En considérant de près la vie de certains hommes de l’ancienne alliance, on a découvert des analogies frappantes avec la personne et l’œuvre de Jésus-Christ. On dit qu’ils étaient des types (de tupos = empreinte) du Messie. (Le premier sens du mot type en français était « modèle, symbole »). Ainsi Isaac, fils bien-aimé d’Abraham, né de manière miraculeuse, sacrifié sur le Morija et recouvré par une sorte de résurrection, préfigure deux aspects essentiels de la vie de Jésus. Moïse, en tant que prophète, c’est-à-dire, porte-parole de Dieu, annonçait celui qui transmettra parfaitement les paroles que Dieu lui donnera (Jean 17.8). Moïse lui-même fut averti du caractère préfiguratif de son ministère (Deut. 18.15-18). David, roi légitime persécuté par l’usurpateur du trône nous fait penser au Christ, roi en butte aux attaques du prince de ce monde. Sa souffrance s’exhalait dans des psaumes que le Messie souffrant a expressément cités comme prophétisant cet aspect de son ministère. L’auteur de l’épître aux Hébreux nous montre en Melchisédek un type de Christ.
Le type le plus complet de l’Ancien Testament est certainement Joseph. En confrontant les citations de la Genèse avec des versets du Nouveau Testament se rapportant à Christ, vous serez frappé de l’analogie :
| Gen. 37.4 → | Jean 15.24 | Gen. 37.13 → | Luc 20.13 Héb. 10.7 |
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| Gen. 37.8 → | Luc 19.14 | Gen. 37.18 → | Luc 20.14 Mat. 27.1 |
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| Gen. 37.23 → | Mat. 27.28 | Gen. 37.28 → | Mat. 26.15 |
Pour les hommes, Joseph est mort (« il en est un qui n’est plus » diront ses frères de lui plus tard). Les frères croient en être débarrassés. Or leur crime devient, par la grâce de Dieu, le moyen de leur salut — tout comme la crucifixion de Jésus-Christ deviendra la source du salut des hommes. Mais entre l’épisode du fils bien-aimé du père et celle du souverain omnipotent de l’Egypte, s’intercale pour Joseph, une période douloureuse qui préfigure différents autres aspects de la vie terrestre du « serviteur de l’Eternel » et de ses souffrances.
Il fut un serviteur fidèle dans la maison de Potiphar : « Christ a été fidèle comme un serviteur » (Héb. 3.5) : « Le fils de l’homme est venu, non pour être servi, mais pour servir » (Mat. 20.28).
« L’Eternel fut avec Joseph » (39.21-23) : « Je ne suis pas seul, car le Père est avec moi » (Jean 16.32).
Dieu bénit Potiphar à cause de lui : 39.5, cf. Eph. 1.3. Mais Joseph ne récolte qu’ingratitude : il est accusé à tort (Gen. 39.17, cf. Mat. 26.59). Il souffre injustement (39.20, cf. Jean 19.1 ; Mat. 27.29). Son malheur ne l’aigrit pas, il témoigne de la bonté aux autres captifs, mais ne rencontre là aussi que des ingrats (Gen. 40.23, cf. Luc 17.18). Jusque dans ce détail des deux malfaiteurs enfermés avec lui dont l’un est sauvé et l’autre perdu, la vie de Joseph fait penser à celle de Christ.
Mais Dieu ne l’oublie pas en prison : Gen. 41.14, cf. Actes 2.24, 27, 32. Toute-puissance lui est donnée : Gen. 41.40-44 ; Mat. 28.18 ; Rom. 14.9 ; I Cor. 15.27 ; Phil. 2.8-11.
Par cette élévation, il devient le Sauveur des Egyptiens qui l’ont maltraité injustement et des frères qui l’avaient vendu : Gen. 45.4-8.
La vie de Joseph a été comme l’ombre vivante qui précède un visiteur : nous ne voyons pas encore la personne, mais sa silhouette dessine ses contours et ses mouvements, ainsi nous pouvons deviner qui vient nous voir.
Pourquoi Dieu a-t-il imprimé certains caractères de la vie de son Fils dans celle de Joseph ? N’a-t-il poursuivi qu’une intention prophétique pour esquisser, par un exemple vécu plutôt que par de simples paroles, les contours généraux de la vie du Messie ? Mais, rien dans l’Ancien Testament ne relève cette intention et l’énigme nous est devenue seulement déchiffrable grâce à la clé, c’est-à-dire à la vie de Jésus-Christ. Autant dire que l’ombre est désormais inutile puisque nous avons la réalité elle-même. A-t-elle servi aux Juifs ? Comment expliquer alors que le trait essentiel de cette prophétie vécue : la souffrance du serviteur de l’Eternel, fut pour eux une occasion de chute et un motif de rejet du Messie ?
Pourquoi donc cette image de Christ fut-elle imprimée si profondément et si douloureusement dans la vie de Joseph ?
En créant l’homme, Dieu l’a voulu à son image. L’homme a laissé brouiller cette ressemblance en ouvrant la porte au péché. Pour retrouver le portrait de Dieu sous forme humaine, il nous faut regarder à Christ : « il est l’image du Dieu invisible » (Col. 1.15) ; « le reflet de sa gloire et l’empreinte de sa personne » (Héb. 1.3, cf. Jean 14.9).
