Ils sont nés deux fois

Naître de nouveau, c’est mourir à soi-même

Kagawa

Toyohiko Kagawa débuta mal dans la vie. Son père était un personnage politique important qui avait rang de ministre, mais il laissa son épouse légitime languir dans leur maison de campagne tandis qu’il menait joyeuse vie avec de belles femmes. De ses relations avec une danseuse naquirent quatre enfants, dont Toyohiko. Quand le petit garçon eut quatre ans, son père et sa mère moururent des suites de leur vie déréglée et il fut envoyé dans la demeure ancestrale à la campagne où il trouva la femme de son père et sa grand-mère. Il fut accueilli comme un intrus et traité comme tel avec des injures quotidiennes et de mauvais traitements. A l’école, il fut mis au ban par ses camarades parce qu’il était « fils de riches » et, à ce titre, avait été admis deux ans trop tôt en classe. Il se réfugia dans la nature et la lecture des ouvrages classiques du bouddhisme et du confucianisme.

Plus tard, on le mit dans une école missionnaire dans laquelle il eut son premier contact avec le christianisme. Il pouvait aller à toute heure chez deux de ses professeurs et observer leur vie de famille. C’est chez eux qu’il fit la connaissance de la Bible et de son personnage principal : le Christ. En lisant le Sermon sur la montagne, il se mit à genoux et pria&nbso;: « O Dieu, fais-moi ressembler au Christ ! » « C’était à la fois une prière et la consécration de son être à un impérieux programme de vie. L’aube parut. Son esprit était inondé de lumière et de vie. Sa mélancolie se dissipa comme le brouillard au soleil levant. Il était régénéré ».5 Il avait 15 ans et fut déshérité par sa famille.

5 W. Axling Kagawa Lausanne, La Concorde 1933, p. 32.

Sa vie nouvelle n’allait pas tarder à porter des fruits. En 1905, il entra au Collège presbytérien de Tokyo. Il étonna ses condisciples et ses professeurs par ses vastes connaissances des écrits de Kant, Goethe, Ruskin et autres. Il épousait les causes les plus impopulaires. Admis au Séminaire théologique de Kobé, il faillit s’en faire chasser pour avoir pris le parti d’un professeur congédié.

A l’âge de 21 ans, il chargea son modeste avoir sur une charrette, quitta le dortoir du séminaire et alla dans les bas-fonds de Shinkawa peuplés de criminels, de joueurs, de prostituées et de leurs souteneurs. Quelque dix mille personnes vivaient dans de petites cabanes de 4 m3. Il s’établit dans une de ces cabanes que l’on croyait hantée parce qu’un crime y avait été commis. C’est là qu’il résolut de mettre en pratique le Sermon sur la montagne. Un malheureux atteint de la gale lui demanda de partager sa couche — et lui transmit sa maladie. Un alcoolique, puis un meurtrier vinrent s’établir chez lui. Ce dernier, hanté par le spectre de sa victime demanda à dormir près de lui en tenant sa main — et cela pendant quatre ans. Kagawa jouissait d’une petite pension du séminaire. Il partageait souvent sa nourriture avec une dizaine de pensionnaires. En dormant avec un mendiant, il contracta le trachome, une maladie des yeux qui le rendit presque aveugle. On lui demandait sa chemise, il la donnait, son pantalon et son habit, il fut obligé de se vêtir d’un kimono de femme qu’une voisine lui donna. Sachant qu’il était partisan de la non-violence et ne faisait jamais appel à la police, on l’assaillait des plus folles exigences. Il prêchait tous les matins dans la rue, mais dut parfois s’enfuir sous la menace d’un poignard. Comme il dénonçait la prostitution, il s’attirait les foudres des souteneurs ; l’un d’eux vint casser toute sa vaisselle pendant qu’il mangeait ; ils le menacèrent du revolver et d’un couteau de cuisine parce qu’il avait gâté leur commerce. On brisait les vitres de sa cabane, fracassait ses meubles et volait sa batterie de cuisine, mais jamais il ne se vengea.

