une vierge, mais : almah, une jeune femme. La Septante a traduit almah en grec par parthenos la vierge.
Le fait que Jésus soit né d’une vierge n’a pas occupé dans la prédication de l’Eglise primitive une place prépondérante. La première place était certainement le fait de sa résurrection. Il suffit de parcourir les sermons des Actes pour s’en persuader. Le « credo » de Philippiens 2.5-11 ne mentionne pas non plus la naissance virginale (ce qui ne veut pas dire que les apôtres n’y croyaient pas, mais quelle n’avait pas pour eux l’importance qu’elle aura par la suite).
« L’annonce évangélique de la naissance virginale de Jésus n’a donc pas pour fin de glorifier Marie, mais de proclamer que Christ est le Seigneur, que sa naissance est l’œuvre du Très-Haut,= que sa venue brise l’enchaînement purement rationnel et historique des faits et des générations, et qu’en Lui se manifeste le Principe absolu, comme au jour de la création… Marie se trouve dans le credo en tant que témoin fidèle de la réelle historicité du Christ, en même temps que de sa réelle divinité. Elle n’est pas seulement témoin, mais instrument élu de l’incarnation. C’est là que réside la vraie, la grande gloire de Marie. Et cela suffit, selon ses propres paroles, pour la rendre ‘bienheureuse’ à travers les âges. En vérité, elle n’a pas besoin d’autre gloire » (G. Miegge La Vierge Marie p. 32).
« Dans la littérature sub-apostolique de la première moitié du 2e siècle règne un silence quasi complet au sujet de la vierge Marie » (Id. p. 33 – qui cite 13 des principaux auteurs de cette époque qui n’ont pas une parole au sujet de Marie).
« Femme, qu’y a-t-il… ». Cette formule « indique toujours une divergence de vues, la non-acceptation d’une solidarité, le refus d’une proposition» (Abbé Fillion). Irénée a vu dans l’intervention de Marie « une hâte intempestive ». Chrysostome allait jusqu’à soupçonner de sa part un sentiment d’orgueil qui voulait faire parade du pouvoir surnaturel de son Fils. C’est beaucoup dire. Voyant un besoin, elle s’adresse normalement à lui comme d’habitude.
Par contre, il est difficile de voir dans cet entretien une justification du pouvoir d’intercession de la Vierge.
Heureuse la femme qui t’a mis au monde
« Pendant qu’il parlait ainsi, du milieu de la foule, une femme s’écria : Heureuse la femme qui t’a mis au monde et qui t’a allaité ! Mais Jésus répondit : Heureux plutôt ceux qui écoutent la Parole de Dieu et qui y obéissent ! » (Luc 11.27-28). Le Père Terrien, commentant ce passage, dit : « Le vrai sens de la réponse de Jésus est : que ma mère soit heureuse de m’avoir donné ma chair et mon sang, je ne le nie pas ; mais c’est encore un plus grand bonheur d’écouter mon enseignement et de servir mon Père. Et voilà ce qui est pour la Vierge Mère le plus beau des panégyriques et la louange au-dessus de toute louange. Car elle est non seulement la mère d’un prophète, d’un envoyé de Dieu, du Fils de Dieu lui-même, mais par excellence, la servante du Seigneur… Par là nous voyons grandir au delà de toute mesure sa maternité, puisque la plénitude de fidélité découle d’elle comme sa source première et s’y réfère ».17
17 R.P. Terrien La Mère de Dieu et la Mère des hommes Paris, Lethielleux 1933-1943 p. 249.
Pierre Maury qui cite ce commentaire s’étonne que l’on puisse aboutir « à faire dire à Jésus exactement le contraire de ses paroles, car ‘d’après ce texte et très clairement, c’est l’audition de la Parole de Dieu et non la Vierge Marie qui est le centre de gravité de la vie de l’Eglise. Le bonheur d’écouter Jésus-Christ et d’être enfanté à la vie éternelle par sa Parole passe absolument avant le bonheur de l’avoir nourri’ (R. de Pury) » (Le protestantisme et la vierge Marie p. 51).
« Heureux le sein qui t’a porté… » : ce cri jailli de la foule au passage de Jésus est lu dans la vigile de l’Assomption le 14 août – sans la réponse de Jésus : « Heureux plutôt ceux qui écoutent la parole de Dieu et qui la gardent ».
Dans Jean 21.15-18, Jésus confie les hommes qui lui appartiennent à Pierre. Luis Padrosa demande : « Pourquoi les recommande-t-il à Pierre, s’il les a déjà confiés à Marie, et non seulement comme à une bergère, mais comme à une mère ? Est-ce qu’il n’aurait pas confiance en sa mère ? Ou encore, est-ce que sa protection ne suffirait pas ? Ces deux passages sont contradictoires si on adopte l’interprétation catholique romaine. La vérité, c’est que le Seigneur recommande sa mère à Jean et les hommes à Pierre » (Pourquoi j’ai quitté le catholicisme p. 49).
Au Calvaire, il y avait, en plus de Jean, Marie de Magdala, les autres femmes pieuses, etc. Pourquoi Jésus n’a-t-il pas dit : « Voici votre mère » ?
« Pourquoi les épîtres canoniques ne disent-elles absolument rien de Marie ?18 S’agit-il de l’effacement intentionnel de la famille charnelle de Jésus au profit de la nouvelle famille spirituelle… ce détachement de la foi de l’environnement familial était positif. Il a délivré la foi chrétienne des querelles d’héritage et de filiation, qui ont empoisonné, par exemple, l’histoire de l’Islam, avec, du même coup, un sérieux avertissement contre une succession apostolique, si elle devait se fonder sur une pure filiation d’ordinations » (André et Francine Dumas Marie de Nazareth p. 45).
18 Sauf la mention de Galates 4.4 parlant du Fils de Dieu « né d’une femme ».