Comment lire la Bible

10. UN LIVRE DE SAGESSE À PORTÉE PROPHÉTIQUE

Le Cantique des cantiques

Pour comprendre un verset de certains livres poétiques (Job, Ecclésiaste, Cantique des cantiques), il faut connaître l’argument général du livre sous peine de faire dire à la Bible le contraire de son message. En effet, si nous isolons certaines paroles de l’Ecclésiaste, en oubliant qu’elles marquent une étape dans sa recherche de la vérité, nous pouvons les prendre comme devise d’une vie consacrée à la jouissance (par ex. 2.24 ; 3.12).

Les amis de Job viennent lui apporter leurs consolations dans l’épreuve qui l’a frappé mais, à la fin du livre, Dieu les qualifie de « consolateurs fâcheux » et les tance pour leur folie. Nous ne pouvons donc pas citer tout simplement leurs paroles comme « paroles de Dieu ».

Il en est de même du Cantique des cantiques. Chaque phrase s’intègre dans un tout, et c’est à la lumière de l’ensemble qu’il nous faut interpréter les différents versets. Quelle est la signification de ce livre ?

Qu’est-ce que le Cantique des cantiques ?

Lorsque nous avons lu la première fois le Cantique des cantiques, nous nous sommes certainement posé différentes questions : Que fait ce livre dans la Bible ? Quelle est sa nature : poème d’amour, cantique de mariage, drame, allégorie ? Faut-il chercher un sens symbolique derrière ces paroles énigmatiques ? Que représentent les différents personnages ? Quelle est la signification de leurs paroles pour nous chrétiens occidentaux du XXe siècle ? Toutes ces questions sont légitimes et nous essaierons d’y répondre brièvement.

Que fait ce livre dans la Bible ?

Il y est. C’est un fait. Son appartenance au recueil des écrits n’a pratiquement pas été contestée, ni par les Juifs, ni par les chrétiens. On lui faisait même une place de choix dans la synagogue : Il était lu en entier le jour de la Pâque. La tradition juive le considérait comme le « lieu très saint de l’Ecriture ». Il devait donc être plus qu’un poème d’amour profane ou un cantique de mariage. Quelle est la nature du livre ?

C’est une sorte de pièce dramatique destinée à être lue (les Hébreux n’avaient pas de théâtre). Il raconte un épisode de la vie de Salomon. Mais, derrière les personnages de ce drame, se cache une réalité spirituelle qu’il nous faut découvrir.

La suscription du livre (1.1) attribue ce poème au roi Salomon réputé dans tout le monde oriental d’alors pour sa sagesse (cf. I Rois 10.1-3). Il était l’auteur de 3000 énigmes (I Rois 4.32). Le livre des Proverbes nous en a conservé quelques-unes. Il ne faut donc pas nous étonner du caractère énigmatique du livre entier, de certaines paroles en particulier. On peut considérer tout le Cantique comme une grande parabole dans laquelle une histoire vraie sert de symbole à des faits spirituels. Pour déchiffrer l’énigme, nous devrons donc, comme dans une parabole, essayer tout d’abord de comprendre l’histoire qui a servi de base aux applications symboliques.

L’histoire de Salomon et de Sulamith

La première question que nous posons à des enfants qui viennent de lire une histoire est : combien y a-t-il de personnages ? Pour le Cantique, la réponse n’est pas simple. Certains interprètes y voient deux personnages : Salomon et Sulamith et ils lisent en filigrane, derrière leurs déclarations d’amour, le dialogue de l’âme croyante avec son Epoux céleste. La plupart des exégètes actuels discernent trois personnages principaux : Salomon, Sulamith et le berger, son fiancé auquel la jeune fille reste fidèle malgré les tentatives du roi pour la séduire. La clé du poème se trouverait dans 6.11-12 : la curiosité a poussé la jeune paysanne (1.6) à voir passer le cortège royal, elle a été remarquée par le monarque qui l’a fait amener au palais royal.

Au début du livre, Sulamith s’entretient avec les jeunes filles du palais de Salomon qui célèbrent l’amour du grand roi (1.2-4). Elle se rend compte de sa situation (v. 4b) et soupire après son berger bien-aimé (v. 7) : Salomon entre. Par des paroles flatteuses (v. 9-10) et des promesses de cadeaux (v. 11), il cherche à éblouir la petite villageoise. Elle ne se laisse pas ébranler dans son amour pour le berger absent. Elle évoque le souvenir de leurs rencontres et rêve que son bien-aimé la cherche (cf. 2.1ss ; 3.2ss).

2° acte : Salomon insiste, il amène la jeune fille en cortège pompeux à travers Jérusalem. Les habitants de la ville expriment leur admiration (3.6-11). Après cette mise en scène destinée à briser la résistance de la jeune fille, le roi tente à nouveau de la séduire : il décrit sa beauté en termes passionnés (4.1ss). Une nouvelle fois, elle lui échappe en tombant dans une sorte de léthargie (comme dans les ch. 2 et 3) : « Je dors, mais mon cœur veille » (5.2). Dans son rêve, son bien-aimé lui parle. A son réveil, Salomon essaie une dernière fois de la séduire, il lui promet qu’elle serait sa favorite (6.8-9). Sulamith essaie de se remémorer comment elle est arrivée là (6.11-12). Le roi, constatant son échec, lui rend sa liberté. Le 3e acte décrit le triomphe après la lutte : Sulamith est retournée dans son village. Elle a retrouvé son berger dormant sous un pommier, elle chante l’amour, fort comme la mort, qui l’a fait triompher des séductions du roi (8.7b). Son bien-aimé parle une seule fois, à la fin, pour demander à sa fiancée un chant pour ses amis.