Plus de 200 enfants vivaient dans les slums, mal nourris et sujets aux mauvais traitements de ceux qui les avaient adoptés pour gagner quelques sous. Une vieille femme était mise aux arrêts pour avoir maltraité son bébé adoptif. Quand Kagawa l’apprit, il courut au poste de police chercher le petit être qui était à deux doigts de la mort. Bien que ce fût la période des examens au séminaire, il s’occupa davantage du petit malheureux que de sa réussite universitaire. Il garda le petit jusqu’à ce qu’il trouve une mère pour lui.

A Shinkawa, les enfants étaient mis au monde sans frais, mais pour les enterrer, cela coûtait une somme que la plupart ne pouvaient payer. Alors ils apportaient leurs petits cadavres à Kagawa et lui demandaient de les enterrer décemment. Durant sa première année, il en ensevelit quatorze, dans la deuxième année, dix-neuf, et ce fut ainsi pendant les quinze années qu’il passa dans les slums. « Il visitait les malades, consolait les affligés, nourrissait les affamés, logeait les sans-abri. Il devint un grand frère pour les prostituées, les visitait quand elles étaient malades et leur procurait des remèdes. Les parents lui demandaient conseil, les criminels se confessaient à lui. Les enfants grouillaient en si grand nombre autour de lui qu’il fut obligé de transporter son Ecole du dimanche sur un terrain vague et de donner les leçons en plein air » (Axling p. 52-53).

Il ouvrit deux locaux dont l’un servit de dispensaire et d’hôpital, l’autre d’asile pour les hommes et les femmes déroutés et naufragés. Lui-même logeait toujours dans la même cabane infestée de vermine. Pendant ce séjour, il eut le temps d’écrire son autobiographie sous la forme d’un roman, dont un journaliste dénicha le manuscrit et qui se vendit en peu de temps à 250 000 exemplaires.5

5 Paru en français sous le titre Avant l’aube Ed. Je sers, Paris 1931.

Sa vie dans ces bas-fonds lui fit toucher du doigt les problèmes sociaux qui étaient la cause des misères qu’il voyait autour de lui : les bas salaires faisaient grimper le taux de la mortalité enfantine, la malnutrition et la durée excessive du travail entraînaient la tuberculose, les gens recouraient à l’alcool pour anesthésier leur souffrance, la misère engendrait la prostitution. Kagawa aida à constituer la Fédération japonaise du Travail pour améliorer la condition ouvrière. En 1921, il groupa les grévistes en une Union ouvrière (la première au Japon). Lorsque les soldats et la police furent engagés contre les grévistes, 30 000 ouvriers firent appel à Kagawa pour discuter avec les autorités des docks. Il fut arrêté et incarcéré pendant treize jours (pendant lesquels il conçut son livre L’archer tirant contre le soleil). Un millier d’ouvriers attendaient sa libération et l’escortèrent jusqu’à sa cabane.

Pendant que Kagawa vivait dans les slums de Kobe, il allait tous les jours, à l’heure de la sieste, prêcher aux employés et leur apprendre des cantiques. Parmi ses auditeurs, il y avait une jeune fille du même âge que lui, Haruko Shiba, qui ne s’intéressait pas du tout au christianisme, mais aimait beaucoup les chants. Son grand plaisir était d’aller le dimanche soir au théâtre avec des amis. Un dimanche, ses amis n’étaient pas libres et elle n’obtint plus de billet pour la représentation. Que faire de sa soirée libre ? Elle se souvint que le jeune homme qu’elle avait entendu à l’heure de la sieste prêchait dans une petite chapelle du quartier des slums. Elle surmonta sa résistance instinctive devant ce quartier et alla écouter Kagawa qui prêchait sur la croix du Christ. A partir de là, elle vint régulièrement à la chapelle et fut bientôt baptisée.

Comme elle avait 24 ans, sa famille se mit en devoir de lui trouver un mari. Un jour elle reçut un message lui demandant de rentrer et de se préparer à son mariage. Elle alla trouver Kagawa et lui demanda quoi faire. « Vous êtes une bonne fille et vous devez obéir à vos parents. — Mais je n’ai pas envie d’épouser un non-chrétien qui ne me permettra peut-être même pas d’aller à l’église. Je préférerais rester ici et vous aider. — Vous ne pouvez pas faire cela. J’ai consacré ma vie à l’œuvre dans les slums. Je n’aurais pas les ressources nécessaires pour entretenir une femme ou une famille, et il est évident que vous ne pourriez pas rester avec moi sans être mariée ». Haruko lui fit comprendre que les femmes sont capables, autant que les hommes, de faire des sacrifices.

