Abraham l’ami de Dieu

21
Le mariage d’Isaac

(Genèse 24.1-66)

Aussi longtemps que sa mère était en vie, Isaac n’a pas ressenti le besoin d’avoir une femme. Le problème s’est posé autrement après le décès de Sara. Abraham était conscient de tout l’enjeu lié au choix d’une épouse, c.-à-d. de la future mère de la descendance promise. Il n’était pas possible qu’Isaac se lie avec une fille cananéenne ni qu’il entreprenne lui-même un voyage au loin à la recherche d’une épouse. Il a déjà été question de la parenté d’Abraham parmi laquelle on pourrait choisir une femme pour lui (22.20-24), mais y trouvera-t-on une fille qui acceptera de s’établir à l’étranger pour épouser un homme inconnu ? Abraham avait vécu tant d’interventions de Dieu dans sa vie qu’il croyait qu’il s’occuperait aussi de cette étape importante pour l’avenir du peuple choisi.

Le choix de cette épouse était important non seulement pour la famille d’Abraham, pour qu’elle reste distincte des familles cananéennes environnantes, mais pour la suite de la lignée de l’alliance avec Dieu. Deutéronome 7.3-4 demandera aux Israélites : « Tu ne t’uniras pas avec elles (les nations habitant le pays promis) par des mariages, tu ne donneras pas tes filles à leurs fils et tu ne prendras pas leurs filles pour tes fils ; car ils détourneraient de moi tes enfants, qui iraient rendre un culte à d’autres dieux ». La règle reste valable pour les chrétiens. Paul écrira aux Corinthiens : « Ne vous mettez pas avec des incroyants sous un joug qui n’est pas celui du Seigneur. En effet, ce qui est juste peut-il s’unir à ce qui s’oppose à sa loi ? La lumière peut-elle être solidaire des ténèbres ? Le Christ peut-il s’accorder avec le diable ? Que peut avoir en commun le croyant avec l’incroyant ? Quel accord peut-il exister entre le Temple de Dieu et les idoles ? Car nous sommes, nous, le Temple du Dieu vivant. Dieu lui-même l’a dit : J’habiterai et je marcherai au milieu d’eux. Je serai leur Dieu, et ils seront mon peuple » (2 Corinthiens 6.14-16). Le « joug » à éviter est tout d’abord l’union « conjugale » (adjectif dérivant de joug) avec un incroyant.

Abraham charge son serviteur le plus ancien de se rendre à Harân dans sa famille afin d’y chercher une épouse pour Isaac. Le serviteur chargé de cette mission délicate n’est pas nommé par le texte. La tradition l’a assimilé à Eliézer (15.2). Si Abraham est une image du Père céleste et Isaac (le fils qui s’est laissé sacrifier) une représentation du Fils de Dieu, le serviteur pourrait représenter le Saint-Esprit. Comme Eliézer fut envoyé chercher une épouse pour Isaac, ainsi le Saint-Esprit a pour mission de rassembler l’Epouse du Christ.

Avant de le laisser partir, Abraham fait jurer à son serviteur de ne pas prendre une fille cananéenne, et il le libère de son serment si la femme choisie ne consent pas à le suivre en Canaan. Pour ce serment, il lui a fait mettre sa main sous sa cuisse. Ce geste solennel (cp. 47.29) signifiait que celui qui a prêté serment demeure responsable de son exécution vis-à-vis des descendants (issus de la hanche, ou de la cuisse, peut-être mis pour les organes génitaux) de celui auquel il a prêté ce serment. « Cet acte symbolique signifie que la mort même de celui à qui le serment est prêté, ne déliera pas celui qui l’a prêté ; celui-ci demeure responsable en face des descendants du premier. On trouve encore des traces de cet usage en Egypte et chez les Cafres » (Bible annotée, p. 250).1

1 Voir la suite de cette note dans l’entrée 24.2 de l’EDB I.

Le serviteur part pour un voyage d’environ 700 kilomètres avec d’autres serviteurs et dix chameaux chargés de cadeaux pour la famille de l’épouse choisie. Arrivé dans la ville de Nahor, il prie Dieu de conduire les circonstances de manière à ce qu’il sache avec certitude que la jeune fille qui répondra aux conditions qu’il posera soit l’épouse que Dieu a choisie pour le fils de son maître (v. 12-14). Ce qu’il demande à Dieu, c’est un signe qu’il demandait à Dieu. Mais en même temps, c’était une indication précieuse concernant le caractère de la jeune fille. Si elle était paresseuse et imbue d’elle-même, elle ne ferait pas une bonne épouse pour son maître. Ce qu’il demande dans sa prière n’est pas un signe extraordinaire, mais l’expression d’un trait de caractère : une fille qui proposera spontanément de faire boire ses chameaux sera une aide précieuse pour Isaac. Dieu nous guide moins par des signes extraordinaires que par le simple bon sens. C’est la conjonction, par l’Esprit de Dieu, entre la faculté de décision formée par la lecture de la Parole de Dieu, l’avis de chrétiens mûrs et les portes ouvertes par les circonstances, qui donne la conviction intérieure – que le temps pourra éprouver.