La signification de l’histoire

Elle est multiple. Le poème exalte en premier lieu la fidélité de l’amour dans l’épreuve : les promesses mirifiques du souverain le plus séduisant n’ont pu ébranler l’amour de Sulamith pour son humble berger. Cependant, il est évident que cette seule signification n’aurait pas conquis au livre sa place dans le recueil des écrits sacrés.

Un deuxième sens, symbolique, se lit assez facilement sous l’histoire. Il a pu être voulu par Salomon lui-même. Réfléchissant sur l’aventure dans laquelle il vient de jouer un rôle peu glorieux, il a pu se demander si elle ne contenait pas pour lui une sorte d’avertissement sur le rôle qu’il jouait auprès d’Israël. La nation élue de Dieu était, jusque-là, un peuple pauvre, campagnard, sans importance terrestre au milieu des autres petits peuples du Moyen-Orient, en somme, comme Sulamith, une petite campagnarde heureuse avec son divin Berger : Mais la curiosité — et le désir de gloire — a poussé Israël « parmi les chars d’un cortège royal » : il a demandé un roi comme les autres peuples. Et voilà que ce roi s’élève en gloire, sa cour devient fastueuse, il essaie de séduire la nation campagnarde pour en faire un peuple de courtisans, de conquérants, de dominateurs. Quelle voix sera écoutée par Israël ? Celle du divin Berger qui l’appelle à vivre une vie cachée avec lui, loin du faste et de la gloire mondaine, ou celle de Salomon qui, par l’apparat extérieur, l’entraîne dans son luxe vers la domination ? Le peuple choisira-t-il la fausse gloire visible ou l’attachement à Celui qui refuse tout moyen charnel pour l’attirer à lui ? Préférera-t-il, à l’éclat visible et présent, la gloire de Celui qui ne fait entendre sa voix qu’à travers celles des prophètes et qui n’apparaîtra visiblement qu’à la fin de l’Histoire sur la scène de l’humanité ?

Supposer que Salomon ait pu voir ce conflit et le présenter au peuple dans cet écrit où il joue doublement le séducteur, c’est penser qu’il était assez grand pour s’élever au-dessus de lui-même et s’apprécier, lui et son rôle, avec une parfaite objectivité. A cette première application symbolique se rattachent les énigmes de la fin du livre et certaines paroles difficiles à expliquer autrement (ex. 2.15).

Une deuxième application symbolique se dégage aisément de la première : chaque croyant israélite se trouvait engagé dans le même choix entre la fidélité à Dieu et l’appel de la grandeur terrestre. Cette même application est encore valable pour le chrétien. D’un côté : Dieu, l’éternel Absent qui n’apparaît que dans des visions intérieures, qui habite sur les montagnes parfumées et possède beauté accomplie, liberté infinie et sagesse parfaite. Le Bon Berger — comme Jésus lui-même s’est présenté — n’a rien à offrir de glorieux ici-bas mais, un jour, il apparaîtra sur la scène de l’Histoire pour récompenser ceux qui auront fidèlement tenu leur serment d’amour. D’un autre côté : Salomon, le monde, la grandeur selon la chair, la force, la richesse et la gloire visible. Entre les deux, le croyant se trouve engagé dans l’épreuve: restera-t-il fidèle au Berger pauvre et absent, devant la sollicitation des plaisirs et des honneurs d’ici-bas ?

Le monde aussi nous prodigue parfois son admiration (« avec vos talents. ») et nous comble de promesses (« Vous serez heureux, libre, tranquille »), il essaie de nous séduire par ses démonstrations de grandeur (comme Salomon par son cortège) : déploiement de luxe, parade du nombre, faste de ses solennités. « Ce qui est élevé parmi les hommes est une abomination devant Dieu » (Luc 16.15).

« Tout ce qui est dans le monde, la convoitise de la chair, la convoitise des yeux et l’orgueil de la vie » (1 Jean 2.16) conjuguait ses efforts pour séduire Sulamith. Où trouvait-elle la force d’y résister ? Dans le souvenir de son ami, dans les entretiens intérieurs avec lui et dans le rappel de sa beauté et de ses perfections. C’est à ces mêmes sources que nous pourrons puiser pour tenir ferme contre les assauts du monde : dans le souvenir de notre divin Ami, de tout ce qu’il a fait pour nous arracher à cette génération perverse et corrompue, du sang qu’il a versé pour nous racheter de «la vaine manière de vivre héritée de nos pères », dans les entretiens avec lui (la prière) et dans l’adoration de ses perfections. Dans cette communion invisible avec lui, nous verrons les attraits du monde pâlir (1 Jean 2.17).

« L’amour est fort comme la mort » (Cant. 8.6) : par son amour pour nous il a passé par la mort de la Croix — notre amour pour lui peut nous permettre d’affronter la même mort pour lui garder notre foi. Son amour n’est pas possessif comme celui du monde, il est désintéressé, il ne demande rien pour lui, sinon un chant, c’est-à-dire la louange et l’adoration. Et encore ce n’est pas pour lui, c’est pour ses « amis » (8.13), pour les légions célestes auprès de qui nos louanges le glorifient.

On trouvera une étude plus détaillée du Cantique des cantiques dans F. Godet : (Ed. Ligue pour la lecture de la Bible) dont notre analyse résume les grandes lignes.

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