Lorsque Kagawa se rendit compte qu’il avait devant lui quelqu’un d’aussi consacré que lui, il lui demanda — contrairement aux coutumes japonaises — de l’épouser. Un mois plus tard, ils furent mariés. Leur voyage de noces se fit en pousse-pousse de l’église à leur cabane — qu’ils trouvèrent occupée par une dizaine de personnes.

En 1915, Kagawa eut l’occasion d’aller étudier à l’université de Princeton. Pendant ce temps, sa femme fréquenta une Ecole biblique à Yokohama. Lorsque son mari revint en 1917, ils réintégrèrent leur foyer dans les slums.

Le combat de Kagawa pour des conditions vivables s’étendit aux paysans japonais sous-alimentés dont 850 000 étaient tuberculeux. En 1921, quelques paysans se rencontrèrent dans la cabane de Shinkawa pour créer la première Union des Paysans du Japon. Kagawa parcourut tout l’Empire pour plaider la cause des paysans écrasés par les grands propriétaires. Il fut arrêté et enfermé par la police, mais libéré après un entretien orageux avec le chef de la police. Il était devenu une « figure nationale », le « fou du Christ ». Il disait de lui-même : « Je suis prisonnier du Christ, esclave de la croix ».

« L’expérience des slums, puis ses efforts pour émanciper les ouvriers et les paysans, ont convaincu Kagawa que l’ordre économique et social est radicalement mauvais» (Axling p. 87). Cela provenait selon lui de trois causes principales : 1° de l’afflux des paysans vers les villes qui devenaient surpeuplées, avec toutes les misères que cela comporte ; 2° du machinisme qui entraîne la domination de l’homme par la machine ; 3° de la concentration du capital entre les mains d’un petit nombre. Kagawa se distance, cependant, des communistes qui commencent leur propagande au Japon et dont il devient aussi la cible, à cause de sa non-violence. Ils le traitent d’« avocat des classes privilégiées ». « La seule force du communisme, disait-il, réside dans le diagnostic des maux d’une société désordonnée. Mais il n’a pas de remède. Il crée seulement une paralysie infantile de l’ordre social ».

Après le tremblement de terre de 1923, Kagawa fut appelé comme membre de la Commission impériale de reconstruction (seul représentant du peuple). Il fit passer une loi interdisant l’exploitation du sol (par les grands propriétaires). En 1926, le gouvernement, ému par ses paroles et ses écrits, entreprit de supprimer les slums dans les six plus grandes villes de l’Empire. A cette époque, Kagawa et sa femme s’installèrent à Tokyo où ils purent acheter une petite maison pour 25 £. Ils continuèrent à y accueillir tous ceux qui étaient dans le besoin. Parfois il y avait jusqu’à trente personnes à loger.

Il lui arriva de s’adresser aux chefs politiques et religieux avec la sévérité d’un prophète. En 1927, les trois religions les plus importantes du Japon, le shintoïsme, le bouddhisme et le christianisme, convoquèrent une conférence religieuse nationale. Kagawa invectiva tous les participants en leur reprochant de ne pas s’occuper du sort du petit peuple. Il se fit mettre à la porte. En 1928, il fonda une Ligue nationale anti-guerre.

L’activité littéraire de Kagawa se poursuivit pendant tout ce temps ; il publia 150 ouvrages dont plus d’un million d’exemplaires ont été vendus, 30 brochures et 35 petits traités diffusés à 5 millions d’exemplaires à travers tout l’Empire. Ses droits d’auteur allaient presque tous au soutien de ses œuvres sociales.

Chaque matin, il se levait à 4 heures, descendait sur les quais des docks de Kobe et commençait par chanter son cantique préféré : « Jésus, tiens-moi près de la croix », ce qui provoquait l’attroupement des hommes, puis il prêchait aux manœuvres qui se réunissaient pour le travail de la journée.

