Ils sont nés deux fois

Divers facteurs de la conversion

Dieu se sert de toutes les facultés qu’il a implantées en l’homme pour l’amener à lui : la raison, la volonté et les sentiments. Dans les récits qui suivent, c’est tantôt l’un, tantôt l’autre de ces facteurs qui a joué le rôle prédominant.

Dans plusieurs des conversions citées, l’élément déterminant était la conscience. Le facteur décisif peut cependant aussi se situer au niveau de ce que la Bible appelle l’âme (psychè), c’est-à-dire dans la réflexion, la volonté ou les sentiments.

1. La part de la raison

Justin Martyr

Justin Martyr (env. 100-168) fait remonter son désir de devenir chrétien à une longue conversation philosophique et à la réflexion qui la suivit.

Contemporain de Marc Aurèle, Justin s’attacha d’abord à l’école des Stoïciens, puis il chercha la vérité auprès des disciples d’Aristote et de Platon.

« Un jour, raconte-t-il, je marchais pour gagner le bord de la mer, comptant y être seul et pouvoir m’y livrer mieux à la méditation. j’allais y arriver lorsque j’aperçus, à quelques pas, quelqu’un qui venait derrière moi. C’était un homme fort avancé en âge ; la douceur et la vérité se lisaient sur son visage.

» “Tu prétends donc être philosophe, me dit le vieillard. Aimes- tu aussi les bonnes œuvres et la vérité ? Rend-elle heureux, votre philosophie ?”. Tel fut le point de départ d’une longue conversation sur la nature de Dieu et sur l’âme.

» Après qu’il m’eut dit ces choses et bien d’autres encore, il s’éloigna en me recommandant de les méditer. Je ne l’ai plus revu depuis. Mais un feu subit s’alluma dans mon cœur ; je me sentis pénétré d’amour pour les prophètes et les amis du Christ ; et, en réfléchissant aux paroles du vieillard, je compris que cette philosophie était seule sûre et profitable ».1

1 Justin Martyr, Dialogue avec Tryphor II-VIII.

Le Père Gratry

La réflexion sur sa destinée paraît également avoir orienté dans des voies nouvelles toute l’existence du Père Gratry (1805-1872), célèbre académicien et théologien catholique.

« J’étais âgé de dix-sept ans et demi. Je jouissais de tout le bonheur qu’un enfant peut avoir.

» C’était un soir d’automne. Nous venions de rentrer au collège après les vacances. Les élèves étaient au dortoir. Je m’étais assis sur mon lit, plongé dans mille réflexions agréables. Bientôt commença dans mon âme le discours intérieur que voilà :

» Me voici en rhétorique. Je suis le plus fort de ma classe et de mon collège, et peut-être le plus fort de tous les élèves de Paris… Je serai avocat. J’acquerrai une belle position et une grande fortune. Arriverai-je à l’Académie Française ? Sans doute. Mais encore à quel niveau de gloire ? Je me marierai. Dieu me donna la vision d’une vie de bonheur. Je voyais mon château, mes amis, ma famille et je disais : encore ! encore ! après ! après !

» Soudain, un large nuage passait devant le soleil. Tout pâlissait. La mort me fut montrée, dévoilée. Je la sentis tout entière. J’ai passé dans la vie un instant. Mon berceau, je le touche de mon lit de mort. O Dieu m’écriai-je, fais-moi connaître la vérité ; je lui consacrai ma vie. J’étais encore au collège, mais je n’étais plus un enfant ».2

2 Alphonse Gratry, Les Sources, « Souvenirs de ma jeunesse ». Voir aussi W. Monod, La nuée des témoins (II), p. 238-244.

John Mott

John Mott (1865-1958), président de l’Alliance universelle des Unions chrétiennes de jeunes gens, fut amené au Christ par une étude approfondie de l’histoire de la résurrection : « Je n’oublierai jamais le jour où, avec mes papiers et mes notes sur la table, agenouillé sur un tapis élimé, je pus m’écrier en toute honnêteté comme Thomas : “Mon Seigneur et mon Dieu”. Et j’écrivis à mon père, qui gardait pour son fils unique une affaire prospère, d’en disposer, car j’avais eu la vision du Christ comme Seigneur et lui seul, désormais, avait le droit de déterminer ma vocation ».

