« La virginité perpétuelle de Marie constitue le premier apport dans le processus qui a ouvert la voie à la dévotion mariale » H. Gras Marie servante du Seigneur p. 115).
La base scripturaire considérée comme fondement du dogme de la virginité perpétuelle de Marie est sa question à l’ange lorsqu’il lui annonçait qu’elle serait enceinte du Fils de Dieu : « Comment cela se fera-t-il, puisque je suis vierge (litt. : je ne connais pas d’homme) ? ». « La parfaite sainteté de Marie atteste sa fidélité à ce qu’elle avait résolu de garder perpétuellement, au témoignage de Luc 1.34 » (E. Dublanchy).19 En effet, d’après l’interprétation catholique de ce verset, Marie se serait engagée à rester vierge durant toute sa vie. C’est là une des « implications » que les théologiens catholiques ont cru pouvoir discerner dans ses paroles. La raison de cette déduction, c’est « que l’Eglise catholique considère comme inconvenant et indigne que celle qui a porté le Christ dans son sein puisse avoir par la suite l’existence d’une simple femme mariée » (R. Mehl Du catholicisme p. 79).
19 Article « Marie » in Dictionnaire de théologie catholique Vol IX/2 col. 2349.
Marie était vierge lorsque Jésus a été conçu. Elle l’est restée pendant toute sa grossesse (Matthieu 1.25). L’est-elle restée au moment de la naissance ? C’était physiologiquement impossible. Tertullien écrivait au début du 3e siècle : « Marie est vierge par rapport à l’homme, mais elle n’est pas vierge quant à l’enfantement. C’est pourquoi on doit la dire non-vierge plutôt que vierge, puisqu’elle a été, par une sorte d’inversion de l’ordre naturel, mère avant d’être épouse » (De Carne Christi chap. 23, II, 914).
Au 2e siècle, le problème qui préoccupait l’Eglise était le gnosticisme et le docétisme qui niaient la réelle historicité du Christ : étant pur esprit, il ne pouvait pas passer par une naissance normale, le Christ est venu sur l’homme Jésus au moment de son baptême et l’a de nouveau quitté avant la croix. Voilà pourquoi, en face de ces hérésies, il a fallu affirmer sa naissance par Marie.20
20 Dans son ouvrage Marie des apocryphes (Genève. Labor et Fides 2009), Enrico Norelli part d’une indifférenciation des écrits canoniques et non-canoniques. D’après lui, ces derniers ont souvent servi de sources aux premiers. En particulier, Matthieu 1-2 et Luc 1-2 contiennent beaucoup d éléments « légendaires » provenant de ces sources.
Les deux premières « sources » traitées sont L’Ascension d’Esaïe composé à Antioche au début du 2e siècle et les Actes de Pierre de la fin du 2e ou du début du 3e siècle. Comme il est évident que nos évangélistes n’ont pas pu puiser dans ces écrits, l’auteur suppose une collection préexistante de testimonia qui aurait servi de source commune à nos évangélistes et aux auteurs de ces écrits. Supposition ! C’est de là que viendrait l’idée de la conception de Jésus par une vierge, sur laquelle tous les éléments narratifs ont été échafaudés.
Le « texte fondateur » de l’histoire de Marie serait le Protévangile de Jacques, un « fils du premier mariage de Joseph », qui aurait influencé des évangiles gnostiques et les fêtes consacrées à Marie dans l’Eglise byzantine après le concile d’Ephèse (431).
La deuxième partie du livre est consacrée aux différentes variantes de la littérature dite des « Transitus » relatant le sort final de Marie. Cette littérature « représente une véritable jungle dans laquelle il reste difficile de s’orienter » (Norelli p. 105) et se compose de récits romanesques truffés de merveilleux, d’anges et de voyages au paradis. Ce sont ces récits de la Dormition de la Vierge qui ont alimenté la piété mariale du Moyen-Age et jusqu’à la définition du dogme récent de l’Assomption.
Un ouvrage très savant du professeur d’Histoire du christianisme des origines à l’Université de Genève et spécialiste international des apocryphes chrétiens, mais qui laissera sceptique le chrétien évangélique qui accepte les évangiles canoniques comme divinement inspirés et rapportant des faits authentiques. Postuler l’origine de ces évangiles dans des sources hypothétiques d’ouvrages des 2e et 3e siècles reste une conjecture à laquelle un esprit non prévenu n’est pas obligé de souscrire.