En 1929, il lance sa croisade « Mouvement pour le Royaume de Dieu », englobant toutes les forces chrétiennes organisées du pays, pour évangéliser les 30 millions de fermiers, les ouvriers des fabriques, les pêcheurs, les mineurs et les manœuvres, ainsi que les élèves des écoles supérieures. Pour cet immense effort d’évangélisation, il lève une armée de 5000 prédicateurs laïques, hommes et femmes, qui doivent rendre témoignage de leur foi dans leur entourage quotidien. On estime que 25 000 personnes ont accepté de suivre le Christ sur un chemin nouveau.

En 1940, il présenta des excuses publiques à la République chinoise parce que le Japon avait envahi la Chine. Il fut de nouveau arrêté. Après sa libération, il se rendit aux Etats-Unis pour faire une ultime tentative pour prévenir la guerre contre le Japon. A son retour, il plaida le droit de vote des femmes (après avoir obtenu quelques années plus tôt celui des hommes).

Vers la fin de la guerre, il fit partie du gouvernement transitoire qui offrit la capitulation du Japon aux Etats-Unis. En 1955, il reçut le Prix Nobel de la paix.

Le premier jour de l’an 1946, au Palais impérial de Tokyo, il déclara en présence de l’Empereur : « Quiconque veut être grand parmi vous… sera le serviteur de tous. Votre Majesté, la souveraineté d’un gouvernant est dans le cœur de son peuple. Ce n’est que par le service des autres qu’un homme ou une nation peut être divin ».

Il mourut à Tokyo le 23 avril 1960. Après sa mort, il reçut à titre posthume de la part de l’empereur l’une des plus hautes distinctions japonaises : l’Ordre du Trésor sacré. Un an plus tard parut une biographie de Kagawa en deux volumes constituée par la contribution de 103 auteurs.

Pour Kagawa, la croix symbolisait le pouvoir de l’amour du Christ et celui de la souffrance pour la cause de la justice. Il n’était pas très considéré parmi les théologiens de son pays. Il en donnait l’explication suivante : « Il y a beaucoup de théologiens, de prédicateurs et de conducteurs religieux qui pensent que l’essentiel du christianisme consiste à revêtir le Christ de formes et de formules. Ils regardent avec dédain ceux qui effectivement suivent le Christ et peinent, motivés par l’amour fraternel et la passion du service. Ils pensent qu’une religion de la chaire est plus raffinée que des mouvements pour la réalisation de l’amour fraternel parmi les hommes. La religion enseignée par Jésus est diamétralement opposée à cela. Il n’a pas donné de définition de Dieu, mais a enseigné la pratique de l’amour ».

Kagawa parlait beaucoup de la croix du Christ. Quelle était sa pensée à ce sujet. Il le dit dans un livre de méditations :

« En soi-même, l’enseignement du Sermon sur la montagne n’est pas essentiellement différent de celui des sages chinois. La différence, c’est que lorsque le Christ était pendu à la croix, il a pardonné à ses ennemis et a prié pour eux. Si quelqu’un ne cherche que des préceptes éthiques, il n’a pas besoin d’aller au Christ. En sauvant les hommes de leurs péchés passés, en prenant sur lui les fautes des hommes et en réformant leurs vies, en leur donnant la capacité de croître et de se développer, le Christ est entré dans la volonté consciente de rédemption qui remplit le cœur de Dieu et, dans cet esprit, il a accompli une œuvre sans prix.

» Je connais un homme qui en avait tué un autre et était constamment tourmenté, disant que le fantôme de sa victime le hantait sans cesse. Bien qu’il ait été acquitté par la justice, sa conscience ne lui pardonnait pas son acte. Si vous rencontrez un tel homme, le seul moyen de le réconforter, c’est de lui dire : “Tu peux être en paix, car le Christ est mort pour ce péché”. Telle est la seule possibilité de salut pour cet homme. »6

6 Meditations on the Cross p. 209s.

Kagawa n’était pas un théologien évangélique, mais on trouverait difficilement dans toute l’histoire de l’Eglise, quelqu’un qui ait mieux que lui incarné l’enseignement de Jésus, autant sur le plan individuel que social.

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