Par ce test, Eliézer apprit que la jeune fille était courtoise envers des étrangers, qu’elle était prête à leur rendre service, et qu’elle ne rechignait pas devant l’ouvrage (faire boire dix chameaux impliquait bien des descentes à la source pour remonter des cruches remplies) ; toutes ces qualités seraient d’un grand prix pour Isaac. Les cadeaux qu’il donne à la jeune fille pouvaient être compris comme une récompense pour son travail ; ils témoignaient en même temps de la richesse de son maître – ce qui devait disposer favorablement Laban.

Tout se passe comme prévu : le serviteur sut que sa prière avait été exaucée, ce qui lui permit de sortir les cadeaux précieux qu’il avait apportés pour la future fiancée d’Isaac et de les lui donner. Après cela seulement, il la prie de lui révéler son identité et lui demande si sa famille pourrait lui accorder l’hospitalité pour la nuit. En apprenant qu’il avait devant lui une petite-fille du frère de son maître, le serviteur se prosterna pour louer l’Eternel, parce qu’il avait guidé son voyage.

C’est Laban, le frère de Rébecca qui va prendre l’affaire en mains, convaincu qu’il fallait soigner ce visiteur à cause de la valeur des bijoux offerts à sa sœur. Il va lui-même au puits pour l’inviter personnellement et s’occuper de ses chameaux.

Dans la maison de Betouel, le serviteur n’a considéré ni sa faim ni son besoin de repos. Il voulait d’abord accomplir sa mission. Il n’a pas parlé de lui-même, mais de la grandeur de son maître, de sa richesse (v. 35) et de son fils (v. 36). Finalement, il révéla sa mission (v. 37-42) et dit comment, en réponse à sa prière (v. 43-46), il acquit la certitude d’avoir réussi sa mission (v. 48) et par quel signe il reconnut que Rébecca était la femme choisie par Dieu pour Isaac.

Après avoir reçu l’accord de Laban et de son père Betouel, il donna d’autres cadeaux à la jeune fille et aux membres de sa famille, puis il accepta le repas que ses hôtes avaient préparé pour lui et pour les autres serviteurs. Ce n’est que le lendemain matin que l’on demanda à la jeune fille si elle voulait partir tout de suite avec ces visiteurs – conformément aux contrats de mariage de l’époque. Le consentement libre et publiquement exprimé est essentiel pour la validité d’un mariage.

Ce qui nous frappe dans ce récit, c’est le rôle de Laban, le frère de Rébecca et l’effacement de Betouel, son père. L’archéologue A. Parrot dit : « Lorsque Abraham a envoyé son serviteur en Haute-Mésopotamie pour chercher une femme pour son fils Isaac, Laban, frère de Rébecca, la fiancée choisie, intervient beaucoup plus dans la négociation que Betouel, le père. C’est à Laban et à leur mère que Rébecca, consultée, dira qu’elle accepte de partir (Genèse 25.31-34). On retrouve à Nuzi une pratique semblable, quand une jeune fille déclare devant témoins : ‘Avec mon consentement, mon frère m’a donnée comme femme…’ » (p. 92-93).

Dans les pays où règne la polygamie, le frère de même sang est le protecteur de ses sœurs. Cela explique le rôle prépondérant de Laban dans ce récit. Le père n’apparaît qu’au second plan (cp. 34.5, 31 ; 2 Samuel 13.20s.), et il ne semble jouer aucun rôle dans cette histoire. Après sa rencontre avec le serviteur, « la jeune fille courut chez sa mère raconter tout ce qui s’était passé » (24.28). Laban, le frère de Rébecca, mène les négociations (v. 29). Le serviteur ne donne des cadeaux précieux qu’à Rébecca, à son frère et à sa mère (v. 53 : « Puis il sortit des objets d’argent et d’or et des vêtements pour les donner à Rébecca ; il fit aussi de riches présents à son frère et à sa mère »). Lorsque le serviteur veut repartir, « le frère et la mère de Rébecca répondirent : Que la jeune fille reste encore quelques jours avec nous… ».

On peut facilement imaginer quelles pensées occupaient l’esprit de la jeune fille durant le long voyage de retour (plusieurs semaines). Arrivée à destination, Rébecca voit venir un jeune homme. Ayant appris que c’est son futur mari, elle se voile, car la tradition ne permettait pas au fiancé de voir sa future femme avant le mariage, qui a dû avoir lieu sans tarder, peut-être le soir même. Isaac amène Rébecca dans la tente de sa mère, pour exprimer ce qu’il attendait d’elle : qu’elle s’occupe de lui et l’aime comme sa mère l’avait fait.

Conduire une jeune fille dans la tente de sa mère signifiait vouloir la prendre pour femme. « Il la prit pour femme » se rapporte à l’union conjugale. La troisième étape : « et il l’aima » était celle que l’on attendait normalement de la part d’un mari. « Comme le couple ne se connaissait pas avant de se marier, l’accent ne repose pas sur l’amour précédant la conclusion du mariage, mais sur la croissance de l’amour entre le mari et la femme. Le mariage n’est pas la fleur qui couronne l’amour, mais la racine d’où il germera. Aujourd’hui, tout l’accent est mis sur l’amour qui aboutit au mariage, alors que là, il est question d’un amour qui dure toute la vie. Aussi fort que puisse être l’amour qui mène au mariage, le plus important, c’est qu’il croisse après le mariage » (H. Bräumer, 1. Mose (2), p. 242).