Après la victoire politique du christianisme au 4e siècle, les idées ascétiques païennes ont fait leur entrée dans l’Eglise et, avec elles, l’idée de la supériorité de la virginité sur le mariage. Elles ont trouvé un appui dans la virginité de Marie, mais il ne fallait pas qu’elle perde cette virginité par l’enfantement de Jésus ni après ; d’où l’idée de sa virginité perpétuelle. Les plus ardents défenseurs de cette virginité perpétuelle étaient aussi les principaux promoteurs d’une piété ascétique. Le plus célèbre d’entre eux était Jérôme dans sa controverse avec Helvidius. C’est lui qui a lancé l’idée que les « frères de Jésus » pouvaient être ses cousins – afin de maintenir la virginité de Marie pendant toute sa vie.21 Le Christ passe au second plan, Marie sert d’illustration et d’appui au thème ascétique de la virginité en soi. On fit un parallèle entre le corps glorieux du Christ ressuscité passant à travers des portes et l’enfant Jésus passant à travers l’hymen de Marie sans le déchirer. On inventa des romans pieux où des sages-femmes ont examiné Marie après la naissance et constaté qu’elle était toujours vierge.
21 Dans le N° hors série (Printemps 2009) du Monde de la Bible, le professeur D. Marguerat a écrit un article sur « Jésus, ses frères et ses sœurs ». Il dit, entre autres : « La démonstration de Jérôme est très, très fragile. Je cite l’exégète catholique américain John P. Meier&énbsp;: ‘Il est tout simplement faux de dire que la version grecque de l’Ancien Testament emploie régulièrement adelphos pour signifier “cousin”’ (Un certain Juif Jésus, I, 2004, p. 196). Cet exégète ajoute que dans la bible grecque des Septante, un seul texte peut être invoqué à l’appui de la proposition de Jérôme (1 Chroniques 23.22) ! Il faut ajouter qu’en grec, jamais adelphos (frère) n’est affecté à un champ de signification allant jusqu’au cousinage. L’adelphos est un frère, de sang ou de droit » (p. 54).
Il est vrai qu’au début, l’Eglise adopta une attitude très critique envers cette littérature à cause de ses tendances gnostiques, mais lorsque cette controverse se fut apaisée, le matériel légendaire des évangiles apocryphes commença à circuler plus librement et entra dans le dépôt traditionnel de l’Eglise. « C’est de cette littérature que provient tout ce que l’on croit savoir sur la Vierge Marie » : le nom de ses parents, son éducation dans le Temple, son vœu de virginité perpétuelle, ses fiançailles avec Joseph, vieux et veuf, qui avait des enfants d’un précédent mariage appelés « frères et sœurs de Jésus » dans les évangiles. (D’après G. Miegge La Vierge Marie p. 33-52).
«&énbsp;Marie n’est pas vierge parce qu’elle est sainte ; elle n’est pas sainte parce qu’elle est vierge. Il faut distinguer ces deux titres, au péril de dévaloriser le mariage chrétien, qui lui aussi est saint » (M. Thurian Marie, mère du Seigneur p. 44s.).
Max Thurian croit à la virginité perpétuelle de Marie, tout en disant : « Il ne me semble pas possible d’affirmer de manière absolue que les textes du Nouveau Testament enseignent avec une évidence indubitable la virginité perpétuelle de Marie » (Marie… p. 55). Les réformateurs Luther, Zwingli et Calvin y croyaient aussi. Etaient-ils encore sous l’emprise de la pensée médiévale ?22
22 « Vierge avant la conception et l’enfantement, elle l’est aussi restée à l’enfantement et après l’enfantement » (Luther). « J’en appelle à la pieuse Eglise de Zurich et à tous mes écrits : je reconnais Marie comme toujours vierge et sainte » (Zwingli). Calvin s’oppose comme Jérôme à Helvidius en affirmant que Marie n’a pas eu d’autres enfants après Jésus. Les « frères et sœurs » étaient des parents. (citations par M. Thurian p. 56-57).
L’idée d’une virginité perpétuelle de Marie a fait peu à peu son chemin dans les esprits :
En 374, Epiphane, évêque de Salamine parlait de « Sainte Marie, la toujours vierge ». Mais en 392, Bonose, évêque de Sofia, enseigne toujours qu’après la naissance de Jésus, Marie a engendré d’autres enfants de façon naturelle.
En 449, le pape Léon 1er dit que « la Vierge mère enfanta sans perdre sa virginité, comme elle avait conçu sans perdre sa virginité ».
