Marie dans l’Évangile et dans l’Histoire

Titres de Marie

Reine du ciel, étoile du matin, Bienfaisante Mère de Dieu toujours vierge, étoile de la mer, heureuse Porte du ciel, Mère de la grâce divine, Mère du créateur, Miroir de justice, Trône de la sagesse, Refuge des pécheurs, Consolatrice des affligés, Reine des anges, Reine de tous les saints, Reine de la paix, Avocate, Auxiliaire…

Comment justifier ces titres du point de vue biblique ?

Reine du ciel

Au 6e siècle av. J.-C., Jérémie reprochait au peuple de Judée un culte de la « reine du ciel » (Jérémie 7.18-19) qui n’était autre que la divinité cananéenne Astarté, la Vénus sémitique, déesse de la fécondité du sol. La seule prière à la reine du ciel se trouve dans ce passage et dans Jérémie 44.17-19, 25 : « Ne vois-tu pas tout ce qu’ils font dans les villes de Juda, et dans les rues de Jérusalem ? Les enfants ramassent du bois, les pères allument le feu, les femmes pétrissent la pâte pour faire des gâteaux pour la Reine du ciel. On offre des libations à des dieux étrangers et tout cela m’irrite ». Les femmes Israélites répliquent à Jérémie : « Nous refusons d’écouter ce que tu nous dis au nom de l’Eternel. Nous ferons plutôt selon ce que nous avons décidé : nous offrirons des parfums à la Reine du ciel et nous répandrons des libations en son honneur, comme nous l’avons fait, nous et nos ancêtres, nos rois et nos dirigeants, dans les villes de Juda et dans les rues de Jérusalem… ». Jérémie leur répond : « L’Eternel n’a pas pu supporter plus longtemps vos agissements mauvais et les actes abominables que vous avez commis. Voilà pourquoi votre pays est devenu un champ de ruines, une terre dévastée et maudite où personne n’habite plus, comme c’est actuellement le cas ».

Insensiblement, Marie a été élevée au trône de Reine du ciel au travers d’un développement doctrinal qui eut lieu à partir du 5e siècle par l’assimilation des cultes méditerranéens des déesses-mères.

Isis, génitrice universelle, dispensatrice des biens de la vie, portait ce titre de Reine du ciel. Jusqu’à la moitié du 5e siècle, on a refusé à Marie tout ce qui pouvait s’apparenter à un culte, par crainte de la voir assimilée à une déesse païenne. La pénétration de l’ascétisme païen dans l’Eglise au 4e siècle et la définition de Marie comme theotokos, mère de Dieu, au 5e siècle, a posé les bases d’un culte de la Vierge. Ce terme est interprété comme se rapportant à une « maternité divine » qui élève Marie dans la sphère divine où elle rencontre les autres Vierges et les autres Mères du polythéisme païen. La représentation de la Vierge à l’Enfant assise sur un trône reprend un tableau d’Isis ayant son fils Horus sur les genoux, dans la même posture. Marie porte une couronne avec des tours, comme Cybèle, protectrice de l’Empire romain. D’autres représentations de cette époque ressemblent à des tableaux d’Athéna, déesse d’Athènes.31