A partir de là, Mott lutte pour se vaincre lui-même, se soumettant à une sévère discipline : levé à l’aube, il lit et médite la Bible avec un camarade et va visiter les prisonniers, s’’évertuant à les réconcilier avec leur famille et à leur trouver du travail après leur libération.

Il a l’occasion d’assister à une conférence internationale d’étudiants chrétiens dirigée par Moody. Il se rend à pied de New York au Massachusetts. Sa vocation s’y affermit. Il créera le Mouvement des Volontaires pour la Mission qui regroupera des milliers d’hommes et de femmes à travers le monde. Mott accepte de devenir secrétaire des Unions chrétiennes de jeunes gens et de visiter les différentes universités d’Amérique en vue d’une « prospection spirituelle ».

A partir de 1891. Mott s’’embarque avec sa jeune femme pour l’Europe où il fondera la Fédération universelle des Associations chrétiennes d’étudiants dont l’un des buts sera d’amener les étudiants « à accepter le Christ comme Sauveur et à travailler à l’avènement de son royaume ». Passant par la Turquie et l’Egypte, il file à Ceylan, aux Indes, en Australie, en Chine et au Japon, fondant partout des groupes, ranimant le zèle des chrétiens. Dans son rapport, il écrira : « Sous l’influence du Saint-Esprit, en réponse aux prières sans cesse plus ferventes de nos amis de toutes les parties du monde, des centaines de jeunes gens ont déclaré “recevoir” le Christ comme leur Sauveur personnel ».

Avant la guerre de 1914-18, il assiste aux conférences de l’Alliance universelle des U.C.J.G. fondées en 1834 par George Williams qui s’occupe des adolescents. Elle regroupait alors près de 9000 associations et 1 271 000 membres. Elles joueront un rôle important auprès des prisonniers de guerre (avec la Croix rouge fondée sous leur patronage). Après la guerre, John Mott reprend ses voyages à travers le monde : Russie, Pologne, Paris, Indes, Japon, Angleterre, Suisse… Partout, il s’efforce de promouvoir l’union entre les chrétiens avec ce slogan : « Le Christ est notre paix. Il abat les murs de séparation ».

Voyageant pendant un demi-siècle d’un continent à l’autre, John Mott passait beaucoup de temps à préparer ses conférences en s’informant des problèmes spirituels, intellectuels et politiques du pays qu’il allait visiter (une liste des livres sur le Japon lus durant la traversée depuis les Etats-Unis comprend 19 titres) et à former les chefs de ses groupes. Les deux premiers points des règles qu’il s’est données pour la présidence des conférences sont : 1° Observer le recueillement matinal. 2° Avant de prendre la parole, invoquer silencieusement le secours du Saint-Esprit.

D’aucuns ont accusé John Mott d’avoir des vues trop larges. Personnellement, il est toujours resté solidement ancré sur le Rocher des siècles. Aux chefs qu’il forme, il disait sans cesse : « N’abrégez pas le temps que vous passez avec Dieu… En Christ seul se trouve la satisfaction de tous les besoins humains, personnels, sociaux, nationaux, mondiaux. Il est la figure centrale de tous les âges, source de l’infaillible énergie créatrice, Rédempteur du monde, Désiré des nations ».3

3 D’après B. Valloton Un homme : John Mott, Paris, Comité national des U.C.J.G. 1951.

Bien d’autres hommes de Dieu furent conduits à la foi par la même voie.

George Williams

La réflexion semble avoir joué également un rôle essentiel dans la conversion de George Williams (1821-1905), le fondateur des Unions Chrétiennes de Jeunes Gens.