En 534, le pape Jean II dit dans une lettre : « Nous enseignons qu’il est juste que Marie, glorieuse, sainte et toujours vierge… soit appelée Mère de Dieu ».
La première mention officielle de la virginité perpétuelle de Marie remonte à 553 : le Concile de Constantinople II parle de « la sainte, glorieuse et toujours vierge Marie ».
Le concile de Latran de 649 condamne ceux qui ne confessent pas que « Marie sainte, toujours vierge et immaculée, est mère de Dieu… sa virginité demeurant non moins inaltérée après l’enfantement ».
Le Concile de Vatican II confirme que « les fidèles… doivent vénérer la mémoire en premier lieu de la glorieuse Marie toujours Vierge… ».
« L’approfondissement de sa foi en la maternité virginale a conduit l’Eglise à confesser la virginité réelle et perpétuelle de Marie même dans l’enfantement du Fils de Dieu fait homme. En effet, la naissance du Christ ‘n’a pas diminué, mais consacré l’intégrité virginale’ de sa mère’ (Lumen Gentium 52, 57). Le pape Jean-Paul II dit dans son Catéchisme que « Marie, en vertu du don de grâce, précède de loin toutes les autres créatures célestes et terrestres ». « La liturgie de l’Eglise célèbre Marie comme la Aeiparthenos, ‘toujours vierge’» (Catéchisme de l’Eglise catholique n°499). Le pape a bien noté que ce n’est pas l’Ecriture sainte qui proclame la virginité perpétuelle de Marie, mais l’Eglise en approfondissant sa foi en la maternité virginale et la liturgie qui célèbre Marie comme étant toujours vierge. C’est l’apparition du principe de la germination des dogmes.
Tertullien (mort en 220) déclarait qu’après la naissance de Jésus, Joseph et Marie ont vécu comme un couple normal, ayant des relations conjugales normales. L’Eglise catholique cite ce couple comme un modèle pour les conjoints chrétiens. Cela signifierait-il qu’ils ne devraient pas avoir de relations sexuelles ni engendrer des enfants ?
« Dès qu’il y a accroissement de la mariologie dans l’histoirede l’Eglise, il y a risque de dépréciation de la sexualité et du mariage avec une exaltation simultanée de la virginité et de la maternité. Par exemple, le livre de Max Thurian, frère de Taizé, Marie, mère du Seigneur, Figure de l’Eglise est bâti entièrement et uniquement autour de la virginité, consacrée et perpétuelle, de Marie, ainsi que de sa maternité, spirituelle et messianique » (André et Francine Dumas Marie de Nazareth p. 49). « Le risque de la mariologie n’est-il pas d’insister plus sur la féminité de Marie que sur sa foi ? » (p. 50). « Le clivage entre le Magnificat de Marie et les exaltations mariologiques reste une écharde dans la chair de l’œcuménisme » (p. 51).
« Est-on sûr que la mariologie ne joue pas à l’excès avec les sentiments humains, comme si la sainte Trinité divine était trop abstraite, trop lointaine, peut-être même trop masculine… Marie, ‘Vierge et Mère’ : n’est-ce pas si souvent, le paganisme qui remonte, avec l’aspiration vers une pureté virginale (comme si décidément, la sexualité était tentatrice et mauvaise), avec un refuge dans les bras d’une Mère des miséricordes et d’une Eglise maternante ? » (André et Francine Dumas Ibid. p. 57).
D’abord, « il n’y a aucun argument biblique qui permette, malgré des interprétations anciennes, d’associer la sexualité en tant qu’acte d’amour procréateur à quelque péché originel ou charnel qui soit. Au contraire, la vocation du couple à l’amour et à la maternité/paternité est bien inscrite comme élément fondateur de l’Alliance de Dieu. Il n’y a ni vertu ni mérite au célibat, à la virginité. Celle de Marie, à la naissance de Jésus, souligne que c’est l’Unique, ‘le seul unique’ qui vient ‘chez les siens’. Et la procréation par ses parents d’autres enfants n’enlève strictement rien à ce mystère et à ce miracle de la conception virginale » (M. Leplay Marie… p. 62).