31 Dans Nos Vierges noires (Paris, Ed. Universelles 1945, 288 p.). Emile Saillens (fils de Ruben) a fait une enquête très approfondie sur l’origine de la centaine de vierges noires (190 avant la destruction de certaines d’entre elles aux 16e et 18e siècles) dispersées en France (et de nombreuses autres ailleurs). Il s’agit généralement de petites statuettes (de 50 à 80 cm) en bois ou en pierre grossière. D’où provient la teinte noire de leurs faces ? Des 8 hypothèses avancées, aucune ne résiste à un examen approfondi. « Dans le monde gréco-romain, Isis et Cybèle étaient des mères et personnifiaient la terre. Au 2e siècle, le culte de Cybèle fut officiel et occupa toutes nos villes. Elle veillait aussi sur les champs et accompagnait les morts au-delà de la tombe. C’était la Grande Mère et la Mère des Dieux. Les décisions du Concile d’Ephèse (431) permirent à la Mère de Dieu, la Théotokos, d’occuper tous les sites d’où était exclue Cybèle, la Mère des Dieux. Quarante sept de nos villes ont pour gardienne la Vierge, héritière de Cybèle Tùrrigène » (p. 220s.). « Si les Cybèles de marbre noir et les Isis de bronze vénérées dans nos grandes villes avaient été mises en pièces, soit par les premiers missionnaires, soit par les envahisseurs, les statues de bois avaient subsisté au fond des campagnes… ce n’est donc pas un hasard si presque toutes les Vierges noires furent de bois à l’origine. Il paraît infiniment probable que les Artémis et les Cybèles multipliées sur notre sol par les Massaliotes furent imitées par nous plus d’une fois » (p. 225). Plus tard, les marchands importaient des objets d’Orient. « Si certaines déesses orientales avaient connu chez nous un succès vif et général, c’est en partie parce que leurs images étaient toutes pareilles à celles de nos matronæ : en fut-il autrement pour les images de Marie ?&énbsp;» (p. 227). Les Gaulois figuraient souvent les matronæ par une femme assise tenant sur ses genoux un enfant auquel elle donne le sein. Le christianisme adopta la mère accompagnée de son enfant, mais il n’avait pas créé le type.
« Longtemps avant que la Terre divine fut symbolisée par la femme, celle-ci avait été sacrée, parce que la maternité fut d’abord un mystère… Les plus vieilles idoles furent donc des mères… Isis et Cybèle étaient vierges, pourtant, elles étaient mères et fécondes inépuisablement, comme la nature… elles frayèrent les voies à Marie » (p. 235-237).
Cette continuité entre les représentations d’idoles et celle de divinités chrétiennes répondait d’ailleurs à une directive donnée par le pape Grégoire le Grand aux missionnaires : « Si vous trouvez un temple dédié à un dieu, consacrez-le à Jésus : s’il s’agit d’une déesse, vouez-le à Marie ». N’est-ce pas lui aussi qui a dit : « La grande force de l’Eglise, c’est sa force d’adaptation » ?

On commence à construire des églises dédiées à la Vierge Marie sur les fondations des temples de diverses divinités païennes. Santa Maria in Ara-Coeli fut édifiée sur le Capitole où se célébrait le culte de la Vierge Céleste, la Tanit carthaginoise. D’autres Santa Maria s’élevèrent près d’un sanctuaire d’Isis ou de Cybèle, mère des dieux, Minerve ou Junon Lucine. Dans la théologie byzantine, la Vierge Marie est assimilée à la Sagesse et à l’Eglise. Elle reprend les fonctions de ces divinités détrônées : protectrice des accouchées, des cités, étoile de la mer et protectrice des navigateurs, tutrice de Rome.

« La substitution de la Vierge Marie aux divinités païennes eut lieu en partie par un transfert spontané de la piété populaire des masses converties, et après Constantin, on peut le dire, imparfaitement converties ; il correspondait en partie à un programme tendant à exorciser les cultes païens : l’Eglise détruisit le paganisme quand elle le put, et lorsqu’elle en fut incapable, ou lorsqu’elle trouva l’autre solution préférable, elle s’y substitua en le transformant. Les consécrations des temples, le fait de placer de nouveaux temples au voisinage des temples païens, tout cela est évidemment voulué » (G. Miegge La Vierge Marie p. 82).

La superposition de Marie aux déesses païennes ou leur assimilation fut due en partie à « ce penchant général des civilisations méditerranéennes pour la femme céleste, Vierge ou mère, ou associée à un mystère de l’amour » (Carlo Cecchelli Mater Christi I p. 150, cité Miegge p. 82). Les organes directeurs de l’Eglise d’alors furent incapables de s’opposer au « transfert instinctif des attributs et des fonctions des déesses-mères à la Vierge Marie qui fut comme une marée montante ».

Le vrai lieu de rencontre de la piété mariale et des cultes méditerranéens fut la gnose. Le thème gnostique de la mère céleste du Christ contenait en germe la possibilité d’attribuer à la Vierge Marie les fonctions cosmiques propres aux déesses païennes. La vénération de la Vierge se confond avec celle de la Sagesse divine. Marie est « la créature glorifiée, complètement déifiée » (M. Boulgakoff : L’orthodoxie p. 168). Il est question d’une « sainte quaternité », symbole de la totalité divino-cosmique dans laquelle revit, grâce au symbole de la Vierge Marie, le thème panthéiste du culte méditerranéen de la terre féconde. Ces spéculations théoriques furent surtout bien accueillies en Orient, constituant l’arrière-plan de la mariologie orthodoxe qui célébrera plus tard, dans ses litanies, Marie comme la Reine des anges, des patriarches, des prophètes, des apôtres et des martyrs, des confesseurs, des vierges et de tous les saints.