« Nul ne peut oublier son premier amour », dira-t-il dans la suite. « J’ai appris à Bridewater à aimer mon Sauveur pour le don qu’il m’a fait ; j’ai compris l’importance unique de la vie spirituelle et reconnu les deux chemins, celui qui monte et celui qui descend. Alors j’ai pensé : en continuant à glisser sur la pente, où vais-je tomber et dans quel état serai-je ? J’arriverai tout droit chez le diable ! J’ai eu peur et me suis écrié : comment donc échapper ? N’y a-t-il plus moyen d’échapper ? On m’a répondu : “Confesse tes péchés, accepte le Christ, confie-toi en lui, donne ton cœur au Sauveur ! » C’est ce qu’il fit. Rentré chez lui, George, se jetant à genoux dans l’arrière boutique, prit la résolution de se donner sans réserve à son Maître et Sauveur ».4

4 Extrait de Howard Williams, George Williams, Ed. Je sers, Paris 1942, p. 20.

Charles Studd

Ce fut la logique d’un raisonnement qui amena Ch. Studd (1862-1931), le fondateur de la Croisade d’Evangélisation Mondiale, à accepter le salut.

Un prédicateur, invité pour le week-end par son père, cherche à lui parler :

« Comme j’allais sortir pour jouer au cricket, il réussit à mettre le grappin sur moi, alors que je ne m’y attendais pas, et me demanda si j’étais chrétien. Je pensai que pour me débarrasser de lui, le mieux était de lui répondre aussi exactement que possible, et je lui avouai : “Je ne puis pas dire que je sois ce que vous appelez un chrétien. Je crois en Jésus-Christ depuis que je suis haut comme ça. Et naturellement, je crois aussi à l’Eglise”.

» Mais il était collant comme de la glu, et reprit : “Ecoute bien ce verset : “Dieu a tellement aimé le monde qu’il a donné son Fils unique, afin que quiconque croit en lui ne périsse pas, mais qu’il ait la vie éternelle”. Tu crois bien à la mort de Jésus-Christ ?

— Oui.

— Tu crois bien que c’est pour toi qu’il est mort ?

— Oui.

— Et la fin du verset, la crois-tu aussi : “afin d’avoir la vie éternelle” ?

— Cela non, dis-je, je ne le crois pas.

— Alors tu dis le contraire de Dieu : et l’un de vous deux n’est pas dans la vérité, puisque vous vous contredisez, toi et lui. Qui est-ce ? Dieu serait-il menteur ?

— Non, dis-je.

— Alors voyons, n’es-tu pas illogique, de croire une moitié de verset et de ne pas croire l’autre ?…”

« Je dus en convenir ! Il insista : “Tu veux rester aussi illogique que ça toute ta vie ?

— Ah ! bien... non, pas toujours.

— Voudrais-tu te résoudre tout de suite à être conséquent avec toi-même ?”

» Je me sentais mis au pied du mur, et je commençais à craindre d’avoir honte de moi-même si je ne me décidais pas à prendre plus sérieusement les choses. Et sur mon acquiescement, il dit : “Ne te rends-tu pas compte que la vie éternelle est une grâce ? Et quand quelqu’un te donne des cadeaux à Noël, qu’est-ce que tu fais ?”

» Je répondis que je les prenais en disant merci.

» Alors, dit-il, pour ce don-là, ne veux-tu pas dire “merci” à Dieu ?

» Ce “merci”, oui, je le prononçai devant Dieu à genoux. Et à l’heure même et dans cette salle, la joie et la paix entrèrent dans mon cœur. J’appris alors ce que c’était que de “naître de nouveau”. La Bible, jusqu’alors si aride, devint tout pour moi ».5

5 Extrait de Norman Grubb, Charles Studd, Champion de Dieu, Traduit par E. Dallière Evreux 1950, p. 16-17.

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