D’après Genèse 2.24, le fait que l’homme et la femme deviennent « une seule chair » dans le mariage correspond à la volonté de Dieu. Le Seigneur a enseigné à Pierre : « Ce que Dieu a déclaré pur, ce n’est pas à toi de le considérer comme impur » (Actes 11.9). C’est aussi valable pour la relation sexuelle dans le cadre du mariage. L’apôtre Paul a demandé aux conjoints chrétiens : « Ne vous refusez donc pas l’un à l’autre. Vous pouvez, certes, en plein accord l’un avec l’autre, renoncer pour un temps à vos relations conjugales afin de vous consacrer davantage à la prière, mais après cela, reprenez vos rapports comme auparavant. Il ne faut pas donner à Satan l’occasion de vous tenter par votre incapacité à dominer vos instincts » (1 Corinthiens 7.5). (D’après H. Gras Marie… p. 116).
Matthieu et Luc emploient pour Jésus le mot de prototokos (premier-né) en parlant de sa naissance physique. S’il avait été le seul enfant de Marie, ils auraient dû employer monogenès (seul engendré, fils unique, comme il est appelé dans sa relation avec son Père céleste). Le récit de Matthieu précise que Joseph « n’eut pas de relation conjugale avec elle (Marie) avant qu’elle ait mis au monde un fils (ou: jusqu’à la naissance de son fils) auquel il donna le nom de Jésus » (1.25). « Matthieu a jugé nécessaire de le dire parce qu’il savait qu’autrement chacun penserait que durant ce temps (étant mariés), Marie et Joseph avaient eu des relations sexuelles normales » (W. J. Brident, Churchman 111/1 1997, p. 50). La formulation « avant que » implique qu’après la naissance, ils ont vécu une vie conjugale normale. « Si Matthieu avait su que Marie était restée vierge, il aurait fait comprendre que Jésus était son fils unique ».
Plusieurs passages des évangiles parlent de ses frères et sœurs : Matthieu 13.55-56 ; Marc 3.31 ; Luc 8.19 ; Jean 2.12 ; 7.3, 5. Dans Matthieu 12.46, ils sont associés à sa mère et cherchent à parler à Jésus. En effet, Marc 3.21 nous apprend qu’ils se sont laissé persuader que Jésus était devenu fou et ils voulaient le ramener à la maison. Faut-il croire que ces « cousins » faisaient ménage commun avec leur « tante » ? Jésus dit que ce sont ses disciples qui sont sa mère et ses frères (Marc 3.31-35 ; Luc 8.19-21).
Le v. suivant montre qu’il ne s’agit pas de ses « frères et sœurs spirituels » (c.-à-d. ses disciples). Jean 2.12 fait aussi la distinction entre les disciples et les frères de Jésus qui ne croyaient pas en lui.
Parce que le mot correspondant à « frère » en araméen englobe aussi les cousins,23 on a pensé dans l’Eglise ancienne, après la proclamation du dogme de la virginité perpétuelle de Marie, qu’il s’agissait de cousins et non de frères selon la chair – puisque leur existence contredirait le dogme. Il faut cependant noter que le NT a été écrit en grec et que les rédacteurs des évangiles avaient deux mots à leur disposition. S’ils ont choisi celui qui ne se rapportait qu’aux frères au lieu de celui qui désignait les cousins, c’est qu’ils savaient que c’étaient bien de frères qu’il s’agissait.
23 Le mol grec adelphos dérive de delphus : la matrice. Il a donc un sens très précis : ceux qui sont nés de la même matrice. Luc connaissait le sens des mots puisque le grec était sa langue maternelle. Il était, de plus, inspiré par le Saint-Esprit. Ce n’est que par le jeu des traductions de l’hébreu en grec que adelphos a désigné aussi des parents plus éloignés.
Pour « cousin, cousine », le grec a le mot sungenès que Luc emploie pour Elisabeth, la parente de Marie, et anepsios que Paul utilise pour Marc, le cousin de Barnabas (Colossiens 4.10). Le mot adelphos est employé pour de vrais frères : Simon, frère d’André (Matthieu 4.18), Jean, frère de Jacques (Matthieu 4.21). « Ce mot prendrait-il soudain un autre sens dès qu’il s’agit des frères de Jésus (Marc 3.31-33 6.3 ; Matthieu 12 46-48 ; 13.55 ; Luc 8.19-20 ; Jean 2.12 ; 7.3-10 ; Actes 1.14) » (P. Bourguet La Vierge Marie p. 20-21).