Par son Encyclique Ad Caeli Reginam datée du 11 octobre 1954, le pape Pie XII a pu instituer une fête de Marie-Reine sans qu’il soit nécessaire de définir une nouvelle doctrine. Il « est facile de déduire de la maternité divine qu’elle est aussi Reine, puisqu’elle a donné naissance à un Fils qui, au moment même où il fut conçu… était Roi et Seigneur de toutes les créatures. C’est pourquoi Jean Damascène pouvait écrire ces mots : ‘En vérité, elle est devenue Celle qui régit toutes les créatures puisqu’elle est la mère du Créateur’ ».

L’encyclique affirme que Marie, Reine du ciel « préside à l’univers avec un cœur maternel » parce qu’elle fut la mère du « Roi des rois et Seigneur des seigneurs » (Apocalypse 19.16). L’appui principal de la doctrine se trouve dans des textes de la tradition à partir du 8e siècle qui appelle d’abord Marie reine, puis d’autres plus précises vers le 12e siècle qui lui donnent le titre de Reine du ciel. La doctrine (non encore définie de la co-rédemption de Marie) est invoquée comme preuve de sa royauté céleste.

C’est aussi la raison pour laquelle le Concile de Vatican II fut placé sous la direction de la Vierge Marie. En ouvrant le Concile, le pape Jean XXIII, qui l’avait placé « sous les auspices de la Vierge Marie, Mère de Dieu » a prié que Marie veuille « diriger toutes choses en vue d’une fin bonne et prospère ».

Dans le texte du Concile de Vatican II, session V (21.11.1964) publiée dans l’Encyclique Lumen Gentium, il est dit que « Marie, exaltée par la grâce de Dieu, au-dessous de son Fils, au-dessus des anges et de tous les hommes, en sa qualité de Sainte Mère de Dieu… (n°66). Elle est bien loin au-dessus de toutes les autres créatures célestes et terrestres. Elle occupe, après le Christ, la place la plus élevée dans la sainte Eglise » (n°53).

Porte du ciel

Une « neuvaine » au « cœur immaculé de Notre-Dame de Fatima » dit à Marie : « Tu es la porte du ciel, et nul n’entrera que par toi » (cf. Jean 10.1, 9).

Etoile du matin

Ce titre est donné deux fois à Jésus (2 Pierre 1.19 ; Apocalypse 22.16), jamais à Marie.

Notre vie, notre espérance

Jésus a dit : « Je suis le chemin, la vérité et la vie » (Jean 14.6). L’apôtre Paul parle de « Jésus-Christ, notre espérance » (1 Timothée 1.1). Le bréviaire du 9 septembre appelle Marie « notre seule espérance » (Spes unica). Dans son encyclique du 15.8.1832, le pape Grégoire XVI a dit que la Sainte Vierge « est tout le fondement de notre espérance » (cf. Actes 4.12 ; 1 Corinthiens 3.11).

Mère des croyants

« En Occident, l’idée de la maternité spirituelle de Marie se développe à partir du 8e siècle… Marie est appelée ‘mère des croyants, mère de tous, mère de miséricorde’ » (M. Thurian Marie… p. 218). Mais ce n’est qu’au 11e siècle que l’on mettra cette idée en rapport avec la parole de Jésus à Marie et à Jean du haut de la croix (Jean 19.26-27). En fait, la fin du verset nous donne le sens de cette parole : « A partir de ce moment-là, le disciple la prit chez lui ». Rien ne nous oblige à joindre à cette parole le « sens mystique » que la tradition tardive a cru y reconnaître.

« Marie, figure de l’humanité rachetée et graciée ? Oui, mais dans la mesure même où elle reconnaît par la foi qu’elle n’a aucune part dans l’œuvre du salut et qu’elle en est tout entière l’objet, non le sujet » (H Roux Le protestantisme et la Vierge Marie p. 82).

