Ils sont nés deux fois

3. La part des sentiments

Dieu lui-même se fait « tout à tous » : avec des philosophes comme Justin, il s’adresse à la raison ; des hommes d’action, il exige un acte de volonté ; au temps où le sentiment était la valeur suprême, la coloration affective des conversions était aussi plus vive. La conversion de Jung- Stilling porte des caractères typiquement romantiques.

Jung-Stilling

Jung-Stilling (1740-1817), médecin, écrivain, ami de Herder et de Goethe, était un des hommes les plus remarquables de la fin du 18e siècle allemand.

C’était un dimanche après-midi. Jung avait vingt-deux ans. « Je traversais une rue de Solingen ; je n’étais ni plongé dans de profondes méditations, ni occupé à des réflexions particulières. Je regardai vers le ciel, par hasard, et je vis un nuage passer au-dessus de ma tête : une force inconnue traversa mon âme ; j’eus un sentiment de bien-être intérieur… à partir de cet instant je me sentis poussé irrésistiblement à vivre entièrement et à mourir pour la gloire de Dieu et le bonheur de mes semblables ; mon amour pour le Père de tous les hommes et le Rédempteur divin était si grand en cet instant que j’aurais volontiers sacrifié ma vie, si cela avait été nécessaire. Sur-le-champ, je contractai une alliance ferme et irrévocable avec Dieu, me remettant pour l’avenir à sa seule direction, je ne voulais plus nourrir de désirs vains, mais, s’il plaisait à Dieu que je reste ma vie durant un ouvrier, je voulais volontiers et avec joie m’en contenter ».

Mais Dieu en avait décidé autrement. Jung-Stilling devint un des plus célèbres professeurs d’Allemagne. Comme ophtalmologue, il opéra, souvent gratuitement, des milliers de personnes atteintes de la cataracte. Goethe publia, sans son consentement, son autobiographie et, du jour au lendemain, Jung-Stilling devint un écrivain célèbre. Par ses ouvrages, il fut un guide spirituel pour beaucoup de ses contemporains.10

10 D’après E. Benz, Jung-Stilling, Israël, Simons-Verlag. Marburg. Voir aussi M. Sporlin, H. Jung Stillin, Brunnen-Verlag 1950.

Quelquefois, cependant, Dieu se plaît aussi à employer un langage contraire à celui auquel nous sommes habitués. A « la fière humaniste et théosophe » qu’était Minna Popken, il parlera la langue de la simplicité et du cœur.

Minna Popken

Après avoir cherché un sens à sa vie dans la philosophie, la théosophie, le mariage et dans les études de médecine, elle se trouva acculée au suicide.

« Soudain, je me vis sur une sorte d’arête rocheuse, marchant entre deux abîmes, aussi obscurs l’un que l’autre. Je ne pouvais plus avancer, ni reculer sur mon sentier, mes genoux tremblaient, mon cœur battait à tout rompre, et je pensai : Maintenant, tu tomberas dans l’abîme ! Une terrible épouvante me saisit. Alors je me dis : L’abîme à ta gauche, c’est le désespoir ; celui de droite, c’est Dieu. Ce fut comme si j’étais attentive à une voix qui m’aurait parlé, mais qui n’était qu’en moi. Cette voix me dit : Jette-toi dans l’abîme à ta droite, et tu mettras fin à ta vie. Et soudain, sans m’en rendre compte, je fus à genoux, exactement comme autrefois, lorsque, toute petite fille, je parlais au “bon Dieu”. Jamais plus je n’avais repensé à cette attitude. Durant toute ma recherche de Dieu, il ne m’était jamais venu à l’idée de me courber devant lui. Qu’aurait pu faire la fière humaniste et théosophe à genoux ? Mais à présent, j’étais là, dans cette position qui seule convenait à un cœur pécheur brisé par la douleur, et en cet instant ce fut comme si trente années de ma vie sombraient dans l’océan de la grâce, comme si je devais recommencer au point où, petite fille, j’étais restée accrochée.

» Enveloppée d’une paix merveilleuse je me relevai…

» Pour la première fois depuis des mois, je dormis cette nuit-là profondément et paisiblement, comme un enfant innocent. Lorsque je m’éveillai, ce fut avec un sentiment diffus de bonheur, comme celui d’un enfant qui aurait fêté Noël la veille et aurait reçu beaucoup de beaux cadeaux ». Minna Popken devint la fondatrice d’une maison de diaconesses — le Ländli — dont le rayonnement spirituel s’étend à toute la Suisse alémanique et au-delà.11

11 Traduit de Minna Popken : Kampf um die Welt des Lichtes, Furche-Verlag, Berlin 1938, p. 73-75.

Jean-Frédéric Vernier

Jean-Frédéric Vernier se préparait à l’Institut de Glay à être évangéliste. Un dimanche soir il est entraîné par des camarades au cabaret pour chanter et boire avec eux. Il rentre à minuit, tiraillé par des remords. Le sommeil le fuit. Le matin suivant, il monte sur la colline au-dessus du village et s’assied au pied d’un vieux chêne. « Alors il me sembla tout à coup voir Jésus-Christ mon Sauveur crucifié, m’arrosant de son sang et me disant : “C’est moi, ne crains point, crois seulement. Mon sang purifie” Quelle douceur, quelle paix inonda mon âme ! Je m’écriai en versant d’abondantes larmes : “O Jésus, mon Sauveur et mon Dieu, tu m’as lavé dans ton sang précieux. Tu m’as pardonné tous mes péchés. Tu m’as adopté pour ton enfant. Je suis heureux. Gloire, gloire, gloire au Dieu trois fois saint !” ».12

12 Jean-Frédéric Vernier (1796-1871) a eu un ministère de pionnier parmi les habitants du Dauphiné.

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