On ne peut émettre aucun doute sur les termes ‘frères et sœurs’ employés dans le texte évangélique (Matthieu 13.53-58). En effet, le mot grec correspondant, utilisé dans les manuscrits originaux, est adelphos qui traduit une parenté humaine au sens strict. Si les personnes en question n’avaient été que des cousins, on trouverait, pour les désigner, le mot grec anepsios. Aucune confusion n’est possible» (H. Gras Marie servante du Seigneur p. 51).
Si les « frères » de Jésus avaient été en réalité ses cousins, venus avec Marie pour se saisir de lui (Marc 3.31), la parole de Jésus aurait perdu son mordant lorsqu’il a dit « qui sont ma mère et mes frères ? ». Il faisait appel aux liens de famille les plus intimes au-dessus desquels il plaçait les liens spirituels (« ceux qui font la volonté de Dieu » : Matthieu 12.46-50 ; Marc 3.31-35). Dire : « celui qui fait la volonté de mon Dieu est mon cousin » n’a guère de sens.
Matthieu 13.55-56 nomme leurs noms et mentionne aussi ses sœurs, en même temps que sa mère : Marie. Matthieu 13.54-58 et Marc 6.1-6 rapportent la visite de Jésus à la synagogue de Nazareth. Ses auditeurs réagissent en ne voyant en lui que le garçon qu’ils avaient connu et dont ils connaissaient bien la famille : Joseph, son père adoptif, Marie sa mère, ses frères Jacques, José, Jude et Simon, et ses sœurs. Il venait d’une famille tout à fait ordinaire et ne pouvait donc pas être le Messie : une remarque qui perd aussi son sens s’il s’agissait de cousins.
Geisler et Howe disent que le mot « frère » peut avoir un sens plus large que des frères de sang, mais lorsqu’il est utilisé en connexion avec « père » et « mère », il a toujours le sens de frères et sœurs immédiats (cf. Lc 14.26). Tel est le cas dans Matthieu 12.46 (cf. Marc 6.3). D’autres textes du NT parlent également des frères de Jésus : « Ses frères ne croyaient pas en lui » (Jean 7.5). Paul mentionne « Jacques, le frère du Seigneur » (Galates 1.19). A une autre occasion, Marc parle des « frères (de Jésus) et de sa mère » (Marc 3.31), Jean, de « sa mère, ses frères et ses disciples » (Jean 2.12). Dans les Actes, Luc dit que « Marie, la mère de Jésus avec ses frères » étaient dans la chambre haute avec les disciples (Actes 1.14) (Geisler-Howe When Critics ask p. 346). Il faut vraiment avoir des idées préconçues pour remplacer dans tous ces textes « frères » par « cousins ». « Jamais dans le Nouveau Testament le mot adelphoi n’est utilisé, en d’autres circonstances, pour ‘cousins’. Pourquoi le serait-il seulement pour la famille de Jésus ? » (J. Duquesne Jésus p. 68).
L’étude œcuménique Mary in the New Testament (London 1978) dit que « le sens normal de adelphos est ‘frère de sang’ » et ajoute « c’est clairement la tradition ecclésiastique postérieure qui a amené plusieurs à argumenter en faveur d’une traduction plus large », et la version catholique New American Bible dit en note sur Marc 6.3 : « La question du sens du mot employé ici ne se serait pas posée sans la foi de l’Eglise dans la virginité perpétuelle de Marie » (Wichita Kansas, Catholic Bible Publishers 1998).
On a aussi émis l’idée que les « frères de Jésus » étaient, en fait, des « demi-frères », issus d’un premier mariage de Joseph. Aux 3e-4e siècles, on a imaginé que Joseph était un veuf déjà assez âgé qui a épousé la jeune Marie.24 Cette version s’est perpétuée longtemps. Elle a inspiré, entre autres, un White Spiritual qui commence ainsi : « Quand Joseph était un vieillard, il a épousé la Vierge Marie, une jeune fille de la Galilée ». Mais Carson objecte : « Si les ‘frères de Jésus’ avaient été des fils d’un précédent mariage de Joseph, c’est le premier-né de ces fils qui aurait été l’héritier légal du trône de David, et non Jésus ».
24 L’évangile du Pseudo-Thomas, datant des environs de l’an 400, « précise, pour les besoins de la cause, que le futur époux de Marie était veuf et père de ces enfants qui seraient sans problème théologique les ‘frères et sœurs’ de Jésus » (M. Leplay Le protestantisme et Marie p. 50).
Une autre théorie fait de ces « frères de Jésus » des fils d’une sœur de Marie, qui s’appelait aussi Marie, mais « il est très invraisemblable que l’on ait donné le même nom à deux sœurs ».