Mère de l’Eglise

En 1979, le pape Jean-Paul II disait dans son Encyclique Redemptor hominis : « Puisque le pape Paul VI a proclamé la Mère du Christ, « Mère de l’Eglise », et que ce titre a trouvé une large résonance, qu’il soit permis à son indigne successeur… de s’adresser à Marie comme mère de l’Eglise. Marie est mère de l’Eglise parce que, en vertu de l’élection ineffable du Père éternel lui-même et sous l’action particulière de l’Esprit d’amour, elle a donné la vie humaine au Fils de Dieu… C’est pourquoi, nous tous qui formons la génération actuelle des disciples du Christ, nous désirons nous unir à elle d’une manière particulière… » (Cité par H. Gras Marie servante du Seigneur p. 93-94).

La base biblique invoquée de la doctrine qui fait de Marie la Mère de tous les hommes et la Mère de l’Eglise est Jean 19.26-27 : « En voyant sa mère et, à côté d’elle, le disciple qu’il aimait, Jésus dit à sa mère : Voici ton fils. En voyant sa mère et, à côté d’elle, le disciple qu’il aimait, Jésus dit à sa mère : Voici ton fils  ». « Jésus-Christ ne dit pas seulement à Jean, et, dans la personne de Jean, à tous les fidèles : Voilà votre mère, c.-à-d. celle qui est et qui sera désormais pour vous une mère dans l’ordre de la grâce, celle qui, de ce moment, vous tiendra toujours pour ses fils : des fils en formation, dans le cours successif des siècles, des fils arrivés à l’âge parfait, dans l’immobile éternité ; celle à qui j’ai conféré pour vous toutes les fonctions, tous les privilèges, tous les devoirs d’une mère… » (R.P. Terrien La Mère de Dieu et la Mère des hommes Paris, Lethielleux 1933-1943 p. 359).

« Marie, ayant le Sauveur dans son sein, a aussi porté tous ceux dont la vie était contenue dans la vie du Sauveur. Nous tous qui sommes unis à Notre Seigneur, qui sommes, comme dit l’apôtre dans Ephésiens 5.30, membres de son corps, qui sommes de sa chair et de ses os, nous sommes sortis du sein de Marie, comme un corps spirituel attaché à Jésus notre chef. Donc aussi, d’une manière spirituelle et mystique, nous sommes appelés fils de Marie et elle est notre mère à tous » (Pie X, Encyclique Ad Deum ilium 1904).

« La maternité spirituelle de Marie s’étend à tous les hommes qu’il est venu sauver. ‘Elle engendra son Fils dont Dieu a fait ‘l’aîné d’une multitude de frères’ (Romains 8.29), c.-à-d. de croyants, à la naissance et à l’éducation desquels elle apporte la coopération de son amour maternel’ Lumen Gentium) » (Jean-Paul II Catéchisme de l’Eglise catholique art. 501).

« Marie mère du Christ, Mère de l’Eglise » (art. 963).

« Elle a apporté à l’œuvre du Sauveur une coopération absolument sans pareille par son obéissance, sa foi, son espérance, son ardente charité, pour que soit rendue aux âmes la vie surnaturelle. C’est pourquoi elle est devenue pour nous, dans l’ordre de la grâce, notre Mère » (art. 968).

L’Eglise catholique enseigne que la Vierge fut élevée corps et âme au ciel et exaltée par le Seigneur comme Reine de l’univers (dogme proclamé en 1950). Or le Nouveau Testament ne fait aucune mention de cela (B. Prunneaux 1995-2003, p. 10).

Le pape Benoît XVI dit : « Toute la grandeur des saints s’évanouit devant la grandeur de Marie. Marie dépasse aussi les créatures célestes : toute la grandeur des anges n’est pas comparable à la grandeur de Marie. Voilà la raison qui nous pousse à avoir une confiance illimitée en Marie… Le culte, le simple culte ne suffit pas. Le culte doit devenir imitation de Marie. »

L. Shigo fait remarquer que si Jésus avait voulu désigner Marie comme mère des chrétiens, il aurait dû dire : « Voici votre mère » (La conversion de Marie p. 19). Nous ne pouvons pas avoir deux mères : la « Jérusalem d’en haut » (Galates 4.26) et Marie.

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