C’est pourquoi Dieu a prédestiné tous les élus « à être semblables à l’image de son Fils » (Rom. 8.29). Plus un homme se rapprochera donc de la réalisation parfaite de sa vocation, plus il ressemble à Christ — comme, inversement, plus nous serons semblables à Christ, plus nous nous rapprocherons de la perfection humaine. Aussi n’est-il pas étonnant que les hommes qui se sont laissé le mieux façonner par Dieu aient porté quelques marques de l’image de Christ dans leur vie, car Dieu travaille toujours sur le même modèle : son Fils.
Quel moyen utilise-t-il pour nous façonner ? Il nous fait suivre le même itinéraire qu’il a fait parcourir à son Fils. La personne de Christ est la révélation de Dieu (Jean 1.18 ; 14.9) et de la perfection humaine destinée à tout homme. Sa vie nous montre le chemin pour atteindre cette perfection : « Je suis le chemin. Celui qui me suit ne marchera pas dans les ténèbres » (Jean 8.12). C’est pourquoi Joseph a dû reproduire la vie de Christ, non en la jouant comme un acteur, mais en la vivant. Et dans cette vie, la souffrance n’a pas pu lui être épargnée — pas plus qu’elle n’a été épargnée à Christ. Elle n’est pas un incident de route imprévu et fâcheux, elle constitue l’essence même du chemin. Elle a été pour le fils le moyen de parvenir à la perfection : lire Héb. 2.10 ; 5.8-9.
La perfection est le but fixé par Dieu pour tout homme ; la souffrance est le moyen de l’atteindre. Cette perfection d’un homme, pourtant, n’est pas l’objectif final de Dieu, elle doit rejaillir sur les autres qui, eux aussi, doivent porter l’image du Fils de Dieu pour qu’ensemble ils reflètent, tel un miroir à facettes multiples, sa perfection infiniment variée. C’est l’une des raisons d’être de l’Eglise. Le but final de Dieu est, non l’individu, mais le peuple de Dieu.
Or ce peuple, du temps de Joseph, était représenté par l’ensemble des fils de Jacob. Tableau lamentable: divisions, querelles, jalousies, haine, mensonges, avarice, déloyauté et cruauté envers leur vieux père, meurtre, sensualité. un tableau fidèle de l’homme non-régénéré. Même si Jacob avait passé par l’expérience de la Croix à Péniel, ses fils n’illustrent que trop bien le principe énoncé par Jésus : « ce qui est né de la chair est chair » (Jean 3.6).
Pour conduire ce « peuple » vers la perfection, Dieu prend l’un d’entre eux à part : il donne à Joseph une révélation de la mission qu’il lui confiera. Joseph est-il prêt à remplir cette vocation ? Nullement. Plein d’orgueil, il va raconter ses rêves à ses parents et à ses frères. Avant de pouvoir devenir l’instrument du plan de Dieu, il doit passer par l’école de souffrance. Il faut que la Croix soit plantée bien profondément dans sa vie pour faire mourir en lui son « vieil homme » orgueilleux et pharisaïque.
Joseph avait eu une vision du but, mais avant qu’elle se transforme en réalité, le divin sculpteur devra faire tomber de ce bloc difforme maints éclats pour qu’apparaissent les traits du « Sauveur de ses frères ». Sa vision correspondait à ce qu’on appelle en photo la phase d’impression : rien ne distingue, à l’œil, un film impressionné d’un autre. La vision du but ne transforme pas notre vie. Pour que l’image apparaisse sur le film, il devra être plongé dans divers bains qui attaquent, rongent et transforment les plages exposées à la lumière. Au fur et à mesure que la Croix fait son œuvre dans la vie de Joseph — dans notre vie — qu’elle attaque, ronge et transforme tout ce qui a été exposé à sa lumière, l’image de Christ apparaît.
Nous pouvons suivre pas à pas cette œuvre de transformation en Joseph : il n’aurait, certes, jamais imaginé ce moyen de changer ses rêves en réalité, mais il se courbe sous la puissante main de Dieu. Il accepte docilement les épreuves et apprend l’obéissance et le détachement. Dans la prison, il ne reste plus rien de sa mentalité de « fils à papa » fier de sa vertu et des ses révélations. Dieu a tout brisé : pauvre, étranger, prisonnier, maltraité. Mais Joseph, au lieu de s’aigrir dans l’épreuve, s’ouvre à la bonté de Dieu qui le pénètre et l’imprègne. Il ne reste pas rivé à lui-même, à son malheur injuste : il se tourne vers les autres pour les aider : « Joseph étant venu le matin vers eux, les regarda. Il remarqua qu’ils étaient soucieux. Alors il les questionna : Pourquoi votre visage est-il sombre aujourd’hui ? » (40.7 ; trad. Rabbinat). C’est un homme dans lequel la croix a déjà accompli une transformation positive. Mais, « il faut que la patience accomplisse parfaitement son œuvre » : Pendant deux ans encore Joseph restera dans sa prison. Il expérimentera jusqu’au bout combien il est décevant de placer sa confiance en l’homme (Gen. 40.23).
Lorsque l’heure de Dieu sonnera (41.14), il est prêt à être l’instrument divin auprès du souverain le plus puissant du monde. Sa réponse à Pharaon (41.16) révèle ses dispositions intérieures, son attitude envers ses frères (45.5-8, 13-15) montre que la ressemblance au Fils de Dieu est devenue réalité dans sa vie.