Jacques Schlosser, professeur à la Faculté de théologie catholique de Strasbourg, l’un des spécialistes français de Jésus et du Nouveau Testament, écrit à ce propos dans Jésus de Nazareth (Paris, Noésis 1999) : « On ne peut pas exclure que les ‘frères’ et les ‘sœurs’ de Jésus soient en fait des demi-frères et demi-sœurs, ou même des cousins et cousines. Nous n’avons pourtant guère d’indices nets qui iraient dans ce sens, à l’exception peut-être de Marc 15.40 // Matthieu 27.56 ». Ces textes mentionnent, parmi les femmes qui assistaient de loin au drame de la croix, « Marie, la mère de Jacques et de José ». « En admettant que Jacques et José ne sont pas différents des personnages nommés en Marc 6.3 et Matthieu 13.55, il faudrait en conclure qu’ils ne sont pas frères de Jésus au sens strict. Mais cette solution ne s’impose pas, car d’autres lectures de la notice de Marc 15.40 sont possibles, à commencer par celle qui voit dans la deuxième Marie de ce passage… tout simplement la mère de Jésus elle-même… L’impression dominante laissée par les textes dans une lecture obvie est néanmoins que Jésus a des frères et sœurs au sens habituel. On imagine mal les lecteurs de Galates 1.19 et de 1 Corinthiens 9.5 comprendre autre chose, et les diverses séquences des termes de parenté en Actes 1.14 (mère, frères), en Marc 3.31-35 et Matthieu 13.55 (mère, frères, sœurs), ainsi qu’en Marc 6.3 (fils de Marie, frères, sœurs) orientent dans le même sens » (p. 37-38).
Pascal disait encore : « Les Evangiles ne parlent de la virginité de la Vierge que jusqu’à la naissance de Jésus-Christ. Tout par rapport à Jésus-Christ ».
Dans son encyclique Redemptoris Mater (1987), le pape Jean-Paul II a déclaré que Marie « a préservé sa virginité intacte », ce qui implique la conservation intacte de son hymen. Le président de la Conférence des évêques allemands, Karl Lehmann, ne semble pas être d’accord avec cette conclusion puisqu’il a édité un livre en l’honneur de Karl Rahner dans l’éditorial duquel il loue le professeur Rudolf Pesch qui a « essayé, en dialogue avec Karl Rahner, de réfléchir plus loin [que d’autres catholiques] sur la question difficile de la ‘naissance virginale’ » (p. 8).
Quelle est cette réflexion du professeur Pesch que l’évêque Lehmann approuve ? Le célèbre professeur (catholique) « Rudolf Schnackenburg a démontré, par exemple, que ‘si nous soupesons tous les arguments pour et contre le fait que Jésus a eu des frères et des sœurs dans le plein sens du terme [nés après lui], nous devons admettre que les preuves en faveur de leur existence sont les plus fortes… Le sens évident du plus ancien témoignage, celui de Marc 6.3, appuie cette position ». Pesch déclare que c’est une conclusion « à laquelle je suis également arrivé dans l’excursus ‘Sur la question des frères et sœurs de Jésus’ ».25
25 Vor dem Geheimnis Gottes den Menschen verstehen, Karl Rahner zum 80. Geburstag p. 25.
« Tout bien considéré, les essais d’étendre la signification du mot ‘frères’ dans cette péricope ne sont rien moins qu’une exégèse fantaisiste pour appuyer un dogme élaboré bien plus tard que le Nouveau Testament » (D.A. Carson, Mt p. 299).
Encore lors du 3e voyage de Jésus à Jérusalem, il est dit que « ses frères ne croyaient pas en lui » (Jean 7.5). Le tournant de leur vie est survenu après la résurrection de leur frère. Dans Actes 1.14, nous les trouvons avec leur mère dans le cercle des disciples qui prient en attendant l’effusion de l’Esprit promise par Jésus. Dans 1 Corinthiens 9.5, Paul les cite comme voyageant avec leurs épouses pour répandre l’Evangile. L’un d’eux, Jacques, a occupé une place dirigeante dans l’Eglise de Jérusalem. Paul le nomme comme étant l’une des « colonnes » de l’Eglise (Galates 1.19 ; 2.9). C’est aussi lui qui a joué le rôle déterminant lors de la controverse au sujet de la circoncision à la Conférence de Jérusalem (Actes 15). Il est l’auteur de l’épître qui porte son nom.