Peut-être que la définition de l’amour n’est pas la même dans les deux cas. Aujourd’hui, l’amour est un attrait, en partie psychologique, en partie physique, pour une autre personne. Il repose donc sur des traits de caractère et sur un aspect extérieur – tous deux essentiellement variables et fugaces, d’où le nombre de divorces « quand l’amour s’en va ». L’amour d’Isaac – et d’une manière générale, celui dont parle la Bible – est dirigé vers l’autre. C’est « une valorisation extrême de l’être aimé et une subordination de toutes choses à son bien » (E. De Greef). Cf. 1 Corinthiens 13.

Dans cet environnement étranger pour elle, Rébecca fut réconfortée par l’amour de son mari (v. 67) et les deux époux se réjouissaient de savoir que c’était Dieu qui les avait menés l’un vers l’autre en réponse aux prières d’Abraham et de son serviteur.

Que pouvons-nous retenir de ce chapitre ?

« Ce chapitre nous enseigne comment les mariages étaient contractés dans les temps anciens dans cette partie du monde. D’une façon générale, c’étaient les parents qui décidaient qui leur fils ou leur fille devait épouser. Parfois, les arrangements étaient conclus par un intermédiaire, par exemple par un fidèle serviteur. Les mariages considérés comme étant les meilleurs étaient ceux qui étaient contractés avec des membres de la même tribu plutôt qu’avec quelqu’un d’une autre tribu. Epouser un cousin ou une cousine était particulièrement souhaitable, quoique cette consanguinité avait souvent des conséquences néfastes, lorsque des enfants malingres, ou même difformes, résultaient de telles unions. Un exemple moderne montrant qu’il n’est pas sage de contracter de telles unions nous est donné par la communauté des Samaritains en Israël qui, jusqu’à très récemment, a vu sa population graduellement diminuer par de tels mariages. Au cours des siècles, la consanguinité a réduit leur population à quelques centaines à peine.

» Le jeune homme (ou ses parents) faisait des cadeaux à la fiancée ainsi qu’aux membres de sa proche parenté (24.53). La jeune fille restait voilée jusqu’au mariage. Ces deux coutumes se sont maintenues sous une forme modifiée jusqu’à ce jour dans les mariages orientaux.

» Mais les détails au sujet des mariages antiques, aussi intéressants qu’ils puissent être, ne sont qu’accessoires à côté de la leçon centrale de Genèse 24 : un Dieu tout-aimant et tout-puissant était à l’œuvre dans les vies et par les vies de tous ceux qui étaient impliqués dans l’histoire. C’est en son nom qu’un serment a été fait ; c’est lui qui a conduit le serviteur au bon endroit et vers la bonne personne ; les parents de Rébecca ont reconnu Dieu comme étant celui à qui il fallait obéir dans cette affaire ; et Rébecca fut si impressionnée par le récit sincère et honnête du serviteur racontant comment Dieu l’avait guidé pas à pas, qu’elle n’a pas hésité à l’accompagner en Canaan.

» Quant à Isaac lui-même, il est tout à fait possible que lui aussi ait senti que Dieu le guidait en préparant son cœur à accueillir chaleureusement Rébecca lorsqu’elle arriverait. L’interprétation traditionnelle de Genèse 24.63 indique qu’il était sorti ce même soir aux champs pour ‘méditer’. Malheureusement, nous ne pouvons pas être certains du sens du verbe en question et d’autres traductions ont été proposées. Mais la méditation aurait été un genre d’exercice convenant parfaitement au caractère d’Isaac. Quelques années plus tard, il prie le Seigneur de témoigner sa grâce à Rébecca pour qu’elle puisse avoir des enfants (25.21), et sa prière fut exaucée. Par conséquent, il est fort possible qu’il soit sorti pour prier et méditer en ce soir qui devait devenir celui de son mariage. Si jamais un mariage fut fait au ciel, c’est bien celui-là » (R. Youngblood, The Book of Genesis, p. 198-200).

Mais cette histoire, si touchante et instructive qu’elle soit, nous montre aussi, par la suite du récit, qu’il ne suffit pas qu’un mariage ait bien commencé, qu’il ait même été préparé et réalisé conformément à la volonté de Dieu, pour que ce soit un mariage réussi. « En toutes choses, il faut considérer la fin », dit le proverbe. Et la fin de la vie du couple Isaac-Rébecca n’est pas des plus édifiantes (cf. Genèse 27).

Questions

  1. Quelles leçons ce chapitre contient-il pour nous ?
  2. Pourquoi Eliézer a-t-il compris que Dieu avait fait réussir son voyage ?
  3. Quels éléments de ce récit pouvons-nous « transculturer » pour les rendre applicables à notre temps ?

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